LIVRE XI
Brise du Phrygien la lance meurtrière ,
Et le laisse sanglant couché sur la poussière ! ■<
Cependant, déjà prêt à hraver les hasards, Turnus a revêtu l'or de ses longs cuissards ; Et déjà sur son sein, avide de batailles. Sa cuirasse d'airain hérisse ses écailles ; Sa tète est nue encor, mais son riche cimier Est prêt à la couvrir de sou panache allier; A son côté déjà pend son glaive lidcle. Il s'agite, il frémit; et de la citadelle, Dans son habit guerrier tout éblouissant d'or , Déjà brûlant de vaincre il a pris son essor. Tel un coursier captif, mais fougueux et sauvage. Las des molles langueurs d'un oisif esclavage, Tout-à-coup rompt sa chaîne, el loin de sa prison. Possesseur libre enfin de l'immense horizon, Tantôt fier, l'œil en feu, les narines fumantes, Demande aux vents les lieux où paissent ses amantes ; Tantôt, par la chaleur et la soif enflammé. Court, bondit, et se plonge an fleuve accoutumé; Tantôt , le cou dressé , du pied frappant les ondes , Pour reprendre à son choix ses courses vagabondes , Part , et dans un vallon propice à ses ébats , Ballant l'air de sa tète et les champs de ses pas , Levant ses crins mouvants (jue le zéphvr déploie. Yole , frémit d'amour, et d'orgueil el de joie.
EUe-ménif guidant ses bataillons poudreux , Camille lout-à-coup vieni s'offrir à ses yeux. A peine parvenue aux portes de la ville , Légère elle descend de son coursier docile ; Son escadron 1 imite , el soudain au héros Avec une voix fière elle adresse ces mois : « Chacun doit écouter l'iuslinct de son courage; J'ai consulté le mien , me voici : je m'engage , Turnus , à terrasser les insolents Troyens : Seule je veux marcher aux fiers Tyrrhéniens ,
Et mœstas alto fundiint de limine voces : <■ Ariuipotfns, prxses belli, Tritoiiia virgo. Frange manu telum Phrvgii pra'donis, et ipsum Pinuimi sterne solo , poitisqne eflundc sut) altis. "
Cingitur ipse l'urens certatim in prcelia Turnus : Jamque adeo l^utuluai thoraea indutus ahenis Honeliat squamis, surasque incluserat auro; Tcmpora uudus adhuc, laterique adcinxerat ensem;
490 Fulgcbalque alla dcrurrens aureus arce;
Exsultatque animis, el spe jam prsecipit bostem. Qnalis, uhi abruptis fugit pr<esepia vinclis, Tandem liber, equus, campoque potilus apcrto; Aiit ille in pastus armentaque tendit equarum, Aut, adsuetus aquae perfundi tlumine note, Emicat , adreclisque frerait cervicibus altc Euiurians; liiduntque jub;B per colla, per armos. Obvia cui, Volsconim acie coniitante, Camilla Occnrrit, portisque ab equo regina sub ipsis
5on Dt'siluit; quam tota cohors imilata relictis Ad tcrram defluvit cquis; turn talia fatur : «Turne, sui merito si qua est fiducia forli, Audeo , et J^neadum promitto occurrere turma;, Solaque Tvrrhcnos équités ire obvia contra. Me sine prima mauu teotare pericula belli :
Seule à leurs escadrons j'oppose mon audace.
Tous , de vos baladions que l'invincible masse
Protège nos remparts , et laissez à mon bras
El les premiers dangers, et les premiers combats. »
L'intrépide Turnus, que son courage étonne :
« Que ne vous dois-je pas , valeureuse amazone !
Des guerriers d'Ilalie exemple glorieux ,
Venez donc partager ces honneurs dangereux.
Si de nos éclaircurs le rapport est sincère ,
Enée a fait partir une troupe légère
Qui doit battre la plaine et tromper les regards.
Lui , prêt à rassembler ses pelotons épars ,
Il doit des monis voisins s'élancer sur la ville :
Répondons par un piège à son piège inutile ;
Dans la gorge du mont , sous ces bois ténébreux ,
Je l'allendrai, suivi de comballants nombreux.
Vous , des braves Latins , des enfants d'Élrurie,
Rivale des héros , dirigez la furie ;
Le généreux JMessape , et Calille , et Coras
Unis sous vos drapeaux , marcheront sur vos pas. »
Ensuite , s'adressant à ces chefs qu'elle anime ,
Il verse dans leurs cœurs son espoir magnanime :
Leur courage docile à ses lois est soumis.
Tout-à-coup il s'élance, et vole aux ennemis.
Un noir vallon s'étend dans ces monts solitaires, Dont le terrain , pi"opice aux pièges militaires. De toutes paris s'enfonce en sinueux détours. Une épaisse forêt sur ces vasies conlours Penche son noir ombrage , el sous sa voûte obscure jVe laisse d'autre accès qu'une étroite ouverture. Une plaine au-dessus , cachée à tous les yeux , Présente une retraite , un abri spacieux , Qui sur les ennemis règne avec avantage, El de tous les côtés menace leur passage. Là Turnus à son choix peut combattre en tons sens , Les fuir, les altaquer, ou des rocs bondissants
Tu pedes ad muros subsiste, et mœnia serva. »> Turnus ad hiec, oculos horrenda in virgiue fixus : « O dccus Italix , virgo , quas dicere gratis , Quasve referre parem? sed nunc, est omnia quando
î>i<' Iste animus supra, mecura partire laborem. -Eneas, ut faina fidera missique reportant Exploratores, equitum levia iiiprobus arma Pra-niisit, qualerent campos : ipse ardua raontis Per déserta jugo snperans advcntal ad urbem. Furta paro belli coiivexo in tramite silvx, l't bivias armato obsidam milite fauces. Tu Tyrrbenum cquitem conlatis excipe signis; Tecum acer Messapus erit, turm^que Latina', Tiburniquc roanus : ducis et tu concipe curam. »
^20 Sic ait, et paribus Messapura in pra>lia dictis llortatur, sociosquc duces, et pergit in bostem. Est curve anfractu valles, adcommoda fraudi Armorumque dolis : quam densis IVondibus atrum Lrget utrimque Jatus; tenuis quo semita ducit, Angustivquc fcrunt fauces aditusque maligni. Hanc super in speeulis suuimoque in vertice mont is Planities ignota jacet, tutique rcccptus : Seu dexlra laevaque velis occurrere pugnae ; Sive iastare jugis , et graudia volvcre saxa.
L'ENÉIDE
Précipiter sur eux la masse impélueuse.
Suivant donc des chemins la pente tortueuse , Il accourt , et , caché dans l'immense forêt , Attend les Phrygiens dans ce poste secret. Diane cependant, sur la voiite azurée, Entretenant Opis , sa compagne sacrée , Exprimoit en ces mots ses plaintives frayeurs : « Toi, l'honneur de mes bois, l'ornement de mes chœurs, (Ihère Opis! lu le sais, mon aimable Camille, Portant mes traits, mon arc, hélas ! arme inutile. Affronte les combats. Ce n'est pas de ce jour Que cette jeune nymphe est chère à mon amour. Je me rappelle encor sa naissance falale. Chassé de Privernum, sa vieille capitale, Par son peuple, irrité de ses fiers allenlats , Son- père Mélabus , prrN é de ses états , Fuyoit de bois en bois , de montagne en montagne. D'un exil qu'elle ignore innocente compagne , Camille encore enfant cousoloit son chagrin ; Son père malheureux la pressoit sur sou sein, Et, tremblant pour l'objet de ses tendres alarmes, Fuyoit, prêtant l'oreille au bruit lointain des armes. Dans sa fuite soudain se présente à ses yeux L'Amasène grondant, dont les flots furieux. Grossis pendant la nuit par les eaux des orages , Rouloieul gonflés d'écume, et battaient ses rivages. Il s'arrête : il voudroit , dans son premier transport , S'élancer à la nage et gagner l'autre bord ; Mais , tremblant pour l'objet de sa tendresse extrême , Il craint pour ce doux poids bien plus que pour lui-même. Long-temps il délibère; il se décide enfin : Autour d'un bois noueux dont il arme sa main , De son cœur inquiet la crainte paternelle L'enveloppe avec soin dune écorce fidèle; Saisit ce foibic enfant élevé dans mes bois ,
53o Hue juvenis nota fertiir rogionc viarum; Adripuitque locum, et silvis inscdit iiiiquis.
Velocem intcrea supcris io sedibus Opini, Unam ex virginibus sociis sacraque caterva Coopellabat, et has tristis Latonia voces Ore dabat : « Graditur bellum ad crudeie Camilla, O virgo, et nostris nequidquam ciugilur armis, Cara mihi ante alias; neque cnim novus iste Dianae Venit amor, subitaque animum dulcedine movit. Pulsus ob invidiam regno, viresque supcrbas,
540 Priverno antiqua Metabus quum excederct uibe, Infantem, l'iigicns media inter praelia belli, Sustulit exsilio comitem, matrisque vocavit Nomine Casmillae, mutata parte, Caraillam. Ipse sinu prae se portans, juga longa petebat Solorum nemorura; tela uudique sœva premebaut. Et circumfuso volitabant milite Volsci.
Ecce, fugse medio, summis Amasenus abundans Spuraabat ripis; tantus se nubibus imbcr I\uperat. llle, innare paraus, inlautis amorc
Sio Tardatur, caroque oneri timet. Omnia secum Versanti subito vix hsec scntenlia sedit. Telum inmane, mauu valida quod forte gerebat liellalor, soliduiu nodis et roborc cocto, Huic natam, libro et silvcstri subcre claiisam,
El m'adresse en ces mois sa suppliante voix : «O déesse, tu vojs celle fille adorée Que des dieax paternels ma fuite a séparée, Son père en ce moment la voue à tes autels; Prends pitié de tous deux dans ces dangers cruels! Pour la première fois elle a saisi les armes : Elle fuil un vil peuple, auteur de mes alarmes. Tandis qu'avec ce trait elle va fendre l'air, O Diane ! prends soin de ce dépôt si cher ; Déesse, c'est Ion bien qu'à les soins je confie; A loi seule à jamais appartiendra sa vie... »
« Il dit, lance le dard de son bras vigoureux; Le fleuve en retentit; avec le trait heureux Camille fend les airs et vole à l'autre rive. L'ennemi s'approchoit ; lui, devant qu'il arrive. S'élance, nage, aborde, et d'un bras Iriomphaul Arrache du gazon son dard et son enfant, Cet eufant désormais réclamé par Diane.
La ville ne fut point sa demeure profane; Son père à ce séjom- préféra les forêts; Moi-même la cachai dans des antres secrets. D'uue fière jument , sa nourrice sauvage , Sur sa lèvre enfantine exprimant le breuvage, Son père l'élevoil , et sa jeune fierté Prit du cœur paternel la farouche âprelc. Sur ses pieds chancelants elle se tient à peine. Et de ses premiers pas marque la molle arène : Déjà ses traits en main elle court dans les bois , Portant son arc léger et son petit carquois. Une robe à longs plis n'étoit point sa parure. L'or ne renouoil point sa simple chevelure ; Derrière elle peudoit la peau d'un léopard. Déjà sa jeune main savoit lancer un dard ; Et la fronde en lournani rasoit sa jeune têle; Déjà, d'un air vainqueur rapportant sa conquête,
Inplicat, atque babilcm medix circumligat hastx; Quam dextra ingenti librans, ita ad œthera fatur : « Aima, tibi banc, nemorum cultrix, Latonia virgo. Ipse paler famulam voveo; tua prima per auras Tela teneus supplex hostera fiigit. Adcipe, tester,
^'''> Diva, tuam, quœ nuuc dubiis conmittitur auris. » << Dixit, et adducto contortum hastile lacerto Inmittit : sonuere undae; rapidum super amnem Infelix fugit in jaculo stridente Camilla. At Metabus, magna propius jam urgente caterva, Dat sese fluvio, atque bastam cum virgine victor Gramineo donum Trivise de ccspite vellit. Non illum tectis ullœ, non mœnibus urbes Adccpcre; neque ipse manus fcritate dedisset ; Pastorum et solis exegit montibus aevum.
570 Hic natam, in dumis interque horrentia lustra, Armentalis equae raammis et lacté ferino Nutribat, teneris inmulgens ubera labris. Ctque pedum primis inlans vestigia plantis Institerat, jaculo palmas oneravit acuto; Spiculaque ex humero parvae suspendit et arcum. Pro crinali auro, pro longae tegminc pall*, Tigridis exuviœ per dorsum a vertice pendent. Tela manu jam turn tcucra pucrilia torsit. Et fuudam lercti circura caput ogit habena,