‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 121 sur 391 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Elle dit, et s'élance au fond de l'antre sombre : Le héros sans effroi vole, et la suit dans l'onibro.

Tristes divinités du ijouffre de Pliilon ! Toi, lugubre Chaos ! et toi, noir l'hlégélon ! Permettez qu'un mortel, de vos rives funèbres Trouble le long silenee et les vastes Icuèbres , El sonde, dans ses vers noblement indiscrets, L'abîme impénétiable où dorment vos secrets. Tous les deux , s' avançant dans ces tristes rojaumes Habites par le vide et peuplés de fantômes, Marchoient à la lueur du crépusrule obscur : Tel , lorsqu'un voile épais des cieux. cache l'azur, Au jour pâle et douteux de leiu- lumière avare, Dans le fond des forêts le voyagem- s'égare.

Devant le vestibule, aux portes des enfers, Habitent les Soucis et les Regrets amers, Et des Remords rongeurs l'escorte vengeresse ; La pâle Maladie, et la triste Yieillesse; L'Indigence en lambeaux, l'inflexible Trépas, Et le Sonuueil son frère , et le dieu des combats; Le Travail qui gémit, la Terreur qui frissonne, El la Faim , qui frémit des conseils qu'elle donne ; El l'Ivresse du crime , et les Filles d'enfer Reposant leur fureur sur des couches de fer , Et la Discorde enfin, qui, soufflant la tempête, Tresse en festons sanglants les serpents de sa tète.

Au centre est un vieil orme où les fds du Sommeil , Amoureux de la nuit, ennemis du Réveil, Sans cesse variant leurs formes passagères. Sont les hôtes légers de ses feuilles légères. Là sont tous ces fléaux, tous ces monstres divers Qui vont épouvanter l'air, la terre et les mers ; Géryon, de trois corps formant sa masse énorme ; Le Quadrupède humain, fier de sa double forme,

111e diiccm liaud timiclis vadcntem passibus œquat.

Di, quibus iinpcrium est aniiuarura, IJmbrœque silcntes, Et Chaos, et Plilcgethou, loca iioctc tacentia latc. Sit niihi fas audita loqui; sit numinc vestro Pandcre res alta tcna ct caligiiie mcrsas. Ibant obscuri sola siib uoctc ])er uiubram, Perqtie doinos Dltis vacuas, et inania rcgiia.

27" Quale per incertara luuaiii sul) luce ujaligua Est iter in silvis, ubi cœlum cotididit umbra Juppiter, et rebus nox abstulit atia coioreiii.

Vestibuluin aute ipsum, priiiiisque in faucibus Oici, Luctus, et ultrices posuerc cubilia Cur;c ; Pallcntesque habitant Morbl, tristis<|ue Senectus, Et Metus, ct nialcsuada Fames, ac tuipis Egestas, Terribilcs visu forma;; Leluinquc, Labosqiie; Turn consanguineus Leti 50))or, ct mala mentis Caudia; mortiferumquc adverse in limine Bellum;

iSo Ferreique Eumenidura llialami, ct Diseordia démens, Vipereum crinem vitlis innexa crucnlis

In medio raraos aunosaquc bracliia pandit IJlmus opaca, ingens, quaui scdcm Somnia volgo Vana tcucre fcrunt, loliisque sul) oujnibus harerit : Multaquc prKlerca variarum monstra ferarura , Centauri in foribus stabulant, Scyllœque bilormes, El centum gemiuus Briarcus , ac bcUua Lcrnac Horrcndum stridcns, tiammisque armata Chiuxra,

L'Hydre, qui fait siffler cent aiguillons affreux; La Chimère, lançant des tourbillons de feux ; Rriarée aux cent brus, levant sa tête impie; Et l'horrible Gorgone , et l'avide Harpie. Enée alloit sur eux foudre le fer en main : « Arrête; tu ne vois qu'un sinudacre vain; Marchons, dit la prêtresse, et quittons ces lieux sombres ; Ce n'est pas aux héros à cond)allrc des ondjres. »

De là vers le Tarlare un noir chemin conduit; C'est là que l'Aehéron, bouillonnant à grand bruit, Dans le Cocyle affreux vomit sa fange immonde. L'effroyable Charon est nocher de celte onde. D'un poil déjà blanchi mélangeant sa noirceur. Sa barbe étale aux yeux son inculte éjjaisseur; Un nœud lie à son cou sa grossièrt; parure. Sa barque, qu'en roulant noircit la vague impure. Va transportant les morts sur l'avare Acheron; Sans cesse il tend la voile ou plonge l'aviron. Son air est menaçant, el de profondes rides Ont creusé son vieux front de leurs sillons arides; Mais, à sa verte audace, à son œil plein de feu, On reconnoît d'abord la vieillesse d'un dieu. D'innombrables essaims bordoienl les rives sombres ; Des mères, des héros, aujourd'hui vaines ondjres. Des vierges, que l'hymen atlcndoit aux autels, Des fds mis au bûcher sous les yeux paternels; Plus pressés, plus nombreux que ces pâles feuillages Sur qui l'hiver naissant prélude à ses ravages, Ou que ce peuple ailé qu'en de plus doux cUmals Exile par milliers le reloiu" des frimas , Ou qui, vers le printemps, aux rives paternelles Revole, el bat les airs de ses bruyantes ailes. Tels vers l'affreux nocher ils étendent les mains. Implorant l'autre bord. Lui, dans ses fiers dédains,

Gorgones, Harpyiaique, ct forma tricorporis umbrse.

29° Conripit hic subita trcpidus formidiuc ferrum jEneas, strictamque acicm venicntibus oflert; Et, ni docla cornes tenuis sine cor[>ore vitas Admoucat volitare cava sub imagine formœ, Inruat, et frustra ferro divcrberet umbras.

nine via Tartarei quae ferl Acbcjonlis ad uudas : Turbidus hie cociio vastaquc voraginc gurges jEstuat, atque omnem Cocyto eructat arenam. Portitor has borrcndus aquas et flumina scrvat Terribili squalore Charon, cui plurima meoto

^iio Canities inculta jacet; slant luuiina flamma; Sordidus ex humeris iiodo dependct amictus. Ipse ratem conlo subigit, velisque ministrat. Et ferruginea subvectat corpora cymba.

Jam senior; sed cruda deo viridisque senectus. Hue omnis turba ad ripas cffusa rucbat, Matres atque viri, dcfunctaque corpora vila Magnaiiimum hcroum, pueri innuplncque puellae, Impositiquc rogis juvcnes ante ora parcntura: Quam multa iu silvis autumni frigorc primo

2 10 Lapsa caduut folia, aul ad tcrram gurgite ab alto Quaui multa; glomcrautur aves, ubi frigidus annus Trans pontura fugat, et terris inmittit apricis. Stabaiit orantes piimi transmiltere cursum, Tcndebantquc manus, ripae ultcrioris amore.

L'ENÉIDE

Les admet h son gré dans la fatale harruie; Reçoit le paire obscur, repousse le monarque.

A cet aspect touchant, au tableau douloureux Du concours empressé de tant de malheureux, Le héros s'attendrit : « I'relresse vénérable, Pourcpioi vers l'Achéron celte foule innombrable? Pourquoi de ces mortels sur la rive entassée Les uns sont-ils reçus, les autres repoussés? Quel destin les soumet à ces lois inégales ? » « O prince! devant vous sont les ondes fatales, Le Cocylc terrible, et le Styx odieux.

Par qui jamais en vain n'osent jurer les dieux. Ce vieillard, c'est Charon, leur naulonnier horrible, Qui sur les flots grondants de cette onde terrible Conduit son noir esquif. De ceux que vous voyez Les uns y sont admis, les autres renvoyés : Les premiers ont reçu les funèbres hommages; Les autres sans cercueil ont vu les noirs rivages. Tant qu'ils n'obtiennent pas les honneurs dus aux morts, Durant cent ans entiers ils errent sur ces bords; Enfin leur exil cesse, et leur troupe éplorée Atteint au jour prescrit la rive désirée. » Le héros est ému d'un sort si rigoureux. Oronte et Leucaspif frappent soudain ses yeux : Comme Énée échappés des murs fumants de Troie, Des vagues en courroux tous deux furent la proie.

Palinure comme eux avoit fini ses jours : Des astres de la nuit il observoit le cours. Lorsqu'il tomba plongé dans la liquide plaine. Le héros l'aperçoit, le reconnolt à peine : « Palinure, est-ce toi? Comment t'ai-je perdu? Apollon , qui jamais en vain n'a répondu, Pour la première fois dément donc ses oracles!

Navita sed tristis nunc hos, nunc adcipit illos; Ast alios longe siibmolos arcct arena.

jïncas, miratiis enim, motusque tumiiltu : « Die, ait, o virgo, quid vult concursiis ad amncm? Quidvc pctunt aninix? vel quo discrimine ripas

3»° \]x linqnunt, illae remis vada livida verrunt? i. Olli sic brevitcr fata est loiigocva saccrdos : «< Ancbisa generate, deum certissima proies, Cocvti stagna alla vides, Stygiaraque paludera, Di cujus jurare timent et fallere numen. Haec omnis, quam eernis, inops inhumataque turba est; Portitor ille, Charon; hi, quos vchit nnda, sepulti. Nec ripas datur horrendas, et ranea fluenta Transportare prius, quam sedibus ossa quierunt. Centura errant annos, volitantquc ha-c litora circura :

330 Tum demum admissi stagna exoptata revisunt. » Constitit Anchisa satus, cl vestigia pressit, Multa putans, sortcnique aninio niiseratus iniquam. Cernit ibi mœstos, et mortis honore carentis, Leucaspim, et Lyciœ ductorera classis Oronten : Quns siraul a Troja vcntosa per ,-eqiinra veetos, Obruit Auslcr, aqua involvens naveinque virosque.

Ecee gubernator sese Palinunis agcbat :

Oui Libyco nuper cursu, dum sidcra servat, Exciderat puppi, mediis efl'usus in undis.

34» llunc ubi vix multa mœstum cogiiovil in umbra; Sic prior adioquitur , « Quis te, Palinure, dcorum Eripuit nobis, raedioquc suh sequore mcrsit?

Tu dcvois , avec nous forçant tous les obstacles ,

Aux bords ausoniens conduire tes amis;

Et voilà comme il tient ce qu'il avoit promis ! »

« Les dieux, dit le nocher (que votre plainte cesse !) ,

N'ont ni causé ma mort, ni trahi leur promesse.

La main au gouvernail, l'œil tourné vers les cieux,

Tandis que j'observois leur cours silencieux ,

Par un sort imprévu précipité dans l'onde,

J'enirainai le timon dans ma chute profonde.'

Mais, j'en atteste ici le terrible élément.

J'ai moins tremblé pour moi, dans ce fatal moment,

Que pour mes compagnons , pour vous, pour votre flotte ;

Sur-tout pour mon vaisseau privé de son pilote.

Duiant trois longues nuits, j'ai d'un bras courageux

Lutté contre les vents et les flots orageux;

Enfin mon ail, du haut d'une vague écumanle,

Vit de loin cette terre, objet de notre attente.

Sous le poids dont les eaux chargeoienl mon vêtement,

Vers le bord désiré je nageois lentement :

De la rive éloignée une vague m'approche;

Je m'élance, et saisis la pointe d'une roche.

J'aperçois des humains, j'implore leur secours :

El leur lâche avarice a terminé mes jours!

Depuis, mon triste corps est le jouet de l'onde.

Voilà mon sort. Mais vous, par le flambeau du monde,

Par sa douce clarté, que je ne verrai plus,

Par votre cher Ascagne et ses jeunes vertus,

Par les mânes d'Anchise, abrégez ma misère!

Un peu de terre, hélas! suffit à ma prière;

Véline de mon corps vous rendra les débris :

Ou, s'il se peut , au nom de la belle Cypris,

D'accord avec les dieux, qui vous guident sans doute,

Sur ces fatales eaux favorisez ma route;

Die age : namque, mihi fallax baud ante rcpertus. Hoc uno responso animum delusit Apollo, Qui fore te ponto incoliimcm, finisque canebat Venturuin Ausoflios. En haec proraissa fides est? » Ille autem : « Neque te Phœbi eortina fefcllit. Dux Anchisiade, nec rae deus sequore mersit. ISamque gubcrnaclum midta vi forte revolsum,

S5o Ciii datus hœrebam custos , cuisusque rcgebam, Praccipitans traxi niecum. Maria asperajuro. Non ullum pro me tantura cepisse timorem , Quara tua ne, spoliata armis, excussa magistro, Deficeret tanlis navis surgentibus undis. Tris Motus hibernas inmcnsa per œquora noctis Vexit me violcntus aqua : vix lumine quarto Prospexi Italiam , summa sublimis ab unda. PauUatim adnabam lerrse; jam tuta teoebara. Ni gens criidclis niadlda cum veste gravatura,

3Go Prcnsantemque uncis manibus capita aspera montis Ferro invasissct, pricdamque ignara pulasset. Nunc me fluctus babet, versantque in litore venti. Quod te per cœli jucundum lumen ct auras. Per genitoreni, oro, per spem surgcntis luli, Eripe me bis, invicte, malisi aut tu mibi terrara Injice, namque poles, porlusquc require Velinos; Aut tu, si qua via est, si quam tibi diva creatrix Ostendit (neque enim, credo, sine numinc divum Flumina tanla paras Stygiamque innare paUidem),

^''o Da dexlrara misero, ct tecum me lolic per undas.

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