LIVRE IX
A la bouche indiscrèle, à la course légère,
D'Euryale immole vient accabler la mère.
Soudain, sans mouvement, sans chaleur et sans voi.v ,
Elle tombe : l'aiguille échappe de ses doigts,
Et le lin déroulé fuit de sa main tremblante.
Tout-à-coup, ranimant sa force languissante,
Se meuririssant le sein, arrachant ses cheveux ,
Malheureuse, elle part avec des cris affreux.
Fend les rangs des soldais, vole au haut des murailles.
La pudeur, le danger, l'appareil des batailles ,
Sa douleur brave tout ; puis élevant la voix :
« Euryale! Euryale! est-ce loi que je vois,
Toi, le dernier espoir de ma triste vieillesse.''
Cruel ! as-tu bien pu délaisser ma foiblessc ,
Me laisser seule ici sur des bords étrangers ?
Eh quoi ! quand tu parlois pour de si grands dangers ,
Ta mère n'a donc pu l'exprimer ses alarmes ,
Pour la dernière fois te baigner de ses larmes !
Hélas ! par les oiseaux, par les chiens dévoré,
Dans quelque affreux désert ton corps gît ignoré !
Ta malheureuse mère autour de ces murailles
N'a pu les yeux en pleurs suivTe tes funérailles ,
Ou laver ta blessure , ou te fermer les yeux !
En vain donc j'apprêlois ces tissus précieux
Qui , le jour et la nuit hâtés par ma tendresse,
Consoloienl ma douleur et charmoient ma vieillesse !
Où courir ? où chercher ton malheureiLX débris ,
Et tes lambeau.\ sanglants , et les restes flétris ?
O mort ! ô désespoir ! ô spectacle funesie !
O mon cher fils ! de toi voilà donc ce qui reste !
Voilà ce qui devoit me payer tant de maux ,
Mes courses , mes dangers sur la terre et les eaux !
Rutules, c'est à vous de finir ma misère ;
Assassins de mon Cls , exterminez sa mère;
Frappez ! que ma doideur obtienne un prompt trépas !
J'invoque tous vos traits , j'implore tous vos bras !
Ou toi, grand Jupiter ! par pilié prends ta foudre;
Que ce corps malheureux tombe réduit en poudre !
Evolat Infoliï, et feinineo ululatu,
Scissa rornam, muros aniens atqiie agmina cursu
Prima petit : non illa virum, non illa pericli,
**o Tcloruniqiie meinor; cœlum dehinc qiicstibus rmplet ; <• Hune ego te, Eunalc, adspicio? tune, illa bcnectje Sera mes requies, potuisti linquere solam, Crudelis? nec te, sub tanta pericula missum, Adfari extrcnium miserae data copia matri ? Heu! terra igiiota, canil)us date prseda Laliuis, Alitihusque jaccs! nec te, tua funera, mater Produxi, pressive oculos, aut volnera lavi. Veste Icgcns; tibi quam noctes lestina diesque Urgebam, et tela curas solabar anilis!
i'J" Quo scquar? aut quae nunc artus, avolsaque mcmi.ra Et funus lacerum tcllus liabet? Hoc niihi de te, Nate, refers? hoc sum tcrraque mariquc sccula? Figitc me, si qua est pictas; in me omnia tela Conjicite, o Rutuli; me primam absumite ferro. Aut tu, magne pater divum, miserere, tuoque Invisum hoc detrude caput sub Tartara telo, Quaudo aliter iicqnco n udclem abrumperc vitani. .. Hoc fl«tu coucussi aiiimi, mœstusque per omnis
Oui, tonne, anéantis mes misérables jours. Puisque enfin ma douleur n'a pu finir leur cours. ■
Tout s'émeut, tout gémit à ce trisie langage; La pilié ralentit le plus ardent courage, Leurs bras restent sans force : Ascagne, tout en pkur.v, Même en les parlageani , redouble ses douleurs ; El, touché du deslin du fils et de la mère, La fail porler mourante à son loit solitaire.
Mais la tronqietle sonne, el des cris menaçants Se mêlent dans les airs à ses rauques accents. Les Latins , vers les murs se frayant une roule , Joignent leurs boucliers en une épaisse voùle; Déjà leur main s'apprête à combler les fossés, De leurs palis aigus vahiemenl hérissés. Aux lieux où, promenant des accès plus faciles. Des soldats moins serrés s'éclaircissoient les files , Ils tentent leur approche; et, l'échelle à la main. Hasardent dans les airs un périlleux chemin. Les Troyens, à leur tour, animent leur audace : L'un repousse et défend , l'autre attaque et menace.. Instruits par un long siège à braver les assauts, Les Troyens ont pour eux leurs auliques travaux : Tantôt de pieux aigus ils forment leur défense; Tantôt , de leurs rochers roulant la masse immense Sur l'épaisse tortue et ses mobiles toits. De leurs larges éclats précipitent le poids. Des boucliers unis l'airain impénétrable Quelque temps eu soutient le choc épouvantable; Mais enfin ces secours sont rendus impuissants. Aux lieux où les Latins deviennent plus pressants. Avec peine roulé par les enfants de Troie, Un énorme rocher en tombant les foudroie , Enfonce, désunit leurs boucliers brisés.
Et tombe, en bondissant, sur leurs rangs écrasés. Alors abandonnant ces abris infidèles , Les Latins ont recours à des armes nouvelles; Des orages de trails, de flèches et de dards. Pour chasser les Troyens pleuveni sur leurs remparts.
It gemitus : torpent iufractse ad pra-lia vires.
5oo lllam inceudentem luctus Idœus et Actor, llionei mouitu, et multum lacryraautis luli, Conripiunt, interque manus sub tecta repouunt.
At tuba terribilera sonitum procul jere cauoro Incrcpuit : sequitur clamor, cœlumque remu"!!. Adcelerant, acta pariter testudine, Voisct, Et fossas implere paraot, ac vcllcre vallum. Quœrunt pars adituin , et sralis adscendcre muros. Qua rara est acies, intcilucetque corpua Mon tam spissa viris. Telorum effuiidcre contra
i'o Omne genus Teucri, ac duris detrudere coulis, Adsucti iongo rauros defendere bcUo.
Saxa quoque iufcsto volvebant ])oadere, si qua Posseot tectam acicm pcrrumpcre : quum tamcn omncs Ferre juval subtcr densa testudios casus. Nec jam sufficiunt; nam, qua globus iuminct ingens, Inmanem Teucri molem volvuntque ruuntque, Quœ stravit I\utulos latc , arnioruiuquo resolvit Tcgmina : nec curant ca;co contendere Marte Anqilius audaces Hulidi, scd pellcrc rallo
■''2'' Missilibus certant.
L'ENÉIDE
Terrible par sou air comme par sa vaillance , Le feu, le fer eu maiu, marche l'affreux Mézence; Par le feu, par le fer il poursuit ses assauts; Tandis que ce guerrier, enfant du dieu des eaux , Messape, des remparts méditant l'escalade, Arrache, foule aux pieds leur vaine palissade. Et, plantant son échelle, ardent, audacieux. Ressemble à ces géants qui menaçoienl les cieux.
Vous , muses des héros , déesses de mémoire , Vous fjui savez garder et raconter leur gloire , Venez; retracez-moi ces terribles assauts, El de ces grands combats déployez les tableaux. Dites par quels exploits , par quel affreux carnage L'indomptable Turnus signala son courage.
Une tour, élevée en étages nombreux, Joignoit à ses hauts murs l'avantage des lieux; Contre elle des Lalins la force est rassemblée, Pour elle des Troyens l'ardeur est redoublée, Et, des profonds abris des remparts entr'ouverts, D'une grêle de traits ils noircissent les airs. De Turnus le premier la main impatiente Fait voler sur la tour une torche fumante : La flamme siffle, vole, et s'attache à ses flancs; Le vent au loin la roule en tourbillons brùlanis; Sur ses ailes de feu sa fureur se déploie. Et d'élage en étage elle poursuit sa proie. Aux rapides progrès du vaste embrasement Ses défenseurs troublés s'opposent vainement. Tandis que , loin des murs que la flamme dévore , Vers celui que les feux n'ont pas atteint encore Leurs flots tumultueux se pressent à-la-fois ; Sous celte charge immense ajoutée à son poids, La toin- avec fracas éclate , croule et tombe. Tout reste enseveli sous celte vaste tombe : Les uns poussent des cris sous les toits embrasés; Sous ses débris fumants d'autres sont écrasés ; Percés de bois aigus , ou de leur propre lance , D'autres au pied des murs suivent sa chute immense.
Parte alia horrendus visu quassabat Etruscam Pinum, et fumiferos infert Mezcntlus ignés. At Messapus, equum domitor, Neptunia proies, Rescindit vallum, et scalas in mœnia poscit.
Vos, o Calliope, piecor, adspirate canenti; Quas ihi tune ferro strages, quse funera Turnus Ediderit; quem quisque virum demiserit Oreo; Et mecum ingeutis oras evolvite belli : Et meministis euim, divœ, et meinorare potcstis.
53o Turris erat ^sto suspeetu, et pontibus altis, Opportuna loco, summis quam viribus oranes Expugnare Itali, surainaque evcrtere opuni vi, Certabant : Trocs contra dcfeudcrc saxis , Perque cavas densi tela intorquere fenestras. Princeps ardentem conjecit lampada Turnus, Et flammam adfixit lateri, quae plurima vento Conripuit tabulas, et poslibus hœsit adesis. Turbati trepidare iutus, frustraque malorum Velle fugam : dura se glomcrant, retroquc rcsidunt
'■4" In partem quse peste caret ; tum pondère turris Procubuit subito, et cœlum tonal omne fragore. Semincces ad terram, iniuani mole secuta,
Dans sa masse croulante ensemble enveloppés , Hélénor et Lycus seuls se sont échappés^ Hélénor, qu'en secret l'esclave Licymnie Fit naitre des amours du roi de Méonie ; Lui-même, jeune esclave, armé malgré le,s lois. Il courut des Troyens partager les exploits ; N'ayant pour lui ni rang, ni titre, ni victoire, Ses armes n'ont encor nulle marque de gloire , Et son simple pavois , son glaive sans honneur. Sans illustrer son nom , ont armé sa valeur. Dans le camp ennemi son ardeur enfermée S'élonne de se voir seule contre une armée. Par-tout des traits , par-tout une enceinte de fer. Pareil au léopard qui, menacé, mais fier, Quand de ses ennemis les toiles l'emprisonnent , Au-dessus des chasseurs, des pieux qui l'environnent , D'un bond hardi s'élance, et, certain de son sort, Appelle le danger et provoque la mort ; Tel frémit ce guerrier; tel il court, plein de rage. Où les traits plus pressés irrileut son courage.
Tandis qu'il a pour lui son intrépidité , Devançant les éclairs par sa rapidité , Parmi les trails, les feux, et celle foide immense, Lycus, d'un pied léger, part, s'échappe et s'élance Au rempart protecteur dont il est descendu. Vers les bras des Troyens son bras est étendu ; Il cherche à les atteindre : inutile ressource ! Turnus, non moins léger, l'a suivi dans sa course; Et déjà l'approchant de sa terrible main : « Misérable ! à tes pieds tu te fiois en vain ; Pensois-tu m'échapper par ta fuite prudente ? » Il dit, saisit dans l'air sa tunique pendante, Et des murs, qui dqa lui montroient leurs abris, Entraîne avec sa proie un immense débris. Tel ce terrible oiseau qui porte le tonnerre Par ses ongles tranchants enlève de la terre Le cygne au blanc plumage , ou le lièvre peureux : Tel du dieu des combats l'animal valeureux
Confixique suis telis, et pectora duro Transl'ossi ligno, veniunt. Vix unus Helenor, Et Lvcus elapsi; quorum primaevus Helenor, Maeonio régi quera serva Licymnia furlim Sustulerat, vetitisque ad Trojam miserai armis, Ense levis nudo, parmaque inglorius alba. Isque ubi se Turni media inter millia vidit,
55o \Yiac acles atque bine acies adstare Latinas; Ut fera, qux , densa vcnantum saepta corona. Contra tela furit, seseque baud nescia morti Injicit, et sattu supra venabula fertur : Haud aliter juvenis medios moriturus in hostis Inruit; et, qua tela videt densissima, tendit.
Al pedibus longe melior F^ycus, inter et hostis. Inter et arma, fuga mures tenet, altaque ccrtat Prendere tecta ma,iu, sociumque adtingere dextras. Quem Turnus, pariter cursu tcloque secutus,
S6o Inerepat his victor : « INoslrasne evadere, dcmeos, Spcrasti te posse manus? » Simul adripit ipsum Pendentem , et magna mûri cum parle revellit : Qualis, ubi aut lepoi'era , aut candenti eorpore cycuuiu Sustulit alla petcns pedibus Jovis armiger uucis;