‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 119 sur 391 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Son sein bal ei se gonfle , et mugît de fureur. Mais, lorsque de plus près le dieu parle à son cœur, Alors son air, sa voix n'ont rien d'une mortelle : « Qu'allends-tu donc, Énée? hâte-toi, lui dit-elle; Quand commenceras-tu tes prières, tes vœux? Pmle : c'est à ce prix que répondront mes dieux , Et que s'ébranleront ces portes redoutables. » Elle dit , et se tait. A ces sons formidables Il frémit, il s'écrie : « O divin Apollon! Toi qu'attendrit toujours le malheur d'Ilion, Qui des traits de Paris perças le fier Achille; C'est toi qui, subjuguant ma fortune indocile, A travers tant d'écueils et tant de vastes mers Dont l'humide ceinture embrasse l'univers , Et les sables brûlants des rives africaines , Et des Massyliens les peuplades lointaines , M'as conduit sur ces bords. Enfin un sort plus doux Nous livre ces beaux lieux qui fuyoient devant nous : Termine enfin ici les malheurs de Pergame ! El vous , dieux ennemis que le fer et la flamme Ont enfin délivrés de ces fameux remparts Dont la gloire importune offensoit vos regards, Aplanissez pour nous la mer et les obstacles ; Dégagez, il est temps, la foi de vos oracles. Et toi , sainte prêtresse , accorde-nous enfin Ce bonheur tant promis que nous doit le destin. Et fixe en ces climats notre fortune errante ! Pour prix de ce bienfait, ma main reconnoissante Bâtira d'un beau marbre un somptueux séjour A la reine des nuits, au dieu brillant du jour : De tes accents sacrés et de tes saints mystères , Là des hommes choisis seront dépositaires; J'en fais ici le vœu. Mais aux vents indiscrets Ne va pas confier les éternels décrets ; Graver l'ordre des dieux sur la feuille mobile :

Jam propiore dei « Cessas in vota precesque, Tros, ait, jEnea? cessas? neque enim ante dehiscent Adtonitx magna ora domus. » Et talia fata Conticuit. Gelidus Teucris per dura cucurrit Ossa tremor, funditque preces rex pectore ab imo : « Phœbe, gravis Trojse semper miserate labores, Dardana qui Paridis direxti tela mantuque Corpus in jEacidae; magnas obeuntia terras Tot maria intravi, duce te, penitusque repostas

<« Massylum gentis, praetentaque Syrtibus arva; Jam tandem Italiae fugientis pjendimus eras : Hac Trojana tenus fuerit fortuna secuta. Vos qunque Pergameae jam fas est parcere genti, Dique deaeque omncs, quibus obstitit Ilium, et ingens Gloria Dardaniœ. Tuque, o sanclissima vates, Praescia vcnluri, da, non indebita posco Régna meis fatis , Latio considère Teucros , Errantisque deos, agitataque nuraina Trojae! Tum Phœbo et Triviœ solido de marmore templura

70 Instituam ; festosque dies de nomine Phœbi.

Te quoque magna manent rcgnis penetralia nostris : Hic ego oamque tuas sortis, arcanaque fala, Dicta mes genti, ponam, lectosque sacrabo. Aima, viros : foliis tantum ne carmina manda, Ne turbata volent rapidis ludibria ventis. Ipsa canaa, nro! » Finem dédit ore loquendi.

Parle , parle toi-même. » Il dit ; et la Sibylle

De son antre profond , terrible , l'œil en feu ,

Impatiente encor, lutte contre le dieu.

Plus elle se débat, et plus il la tourmente,

S'imprime dans son cœur, sur sa bouche écumante;

Façonne son maintien , ses paroles , ses traits ,

Et lui souffle des sons dignes de ses décrets.

D'elles-mêmes alors les cent portes s'ouvrirent ,

Et ces mots imposants dans les airs retentirent :

« Fais taire tes fraj eurs , chef d'illustres bannis :

Oui , sur les flots enfin tes malheurs sont fmis ;

Mais que la terre encor te garde de tempêtes!

Je te les garantis tes illustres conquêtes :

Les Troyens obtiendront les champs de Latinus;

Mais à quel prix sanglant ils seront obtenus!

Je vois, je vois la guerre, et le meurtre et la rage ;

Et le Tibre effrayé regorgeant de carnage.

Là de Bellone encor tu verras le drapeau ,

Un nouveau Simoïs , un Achille nouveau ,

Né, comme le premier, du sang d'une déesse.

Là de Junon encor la haine vengeresse

Des Phrygiens proscrits suivra partout les pas.

Contre elle quels secours n'imploreras-tu pas !

Vain espoir ! Ton destin suit en tous lieux sa proie ;

Une autre Hélène encore embrase une autre Troie.

Ton malheur vient encor d'un hymen étranger.

Toi , conserve un cœur ferme au milieu du danger ;

Des secours imprévus attendent ta détresse;

Tes premiers défenseurs te viendront de la Grèce. »

Ainsi de l'antre saint la prophétique horreur Trouble sur son trépied la prêtresse en fureur; Ainsi le dieu terrible , aiguillonnant son ame , La perce de ses traits, l'embrase de sa flamme, Piépand sur ses discours sa sainte obscurité , Et, même en l'annonçant, voile la véi'ité.

Ât, Phœbi nondum patiens, inmanis in anfro Bacchatur vates, magnum si pectore possit Excussisse deum : tanto magis ille fatigat 80 Os rabidura, fera corda domans, fingitque premendo. Oslia jamque domus patuere ingentia centum Sponte sua, vatisque ferunt responsa per auras: « O tandem magnis pelagi defuncte periclis! Sed terra graviora manent. In régna Lavinî Dardanidse veulent; mitte hanc de pectore curam; Sed non et venisse volent. Bella, horrida bella. Et Thybrira multo spumantera sanguine cerno. INon Simois tibi, neo Xanthus, nec Dorica castra Defuerint; alius Latio jam partus Achilles, 9° Natus et ipse dea; nec Teucris addita Juno

llsquam aberit : quum tu supplex in rebus egenis Quas gentis Itatum , aut quas non oraveris urbis 1 Gaussa mali tanti, conjux iterum hospita Teucris, Externique iterum ihalami.

Tu ne cede malis; sed contra audentior ito, Quam tua te fortuna sinct. Via prima salutis, Quod minime reris, Graia pandetur ab urbe. »

Talibus ex advto dictis Cumaea Sibylla Horrcndas canit ambages, antroque remugit, •oo Obscuris vera involvens : ea frena furenti

Goncutit, et stimulos sub pectore Tertit Apollo. Ut primum cessit furor , et rabida ora quierunt.

L'ENÉIDE

Rnfin sa rage tombe, et son délire cesse. Énée alors reprend : « O sublime prêtresse ! De mon triste avenir ces terribles tableaux , Ces aspects menaçants ne me sont pas nouveaux. Cent fois , anticipant ma pénible carrière , J'ai tout prévu. Mais vous , exaucez ma prière ! Puisque ce lieu conduit aux portes de Platon , Que ce lac communique au sombre Phlégéton, A.h ! d'un père cbéri que je voie au moins l'ombre. Vous-même guidez-moi dans cet abîme sombre. Hélas ! parmi les morts , et le fer, et les feux , Tout fier de me courber sous ce poids glorieux , Et des traits ennemis évitant k poursuite, A la Grèce en fureur j'échappai par la fuite ; Et lui, foible, et penché sous le fardeau des ans, Sous un ciel orageux , sur les llols menaçants , Accompagnant son fils sur des rives lointaines, Partageoit à-la-fois et consoloil mes peines. Son ordre exprès m'envoie à vos sacrés lambris : Ayez pitié du père, ayez pitié du fils! Hécate sur ces lieux vous remit sa puissance : Ne trahissez donc point ma pieuse espérance. Orphée a pu jadis, grace à ses doux accords. Descendre encor vivant dans l'empire des morts ; Revoyant tour-à-lour el perdant la lumière , Pollux au bord du Styx va remplacer son frère ; Compterai-je Thésée, Alcide, el tous les noms Des demi-dieux admis dans ces gouffres profonds ? Comme eux de Jupiter j'ai reçu la naissance : Avec les mêmes droits , j'ai la même espérance. »

Ainsi le fils des dieux, une main sur l'autel, Demande une faveur au-dessus d'un mortel. La prêtresse répond : Digne espoir de ta race , Sais-tu bien ce qu'ici demande ton audace ? Il n'est que trop aisé de descendre aux enfers :

Incipit jEneas lieios : « Non tdia laborura, O virgo, nova mi faciès inopinavc surgit. Omnia pra;cepi, atquc animo mecum ante percgi. Lnum oro : quando liic inicrni janiia regis Dicitur; et tcnebrosa palus Acheronlc rel'uso : Irc ad conspcctum cari genitoris et ora Contingat; doccas iter, et sacra ostia pandas. "O lUum ego per flammas, et mille scquentia tela, Eripui his humeris, medioque ex hostc recepi; llle raeura coraitatus iter, maria omnia mecum, Atque omnis pélagique minas coeliquc fcrcbat Invalidus, vires ultra sortemque scneetse. Quin, ut le supplex peterem , et tua limina adirem, Idem orans mandata dabat. Gnatique patrisque, Aima, precor, miserere; potes namquc omnia; nec le Nequidquam lucis Hecate pra;fccit Avcrnis. Si poluit Manis arccsserc conjugis Orpbcus, "O Threicia frétas cithara fidibusquc canoris : Si fratrem Pollux alterna morte redcrait, Itque rcditque viam loties; quid Thesca magnum, Quid memoreui Alciden? Et rai genus ab Jovc sumrao.

Talibus orabat diclis, arasque leoebat; Quura sic orsa loqui vates : « Sale sanguine divum, Tros Anchisiadc, facilis descensus Averni; Noctes atquc dies palet atri janua Dilis; Sed revocare gradum, superasque evadere ad auras,

Les palais de Plulon nuit et jour sont ouverts; Mais rentrer dans la vie et revoir la lumière. Est un bonheur bien rare, ini vœu bien téméraire. Le destin n'accorda ce juivilége heureux Qu'à peu de favoris issus du sang des dieux. Le passage est fermé par des forêts profondes ; Le Cocyte à l'entour roule ses noires ondes. Mais si tels sont tes vœux , si ton pieux amour "Veut passer 1' Acheron ([u'ou passe sans retour. Ecoule mes avis. Dans la nuit ténébreuse D'un i)ois dont s'environne une vallée ofmbreuse , D'un rameau précieux se cache le trésor; L'or brille sur sa tige, et son feuillage est d'or. La Junon des enfers, l'auguste Proserpine, Seule a droit au tribut de la branche divine; Nul ne peut l'aborder qu'avec ce riche don : C'est l'hommage qu'attend l'épouse de Pluton. On a beau l'arracher au tronc qui le possède, Soudai» un rameau d'or au rameau d'or succède; El, toujours reproduit, le fertile mêlai Rend à l'arbre immortel son luxe végêlal. Toi donc, perçant des bois la nuit silencieuse, Va chercher, va cueillir la bi anche précieuse: Si dans les sombres lieux t'appelle le destin, Docile , d'elle-même elle suivra la mani ; Autrement, aucune arme, aucune main mortelle Ne pourroil triompher de sa tige rebelle. C'est peu : tandis qu'ici tu consultes les dieux, De l'un de tes amis la mort ferme les yeux, Et souille tes vaisseaux de ses vapeurs funestes. Dans l'asile des morts va déposer ses restes ; Oflle une brebis noire aux noires déilés. Que ces premiers devoirs soient d'abord acquillés; Tu pourras voir alors, au gré de ton envie, Ces lieux où la mort règne, et qu'abhorre la vie. •>

Hoc opus, hic labor est. Pauci, qiios scquus arnavit >3o Juppiler, aut ardens cvexit ad aetbera virtus , Dis geniti, polucre. Tcneul media omnia silvae, Cocytusque sinu labens circumvcnil atro.

Quod si tantus anior menti, si lanla cupido est. Bis Slygios innare lacus, bis nigra videie Tartara, et insano juval iudulgere labori; Adeipe qux peragenda prius. Lalet arbore opaca Aureus et foliis et lento vimine ramus, Junoni inferna: diclus sacer : hune legil omnis Lucus, et obscurls claudunt convallibus umbr». '4o Sed non anle dalur lelluris opcrla subire,

Auricomos quam quis deccrpscrit arbore fetus. Hoc sibi pulchra suum Icrri Proserjjina muuus Instlluil. Primo avoiso , non deficit aller Aureus, et simili frondescit virga métallo. Ergo aile vcsliga oeulis, et rite rcpcrtiim " Carpe manu : namque ipse voleus l'acilisque scquelur, Si te fala vocanl : aliler, non viribus ullis Vincere, nec duro polcris convellere ferro. Prœlerca jacet exanimum tibi corpus amici, iSo Hcu! ncscis, tolamque inceslal i'uncre classera, Dum consulta pclis, noslroque in limine pendes. Sedibus hune refer anle suis, el condc scpulcro. Duc nigras pccudcs : ea priraa piacula sunto. Sic deraura lucos Stygios, rcgua invia vivis,

Page 1