‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 116 sur 391 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Dès qu'elle entend rouler sa conque impétueuse , Autour d'elle se tait l'onde respectueuse; Les vents tombent : les flots s'aplanissent sous lui, Et des cicu\ épurés les nuages ont fui.

Le héros s'applaudit ; dans sou aine flottante L'espoir d'un sort meilleur verse la douce attente. Par son ordre on relève, on redresse les mâts, La vergue sur leur tige étend son double bras ; A. ce mobile appui la toile suspendue, Et tantôt resserrée et tantôt étendue , Tourne d'un bord à l'autre, et de ses plis mouvants Interroge , saisit , et recueille les vents. La flotte agile vole , et d'une main habile Palinure conduit sa vitesse docile.

La nuit avoit rempli la moitié de son cours, Et chacun du sommeil imploroit le secours : Les naulonnicrs, lassés sous leurs oisives rames, Aux songes de la nuit abandonnoienl leurs âmes, Quand , de l'air ténébreux dissipant la vapeur, Glisse du haut des cieux un fantôme trompeur. Il cherche Palinure au milieu de la troupe; Sous les traits de Phorbas il s'assied sur la poupe , S'adresse au vieux nocher, et lui parle en ces mots : « Palinure, tu vois, tout se livre au repos; D'elle-même, et docile au souffle qui la guide, La flotte sans effort suit sa course rapide : Dors, dérobe un instant à ton pénible emploi; Auprès du gouvernail je veillerai pour toi. — Qui ? moi ! moi ! je ponrrois du généreux Énée Confier à la mer la haute destinée!

Non , non ; je connois trop les flots capricieux , Et du traître élément le calme insidieux. Eu ciel le plus serein, de la mer la plus belle,

Tum variae comitura faciès, immania cetc, Et senior Glauci chorus, Inousqiie Palaemon, Tritonesque citi, Phorciqiic exercittis onjnis. Lœva teuent Thetis, et Melite, Panopcaque virgo, INesïe, Spioque , Thaliaque Cymodoeeque.

Hic patris ^Eneic suspcnsam blanda vieissim Gaudia pertcntant menlem : juhet ocius omnis Adtolli malos, intendi brachia velis.

*3o Llna omnes fecere pedem, pariterque sinistros, Nunc dextros solvere sinus; una ardua lorquent Cornua, detorquentque : ferunt sua llamina classera. Princc|)s ante omnis densum Palinurus agebat Agraen; ad hune alii cursum contendere jussi. Jamque ferc mediara coeli nox humida metam Contigerat; placida laxarant membra quiète Sub remis l'usi per dura sediiia nautx : Quuni levis letheriis dclapsus Soranus ab astris Aéra dimovit tenebrosum, et dispuiit umbras,

840 Te, Palinure, petens; tibi somnia tristia portans Insonti, puppique deus consedit in alta, Phorbanti similis; fuditque has ore loquelas : « laside Palinure, ferunt ipsa sequora dassein; jE^uatae spirant aurse; datur hora quieti : Pone caput, fcssosque oculos furare labori. Ipse ego paullisper pro te tua niuncra inibo. » Cui vix adtoUens Palinurus luuiina latur : « Mené salis piacidi voltum fluctusque quietos Ignorare jubés? mené huic coatidere monstro?

Écoute qui voudra la promesse infidèle;

Je ne me livre point à ces garants trompeurs. »

Il dit; et, du sommeil repoussant les vapeurs, Tient constamment les yeux fixés sur les étoiles, S'attache au gouvernail , et dirige les voiles. Alors le dieu sur lui secouant ses pavots. Que du Léthé paisible abreuvèrent les flots , Sur sa paupière humide et déjà languissante Il épanche en secret la sève assoupissante ; Et son œil , vers le ciel , levé non sans effort , Tombe, s'ouvre à demi, se referme, et s'endort. A peine il sommeilloit , soudain le dieu sinistre , De la cruelle Mort le frère et le ministre. Avec le gouvernail, avec une moitié De la poupe en éclats, d'une main sans pitié Pousse le malheureux : précipité dans l'onde, Il appelle les siens sous la vague profonde; Sa voix nieiu't avec lui dans le gouffre des mers. Et le dieu malfaisant disparoîl dans les airs.

Cependant, sur la foi de l'époux d'Amphitrite, Le vaisseau sans effort suit sa course prescrite. Des Sirènes bientôt s'offrent les bords affreux , Blanchis des ossements de tant de malheureux , Oil, par les rocs bruyants sans cesse repoussée, Sans cesse vient mugir la vague courroucée. Le héros se réveille : il voit tous ses vaisseaux Sans guide , abandonnés à la merci des eaux : Lui-même il les conduit dans la nuit ténébreuse ; Et, pleurant dun ami la perle douloureuse, « Infortuné, dit-il, dont l'œil fut trop séduit Par le perfide éclat d'une brillante nuit , Sur des bords inconnus, malheureux Palinure, Ton corps va donc languir privé de sépulture ! »

850 jEneam credan quid enim fallacibus Austris, Et cœii loties deceptus fraude sereni? »

Talia dicta dabat, clavunique adfixus et haerens Nusquam aiuittebat, oculosque sub astra tenebat. Ecce deus ramum LcthïEo rore madentem, Vique soporatum Stygia, super utraque quassat Terapora, cunctantique natantia luraina solvit. Vix primos inopina quies laxaverat artus; Et super incumbens, cura puppis parte revolsa, Cumque gubernaclo , liquidas projecit in UDdas

86o Praeeipitem, ac socios nequidquam ssepe vocantem. Ipse volans tenuis se sustulit aies ad auras.

Currit iter tutum non sccius a;quore classis, Promissisque patris Neptuni interrita fertur. Jamque adeo scopulos Sirenum advecta snbibat, Difficilis quondam, multorumque ossibus albos; Turn rauca adsiduo longe sale saxa sonabant; Quum pater amisso fluitantera errare raagistro Sensit , et ipse ratera nocturnis rexit in undis. Multa gemens, casaque animum concussus amici :

870 « O uimium cœlo et pelago confise sereno, Nudus in ignota, Palinure, jacebis arena! »

L'ENÉIDE

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