LIVRE X
Allendanl cjiic le ciel, dissipant le nuae;e,
Les reude à leurs travaux , les rende à leur voyage ;
Tel le héros Iroyen, en bulle à tous les coups,
Laisse en paix la lempète épuiser son courroux.
Cependant, de Lausus gourmandant l'imprudence,
« Malheureux ! où t'eniporle une aveugle espérance ?
Lui dit-il : ta tendresse égare ta valeur;
Mesure mieux ta force, et préviens Ion malheur. »
Lausus n'écoute rien : son terrible adversaire
De moment eu moment sent croître sa colère ;
Pluton attend Lausus au séjour infernal ,
Et la Parque déjà tient le ciseau fatal.
Trop foLble pour le bras qu'irrite sa menace ,
Son léger boucher a trahi son audace :
Le héros, à travers son impuissant airain,
Plonge le fer morlel, et perce avec son sein
Sa riche cotte d'or, ouvrage de sa mère.
Sa vie alors s'enfuit comme une ombre légère;
Son sang coule, et, cessant d'animer ses ressorts,
Sou arae avec regret abandonne son corps.
Dès que ses yciLx ont vu pâlir ce beau visage, Le héros consterné seul gémir son courage , Etend vers lui sa main, et, les sens interdits, Se souvient qu'il est père , en immolant un fils. " Assemblage touchaiil de grandeur et de charmes ! Dit-il , ton ennemi répand sur toi des larmes. Quel prix peut dignement payer tant de vertus .'' Et comment consoler un héros qui n'est plus.'' Ces armes, qui dévoient, hélas! mieux te défendre. Qui te charmoient vivant, je les donne à ta cendre. Va, rejoins, j'y consens, tes illustres aieux ; J'accorde à leur tombeau les restes glorieux. Enfin, pour adoucir ta triste destinée, Souviens-toi que tu meurs des mains du grand Énée. » Il dit , remet aux siens cet objet de douleurs ; Lui-même il le soulève, et baigne encor de pleurs Ce beau corps, ces beaux yeux privés de la lumière,
Aut ainnis ripis, aut ait! fornicc saxi, Dum pluit in terris, ut possint, sole rediicto, Exercere diem : sic obrutiis uudique telis JEoeas nubem belli, dum delonet, omnem
*'" Sustinet, et Lausuiu iucrcpitat, Lausoque minatur ; " Quo, moriture, ruis, majoraque viribus audcs? Fallit te iocautum pietas tua. » Ncc minus ille Exsultat démens : ssevae jamque altius irse Dardanio surgunt ductori, extremaque Lauso Parcae fila Icgunt : validum namquc exigit enscm Per medium -tneas juvenem , totumque retondit. Transiit et parmam raucro, levia arma minacis, Et tunicam, molli mater quam neverat auro; Impicvitque sinum sanguis : tum vita per auras
'"> Concessit mœsta ad Manis, corpusque reliquit. At vero ut voltum vidit morientis et ora, Ora modis Anchisiadcs pallcntia miris, Ingemuit miserans graviter, dcxtraraque tetendit; Et mentera patrix subiit pictatis imago. «Quid tibi nunc, miserande puer, pro laudibus istis. Quid plus .ïncas tanta dabit indole dignum? Arma, quibus la-tatus, habe tua; teque parentura Manibus et cineri, si qua est ca cura, remitto.
Et ces cheveux sanglants traînés dans la poussière.
Mézence cependant, près du Tibre étendu, Contre un chêne appuyé, de son sang répandu Etanchoit les ruisseaux , et son bouillant courage Brùloit de revoler dans les champs du carnage. Aux rameaux est pendu son casque ensanglanté, Et son glaive à regret repose à son côté ; Ses amis près de lui consolent sa tristesse. Lui, foible, haletant, et de sa barbe épaisse, De ses cheveux blanchis laissant pendre les flots, Accusoit son malheur, les dieux et son repos. Pour comble de douleur, sa tendre inquiétude Craint pour son cher Lausus : dans son incertitude Il interroge tout ; il veut que ses amis Lui ramènent Lausus, lui ramènent son fils.
Cependant les soldats , pâles, fondant en larmes. Rapportent tout sanglant l'objet de tant d'alarmes ; Héros infortuné, vaincu par un héros!
Rien ne paroît encor ; mais au bruit des sanglots Mézence a pressenti l'accablante nouvelle , Et sent déjà frémir son ame paternelle. D'une horrible poussière il couvre ses cheveux , Se déchire le sein , lève les mains aux cieux , Se jette sur Lausus, entre ses bras le presse : i< O mon fils ! mon cher fils ! quelle indigne foiblesse M'a fait , pour me sauver, consentir à ton sort ? Quoi ! tu meurs , et je vis ! et je vis par ta mort ! C'est moi qui te donnai , moi qui t'ôle la vie ! Sort cruel ! ai-je a-^ez épuisé ta furie ! J'ai bravé tes rigueurs avant ce coup affreux. Ah ! c'est de ce moment que je suis malheureux , Que je sens mon exil, mes affronts, mon injure; Que jusqu'au fond du cœur a saigné ma blessure! Mon crime est sans exemple, ainsi que sans pardon ; J'ai terminé tes jours, et j'ai souillé ton nom! Ce sont mes attentats, mes excès sanguinaires. Mon fils, qui t'ont chassé du trône de tes pères.
Hoc tamen infelix miseram solabere mortem ;
83o £nex magui dextra cadis. >> Increpat ultro CuDCtantis socios, et terra subleval ipsum. Sanguine turpantem comtos de more capillos. Interea geoitor Tibcrini ad fluminis undam Volnera siccabat Ivmphis, corpusque levabat, Arboris adclinis trunco. Procul aerea ramis Dependet galea , et prato gravia arma quiescunt. Slant lecti circum juvenes : ipse *ger, anhelans. Colla fovet, fusus propexam in pectore barbam; Multa super Lauso rogitat, multosque remittit
&io Qui revocent, mœstique ferant mandata parentis. At Lausum socii cxauimem super arma ferebant Fientes, ingentem, atque ingcnti volnere victum. Adgnovit longe gcmitum prsesaga mali mens; Canitiem multo déformât pulvere, et ambas Ad cœlum tendit palmas, et corpore inhaeret. « Tantaae me tenuit vivendi, nate, voluptas. Ut pro me hostili paterer succedere dextra, Quem genui? tuane bacc gcuitor per volnera servor, Morte tua vivons? Heu, nunc misero mihi deraiim
*5" Exsilium infelix ! nunc alte volnus adactum ! Idem ego uate, tuum maculavi criminc nomen,
L'ENÉIDE
Ah! j'aurois d(i cent fois, par mille affreuses moils, Expier mes forfaits et calmer mes remords. Misérable! el je vis! et je respire encore! Et je n'ose sortir d'un monde que j'abhorre ! J'en sortirai. » Soudain, oubliant sa langueur, Et trouvant dans sa rage un reste de vigueur, Sur sa cuisse sanglante en fureur il se lève , Demande sa cuirasse , et son casque et son glaive ; Fait venir son coursier, son coursier généreux, Seul ami qui lui reste en son sort malheureux : C'est son consolateur, son compagnon de gloire, Dont l'essor l'a toujours conduit à la victoire. Triste, il paroît sentir et parlager ses maux; Mézence le ranime et lui parle en ces mots : « O toi, dont la fortune à la mienne est unie ! Si l'on peut nommer longue une si foible vie. Ensemble assez long-temps tous deux avons vécu : Tous deux assez long-temps ensemble avons vaincu ; Mais un dernier triomphe à nos efforts s'apprèle : Il me faut du Troyen la dépouille et la tète. Yiens, partage avec moi ce comi)at hasardeux : Ou nous vaincrons ensemble, ou nous inonrrous Ions deux; Car enfin je te crois trop lier pour reconuoîlre Les ordres d'un Troyen , et pour changer de maître. »
Il dit , moule à l'instant , de colère enflammé. Le coursier a senti son poids accoutumé. Des javelots aigus arment ses mains vaillantes; Les crins de son cheval, en aigrelles flollanles, Balancent sur son front leur ornement guerrier. Soudain partent d'un vol le maiire et le coursier. Il cherche son rival : la houle, la colère, La fureui d'un héros, le désespoir d'un père, Et la vengeance aveugle, el la folle douleur, A flots tumultueux bouillonnent dans son cœur. Il fond sur les Troyens , prodigue de sa vie : Trois fois appelle Énée , el trois fois le défie.
Pulsus ob invidiam solio sccptrisque paternis. Dcbucram patriae pœnas odiisque meorum : Omnis per mortes aniraam sontem ipse dedissem. IVunc vivo! neque adhuc homines lucemque relinquo! Sed linquam. » Simul hoc dicens adtoUit in .Tgrum Se femur; et, quamquam vis alto volnere tardât, Haud dejectus, equum duci jubct. Hoc decus illi. Hoc solamen crat; hellis hoc victor abibat
bGo Omnibus. Adloquitur raœrentem , et taltbus iiifit : <t Rhœbc, diu, res si qua diu mortalibus uUa est, Viximus : aut hodie victor spolia illa cruenta Et caput jEncse réfères, Lausique dolorum Ultor eris mecum : aut, aperit si nulla viam vis, Occumbcs pariter : neque enim, fortissirae, credo, Jussa aliéna pati et dominos dignabere Teucros. »
Dixit, et exceptus tcrgo consueta locavit Membra, manusque arabas jaculis oneravit acutis, JEtc caput fulgens, cristaquc hirsutus equina.
ï?» Sic cursum in medios rapidus dédit : aesluat ingens Uno in corde pudor, raixtoque insania luctu , * Et furiis agitatus araor, et conscia virtus * : Atque hic jEnean magna ter voce vocavit.
jEneas adgnovit enim , laetusque precalur : « Sic pater ille deum facial, sic altus Apollo,
Énée avec transport a reconnu sa voix , Et se promet de vaincre une seconde fois : « Fasse le roi des dieux, l'auteur de la lumière, Que ta folle valeur m'allaquc la première ! » Il dit , et marche à lui , sa lance dans la main. « Assassin de mon fils, tu me braves en vain , Dit Mézence; tes coups ne peuvent plus m'atleindre; Mon fils n'est plus , de loiqu'aurois-je encore à craindre ? Son sort pouvoil lui seul te soumettre mon sort. Je ne crains point les dieux, je viens chercher la mort. Mais tiens, reçois avant les adieux de Mézence. » Soudain son bras vengeur a fait partir sa lance ; l'uis vole un second trait, puis un autre le suit. Dans le cercle poudreux que son coursier décrit, Il vole, il tourne, il frappe. Enée à cet orage, Avec son bouclier, oppose son courage.
Trois fois autour de lui Mézence prend l'essor, Et l'accable de traits, et l'en accable encor; Trois fois l'orbe d'airain on leur forêt s'arrête. Tout hérissé de daixls, tourne avec la tempête. Enfin, impaticiil de tons ces longs détours. Et d'arracher des trails qui renaissent toujours. Pour finir un combat qui lasse sa vaillance , Dans le front du coursier que fait tourner Mézence Le fier Troyen enfonce un trait armé de fer. L'ardent coursier se cabre, et, s'agilant dans l'air, Chancelle, se renverse, et tondje sur son maître.
Avant que le Toscan puisse se reconnoitre. Au milieu d'un long cri de toutes paris lancé, Son terrible ennemi soudain s'est élancé; Puis , le glaive à la main : « Eh bien , fougueux Mézence, Où donc esl ce grand cœur, celle fière vaillance ? » Lui dit-il. Le guerrier à peine respirant, Mais le bravant encor de son regard mourant, « Barbare ! pourquoi donc menacer ta victime ? Cesse de m'insulter, ma mort n'est point un crime.
Incipias confcrre manum. " Tantura elTatus, et infesta subit obvius hasta. Ille autem : « Quid me, erepto, saevissime, nato. Terres? hsec via sola fuit, qua pcrdere posses.
8H0 [\ec mortem horremus, nec divum parcimus nUi; Desine : jam venio moriturus, et haec tibi porto Dona prius. » Dixit, telumque intorsit in hostem; Inde aliud super atque aliud figitque, volatque Ingenti gyro : sed sustinct aureus umbo. Ter circum adstantem laevos cquitavit in orbis. Tela manu jaciens; ter secura Troius héros Inmanera aerato circumfert tegmine silvam. Inde ubi tot traxisse moras, tot spicula tsedet Vellere, et urgetur pugna congressus iiiiqua;
800 Multa raovens animo, jam tandem erumpit, et inter Bellatoris equi cava tenipora conjicit hastaiD. ToUit se adrectum quadrupes, et caloibus auras Verberat, effasumque equitcm super ipse seculus Inplicat, ejcctoque incurabit cernuus armo.
Clamore incendunt cœlum Troesque Latiniquc. Advolat jCncas, vaginaque eripit ensem.
Et super ha^c : « Ubi nunc Mezentius acer, et illa Effcra vis animi? » Contra Tyrrhenus, ut auras Suspiciens bausit cœlum , menleraqiie reccpil .