‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 2 sur 391 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Le doux printemps revient et ranime à-la-fois Les oiseaux, les zéphyrs, et les fleurs, et ma voix. Pour quel sujet nouveau dois-jo monter ma lyre? Ah! lorsque d'un long deuil la terre enfin respire; Dans les champs, dans les bois, sur les monts d'alentour, Quand tout rit de bonheur, d'espérance et d'amour; Qu'un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire , Sur son char foudroyant qu'il place la victoire; Que la coupe d'Atrée ensanglante ses mains : Flore a souri; ma voix va chanter les jardins. Je dirai comment l'art embellit les ond)rages. L'eau, les flein-s, les gazons, et les rochers sauvages; Des sites, des aspects sait choisir la beauté, Donne aux scènes la vie et la variété ; Enfin l'adroit ciseau, la noble architecture. Des chefs-d'œuvre de l'art vont parer la nature. Toi donc qui, mariant la grace à la vigueur, Sais du chant didactique animer la langueur, O muse ! si jadis , dans les vers de Lucrèce , Des austères leçons tu polis la rudesse; Si par toi, sans flétrir le langage des dieux, Son rival a chanté le soc laborieux ; Viens orner un sujet plus riche, plus fertile. Dont le charme autrefois avoit tenté Virgile '. N'empruntons point ici d'ornement étranger; Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager; Et, comme un rayon pur colore un beau nuage, Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.

L'art innocent et doux que célèbrent mes vers. Remonte aux premiers jours de l'antique univci's. Dès que l'homme eut soumis les champs à la culture. D'un heureux coin de terre il soigna la parure; Et plus près de ses yeux il rangea sous ses lois Des arbres favoris et des fleurs de son choix. Du simple Alcinoiis le luxe encor ruslique^ Décoroit un verger. D'un art plus magnifique ^ Babylone éleva des jardins dans les airs. Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers 4 , Les vainqueurs, dans des parcs ornés par la victoire, Alloieut calmer leur foudre et reposer leur gloire. La Sagesse autrefois habitoit les jardins. Et d'un air plus riant instruisoit les humains. Et quand les dieux offroient un Elysée aux sages, Étoifcnl-ce des palais ? c'étoient de verts bocages ; C'étoient des prés fleuris, séjour des doux loisirs. Où d'une longue paix ils goùtoient les plaisirs.

Ouvrons donc, il est temps, ma cariièi'e nouvelle , Philippe m'encourage et mon sujet m'appelle 5.

Pour embellir les champs simples dans leurs attraits,

Gardez- vous d'insulter la nature à grands frais.

Ce noble emploi demande un artiste qui pense,

Prodigue de génie et non pas de dépense.

Moins pompeux qu'élégant, moins décoré que beau,

Un jardin , à mes yeux , est un vaste tableau.

Soyez peintre. Les champs , leurs nuances sans nombre,

Les jets de la lumière et les masses de l'ombre.

Les heures, les saisons variant tour-à-tour

Le cercle de l'année et le cercle du jour.

Et des prés émaillés les riches broderies.

Et des riants coteaux les vertes draperies,

Les arbres , les rochers , et les eaux et les fleurs ,

Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs:

La nature est à vous ; et votre main féconde

Dispose, pour créer, des éléments du monde.

Mais avant de planter, a^ant que du terrain Votre bêche imprudente ait entamé le sein. Pour donner aux jardins une forme plus pure. Observez , conuoissez, imitez la nature.

N'avez-vous pas souvent, aux lieux infréquentés, Rencontré tout-à-coup ces aspects enchantés Qui suspendent vos pas, dont l'image chérie Vous jette en une douce et longue rêverie.^ Saisissez, s'il se peut, leurs traits les plus frappants, Et des champs apprenez l'art de parer les cbanqis. Voyez aussi les lieux qu'un goût savant décore : Dans ces tableaux choisis vous choisirez encore. Dans sa pompe élégante admirez Chantilli, De héros en héros, d'âge en âge embelli. ?.ekvil, tout à- la-fois magnifique et champêtre 6, Cbanteloup, fier encor de l'exil de son maître. Nous plairont tour-à-tour. Tel que ce frais boulon? Timide avant-coureur de la belle saison. L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle. Les Oraces en riant dessinèrent Montrcuil*. Mauperluis, le Désert, Rincy, Limours, AuteuilP, Que dans vos frais sentiei'S doucement on s'égare! L'ombre du grand Henii chérit encor Navarre. Semblable à son auguste et jeune déité'°, ■ Trianon joint la grace avec la majesté. Pour elle il s'embellit, et s'embellit par elle.

El toi, d'un prince aimable 6 l'asile fidèle", Dont le nom trop nmdeste est indigne de toi. Lieu charmant! offre-lui tout ce que je lui doi, Un fortuné loisir, une douce retraite, r.ienfaiteiir de mes vers, ainsi que du puëte, C'est lui qui, dans ce choix d'écrivains enchanteurs, Dans ce jardin paré de poétiques fleurs,

LES JARDINS

Daigne accueillir ma muse. Ainsi du sein de l'herbe,

La violette croit auprès du lis superbe.

Compagnon inconnu de ces hommes fameux,

Ah! si ma foible voix pouvoit chanter comme eux,

Je pcindrois les jardins, le dieu qui les habite.

Les arts et l'amitié qu'il y mène à sa suite.

Beau lieu, fais son bonheur! et moi, si quelque jour,

Grace à lui , j'embellis un champêtre séjour.

De mon illustre appui j'y placerai l'image.

De mes premières fleurs je lui promets l'hommage :

Pour elle je cultive et j'enlace en festons

Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons ;

Et si l'ombre, la paix, la liberté m'inspire,

A l'auteur de ces dons je dévouerai ma lyre.

Riche de ses forêts , de ses prés , de ses eaux , Le Germain offre encor des modèles nouveaux. Qui ne connoît Rhinsberg qu'un lac innnense arrose, Où se plaisent les arts, où la valeur repose; Potsdam , de la victoire héroïque séjour, Potsdam qui, pacifique et guerrier tour-à-tour, Par la paix et la guerre a pesé sur le monde ; Bellevue où, sans bruit, roule aujourd'hui sou onde. Ce fleuve, dont l'orgueil aimoit à marier A ses tresses de jonc des festons de laurier; Gosow, fier de ses plans, Cassel, de ses cascades; Et du charmant Vorlitz les fraîches promenades ? L'eau, la terre, les monts, les vallons et les bois. Jamais d'aspects plus beaux n'ont présenté le choix.

Dans les champs des Césars, la maîtresse du monde Offre sous mille aspects sa ruine féconde : Par-tout entremêlés d'arbres pyramidaux.

Marbres, bronzes, palais, urnes, temples, tombeaux, Parlent de Rome antique; et la vue abusée Croit, au lieu d'un jardin, parcourir un musée.

L'Ibère avec orgueil dans leur luxe royal Vante son Araujuez, son vieil Escurial; Toi sur-tout, lldephonse, et tes fraîches délices. Là ne sont point ces eaux dont les sources factices , Se fermant tout-à-coup, par leur morne repos Attristent le bocage, et trompent les échos: Sans cesse résonnant dans ces jardins superbes, D'intarissables eaux , eu colonnes, en gerbes. S'élancent, fendent l'air de leurs rapides jets, Et des monts paternels égalent les sommets ; Lieu superbe où Philippe, avec magnificence, Défioit son aïeul , et relraçoit la Fiance.

Le Batave à son tour, par un art courageux, Sut changer en jardins son sol marécageux : Mais dans le choix des fleurs une recherche vaine , Des bocages couvrant une insipide plaine. Sont leiu' seule parure ; et notre œil attristé Y regrette des monts la sauvage âpreté : Mais ses riches canaux et leur rive féconde. De ses moulins dans l'air, de ses barques sur l'onde. Des troupeaux dans ses prés les mobiles lointains, Ses fermes, ses hameaux, voilà ses vrais jardins.

Des arbres résineux la robuste verdure , Les mousses , les lichens qui bravent la froidure , Du Russe, presque seuls, parent le long hiver;

Mais l'art subjugue tout : le feu, vainqueur de l'air,

De Flore dans ces lieux entretient la couronne,

El Vulcain y présente un hospice à Pomone.

Par ses hardis travaux, tel le plus grand des czars

Sut chez un peuple inculte acclimater les arts.

Heureux, si des méchants l'absurde frénésie

Ne vieut pas en poison changer leur ambrosie ;

Et si de Pierre un jour quelque heureux successeur,

Sans craindre leur danger, sait goûter leui' douceur!

Le Chinois offre aux yeux des beautés pittoresques, Des contrastes frappants, et quelquefois grotesques, Ses temples, ses palais richement colorés. Leurs murs de porcelaine, et leurs globes dorés.

Vous dirai-je quel luxe, aux rives ottomanes. Charme dans leurs jardins les beautés musulmanes ? Là, les arts enchanteurs prodiguent les berceaux, Le marbre des bassins , le murmure des eaux , Les kiosks élégants, les fleurs toujours écloses; L'empire d'Orient est l'empire des roses.

Sous un ciel moins heureux, le Sarmate, à son tour, Présente aux yeux ravis plus d'un riant séjour. Tel brille ce superbe et riche paysage Qui fut de Radzivil l'ingénieux ouvrage: Là, tout plaît à nos yeux, le coteau, le vallon, Et la belle Arcadie a mérité son nom.

Et pourrois-je oublier ta pompe enchanteresse, Toi dans qui l'élégance est jointe à la richesse. Fortuné Pulhavi, qui seul obtins des dieux Les charmes que le ciel partage à d'autres lieux ? Quel tableau ravissant présentent tes campagnes! De quel cadre pompeux l'entourent ces montagnes Où du grand Casimii-, seul , sans garde et sans cour, Le palais règne encor sur les champs d'alentour! Détours mystérieux, magnifiques allées.

Bois charmants , verts coteaux , agréables vallées , Les aspects étrangers, et tes propres trésors. Tout enchante au-dedans, tout invite au-dehors, Dirai-je les forêts dont tes monts se coni-onnent. Ou ce chêne, géant des bois qui l'environnent, Ou ce beau peuplier de qui l'énorme tronc. Lorsque de cent hivers il a bravé l'affront. Se festonnant de nœuds d'où sort un vert feuiflage , Semble orné par le temps, et rajeuni par l'âge.^

Pour mieux charmer les yeux , au pied de tes coteaux, La Vistule pour toi roule ses vastes eaux ; Pour toi son sein blanchit sous des bai'ques agiles; Elle baigne tes bois, efle embrasfe tes îles. Quel plaisir, quand le soir jette ses derniers feux, De voir peints à-la-fois dans ses flots radieux Qu'un beau pourpre colore , et qu'un blanc pur argenté, Le soleil expirant et la lune naissante! Là, d'un chemin public c'est l'aspect animé; Du plus loin qu'il te voit, le voyageur charmé S'arrête, admire, et part emportant ton image; Le fleuve, le ruisseau, la forêt, le bocage. Les arcs lointains des ponts, la flèche des clochers, Me frappent tour-à-tour; tes grottes, tes rochers. Sont de vastes palais voûtés par la nature; D'autres, enfants de l'art, ont chacun leur parure.

CHANT I

Là, les fleurs, l'oranger, les myrtes toujours verts, Jouissent du printemps, et trompent les hivers; D'un portique pompeu\ leur abri se décore, Et leur parfum trahit la retraite de Flore.

Ailleurs, c'est un musée, asile studieux; Livres, bronzes, tableaux, là, tout charme les yeux; Là, même après Mérope, Athalie et Zaïre, Mes foibles vers peut-être obtiennent un sourire.

Rome, Athene, en ces lieux quel art vous imita? Je reconnois de loin le temple de Vesta. Voici la roche auguste où tonuoit la Sibylle; Sa main n'y trace plus sur la feuille mobile Ces arrêts fugitifs, tableaux de l'avenir; Ici, c'est le passé qui parle au souvenir. Ses nombreux monuments enrichissent l'histoire. Et ce temple est pour nous le temple de mémoire. J'y trouve le bon roi, l'usurpateur cruel, Et les traits de Henri près de ceux de Cromwel ; La chaîne de Stuart, ce livre d'Antoinette, Par qui montoit vers Dieu sa prière secrète. Ah! couple infortuné, sujet de tant de pleurs, Vos noms seuls prononcés attendrissent les cœurs!

Au sortir de ce temple où revivent les âges, Un autre va des lieux me montrer les images; Imagination, pouvoir que j'ai chanté.

Conduis-moi, porle-moi dans ce temple enchanté, Où des murs byzantins, d'un temple où le druide Souilloit de sang humain son autel homicide, D'un palais de l'Ecosse, et d'un fort de Paris, S'assemblent les fragments, l'un de l'autre sui-jiris. Rome, Rome elle-même, en ravages féconde, Mêle ici sa ruine aux ruines du monde: Un roc du Capitole y venge l'univers ; Mais un temple est formé de ces débris divers; Il peint le monde entier , il orne le bocage , Et le temps destructeur méconnoît son ouvrage.

Au fond de ce bosquet, vers ce lieu retiré. J'avance, et je découvre un débris plus sacré. Venez ici, vous tous dont l'ame recueillie Vit des tristes plaisirs de la mélancolie; Voyez ce mausolée, où le bouleau pliant, Lugubre imitateur du saule d'Orient, Avec ses longs rameaux, et sa feuille qui tombe. Triste , et les bras pendants , vient pleurer sur la tombe.

Et toi dont le génie orna' ce lieu charmant , Que ce lieu pour toi-même est un doux monument ! Il te vit, fille heureuse, adorer un bon père, Te vit heureuse épouse, et bienheureuse mère. Ta fille à ces beautés prête un charme nouveau : Elle embellit les fleurs, le bosquet, le ruisseau, Te rend plus chers les bois chéris de tes ancêtres. Là , vos plus doux plaisirs sont des plaisirs champêtres ; Là , communs sont vos vœux , votre bonheur commun ; Vos parcs sont séparés, et vos cœurs ne sont qu'un.

Et moi, peintre des champs, moi qui ferai peut-être Vivre ces beaux jardins que vos mains ont fait uaitre. Mon nom du moins, mon nom habite donc ces lieux ! La pierre qui l'honore est donc chère à vos yeux ! De» groupes de bergers et des chœurs de bergères

Viennent donc quelquefois de leurs danses légères Animer la prairie où git modestement , Au bord d'un clair ruisseau , mon humble monumentl Ah! que ne peut ma voix s'y faire un jour entendre! Mes chants vous rendroient grace ; et, pour une ame ten- Quels sons harmonieux , quels accords ravissants , [dre, De la reconnoissance égalent les accents! Entendez donc sa voix ; et que son doux langage Pour moi soit un plaisir, et pour vous un hommage.

Enfin, je viens à toi, florissante Albion, Au bel art des jardins instruite par Bacon ; De Pope, de Milton, les chants le secondèrent; A leurs voix, des vieux parcs les terrasses tombèrent, Le niveau fut brisé, tout fut libre; et tes mains Ont , comme tes cités , affranclii tes jardins. Un goût plus pur orna , dessina les bocages. Eh! qui pourroit compter les parcs, les paysages. Les sites enchanteurs qu'arrose , dans son cours , Ce fleuve impérieux qui, dans ses longs détours, Parmi des prés fleuris , des campagnes fécondes , Marche vers l'Océan, en souverain des ondes. Plus riche que l'Hermus, plus vaste que le Rhin, Et dont l'urne orgueilleuse est l'urne du destin.'

Combien j'aime Park place, où, content d'un bocage L'ambassadeur des rois se plaît à vivre en sage; Leasowe, de Shenslone autrefois le séjour. Où tout parle de vers, d'innocence et d'amour; Hagley, nous déployant son élégance agreste , Et Pain'shill , si charmant dans sa beauté modeste , Et Bowton et Foxly, que le bon goût planta. Fier d'obéir lui-même aux lois qu'il nous dicta; Tous deux voisius,tous deux aimés des dieux champêtres Et, malgré leur contraste, amis comme leurs maîtres!

Toi-même viens enfin prendre place en mes chants , Chiswick, plein des trésors de la ville et des champs; Soit que dans tes bosquets j'admire la nature , Soit que ton élégante et noble architecture, Dans ce beau pavillon, dont l'œil est amoureux, Du grand Palladio m'offre l'ouvrage heureux ; Soit que , dans ce salon où la toile respire , La Flandre et l'Ausonie offrent à Devonshire D'innombrables beautés , qu'efface un de ses traits. Chaimez donc ses loisirs, beaux lieux, asiles fi-ais; Et, quand son goût vous prête une grace nouvelle. Croissez, ombragez-vous, et fleurissez pour elle.

J'ai dit les lieux charmants que l'art peut imiter; Mais il est des écueils que l'art doit éviter. L'esprit imitateur trop souvent nous abuse. Ne prêtez point au sol les beautés qu'il refuse. Avant tout, connoissez votre site; et du lieu Adorez le génie, et consultez le dieu.

Ses lois impunément ne sont pas offensées. Cependant , moins hardi qu'éti'ange en ses pensées , Tous les jours, dans les champs, un artiste sans goùl Change, mêle, déplace, et dénature tout; Et , par l'absurde choix des beautés qu'il allie , Revient gâter en France tui site d'Italie.

Ce que votre terrain adopte avec plaisir. Sachez le reconnoitre, osez vous en saisir.

LES JARDINS

C'est mieux que la nature, et cependant c'est elle; C'est un tableau parfait qui n'a point de modèle. A-insi savoient choisir les Bergliems, les Poussins. Voyez, étudiez leurs chefs-d'œuvre divhis : Et ce qu'à la campagne emprunta la peinture, Que l'art reconnoissant le rende à la nature.

Maintenant des terrains examinons le choix, Et quels lieux se plairont à recevoir vos lois. Il fut un temps funeste où , tourmentant la terre , Aux sites les plus beaux l'art déçlaroit la guerre ; Et comblant les vallons, et rasant les coteaux. D'un sol heureux formoit d'insipides plateaux. Par un contraire abus , l'art , tyran des campagnes , Aujourd'hui veut créer des valions , des montagnes. Évitez ces excès : vos soins infructueux Vainement combattroient un terrain montueux; Et dans un sol égal un hunii)le monticule Veut être pittoresque, et n'est (|ue ridicule.

Desirez-vous un lieu propice à vos travaux.' Loin des champs trop unis, des monts trop inégaux, J'aimerois ces hauteurs où , sans orgueil , domine Sur un riche vallon une belle colline.

Là, le terrain est doux sans insipidité, Élevé sans roideur, sec sans aridité.

Vous marchez : l'horizon vous obéit : la terre S'élève ou redescend , s'étend ou se resserre. Vos sites, vos plaisirs, changent à chacpie pas.

Qu'un obscur arpeuteur, armé de son compas, Au fond d'un cabinet, d'un jardin symétrique Confie au froid papier le plan géométrique : Vous, venez sur les lieux. Là, le crayon en main, Dessinez ces aspects, ces coteaux, ce lointain; Devinez les moyens , pressentez les obstacles : C'est des difficultés que naissent les miracles. Le sol le plus ingrat counoitra la beauté. Est-il nu ? que des bois parent sa nudité : Couvert? portez la hache en ses forêts profondes: Humide .3 en lacs pompeux, en rivières fécondes, Changez cette onde impure ; et , par d'heureux travaux , Corrigez à-la-fois l'air, la terre et les eaux : Aride, enfin ? cherchez , sondez, fouillez encore; L'eau, lente à se trahir, peut-être est près d'éclore. Ainsi, d'un long effort moi-même rebuté. Quand j'ai d'un froid détail maudit l'aridilé, Soudain un trait heureux jaillit d'un fond stérile. Et mon vers ranimé coule enfin plus facile.

Il est des soins plus doux, un art plus enchanteur. C'est peu de charmer l'oeil , il faut parler au cœur. Avez-vous donc connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles? Avez-vous entendu des eaux, des prés, des bois, La muette éloquence et la secrète voix? Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre, Du noble au gracieux, les passages sans nombi-e M'intéressent toujours. Simple et grand , fort et doux , Unissez tous les tons pour plaire à tous les goûts. Là, que le peintre vienne enrichir sa palette; Que l'inspiration y trouble le poète; Que. le sage du calme y goûte les douceurs;

L'heureux , ses souvenirs ; le malheureux , ses pleurs. Mais l'audace est commune , et le bon sens est rare. Au lieu d'être piquant, souvent on est bizarre. Gardez que , mal unis , ces effets différents Ne forment qu'uu chaos de traits incohérents. Les contradictions ne sont i«s des contrastes.

D'ailleurs, à ces tableaux il faut des toiles vastes. N'allez pas resserrer dans des cadres étroits Des rivières, des lacs, des montagnes, des bois. On rit de ces jardins , absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie; Où l'art, invraisemblable à-la-fois et grossier, Enferme en un arpent un pays tout entier.

Au lieu de cet amas, de ce confus mélange, A'ariez les sujets, ou que leur aspect change: Rapprochés, éloignés, entrevus, découverts, Qu'ils offrent tour-à-tour vingt spectacles divers : Que de l'effet qui suit l'adroite incertitude Laisse à l'œil curieux sa douce inquiétude; Qu'enfin les ornements avec goût soient placés, Jamais trop imprévus, jamais trop annoncés.

Sur-tout du mouvement : sans lui, sans sa magie, L'esprit désoccupé retombe en léthargie; Sans lui, sur vos champs froids mon oeil glisse au hasard. Des grands peintres encor faut-il attester l'art? Voyez-les prodiguer de leur pinceau fertile De mobiles objets sur la toile immobile, L'onde qui fuit, le vent qui courbe les rameaux, Les globes de fumée exhalés des hameaux, Les troupeaux , les pasteurs, et leurs jeux et leur danse; Saisissez leur secret, plantez eu abondance Ces souples arbrisseaux, et ces arbres mouvants, Dont la tète obéit à l'haleine des vents ; Quels qu'ils soient, respectez leur flottante verdure, Et défendez au fer d'outrager la nature. Voyez-la dessiner ces chênes, ces ormeaux; Voyez comment sa main, du tronc jusqu'aux rameaux, Des rameaux au feuillage, augmentant leur souplesse, Des ondulations leur donna la mollesse.

Mais les ciseaux cruels... Prévenez ce forfait, Nymphes des bois! courez. Que dis-je? c'en est fait: L'acier a retranché leur cime verdoyante! Je n'entends plus au loin sur leur tête ondoyante Le rapide Aquilon légèrement courir, Frémir dans leurs rameaux , s'éloigner, et mourir : Froids, monotones, morts, du fer qui les mutile Ils semblent avoir pris la roideur immobile.

Vous donc, dans vos tableaux amis du mouvement, A vos arbres laissez leur doux balancement. Qu'en mobiles objets la perspective abonde : Faites courir , tomber et rejaillir cette onde. Vous voyez ces vallons et ces coteaux déserts ; Des différents troupeaux dans les sites divers. Envoyez , répandez les peuplades nombreuses. Là, du sommet lointain des roches buissoimeuses. Je vois la chèvre pendre; ici de mille agneaux L'écho porte les cris de coteaux en coteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline , Couché sur ses genoux , le bœuf pesant rumine,

CHANT I

Tandis qu'impétueux , fier, inquiet, ardent,

Cel animal guerrier (]u'eul'anta le trident

Déploie, eu se jouant dans un gras pâturage ,

Sa vigueur indomptée et sa grace sauvage.

Que j'aime et sa souplesse et son port animé !

Soit que dans le courant du fleuve accoutumé

En frissonnant il plonge, et, luttant contre l'onde,

lîatte du pied le flot qui blanchit et qui gronde;

Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ;

Soit que , livraut aux vents ses longs crins vagabonds ,

Superbe, l'œil en feu, les narines fumantes,

Ikau d'orgueil et d'amour , il vdle à ses amautes !

Quand je ne le vois plus , mon oeil le suit encor.

Ainsi de la nature épuisant le trésor, Le terrain , les aspects , les eaux et les ombrages Donnent le mouvement , la vie aux paysages.

Voulez-vous mieux encor fixer l'œil enchanté ? Joignez au mouvement un air de liberté ; Et laissant des jardins la limite indécise, Que l'artiste l'efface, ou du moins la déguise. Où l'œil n'espère plus, le charme disparoît. Aux bornes d'un beau lieu nous touchons à regret : Bientôt il nous ennuie, et même nous irrite : Au-delà de ces murs, importune limite, On imagine encor de plus aimables lieux ; Et l'esprit inquiet désenchante les yeux.

Quand, toujours guerroyant, vos gothiques ancêtres Trausformoient en champs clos leurs asiles champêtres, Chacun dans son donjon, de murs environné, Pour vi\Te sûrement , vivoit emprisonné. Mais que fait aujourd'hui cette ennuyeuse enceinte Que conserve l'orgueil et qu'inventa la crainte ? A ces murs qui gênoient , attristoient les regards , Le goût préféreroit ces verdoyants remparts. Ces murs tissus d'épine, où votre main tremblante Cueille ou la rose inculte , ou la mûre sanglante.

Mais les jardins bornés m'importunent encor. Loin de ce cercle étroit prenons enfin l'essor Vers un genre plus vaste et des formes plus belles, Dont seul Ermenonville offre encor des modèles. Les jardins appeloient les champs dans leur séjour ; Les jardins dans les champs vont entrer à leur tour.

Du haut de ces coteaux , de ces monts d'où la vue D'un vaste paysage embrasse l'étendue, La Nature au Génie a dit : •< Écoute-moi : Tu "vois tous ces trésors ; ces trésors sont à toi. Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse, Mes travaux imparfaits implorent ton adresse. » Elle dit. Il s'élance; il va de tous côtés Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés ; Des vallons aux coteaux, des bois à la prairie. Il relouche en passant le tableau qui varie; Il sait, au gré des yeux, réunir, détacher, Eclairer, rembrunir, découvrir ou cacher. Il ne compose pas; il corrige, il épure. Il achève les traits qu'ébaucha la nature. Le front des noirs rochers a perdu sa terreur ; La forêt égayée adoucit son horreur ; Un ruisseau s'égaroit , il dirige sa course ;

Il s'empare d'un lac , s'enrichit d'une source. Il veut, et des sentiers courent de toutes parts Chercher, saisir, lier, tous ces membres épars. Qui, surpris, enchantés du nœud qui les rassemble, Forment de cent détails un magnifique ensemble.

Ces grands travaux peut-être épouvantent votre art. Rentrez dans nos vieux parcs , et voyez d'un regcurd Ces riens dispendieux, ces recherches frivoles, Ces treillages sculptés, ces bassins, ces rigoles. Avec bien moins de frais qu'un art minutieux N'orna ce seul réduit qui plaît un jour aux yeux, Vous allez embellir un paysage immense.

Tombez devant cet art , fausse magnificence ; Et qu'un jour transformée en un nouvel Éden, La France à nos regards offre un vaste jardin.

Dans mes leçons encor je voudrois vous apprendre L'art d'avertir les yeux , et l'art de les sui'prendre. Mais , avant de dicter des préceptes nouveaux , Deux genres, dès long-temps ambitieux rivaux, Se disputent nos vœux. L'un à nos yeux présente D'un dessin régulier l'ordonnance imposante. Prête aux champs des beautés qu'ils ne connoissoientpas D'une pompe étrangère embellit leurs appas , Donne aux arbres des lois , aux ondes des entraves , Et, despote orgueilleux, brille entouré d'esclaves; Son air est moins riant et plus majestueux. L'autre, de la nature amant respectueux, L'orne sans la farder, traite avec indulgence Ses caprices charmants , sa noble négligence , Sa marche irrégulière, et fait naître avec art Des beautés du désordre , et même du hasard.

Chacun d'eux a ses droits; n'excluons l'un ni l'autre Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre ' '. L'un, content d'un verger, d'un bocage, d'un bois, Dessine pour le sage, et l'autre pour les rois. Les rois sont condamnés à la magnificence : On attend autour d'eux l'effort de la puissance ; On y veut admirer, enivrer ses regards Des prodiges du luxe , et du faste des arts. L'art peut donc subjuguer la nature rebelle; Mais c'est toujours en grand qu'il doit triompher d'elle. Son éclat fait ses droits; c'est un usurpateur Qui doit obtenir grace à force de grandeur. Loin donc ces froids jardins, colifichet champêtre. Insipides réduits , dont l'insipide maitre Vous vante, en s'admirant, ses arbres bien peignés; Ses petits salons verts bien tondus, bien soignés; Son plan bien symétrique, où, jamais solitaire, (Chaque allée a sa sœur, chaque berceau son frère; Ses sentiers, ennuyés d'obéir au cordeau. Son parterre brodé , son maigre filet d'eau , Ses buis tournés en glolje, en pyramide, en vase, Et ses petits bergers bien guindés sur leur base. Laissez-le s'applaudir de son luxe mesquin; Je préfère un champ brut à son triste jardin.

Loin de ces vains apprêts, de ces petits prodiges, Venez, suivez mon vol au pays des prestiges, A ce pompeux Versaille , à ce riant Marli , Que Louis , la nature , et l'art , ont embelli.

LES JARDINS

C'est là que tout est grand , que l'art n'est point timide ;

Là, tout est enchanté, c'est le palais d'Armide;

C'est le jardin d'Alcine, ou plulôt d'un héros

Noble dans sa relraile, et grand dans son repos;

Qui cherche encore à vaincre, à dompter des obstacles,

Et ne marche jamais qu eniouré de miracles.

Voyez-vous et les eaux, el la terre, et les bois.

Subjugués à leur tour, obéir à ses lois;

A ces douze palais d'élégante structure

Ces arbres marier leur verte architecture,

Ces bronzes respirer, ces fleuves suspendus.

En gros bouillons d'écume à grand bruit descendus.

Tomber, se prolonger dans des canaux superbes;

Là s'épancher en nappe , ici monter en gerbes ,

Et, dans l'air s'enflammant aux feux d'un soleil pur.

Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude, et d'azur ?

Si j'égare mes pas dans ces bocages somlires.

Des Faunes, des Sylvains, en ont peuplé les ombres;

Et Diane et Vénus enchiuitcnt ce beau lieu;

Tout bosquet est un temple, el tout marbre est un dieu:

Et Louis, respirant du tracas des conquêtes.

Semble avoir invité tout l'Olympe à ses fêtes.

C'est dans ces grands effets que l'art doit se montrer.

Mais l'esprit aisément se lasse d'admirer. J'applaudis l'orateur dont les nobles pensées Roulent pompeusement, avec soiu cadencées: Mais ce plaisir est court. Je quitte l'orateur Pour chercher un ami qui me parle du cœur '^. Du marbre, de l'airain, (ju'un vain luxe prodigue, Des ornements de l'art l'œil bientôt se fatigue; Mais les bois , mais les eaux , mais les ombrages frais , Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais. Aimez donc des jardins la beauté naturelle; Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle. Regardez dans Milton '4, quand ses puissantes mains Préparent un asile au premier des humains: Le voyez-vous tracer des routes régulières. Contraindre dans leur cours des ondes prisonnières ? Le voyez-vous parer d'étrangers ornements L'enfance de la terre et son premier printemps ? Sans contrainte, sans art, de ses douces prémices La nature épuisa les plus pures délices. Des plaines , des coteaux le mélange charmant , Les ondes à leur choix errantes mollement. Des sentiers sinueux les routes indécises , Le désordre enchanteur, les piquantes surprises. Des aspects où les yeux hésitoieut à choisir, Varioient , suspendoient , prolongeoient leur plaisir. Sur l'émail velouté d'une fraîche verdure. Mille arbres, de ces lieux ondoyante paiure. Charme de l'odorat, du goût et des regards, Élégamment groupés, négligemment épars.

Se fuyoienl, s'approchoient , quelquefois à leur vue Ouvroienl dans le lointain une scène imprévue ; Ou, tombant jusqu'à terre, et recourbant leurs bras, Venoient d'un doux obstacle embarrasser leurs pas; Ou pendoient sur leur tête en festons de verdure. Et de fleurs , en passant , semoient leiu- cheveliu-e. Dirai-je ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux,

Entrelaçant en voûte , en alcôve , en berceaux , Leurs bras voluptueux et leurs liges fleuries ?

C'est là que les yeux pleins de tendres rêveries , Eve à son jeune époux abandonna sa main , El rougit comme l'aube aux portes du matin. Tout les félicitoit dans toute la nature; Le ciel par son éclat, l'onde par son murmure. La terre en tressaillant ressentit leurs plaisirs ; Zéphire aux antres verts redisoit leurs soupirs; Les arbres frémissoient , et la rose inclinée Vcrsoit tous ses parfums sur le lit d'hymcnée. O bonheur ineffable ! ô fortunés époux ! Heureux dans ses jardins, heureux qui , comme vous , Vivroit loin des tourments où l'orgueil est en proie, Riche de fruits , de Heurs , d'innocence et de joie !

Ah ! si la paix des champs , si leurs heureux loisirs N'éloient pas le plus pur, le plus doux des plaisirs , D'où viendrait sur nos cœurs leur secrète puissance .' Tout regre'tte ou chérit leur paisible innocence. Le sage à son jardin destine ses vieux ans ; Un grand fuit son palais pour sa maison des champs ; Le poète recherche un bosquet solitaire ; A son triste bureau le marchand sédentaire , Lassé de ses calculs, lassé de son comptoir. D'avance se promet un champêtre manoir.

Rêve ses boulingrins, ses arbres, son bocage, Et d'un verger futur se peint déjà l'image. Que dis-je ? au doux n-pos invitant de grai>ds cœurs, Un jardin (juelquefois fut le prix des vainqueurs. Là, le teriiblc Mars, sans glaive, sans toimerre. Las de l'ensanglanter, fertilise la terre; Au lieu de ses soldats , il compte ses troupeaux ; Au chêne du bocage il suspend ses drapeaux : Sur ses foudres éteints je vois .s'asseoir Pomone ; Paies ceint en riant les lauriers de Bellone , Et l'airain, désormais fatal aux daims légers, A rendu les échos aux chansons des bergers.

Tel est Bleinhcim, lîleinheim la gloire de ses maîtres ' 5, Plein des pompes de Mars et des pompes champêtres ; En vain ce nom fameux atteste nos revers : Monument d'un grand homme, il a droit à mes vers. Si des arts créateurs j'y cherche les prodiges, Par-tout l'œil est charmé de leurs brillants prestiges , Et l'on doute, à l'aspect de ces nobles travaux, Qui doit frapper le plus, du peuple ou du héros. Si j'y viens des vieux temps retrouver -la mémoire, Je songe , 6 Rosamonde ! à ta touchante histoire '6; De Rose, mieux que toi, qui mérita le nom? En vain de la beauté le ciel t'avoit fait don ; Tendre et fragile fleur, flétrie en ton jeune âge. Tu ne vécus qu'yn jour, ce fut un jour d'orage. Dans ce nouveau dédale, où te cacha Merlin, Ta rivale en fureur pénètre , un fd en main ; Et, livrant Rosamonde à sa rage inhumaine, Ce qui servit l'amour fait triompher la haine.

Ah! malheureux objet et de haine et d'amour. Tu n'es plus ; mais ton ombre habite ce séjour : Chacun vient t'y chercher de tous les coins du monde , Chacun grossit de pleurs le puits de Rosamonde ;

CHANT I

Ton nom remplit encor ce bosquet enchanté ; Et, pour comble de gloire, Addison t'a chanté. Mais ces tendres amours et ce récit antique , Qu'ont-ils de comparable au vœu patriotique Qui, gravé sur l'airaiu par un don glorieux, Acquitta de Malbrough les faits victorieux ?

Je ue décrirai point ce palais qui présente La solide beauté de sa masse imposante, Et promet de porter aux siècles à venir D'un bienfait immortel l'immortel souvenir ; Ni ces riches tapis , où combattent entre elles La palme de Kieinheim et la palme d'Arbelles ; Ni du triomphateur le bronze colossal , Du prodige de Rhode audacieux rival ; Ni ce pout , monument de tendresse et de gloire , Que riiyménée en deuil offrit à la victoire ; Ce pont digne de Rome, et tel que daus son sein Auroit pu s'épancher l'urne immense du Rhin.

Ah! dans cette héroïque et riante retraite, O champs ! d'autres jjeautés frappent votre poêle. Assez long-temps de l'art les fastueux apprêts, Et le bronze immobile , et les marbres muets , De tant d'autres vainqueurs furent le prix vulgaire. Il faut d'autres honneurs à ce foudre de guerre. Par un dou plus nouveau, mais non moins solennel, Grand comme ses desseins , et comme eux éternel , La nature elle-même , avec magnificence , Consacre le bienfait et la recounoissance : Dans un jardin superbe, à fêter un héros Elle-même elle invite et la terre et les flots : Pour chanter ses exploits les bois ont leurs Orphées ; Leur ombrage est sondais; leurs festons, ses trophées. Le ciel à son triomphe eucliaiue les saisons ; De leurs fruits tous les ans son char reçoit les dons; Tous les ans de leurs fleurs les brillantes prémices Reviennent de son front parer les cicatrices: L'été conte à l'été, le printemps au printemps, Sa journée immortelle et ses faits éclatants. La veillée en redit l'histoire triomphante: Le hameau les apprend , la bergère les chante ; Point de terme au bienfait , un peuple généreux Paiera le sang du père à ses derniers neveux ; Et, sur eux étendant sa longue bienfaisance, Comme le ciel punit, Albion récompense. [veau '7

Ah ! pour comble d'honneur, puisse un Spencer non- Par un chant de famille honorer son tombeau ! Malbrough ! Spencer ! l'honneur du moderne Elysée ! Malbrough en est l'Achille , et Spencer le Musée ; Mais, dans la douce paix des bois élysicns, Malbrough , heureux Bleinheim , regi'ette encor les tiens , Tant ce prix glorieux fut cher à sa grande ame ! Vous donc , fiers de leurs noms , vous que leur gloire en- Vous serez dignes d'eux, vous serez les Spencers [flamme. Qui chérissent les arts, et conunandent aux mers; Bienfaitrice sévère, Albion vous contemple; Salaire des vertus, Bleinheim en doit l'exemple : Oui, sil ne reproduit un exemple si beau. Le temple de la gloire en devient le tombeau. Mais que dis-je ? aux talents , au vieil honneur fidèle ,

Bleinheim au monde encore en offre le modèle ;

L'immortelle Uranie en habite les tours;

Là , de plus d'une étoile Herschel traça le cours ,

Herschel, qui de Newton agrandit 1 héritage.

Un jour peut-être, un jour, par un nouvel hommage,

Malbrough , astre nouveau , prendra sa place aux cieux ;

Herschel lui marquera son chemin radieux.

Jadis craint sur la terre, aujourd'hui sur les ondes,

Ses feux à vos vaisseaux montreront les deux mondes :

Mais quels lieux verront-ils ? quel climat reculé,

Où du fameux Malbrough le nom n'ait pas volé ,

Et ne se mêle pas , sur ces plages lointaines , [rennes ?

Aux grands noms des Coudés , aux grands noms des Tu-

A ces noms mon cœur bat , des pleurs mouillent mes O France! ô doux pays, berceau de nos aïeux! [yeux: Si je puis t'oublier, si tu n'es pas sans cesse Le sujet de mes chants, l'objet de ma tendresse, Que de te voir jamais je perde le bonheur , Que mou nom soit sans gloire, et mes chants sans honneur !

Adieu , Bleinheim : Chambord à son tour me rappelle , Chambord qu'obtint , pour prix de sa palme immortelle , Ce Saxon, ce héros adopté par mon roi. Par qui Bleinheim peut-être envia Fontenoi. Là ne s'élèvent point des tours si magnifiques , D'aussi riches palais , d'aussi vastes portiques : Mais sa gloire l'y suit ; mais à de feints combats Lui-même, en se jouant, conduit ses vieux soldats. Tels au bord du Léthé, les héros du vieil âge De la guerre , dit-on, aiment toujours l'image ; Et , dans ces lieux de paix trouvant les champs de Mars , Dardent encor la lance, et font voler des chars.

CHANT II

Oh ! si j'avois ce luth dont le charme autrefois

Entraînoit sur l'Hémiis les rochers et les bois,

Je le ferois parler; et sur les paysages

Les arbres lout-à-coup déploieroicnl leurs ombrages;

Le chêne, le tilleul, le cèdre et l'oranger.

En cadence viendraient dans mes champs se ranger.

Mais l'antique harmonie a perdu ses merveilles :

La lyre est sans pouvoir, les rochers sans oreilles;

L'arbre reste immobile aux sons les plus flatteurs ,

Et l'art et le travail sont les seuls enchanteurs.

Apprenez donc de l'art quel soin et quelle adresse Prête aux arbres divers la grace ou la richesse.

Par ses fruits , par ses fleurs , par son beau vêtement , L'arbre est de nos jardins le plus bel ornement: Pour mieux plaire à nos yeux combien il prend de formes! Là, s'étendent ses bras pompeusement informes; Sa tige ailleurs s'élance avec légèreté. Ici j'aime sa grace ; et là , sa majesté ; Il tremble au moindre souffle, ou contre la tempête Roidit son tronc noueux et sa robuste tête ; Rude ou poli , baissant ou dressant ses rameaux , Véritable Protée entre les végétaux ,

LES JARDINS

Il change incessamment, pour orner la nature, Sa taille, sa couleur, ses fruils et sa verdure.

Ces effets variés sont les trésors de l'art, Que le goût lui défend d'employer au hasard.

Des divers plants encor la forme et l'étendue Sous des aspects divers viennent charmer la vue. Tantôt un bois profond, sauvage, ténébreux, Épanche une ombre immense ; et tantôt moins nombreux, Un plant d'arbres choisis forme un riant bocage : Plus loin, distribués dans un frais paysage, Des groupes élégants frappent l'oeil enchanté; Ailleurs, se confiant à sa propre beauté. Un arbre seul se montre , et seul orne la terre. Tels, si la paix des champs peut rappeler la guerre. Une nombreuse armée étale à nos regards Des bataillons épais, des pelotons épars; Et là, fier de sa force et de sa renommée. Un héros seul avance, et vaut seul une armée. Tous ces plants différents suivent diverses lois.

Dans les jardins de l'arl, noire luxe autrefois Des arbres isolés dédnignoit la parure : Ils plaisent aujourd'hui dans ceux de la nature. Par un caprice heureux, par de savants hasards. Leurs plants désordonnés charmeront nos regards. Qu'ils diff^rent d'aspect , de forme, de distance ; Que toujours la grandeur, ou du moins l'élégance. Dislingue chaque fige, ou que l'arbre honteux Se cache dans la foule et disparoisse aux yeux. Mais lorsqu'un chêne antique, ou lorsqu'un vieil érable. Patriarche des bois, lève un front vénérable, Que toute sa tribu, se rangeant alentour. S'écarte avec respecl, el compose sa cour; Ainsi l'arbre isolé plaît aux champs qu'il décore.

Avec bien plus de choix et plus de goût encore Les groupes offriront mille tableaux heureux. D'arbres plus ou moins forts, et pi us ou moins nombreux, Formez leur masse épaisse , ou leurs touffes légères : De loin l'œil aime à voir tout ce peuple de frères. C'est par eux que l'on peut varier ses dessins. Rapprocher, et tantôt repousser les lointains. Réunir, séparer, et sur les paysages Etendre ou replier le rideau des ombrages.

Vos gi'oupes sont formés : il est temps que ma voix A connoître un peu d'art accoutume les bois.

Bois augustes, salut ! Vos voûtes poétiques N'entendent plus le barde et ses affreux cantiques ; Un délire plus doux habile vos déserts; Et vos antres encor nous instruisent en vers. Vous inspirez les miens , ombres majestueuses ! Souffrez donc qu'aujourd'hui mes mains respectueuses Viennent vous embellir, mais sans vous profaner; C'est de vous que je veux apprendre à vous orner.

Les bois peuvent s'offrir sous des aspects sans nombre : Ici , des troncs pressés rembruniront leur ombre ; Là, de quelques rayons égayant ce séjour. Formez un doux combat de la nuit et du jour; Plus loin , marquant le sol de leurs feuilles légères , Quelques arbres épars joueront dans les clairières , El, flotlant l'un vers l'autre, et n'osant se toucher.

Paroîtront à-la-fois se fuir et se chercher. Ainsi , le bois par vous perd sa rudesse austère ; Mais n'en détruisez pas le grave caractère : De détails trop fréquents, d'objels minutieux, N'allez pas découper son ensemble à nos yeux ; Qu'il soit un , simple et grand , et que votre art lui laisse , Avec toute sa pompe , un peu de sa rudesse. Montrez ces troncs brisés ; je veux des noirs torrents Dans les creux des ravins suivre les flots errants. Du temps, des eaux , de l'air, n'effacez point la trace ; De ces rochers pendants respectez la menace ; Et qu'enfui dans ces lieux empreints de majesté Tout respire une mâle et sauvage beauté.

Mais tel est des humains l'instinct involontaire; Le désert les effraie. En ce bois solitaire Placez donc, s'il se peut, pour consoler le cœur, L'asile du travail ou celui du malheur.

Il est des temps affreux, oîi des champs de leurs pères ' Des proscrits sont jetés aux terres é U'an gères : Ah ! plaignez leur destin, mais félicitez-vous; De vos riches tableaux le tableau le plus doux, A ces infortunés vous le devrez peut-être ! Que dans l'immensité de votre enclos champêtre t^n coin leur soit gardé; donnez à leurs débris. Au fond de vos forets, de ti-anquilles abris, A vos palais pompeux opposez leurs cabanes ; Peuplés par eux, vos bois ne seront plus profanes, Et leur tourhani aspect consacrera ces lieux. Mais sur-tout, si l'exil de leur cloître pieux» A banni ces reclus qui sous des lois austères Dérobent aux humains leurs tourments volontaires. Ces enfants de Rruno, ces enfants de Rancé, Qui tous, morts au présent, expiant le passé. Entre le repentir et la douce espérance , Vers un monde à venir prennent leur vol immense , Accueillez leur malheur , et que sous d'humbles toits , Paisilîle colonie, ils habitent vos bois. A pchîc on aura su le sort qui les exile, Vos soins hospitaliers , et leur modeste asile, Des hameaux d'alentour femmes, enfants, vieillards, Vers ces hôtes sacrés courront de toutes parts: La richesse y viendra visiter l'indigence ; L'orgueil, l'humilité; le plaisir, la souffrance: Vous-même, abandonnant pour leurs âpres forêts Et vos salons dorés et vos ombrages frais. Viendrez au milieu d'eux dans une paix profonde Désenchanter vos cœurs des voluptés du monde; Loin de ce monde, où règne un air contagieux, Vous aimerez ce bois sombre et religieux. Ses pâles habitants, leur rigide abstinence. Leur saint recueillement, leur éternel silence, Et, la bêche à la main, la pénitence en deuil, Anticipant la mort, et creusant son cercueil. La terre sentira leur présence féconde : Pour vous , pour vos moissons , vers le maître du monde Ils lèveront leurs mains; vous devrez à leurs vœux Et les biens d'ici-bas, et les trésors des cieux; Et , lorsqu'à la lueur des lampes sépulcrales , De silences profonds , coupés par intervalles ,

CHANT II

Du sein de la forêt leurs nocturnes concerts En sons lents el plaintifs monteront dans les airs, Peut-être à ces accents vous trouverez des charmes; Vous envierez leurs pleurs , vous y joindrez vos larmes ; Et le corps sur la terre , et l'esprit dans le ciel , Vos vœux iront ensemble aux pieds de l'Eternel. . Ainsi voue forêt prend un aspect moins rude ; Vous charmez son effroi , peuplez sa solitude , Animez son silence, et goùlez à-la-fois Les charmes d'un bienfait et le charme des bois ; Mais sans nuire à sa pompe égayez sa tristesse.

Le bocage , moins lier, avec plus de mollesse Déploie à nos regards des tableaux plus riants, « Veut un site agréable et des contours liants. Fuit, revient, et s'égare en roules sinueuses. Promène entre des fleurs des eaux voluptueuses, Et j'y crois voir encore , ivre d'un doux loisir , Epicure dicter les leçons du plaisir.

Mais c'est peu qu'en leur sein les bois ou le bocage Renferment leur richesse élégante ou sauvage ; Dans l'art d'orner les champs , comme dans nos écrits , A la variété le goût donne le prix :

Cette variété, séduisante déesse.

Qui, flattant de nos cœurs l'inconstante foiblesse. Un prisme dans les mains, colore l'univers, El fait, d'un seul tableau, mille tableaux divers. Dans vos heureux travaux rendez-lui donc hommage; Le chef-d'œuvre des dieux vous eu offre l'image. Regardez celle tête où la divinité Semble imprimer ses traits ; quelle variété ! Des sentiments du cœur majestueux théâtre, Le front s'épanouit en ovale d'albâtre.

Et, doublant son éclat par un conti-aste heureux, S'entoure et s'embellit de l'ombre des cheveux : L'œil ardent réunit des faisceaux de lumière ; Deux noirs sourcils en arc protègent sa paupière; Et la lèvre, où s'empreint la rougeur du corail, De la blancheur des dents relève encor l'émail; Le nez, dans sa longueur dessinant le visage. Par une ligne droite avec art le partage. Tandis que, déployant ses contours gracieux, La joue au teinl vermeil s'arrondit à nos yeux. Voyez le pied, la main, dont la structure étale De ses doigts variés la longueur inégale ; Voilà voire modèle. Heureux imitateur.

Suivez dans ses dessins la main du Créateur; Et d'objets en objets promené dans l'espace, Que l'œil toujours jouisse , et jamais ne se lasse.

N'allez donc pas, des bois symétrisant les bords. D'un coup d'œil uniforme attrister les dehors. Que vos murs de verdure et vos tristes charmilles Ne cachent point aux yeux leurs nombreuses familles ; Je veux les voir ; je veux , dans ces bocages verts , Sous leurs divers aspects voir ces arbres divers : Les uns toul vigoureux et tout frais de jeunesse. D'autres tout décrépits, toul noueux de vieillesse; Ceux-ci rampants, ceux-là, fiers tyrans des forêts, Des tributs de la sève épuisant leurs sujets : Vaste scène où des mœurs , de la vie el des âges ,

L'esprit avec plaisir reconnoît les images.

Près de ces grands effets , que sont ces veris remparts Dont la forme importune attriste les regards ? Forme toujours la même, el jamais imprévue! Riche variété, délices de la vue.

Accours ; viens rompre enfin l'insipide niveau , Brise la triste équerre et l'ennuyeux cordeau. Par un mélange heureux de golfes, de saillies. Les lisières des bois veulent être embellies. L'a'il , qui des plants tracés par l'uniformité Se fatigue et s'élance à leur extrémité, Se plait à parcourir, dans sa vaste étendue, De ces bords ondoyants la forme inattendue; Il s'égare, il se joue en ces replis nombreux; Tour-à-tour il s'enfonce , il ressort avec eux ; Sur les tableaux divers que leur chaîne compose De dislance en distance avec plaisir repose : Le bois s'en agrandit, et, dans ses longs retours, Vaiie à chaque pas son charme et ses détours. Dessinez donc sa forme, et d'abord qu'on choisisse Les arbres dont le goût prescrit le sacrifice : Mais ne vous hâtez point; condamnez à regret. Avant d'exécuter un rigoureux arrêt.

Ah! songez que du temps ils sont le lent ouvrage, Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage. Que de leur frais abri vous goûtiez la douceur.

Quelquefois cependant un ingrat possesseur. Sans besoin, sans remords, les livre à la cognée. Renversés sur le sein de la terre indignée , Ils meurent : de ces lieux s'exilent pour toujours La douce rêverie et les discrets amours. Ah ! par ces bois sacrés dont le feuillage sombre Aux danses du hameau prêta souvent son ombre, Par ces dômes touffus qui couvroient vos aïeux , Profanes! respectez ces troncs religieux; Et, quand l'âge leur laisse une tige robuste, Gardez-vous d attenter à leur vieillesse auguste! Trop tôt le jour viendra que ces bois languissants, Pour céder leur empire à de plus jeunes plants. Tomberont sous le fer, et de leur tête allière Verront l'antique honneur flétri dans la poussière!

O Vcrsaille! ô regrets! ô bosquets ravissants. Chefs-d'œuvre d'un grand roi , de Le Nôtre , et des ans ! La hache est à vos pieds , et votre heure est venue. Ces arbres, dont l'orgueil s'élançoit dans la nue, Frajipes dans leur racine, et balançant dans l'air, Leurs superbes sommets ébranlés par le fer. Tombent, et de leurs troncs jonchent au loin ces routes Sur qui leurs bras pompeux s'arrondissoient en voûtes : Ils sont détruits ces bois, dont le front glorieux Ombrageoit de Louis le front victorieux , Ces bois où , célébrant de plus douces conquêtes , Les arts voluptueux muliiplioient les fêles 1 Amour, qu'est devenu cet asile enchanté Qui vit de Montespan soupirer la fierlé ? Qu'est devenu l'ombrage où , si belle et si tendre , A son amant, surpris et charmé de l'entendre, La Vallière apprenoit le secret de son cœur , Et , sans se croire aimée , avouoit son vainqueuj P

LES JARDINS

Tout périt, tout succombe: au bruit de ce ravage

Voyez-vous point s'enfuir les botes du bocage ?

Tout ce peuple d'oiseaux , fiers d'habiter ces bois ,

Qui chantoient leurs amours dans l'asile des rois ,

S'exilent à regi-et de leurs berceaux antiques.

Ces dieux, dont le ciseau peupla ces verts portiques,

D'un voile de verdure autrefois babilles ,

Tout honteux aujourd'hui de se voir dépouillés,

Pleurent leur doux ombrage; et, redoutant la vue,

Vénus même une fois s'étonna d'être nue.

Croissez, bâtez votre ombre, et repeuplez ces champs,

Vous , jeunes arbrisseaux : et vous , arbres mourants ,

Consolez-vous ! témoins de la foiblessc humaine ,

Vous avez vu périr et Corneille et Turenne :

Vous comptez cent printemps , hélas ! et nos beaux jours

S'envolent Us premiers, s'envolent pour toujours.

Mais , tandis que ma voix déploroit ces ravages , Quel bruit vient consoler l'ami des vieux ombrages ? Que béni soit ton art , toi qui dans leur langueur Sus dis plants décrépils ranimer la vigueur! A peine un frais enduit couvre un bois sans écorce, Le suc régénéré reprend louie sa force; Il court , il pousse en l'air de nouveaux rejetons ; Rend aux bosquets leur omi)re, au prinlemps ses festons : Des arbres long-temps nus admirent leur parure; Leur front chauve a repris sa verte chevelure, Et joint avec orgueil, grace à tes soins puissants. Les charmes du jeune âge, et l'honneur des vieux ans.

Heureux donc qui jouit d'un bois formé par làge; Mais plus heureux celui qui créa son bocage. Ces arbres, dont le temps prépare la beauté; Il dit comme Cyrus : « C'est moi qui les plantai. » De leur premier printemps il goûte les délices. De leur premier boulon il bénit les prémices. Ainsi naquit Pearfield : tel de ses bois nouveaiLX Le feuillage naissant se pencha sur les eaux ; Telle, au sortir des mains dont est sorti le monde, Jadis Eve se vit , et s'admira dans l'onde. Le jeune plant courut ombrager les vallons, Habiller les rochers, et flotter sur les monts; Et , fier de sa beauté , content de son ouvrage , Son heureux créateur rêva sous son ombrage.

Au lieu de vous traîner sur les dessins d'autrui , Voulez-vous donc créer et jouir comme lui ? Suspendez vos travaux impatients d'éclore ; Méditez-les long-temps , méditez-les encore : Tel qu'un peintre , arrêtant ses indiscrets pinceaux , D'avance en sa pensée ébauche ses tableaux ; Ainsi de vos dessins méditez l'ordonnance. Des sites, des aspects, connoissez la puissance, Et le charme des bois aux coteaux suspendus , Et la pompe des bois dans la plaine étendus.

Ainsi que les couleurs et les formes amies , Connoissez les couleurs , les formes ennemies. Le frêne aux longs rameaux dans les airs élancés Repousseroit le saule aux longs rameaux baissés; Le vert du peuplier combat celui du chêne : Mais l'art industrieux peut adoucir leur haine, Et , de leur union , médiateur heureux ,

Un arbre mitoyen les concilie entre eux. Ainsi , par une teinte avec art assortie , • Vernet de deux couleurs éteint l'antipathie.

Tu connus ce secret , ô toi dont le coteau ^ , Dont la verte Colline offre un si doux tableau , Qui , des bois par degrés nuançant la verdure , Surpassas le Lorrin, et vainquis la nature. Toi qui, de ce bel art nous enseignant les l»is, As donné le précepte et l'exemple à-la-fois : Ah! puisses-tu long-temps jouir de tes ouvrages, Et garder dans ton cœur la paix de tes ombrages! Je ne sais quel instinct me dit que quelque jour, Entraîné malgré toi de tes champs à la cour, Tes mains cultiveront une plante plus chère. Puisse être cet enfant l'image de son père ! Et que jamais n'arrive à cette tendre fleur Le souffle de la haine et le vent du malheur ! Achève cependant d'embellir tes bocages.

Et vous qu'il instruisit dans l'art des paysages, Observez comme lui tous ces différents verts. Plus sombres ou plus gais, plus foncés ou plus clairs. Remarquez-les sur-tout, lorsque le pâle automne, Près de la voir flétrie, embellit sa couronne; Que de variété ! que de pompe et d'éclat ! Le pourpre, l'orangé, lopale, l'incarnat, De leurs riches couleurs étalent l'abondance. Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence. Tel est le sort commun. Bientôt les aquilons Des dépouilles des bois vont joncher les vallons : De moment en moment la feuille sur la terre En tombant interrompt le rêveur solitaire. Mais ces ruines même ont pour moi des attraits. Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets, Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure. J'aime à mêler mon deuil au deuil de la nature; De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris. Seul , errant , je me plais à fouler les débris. Ils sont passés les jours d'ivresse et de folie : Viens, je me li%Te à toi, tendre mélancolie; Viens , non le front chargé de nuages affreux Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux , Mais l'œil demi-voilé, mais telle qu'en automne A travers des vapeurs un jour plus doux rayonne; Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux Tout prêts à s'humecter de pleurs délicieux. Ainsi je nourrissois mes tristes rêveries, Quand de mille arbrisseaux les familles fleuries Tout-à-coup m'ont offert leur plant voluptueux Adieu , vastes forêts , cèdres majestueux , Adieu, pompeux ormeaux, et vous, chênes augustes. Moins fiers , plus élégants , ces modestes arbustes M'appellent à leur tour. Venez , peuple enchanteur ! Vous êtes la nuance entre l'arbre et la fleur ; De vos traits délicats venez orner la scène. Oh ! que si , moins pressé du sujet qui m'enti-aîne , Vers le but qui m'attend je ne hâtois mes pas , Que j'aurois de plaisir à diriger vos bras I Je vous reproduirois sous cent formes fécondes ; Ma main sous vos berceaux feroit rouler les ondes;

CHANT II

En dômes , en lambris. j'unirois vos rameaux ;

Mollement enlacés avilour de ces ormeaux ,

Vos bras serpenteroieut sur leur robuste écorce,

Emblème de la grace unie avec la force :

Je foudrois vos couleurs , et du blanc le plus pur ,

Du plus tendre incarnat jusqu'au plus sombre azur,

De l'œil rassasié variant les délices ,

Vos panaches, vos fleurs, vos boules, vos calices,

A l'envi s'uniroient dans mes brillants travaux,

Et A'^an-Huysum lui-même envieroit mes tableaux.

Pour vous à qui le ciel prodigua leur richesse , Ménagez avec art leur pompe enchanteresse; Partagez aux saisons leurs brillantes faveurs ; Que chacun apportant ses parfums , ses couleurs, Reparoisse à son tour , et qu'au front de l'année Sa guirlande de fleurs ne soit jamais fanée. Ainsi votre jardin varie avec le temps : Tout mois a ses bosquets, tout bosquet sou printemps; Printemps bientôt flétri ! Toutefois votre adresse Peut consoler encor de sa courte richesse. Que par des soins prudents tous ces arbres plantés , Quand ils seront sans fleurs, ne soient pas sans beautés. Ainsi l'adroite Églé , prolongeant son empire. Au déclin des beaux ans sait encor nous séduire.

Le ciel même , malgré l'inclémence de l'air , N'a pas de tous ses dons déshérité L'hiver. Alors , des vents jaloux défiant les outrages , Plusieurs arbres encor retienuenl leurs feuillages. Voyez l'if et le lierre , et le pin résineux , Le houx luisant, armé de ses dards épineux, Et du laurier divin l'immortelle verduie, Dédommager la terre et venger la nature ; Voyez leurs fruits de pourpre, et leurs glands de corail, Au vert de leurs rameaux mêler un vif émail : Au milieu des champs nus leur parure m'enchante. Et plus inespérée , eu pai'oit plus touchante. De vos jardins d'hiver qu'ils onient le séjour ; Là , vous venez saisir les rayons d'un beau jour ; Là , l'oiseau , quand la terre ailleurs est dépouillée , Vole , et s'égaie encor sous la verte feuiilée , Et, trompé par les lieux, ne connoil plus les temps, Croit revoir les beaux jours, et chante le printemps.

Toutefois de vos plants quels que soient les prodiges, L'habitude souvent en détruit les prestiges, Et le triste dégoût les voit sans intérêt. N'est-il pas des moyens dont le charme secret Vous rende leur beauté toujours plus attachante ?

Oh ! combien des Lapons l'usage heureux m'euthantel Qu'ils savent bien tromper leurs liivers rigoureux ! Nos superbes tiUeuls , nos ormeaux vigoureux , De ces champs ennemis redoutent la froidure ; De quelques noirs sapins l'indigente verdure Par intervalle à peine y perce les frimas : Mais le moindre arbrisseau qu épargnent ces climats, Par des chaimes plus doux , à leurs regards sait plaire; Planté pour un ami, pour un fils, pour un père, Pour un hôte qui paît emportant leurs regrets , Il en reçoit le nom , le nom cher à jamais. Vous, doat un ciel plus pui- éclaire la patrie,

Vous pouvez imiter cette heureuse industrie : Elle animera tout ; vos arbres , vos bosquets Dès-lors ne seront plus ni déserts , ni muets ; Ils seront habités de souvenirs sans nombre , Et vos amis absents embelliront leur ombre.

Qui vous empêche encor, quand les bontés des dieux D'un enfant désiré comblent enfin vos vœux , De consacrer ce jour par les tiges naissantes D'un bocage, d'un bois?... Mais, tandis que tu chanter, Muse, quels cris dans l'air s'élancent à-la-fois! Il est né l'héritier du sceptre de nos rois ! Il est né ! Dans nos murs , dans nos champs, sur les ondes, Nos foudres triomphants l'annoncent aux deux mondes. Pour parer son berceau , c'est trop peu que des fleurs ; Apportez les lauriers , les palmes des vainqueurs. Qu'à ses premiers regards brillent des jours de gloire ; Qu'il entende en naissant l'hymne de la victoire ; C'est la fête qu'on doit au pur sang des Bourbon.

Et toi , par qui le ciel nous fit cet heureux don , Toi qui , le plus beau nœud , la chaîne la plus chère , Des Germains , des François , d'un époux et d'un frère, Les unis, comme on voit de deux pompeux ormeaux Une guirlande en fleurs enchaîner les rameaux : Sœur, mère, épouse auguste, enfin la destinée Joint au deuil du trépas les fruits de l'hyménée; Et, mêlant dans tes yeux les larmes et les ris, Quand tu perds une mère, elle te donne un fils. D'autres, dans les transports que ce beau jour inspire. Animeront la toile , ou le marbre , ou la lyre ; Moi, l'humble ami des champs, j irai dans ce séjour Où Flore et les Zéphyrs composent seuls ta cour, J'irai dans Trianon ; là , pour unique hommage , Je consacre à ton fils des arbres de son âge , Un bosquet de son nom. Ce simple monument, (;es liges, de tes bois le plus cher ornement. Tes yeux les verront croître, et croissant avec elles, Ton fils viendra chercher leurs ombr+'s fraternelles.

Enfin vous jouissez ; et le cœur et les yeux Chérissent de vos bois l'abri délicieux. Au plaisir voulez-vous unir encor la gloire ? Voulez-vous de votre art remporter la victoire.-' Déjà de nos jardins heureux décorateur , Ajoutez à ces noms le nom de créateur. Voyez comme en secret la nature fermente , Quel besoin d'enfanter sans cesse la tourmente. El vous ne l'aidez pas ! Qui sait dans son trésor Quels biens à l'industrie elle réserve encor .•* Comme l'art à son gré guide le cours de l'onde , Il peut guider la sève ; à sa liqueur féconde Montrez d'autres chemins, ouvrez d'autres canaux; Dans vos champs , enrichis par des hymens nouveaux , Des sucs vierges encore essayez le mélange; De leurs dons mutuels favorisez l'échange. Combien d'ai'bres , de fruits , de plantes et de fleurs , Dont l'art changea le goût , les parfums , les couleurs ! La pèche a dû sa gloire à ces métamorphoses. D'un triple diadème ainsi brillent les roses ; De son panache ainsi l'œillet s'enorgueillit. Osez : Dieu fit le monde , et l'homme l'embellit.

LES JARDINS

Que si vous n'osez pas essayer ces couqiièles , Comliien sous d'autres cieux de richesses sont prêtes ! Usurpez ces trésors. Ainsi le fier Romain, Et ravisseur plus juste, et vainqueur plus humain. Conquit des fruits nouveaux , porta dans lAusonie Le prunier de Damas, l'abricot d'Arménie, Le poirier des Gaulois , tant d'autres fruits divers : C'est ainsi qu'il falloil s'asservir l'univers. Quand Lucullus vainqueur triomphoit de l'Asie, L'airain, le marbre et l'or, frappoieul Rome éblouie; Le sage dans la foule aimoit à voir ses mains Porter le cerisier eu triomphe aux Romains. Et ces mêmes Romains n'ont-ils pas vu nos pères. En bataillons armés, sous des cieux plus prospères, Aller clierclier la vigne, et vouer à Bacchus Leurs étendards rougis du nectar des vaincus .•* Du fruit de leurs exploits leurs troupes échauffées Rapporloient, en chantant, ces précieux trophées: Du pampre triomphal ils coui'onnoienl leurs fronts; Le |)ampre sur leurs dards s'élançoit en feslons. Tel revint sur son char le dieu vaiiitiueur du Oange ; Les vallons, les coteaux célébroient la vendange; Et par-tout oi'i coula le nectar enchanté Coururent le plaisir, l'audace et la gaité.

Enfants de ces Gaulois, imitons nos ancêtres ; Disputons, enlevons ces dépouilles champêtres. "Voyez dans ces jardins , fiers de se voir soumis A la main qui jjorta le sceptre de Théniis, Le sang des Lamoignons , l'éloquent Malesherbes Enrichir notre sol de cent liges superbes , Nourrissons inconnus de vingt climats divers. De la cime des monts, de la rive des mers. Je voyage, entouré de leur foule choisie, D'Amérique en Europe, et d'Afrique en Asie : Tous, parmi nos vieux plants charmés de se ranger. Chérissent notre ciel; et l'heureux étranger. Des bords qu'il a quittés rcconnoissant l'ondjragc. Doute de son exil à leur touchante image. Et d'un doux souvenir sent son cœur attendri.

Je t'en prends à témoin , jeune Polaveri 4. Des champs d'O-Taïli, si chers à son enfance. Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence *, Ce sauvage ingénu , dans nos murs transporté , Regrettoil dans son cœur sa douce liberté. Et son île riante, et ses plaisirs faciles. ■Ébloui, mais lassé de l'éclat de nos villes. Souvent il s'écrioit: « Rendez-moi mes forêts. » Un jour dans ces jardins où Louis à grands frais , Des quatre points du monde en un seul lieu rasseml)le Ces peuples végétaux surpris de croître ensemble , Qui, changeant à-la-fois de saison et de lieu. Viennent tous à l'envi rendre hommage à Jussieu , L'Indien parcouroit leurs Iriljus réunies. Quand tout-à-eoup, parmi ces vertes colonies. Un arbre qu'il connut dès ses plus jeunes ans Frappe SCS yeux: soudain avec des cris perçants Il s'élance, il l'embrasse, il le baigne de larmes. Le couvre de baisers. Mille objets pleins de ehaimes Ces beaux champs , ce beau ciel , qui le virent heureux ,

Le fleuve qu'il fendoit de ses bras vigoureux ,

La forêt dont ses traits perçoient l'hôte sauvage ,

Ces bananiers charges et de fruits et d'ombrage ,

El le toit paternel, et les bois d'alentour.

Ces bois qui répondoient à ses doux chants d'amour ,

Il croit les voir encor, et son ame attendrie

Du moins pour un instant retrouva sa patrie.

Quels que soient vos bosquets, vos bois et vos \ergers, Enfants de votre sol ou des champs étrangers. L'art brillant des jardins, s'il veut leng-temps nous plaire. Exige encor de vous un soin plus nécessaire. Quel<|uefois, en plantant, des artistes sans art Entre eux et la campagne élèvent un rempart; Leurs arbres sont un voile et non une parure : Vous, sachez avec goût disposer leur verdure; Qtie vos arbres divers, adroitement plantés, Des plus vastes lointains vous livrent les beautés; Par elles de vos pares augmentez l'étendue. Possédez par les yeux , jouissez par la vue. Eh ! qui peut dédaigner ces aspects abondants En tableaux variés, en heureux accidents ! Par eux l'œil est charmé , la campagne est vivante.

Là, d'un chemin public c'est la scène mouvante; C'est le bœuf matinal que suit le soc tranchant, C'est le fier cavalier qui, distrait en marchant. Du coursier, dont sa main abandonnoit l'allure, A l'aspect d'un passant relève l'encolure; C'est le piéton modeste, un bâton à la main, A qui la rêverie abrège le chemin; (i'est le pas grave et lent de la riche fermière; (;'est le pas leste et vif de la jeune laitière, Qui, l'habit retroussé, le corps droit, va trottant, Son vase en équilibre, et chemine en chantant; C'est le lourd chariot , dont la marche bruyante Fait crier le pavé scms sa charge pesante; Le char léger du fat, qui vole en un instant De l'ennui qui le chasse à l'ennui qui l'attend.

Regardez ce moulin , où tombent en cascades Sur l'arbre de Cérès les ondes do naïades; Tandis qu'au gré d'Éole, un autre avec fracas Tourne en cercle sans fin ses gigantesques bras. [nenU

Plus loin , c'est un vieux bourg que des bois environ- Là , de leurs longs créneaux les cités se couronnent. Et le clocher, où plane un coq audacieux. Court en sommet aigu se perdre dans les cieux.

Plus heureux , si de loin commande au paysage Quelque temple fameux, monument du vieil âge, Dont les royales tours se prolongent dans l'air; Royaumont, Saint-Denis, ou le vieux Westminster. Où dorment confondus le guerrier, le poète, Les grands hommes d'état, et Chatham à leur tète; L'éloquent Westminster, où tout parle à l'orgueil De grandeur, de néant, et de gloire, et de deuil.

Oublierai-je ce fleuve, et ses bords, et sesiles .' Et, si la vaste mer entoure vos asiles, Quel tableau peut valoir son courroux , son repos , Et ces vaisseaux lointains qui volent sur les flots .'

O Nice ! heureux séjour , montagnes renonanee* De lavande, de thym, de citron parfumées;

C1ÎA.NT II.

Que de fois sous tes plants d'oliviers toujours verts, Dont la pâleur s'unit au sombre azur des mers, J'égarai mes regards sur ce théâtre immense! Combien je jouissois ! soit que l'onde en silence Mollement balancée , et roulant sans efforts , D'une frange d'écume allât ceindre ses bords; Soit que son vaste sein se gonflât de colère ; J'aimois à voir le flot , d'abord ride légère , De loin blanchir, s'enfler, s'alongeret marcher, Bondir tout écumant de rocher en rocher; Tantôt se déployer comme un serpent flexible, Tantôt, tel qu'un tonnerre, avec un bruit horrible. Précipiter sa masse, et de ses tourbillons Dans les rocs caverneux engloutir les bouillons. Ce mouvement, ce bruit, cette mer turbulente. Roulant , montant , tombant en montagne écumante , Euivroient mon esprit, mon oreille, mes yeux ; Et le soir me trouvoit immobile en ces lieux.

Donc, si ce grand spectacle entoure vos domaines. Montrez , mais variez ces magnifiques scènes : Ici que la mer brille à travers les rameaux ; Là , dans l'enfoncement de ces profonds berceaux , Comme au bout d'un long tube, une voûte la montre ; Au détour d'un bosquet ici l'œil la rencouUe , La perd encore; enfin la vue en liberté Tout-à-coup la découvre en son immensité.

Sur ces aspects divers fixez l'œil qui s'égare ; Mais, il faut l'avouer, c'est d'une main avare Que les hommes , les arts , la nature et le temps , Sèment autour de nous de riches accidents.

O plaines de la Grèce ! ô champs de l'Ausonie ! Lieux toujours inspirants , toujours cbers au génie ; Que de fois , arrêté dans un bel horizon , Le peintre voit , senflamme , et saisit son crayon ; Dessine ces lointains , et ces mers , et ces îles , Ces ports, ces monts brûlants et devenus fertiles; Des laves de ces monts encor tout menaçants, Sur des palais détruits d'autres palais naissants, Et dans ce long tourment de la terre et de l'onde , Un nouveau monde éclos des débris du vieux monde !

Hélas ! je n'ai point vu ce séjour enchanté , Ces beaux lieux oîi Virgile a tant de fois chanté; Mais j'en jure et Virgile et ses accords sublimes , J'irai ! de l'Apennin je franchirai les cimes ; J'irai , plein de son nom , plein de ses vers sacrés , Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.

Vous , au lieu des beautés qu'étalent ces rivages , N'avez-vous au dehors que de froids paysages .■" Formez-vous au dedans un asile enchanteur ; Tel le sage dans lui sait trouver son bonheur. A vos scènes donnez l'air piquant du mystère ; Que votre art les promette, et que l'œil les espère ^. Prometire, c'est donner; espérer, c'est jouir.

D'un vain luxe non plus n'allez pas m'éblouir. L'utile a sa beauté; gardez- vous de l'exclure. La richesse du luxe appauvrit la nature: Ses plants infructueux un moment flattent l'œil ; Mais Vertumne et Paies , exilés par l'orgueil , Maudissent ces bosquets et ces fleurs inutiles ,

De leur fécond domaine usurpateurs stériles} Bientôt le soc vengeur y revient sur leurs pas. Et Cérès en triomphe a repris ses étals.

Plantez donc pour cueillir. Que la grappe pendante , La pèche vdoutée, et la poire fondante , Tapissant de vos murs l'insipide blancheur. D'un suc délicieux vous offrent la fraîcheur ; Que sur l'oignon du Nil , et sur la verte oseille , En globes de rubis descende la groseille; Que l'arbre offre à vos mains la pomme au teint vermeil , El l'abricot doré par les feux du soleil. A coté de vos fleurs, aimez à voir éclore, Et le chou panaché que la pourpre colore, Et les navets sucrés que Preneuse a nourris. Pour qui mon dur censeur m'accusa de mépris. Ma muse aux dieux des champs ne fit point cette injure; Hôte aimable des bois, ami de la nature, L'art des vers orne tout , et ne dédaigne rien ; Tout plaît mis à sa place : aussi gardez- vous bien D'imiter le faux goût qui mêle en son ouvrage L'inculte, l'élégant, le peigné, le sauvage; Que tout soit près de vous, fraîcheur , gi-aces, alU-ails ; Et qu'ailleurs , au hasard désordoiuianl ses tiaits , La nature reprenne une marche plus fière.

Enfin , pour vous donner un conseil moins vulgaire , Toujours l'art de planter ne dicte pas des lois Pour les vergers du sage , et les jardins des rois.

Il est des lieux publics où le peuple s'assemble , Charmé de voir, d'errer, et de jouir ensemble ; Tant l'inslincl social dans ses nobles désirs Veut , comme ses travaux, parlager ses plaisirs ! Là, nos libres regards ne souffrent point d'obstacle Ils veulent embrasser tout ce riche speclacle; Ces panaches flottants, ces perles, ces rubis. L'orgueil de la coiffure et l'éclat des habits; Ces voiles, ces tissus, ces étoffes brillantes. Et leurs reflets changeants , et leurs pompes mouvantes. Tels , si dans ces jardins oîi la fable autrefois A caché des héros , des belles et des rois , Dans la tige des lis, des œillets et des roses, Les dieux mettoient un terme à leurs métamorphoses, Tout-à-coup nous verrions, par un coniraii-e effet. S'animer, se mouvoir l'hyacinthe et l'œillet. Le lis en blancs atours, la jonquille dorée. Et la tulipe errante en robe bigarrée.

Tels nous plaisent ces lieux : aux champs élysiens Tel Paris réunit ses nombreux citoyens; Au retour du printemps, tels viennent se coufondre Au paie de Kensington les fiers enfants de Londre ; Vaste et brillante scène, où chacun est acteur. Amusant, amusé, spectacle et spectateur.

Muse, quitte un instant les rives paternelles; Revole vers ces lieux que tu pris pour modèles : Chante ce Kensington qui retrace à-la-fois Et la main de Le Nôue, et les parcs de nos rois, Où, dans toute sa pompe, un grand peuple s'étale.

A peine l'alouette , à la voix matinale , A du printemps dans l'air gazouillé le retour. Soudain, du long ennui de ce pompeux séjour,

LES JARDINS

où la vie est souffrante, où dos foyers sans nombre,

Mêlant aux noirs brouillards leur vapeur lente et sombre,

Par ces canaux fumeux élancés dans les airs ,

S'en vont noircir le ciel de la nuit des enfers,

Tout sort: de Kensington tout cherche la montagne ;

La splendeur de la ville étonne la campagne;

Tout ce peuple parc, tout ce brillant concours.

Le luxe du commerce, et le faste des cours;

Les barnois éclatants , ces coursiers dont l'audace

Du barbe généreux trahit la noble race,

Mouillant le frein d'écume, inquiets, haletants,

Pleins des feux du jeune âge et des feux du printemps ;

Le hardi cavalier, qui, plus prompt que la foudre,

Part, vole, et disparoit dans des torrents de poudre;

Les rapides wiskis, les magnili(|ues chars;

Ces essaims de beautés, dont les groupes épars ,

Tels que dans l'Klyséc, à travers les bocages,

Des fantômes légers glissent sous les ond)rages,

D'un long et blanc tissu rasent le vert gazon ;

L'enfant, emblème heureux de la jeune saison ,

Qui, gai comme Zéphire, et frais comme l'Aurore,

Des roses du printemps en jouan se colore;

Le vieillard dont le cwur se sent épanouir.

Et d'un beau jour encor se hâte de jouir;

La jeunesse en sa fleur, et la santé riante',

Et la convalescence à la marclie Ironiblante,

Qui, pâle et foible encor, vient sous un ciel vermeil,

Pour la première fois , saluer le soleil.

Quel tableau varié! Je vois sous ces ombrages,

Tous les états unis, tous les rangs, tous les âges.

Ici marche, entouré d'un murmure d'amour.

Ou l'orateur célèbre , ou le héros du jour ;

Là , c'est le noble chef d'une illustre famille ;

Une mère superbe, et sa modeste fdle,

Qui, mêlant à la grace un trouble intéressant ,

Semble rougir de plaire, et plait en rougissant;

Tandis que, ti'cssaillant dans l'ame maternelle.

L'orgueil jouit tout bas d'être éclipsé par elle :

Plus loin , un digne Anglois , bon père, heureux époux,

Chargé de son enfant, et fier d'un poids si doux.

Le dispute aux baisers d'une mère chérie.

Et semble avec orgueil l'offrir à la patrie.

Voyez ce couple aimable enfoncé dans ces bois ; Là, tous deux ont aimé pour la première fois. Et se montrent ia place où , dans son trouble extrême , L'un d'eux , en palpitant , prononça : Je vous aime. Là , deux bons vieux amis vont discourant entre eux ; Ailleurs , un étourdi qu'emporte un cliar poudreux , Jette , en courant , un mot que la rapide roue Laisse bientôt loin d'elle , et dont Zéphyr se joue. On se cherche , on se mêle , on se croise au hasard ; On s'envoie un salut , un sourire , un regaid , Cependant à travers le tourbillon qui roule, Plus d'un grave penseur , isolé dans la foule , Va poursuivant son rêve; ou peut-être un banni, A l'aspect de ce peuple heureux et réuni , Qu'un beau site, un beau jour, un beau spectacle attire, So souvient de Longchamps , se recueille , et soupire.

CHANT III

Je chantois les jardins, les vergers et les bois. Quand le cri de Bellone a retenti trois fois. A ces cris , ai'rachés des foyers de leurs pères , Nos guerriers ont volé sur des mers étrangères, Et Mars a de Vénus déserté les bosquets. Dieux des champs ! dieux ! amis de l'innocente paix , Ne craignez rien : Louis, au lieu de vous détruire, Veut, sur des Ixjrds lointains, étendre votre empire; Il veut qu'en liberté, les heureux Pensylvaius Puissent cueillir les fruits qu'ont cultivés leurs mains. Et vous, jeunes guerriers qu'admire un autre monde , Je ne puis vers York, sur les gouffres de l'onde, Suivre votre valeur; mais, pour vo're retour. Ma muse des jardins embellit le séjour. Déjà j'ordotuic aux fleurs de croître pour vos têtes ; Pour vous de myrtes verts des couronnes sont prêtes. Je préparc pour vous le murmure des eaux. Les tapis des gazons, les abris des berceaux. Où mollement assis, oubliant les alarmes, Tranipiilies, vous direz la gloire de nos armes. Tandis (pi'enlre la crainte et l'espoir suspendus, Vos enfants frcmironl d'un danger qui n'est plus.

Achevons cejiendant d'orner ces frais asiles. Jadis dans nos jardins les sables infertiles , Tristes , secs , et du jour réfléchissant les feux , Importunoient les pieds, et fatiguoienl les yeux Tout étoit nu , brûlant : mais enfin l'Angleterre Nous apprit l'art d'orner et d'habiller la terre. Soignez donc ces gazons déployés sur son sein : Sans cesse l'arrosoir ou la faux à la main , Désaltérez leur soif, tondez leur chevelure; Que le roulant cylindre en foule la verdure; Que toujours bien choisis, bien unis , bien serrés. De l'herbe usurpatrice avec soin délivrés , Du plus tendre duvet ils gardent la finesse ; Et quelquefois enfin réparez leur vieillesse. Réservez toutefois aux lieux moins éloignés Ce luxe de verdure et ces gazons soignés. Du reste composez une riche pâture , Et que vos seuls troupeaux en fassent la culture. Ainsi vous formerez des nourrissons nombreux , Des engrais pour vos champs, des tableaux pour vos yeux ; Ne rougissez donc point , quoique l'orgueil en gronde , D'ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache féconde, Qui ne dégradent plus ni vos pai'cs , ni mes vers.

Sin- le climat encor réglez vos plants divers. N'allez pas des gazons prodiguer la parure Aux lieux où la chaleur dévore la verdure , La terre s'en attriste , et de ces près flétris Les yeux avec regret parcourent les débris. Ah ! quand le ciel brûlant sèche nos paysages , Que ne puis-je , Albion , errer sur ces rivages <Jù la beauté , foulant le tendre émail des fleurs , Promène en paix ses yeux innocemment rêveurs 1

CHANT III

Belle el fraîche Albion , fille aimable des ondes , Qui nourris tes tapis de leurs vapeurs fécondes : Là , même dans Tété , l'horizon le plus pur D'un rideau nébuleux voile cncor son azur; Par un soleil plus doux les plantes épargnées , D'une pluie insensible en tout temps sont baignées ; Sa secrète influence en nourrit la fraîcheur; L'herbe tendre y renaît sous la main du faucheur ; Et l'Ajiglois sérieux, à son ciel cliargé d'ombres, Doit des gazons plus pais , et des pensers plus sombres.

Quel que soit le climat , dans vos jardins riants C'est peu de déployer ces tapis verdoyants ; Il en faut avec goût savoir choisir les formes. Ciaignez pour eux l'ennui des cadres uniformes : En d'insipides ronds , ou d'eiuiuyeux carrés. Je ne veux point les voir tristement resserrés ; Un air de liberté fait leur première grace : Que tantôt dans les bois , dont l'ombre les embrasse , D'un air mystérieux ils aillent se cacher, Et que tantôt les bois les reviennent chercher. Telle est d'un beau gazon la force simple et pure.

Voulez-vous mieux l'orner ? Imitez la nature : Elle émaille les prés des plus riches couleurs. Hàtez-vous ; vos jardins vous demandent des fleurs. Fleurs charmantes! par vous la nature est plus belle; Dans ses brillants travaux l'art vous prend pour modèle ; Simples tributs du cœur, vos dons sont chaque jour Offerts par l'amitié, hasardés par l'amour. D'embellir la beauté vous obtenez la gloire ; Le laurier vous permet de parer la victoire: Plus d'un hameau vous donne en prix à la pudeur; L'autel même où de Dieu repose la grandeur, Se parfume au printemps de vos douces offrandes ; Et la religion sourit à vos guirlandes. Mais c'est dans nos jardins qu'est voire heureux séjour. Filles de la rosée et de l'aslre du jour. Venez donc de nos champs décorer le théâtre.

N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre. Au lieu de vous jeter par touffes, par bouquets , J'aille de lils en lils, de parquets en pai'quets, De chaque fleur nouvelle attendre la naissance , Observer ses couleurs , épier leur nuance. Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur • Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur , Pour voir sa renoncule avant l'aube s'éveille , D'une anémone unique adore la merveille ; Ou , d'un rival heureux enviant le secret , Achète au poids de l'or les taches d'un œillet. Laissez-lui sa manie et son amour bizarre ; Qu'il possède en jaloux , et jouisse en avare.

Sans obéir aux lois d'un art capricieux , Fleurs , parure des champs , et délices des yeux , De vos riches couleurs venez peindre la terre : Venez ; mais n'allez pas dans les buis d'un parterre Renfermer vos appas tristement relégués ; Que vos heureux trésors soient par-tout prodigués. Tantôt de ces tapis émaillez la verdure, Tantôt de ces sentiers égayez la bordure. Serpentez en guirlande ; entourez ces berceaux ,

En Méandres brillants courez au bord des eaux , Ou tapissez ces murs , ou , dans cette corbeille , Du choix de vos parfums embai'rassez l'abeille. Que Rapin, vous suivant dans toutes les saisons , Décrive tous vos trails, rappelle tous vos noms ; A de si longs détails le dieu du goût s'oppose. Mais qui peut refuser un hommage à la rose , La rose, dont Vénus compose ses bosquets , Le Printemps sa guirlande , et l'Amour ses bouquets ; Qu'Anacréon chanta , qui foi moit avec grace Dans les jours de festin la couronne d'Horace ; La rose au doux parfum de qui l'extrait divin, Goutte à goutte versé par une avare main, Parfume, en s'exhalant, tout un palais d'Asie, Comme un doux souvenir remplit toute la vie ? Mais ce riant sujet plaît trop à mes pinceaux Destinés à tracer de plus mâles tableaux. Cette variété, charme de la nature.

Dont ma muse tantôt vous traçoit la peinture , Et dont elle dictoit les charmantes leçons , Pour un autre sujet demande d'autres tons.

O vous, dont je foulois les pelouses fleuries , Il faut donc vous quitter, agréables prairies ! Un site plus sévère appelle mes regards.

Voyez de loin ces rocs confusément épars : De nos jardins, voués à la monotonie, Leur sublime âpreté jadis étoit bannie.

Depuis qu'enlin le peintre y prescrivant des lois Sur l'arpenteur timide a repris tous ses droits , Nos jardins plus hardis de ces effets s'emparent ; Mais de quelque beauté que ces masses les parent , Si le sol n'offre point ces blocs majestueux , De la nature en vain rival présomptueux, L'art en voudroit tenter une infidèle image. Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage ', La nature se rit de ces rocs contrefaits, D'un travail impuissant avortons imparfaits.

Loin de ces froids essais qu'un vain effort étale , Aux champs de Midleton, aux monts deDovedale^, Whateli, je le suis; viens, j'y monte avec toi. Que je m'y sens saisi d'un agréable effroi ! Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes. Vers le ciel élancés, roulés dans des abîmes. L'un par l'autre appuyés, l'un sur l'autre étendus, Quelquefois dans les airs hardiment suspendus ; Les uns taillés en tours , en arcades rustiques ; Quelques-uns, à travers leurs noirâtres portiques Du ciel dans le lointain laissant percer l'azur ; Des sources , des ruisseaux le cours brillant et pur ; Tout rappelle à l'esprit ces magiques retraites. Ces romantiques lieux qu'ont chantés les poètes. Heureux , si ces grands traits embellissent vos champs !

Mais dans votre tableau leurs tons seroient tranchants, C'est là, c'est pour dompter leur inculte énergie. Qu'il faut d'un enchanteur le charme et la magie. Cet enchanteur , c'est l'art ; ces charmes sont les bois Il parle ; les rochers s'ombragent à sa voix , Et semblent s'applaudir de leur pompe élrangrre/ Quand vous ornez ainsi leur sécheresse ausière,

LES JARDINS

Variez bien vos planls : offrez aux speclateurs

Des contrastes de tons, de formes, de couleurs;

Que les plus beaux rocbers sortent par intervalles.

N'intcrromprez-vous point ces niasses trop égales .'

Cariiez ou découvrez, variez à-la-fois

Les bois par les rochers, les rochers par les bois. N'avez-vous pas encor, pour former leur parure,

Des arbustes rampants l'errante chevelure .^

J'aime à voir ces rameaux, ces souples rejetons.

Sur leurs arides flancs serpenter en festons;

J'aime à voir leurs fronts nus, et leurs tètes sauvages

Se coiffer de verdure, et s'entourer d'ombrages.

C'est peu : parmi ces rocs un vallon précieux,

Un terrain moins ingrat vient-il rire à vos yeux ?

Saisissez ce bienfait; déployez à la vue

D'un sol favorisé la richesse imprévue.

C'est un contraste heureux; c'est la stérilité

Qui cède un coin de terre à la fertilité.

Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.

Non qu'il faille toujours les orner pour vous plaire ;

Votre art, qui doit loujours en adoucir l'horreur.

Leur permet quelquefois d'inspirer la terreui-.

Lui-même il les seconde. Au bord d'un précipice,

D'une simple cabane il pose l'édilice :

Le précipice encore en paroit agrandi.

Tantôt d'un roc à l'autre il jelle un pont hardi. A leur terrible aspect je tremlile, et de leur cime L'imagination me suspend sur l'abîme.

Je songe à tous ces bruits du peuple répétés, De voyageurs perdus, d'amanis précipités; Vieux récits, qui charmant la foule émerveillée. Des crédules hameaux abrègent la veillée, Et que l'effroi du lieu persuade un moment. Mais de ces grands effets n'usez que sobrement; Notre cœur, dans les champs, à ces rudes secousses Préfère un calme heureux, des émotions douces. Moi-même, je le sens, de la cime des monts J'ai besoin de descendre en mes riants vallons. Je les ornai de fleurs, les couvris de bocages; Il est temps (|ue des eaux roulent sous leurs ombrages.

Eh bien ! si vos sommets, jadis tout dépouillés. Sont, grace à mes leçons, richement habillés, O rochers ! ouvrez-moi vos sources souterraines; El vous , fleuves , ruisseaux , beaux lacs , claires fontaines , Venez, portez par-tout la vie et la fraîcheur. Ah ! qui peut remplacer votre aspect enchanteur .-' De près il nous amuse , et de loin nous invite : C'est le premi^ir qu'on cherche, et le dernier qu'on quitte. Vous fécondez les champs ; vous répétez les cieux ; Vous enchantez l'oreille, et vous charmez les yeux. Venez ! puissent mes vers, en suivant votre course. Couler plus abondants encor que votre source. Plus légers que les vents qui courbent vos roseaux. Doux comme votre bruit, et purs comme vos eaux !

Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices, Kespectez leurs penchants, et même leurs caprices. Dans la facilité de ses libres détours Voyez l'eau de ses bords embrasser les contours. De quel droit osez-vous, captivant sa souplesse.

De ses plis sinueux contraindre la mollesse.? Que lui fait tout le marbre où vous l'emprisonnez .' Voyez-vous , les cheveux au vent abandonnés, Sans gène , sans apprêt , sans parure étrangère , Marcher, courir, bondir la folâtre bergère.!* Sa grace est dans l'aisance et dans la liberté. Mais au fond d'un sérail contemplez la beauté : En vain elle éblouit : vainement elle étale De ses atours captifs la pompe orientale; Je ne sais (|uoi de triste, empreint dans tous ses traits. Décèle la contrainte , et flétrit ses attraits.

Que l'eau conserve donc la liberté qu'elle aime . Ou changez en beauté son esclavage même. Ainsi, malgi'é Morel dont l'éloquente voix De la simple nature a su plaider les droits. J'aime ces jeux où l'onde, en des canaux pressée, Part, s'échappe, et jaillit avec force élancée. A l'aspect de ces flots f|u'un art audacieux Fait sortir de la terre, et lance jusqu'aux cieux, L'homme se dit : « C'est moi (|ui créai ces prodiges. » L'homme admire son art dans ces brillants prestiges : Qu'ils soient donc déployés chez les giands et les rois ; Mais, je le dis encor : loin le luxe bourgeois, Dont le jet d'eau honteux, n'osant quitter la terre, S'élève à peine , et meurt à deux pieds du parterre.

C'est peu : tout doit répondre à ce riche ornement; Que tout prenne alentour un air d'enchantement. Persuadez aux yeux que d'un coup de baguette Une fée , en passant , s'est fait cette retraite. Tel j'ai vu de Saint-Cloud le bocage enchanteur; L'œil de son jet hardi mesure la hauteur; Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent, Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent; Le gazon est plus vert, l'air plus frais; des oiseaux Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux; Et les bois, inclinant leurs têtes arrosées. Semblent s'épanouir à ces douces rosées.

Plus simple, plus champêtre, et non moins belle aux La cascade ornera de plus sauvages lieux. [yeux ,

De près est admirée, et de loin entendue, Cette eau loujours tombante et toujours suspendue; Variée, imposante, elle anime à-la-fois Les rochers et la terre, et les eaux et les bois. Employez donc cet art; mais loin l'architecture De ces tristes gradins, où tombant en mesure, D'un mouvement égal les flots précipités Jusque dans leur fureur marchent à pas comptés. La variété seule a le droit de vous plaire.

La cascade d'ailleurs a plus d'un caractère. Il faut choisir. Tantôt d'un cours tumultueux L'eau, se précipitant dans son lit tortueux, Court, tombe et rejaillit, retombe, écume et gronde : Tantôt avec lenteur développant son onde, Sans colère, sans bruit, un ruisseau doux et pur S'épanche, se déploie en un voile d'azur. L'œil aime à contempler ces frais amphithéâtres. Et l'or des feux du jour sur les nappes bleuâtres, Et le noir des rochers, et le vert des roseaux, El l'éclat argenté de l'écume des eaux.

CHANT III

Consultez donc I'effel que voire art veut produire; El ces flols , toujours prompts à se laisser conduire , Vont vous offrir, plus leuls ou plus impétueux, Des tableaux gais ou fiers, grands ou voluptueux. Tableaux toujours puissants ! Eli ! qui u a pas de l'onde Éprouvé sur sou cœur l'impression profonde ? Toujours , soit qu'un courant vif et précipité Sur des cailloux bondisse avec agilité, Soit que sur le limon une rivière lente Déroule en paix les plis de son onde indolente, Soit qu'à travers les rocs un torrent en courroux Se brise avec fracas ; triste ou gai , vif ou doux , Leur cours excite , apaise , ou menace , ou caresse. De Vénus , nous dit-on , l'écliarpe enchanteresse Renfermoit les amours, et les tendres désirs, Et la joie, et l'espoir, précurseur des plaisirs. Les eaux sont ta ceinture , ô divine Cybèle ! Non moins impérieuse, elle renferme en elle La gailé, la tristesse, el le trouble, et l'effroi. Eh ! qui l'a mieux connu , l'a mieux senti que moi ? Souvent , je m'en souviens , lorsque les chagrins sombres Que de la nuit encore avoient noircis les ombres , Accabloient ma pensée et flétrissoient mes sens. Si d'un ruisseau voisin j'enlendois les accents, J'allois, je visitois ses consolantes ondes; Le murmure , le frais de ces eaux vagabondes , Suspendoient mes chagrins, endormoient ma douleur, Et la sérénité rcmÀssoit dans mon cœur. Tant du doux bruit des eaux l'influence est puissante !

Pour prix de ce bienfait , toi , dont le cours m'enchante, Ruisseau , permets que l'art , sans trop l'enorgueillir , T'embellisse à nos yeux , si l'art peut l'embellir.

Un ruisseau siéroit mal dans une vaste plaine; Son lit n'y traceroil qu'une ligne incertaine; Modestes , au grand jour se montrant à regret , Ses flots veulent baigner un bocage secret; Son cours orne les bois; les bois sont ses délices : Là, je puis à loisir suivre ses caprices, Son embarras charmant, sa pente, ses replis; Le courroux de ses flots par l'obstacle embellis. Tantôt dans mj lit creux, qu'un noir taillis ombrage. Cachant son ombre agreste et sa course sauvage ; Tantôt à plein canal présentant son miroir. Je le vois sans l'entendre , ou l'entends sans le voir. Là , ses flols amoureux vont embrasser des îles ; Plus loin , il se sépare en deux ruisseaux agiles , Qui , se suivant l'un l'autre avec rapidité , Disputent de vitesse et de limpidité; Puis, rejoignant tous deux le lit qui les rassemble. Murmurent enchantés de voyager ensemble.

Ainsi, toujours errant de détour en détour, Muet , bruyant , paisible , inquiet tour-à-tour , Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.

Mais vers ses bords riants la rivière m'appelle. Dans un champ plus ouvert, noble et pompeux tableau. Son onde , moins modeste , en larges nappes d'eau Roule, des feux du jour au loin étincelante. Elle laisse au ruisseau sa gaîté pétulante, El son inquiétude et ses plis tortueux;

Son lit , en longs courants , des vallons siiuicux Suivra les doux contours et la molle courbure.

Si le ruisseau des bois emprunte sa parure, La rivière aime aussi que des arbres divers , Les pâles peupliers, les saules demi-verls. Ornent souvent son cours. Quelle source féconde De scènes, d'accidents! Là, j'aime à voir dans l'onde Se renverser leur cime, et leurs feuillages verts Trembler du mouvement et des eaux et des airs. Ici , le flot bruni fuit sous leur voûte obscure ; Là, le jour par filets pénètre leur verdure; Tantôt dans le courant ils trempent leurs rameaux , Et tantôt leur racine embarrasse les flots. Souvent, dun bord à l'autre étendant leur feuillage. Ils semblent s'élancer et changer de rivage. Ainsi , l'arbre et les eaux se prêtent leurs secours : L'onde rajeunit l'arbre , et l'arbre orne son cours ; El tous deux , s'allianl sous des formes sans nombi-e , Font un échange aimable et de fraicheiu- et d'ombre. Sachez donc les unir; ou si dans de beaux lieux, La nature sans vous fit cet hymen heureux, Respeclez-la. Malheur à qui fcroit mieux qu'elle ! Tel est, cher Watelet4, mon cœur me le rappelle, Tel est le simple asile où, suspendant son cours. Pure comme tes mœurs, libre comme tes jours, En canaux ombragés la Seine se partage, Et visite en secret la retraite d'un sage. Ton art la seconda; non cet art imposteur. Des lieux qu'il croit orner hardi profanateur : Digue de voir , d'aimer , de sentir la nature , Tu traitas sa beauté comme une vierge pure Qui rougit d'être nue , et craint les ornements. Je crois voir le faux goût gâter ces lieux charmauls. Ce moulin, dont le bruit nourrit la rêverie. N'est qu'im songe importun, qu'une meule qui crie; On récarte. Ces bords doucement contournés , Par le fleuve lui-même en roulant façonnés. S'alignent tristement. Au lieu de la verdure Qui renferme le fleuve en sa molle ceinlure. L'eau dans des quais de pierre accuse sa pnsoa ; Le marbre fastueux outrage le gazon.

Et des arbres tondus la famille captive Sur ces saules vieillis ose usurper la rive. Barbares, arrêtez, et respectez ces lieux! Et vous, fleuve charmant, vous, bois délicieux. Si j'ai peint vos beautés , si , dès mon premier âge , Je me plus à chanter les prés, l'onde et l'ombiage. Beaux lieux, offrez long-temps à votre possesseur L'image de la paix qui règne dans son cœur !

Au défaut des courants formés par la nature, L'an pourra vous prêter son heureuse imposture , Sans doute; mais cet art veut un œil exercé. Que les flots bien conduits, que leur cours bien tracé, M'offrent de la rivière un portrait vérilable, Son lit , ses eaux , ses bords , que tout soit vraisemblable. De ta rivière ainsi le cours fut façonné, O toi , d'un couple auguste asile fortuné , Délicieux Oallands ! ta plus riche parure ■' , Ce u'est poinl ton palais, tes fleurs et ta verdure,

LES JARDINS

Ni tes vastes lointains , ni cet antre chai'mant

Qui d'une nuit arabe offre l'enchantement;

Mais ces superbes eaux qu'en un fleuve factice

Le goût fil serpenter avec tant d'artifice :

L'œil charmé s'y méprend : dans ces nombreux détours

De la Tamise encore il croit suivre le cours ;

El par l'illusion d'une savante optique,

Qui confond les lointains dans sa vapeur magique ,

D'un vieux pont suspendu sur ce fleuve royal

Montre de loin la voûte embrassant ton canal :

Tant l'art a de pouvoir, et tant la perspective

Qui prête à vos tableaux sa beauté fugitive,

Par sa douce féerie et ses charmes secrets ,

Colorant, approchant, éloignant les objets,

De son brillant prestige embellit les campagnes,

Comble ici les vallons, là baisse les montagnes.

Déguise les objets, les dislances, les lieux,

Et , pour les mieux charmer , en impose à nos yeux !

Autant que la rivière, en sa molle souplesse. D'un rivage anguleux redoute la rudesse; Autant les bords aigus, les longs enfoncements, Sont d'un lac étendu les plus beaux ornements. Que la terre tantôt s'avance au sein des ondes, Tantôt qu'elle ouvre aux flots des retraites profondes; Et qu'ainsi, s'appela. it d'un nuiluel amour. Et la terre et les eaux se cherchent lour-à-tour. Ces aspects variés amusent votre vue.

L'œil aime dans un lac une vaste étendue: Cependant offrez-lui queUjues points de repos. Si vous n'interrompez l'immensité des flots. Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface. Ainsi , pour abréger leur insipide espace , Ou qu'un frais bâtiment , des chaleurs respecté , Se présente de loin dans les flots répété; ^ Ou bien faites éclore une île de verdure : Les îles sont des eaux la plus riche parure. Ou relevez leurs bords , ou qu'en bouquets épars Des masses d'arbres verts arrêtent vos regards. Par un contraire effet, si vous voulez l'étendre. Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre ; Ou reculez vos bois, ou commandez que l'eau Se perde en un bosquet, tourne au pied d'un coteau A travers ces rideaux où l'eau fuit et se plonge L'imagination la suit et la prolonge.

Ainsi votre œil jouit de ce qu'il ne voit pas ; Ainsi le goût savant prête à tout des appas , Et des objets qu'il crée, et de ceux qu'il imite, Resserre, étend, découvre, ou cache la limite.

Du frais miroir des eaux, de leurs nombreux reflets Sachez aussi connoitre et saisir les effets. Quelle que soit leur forme, étang, lac , ou rivière. Qu'il soit pour vos bosquets un centre de lumière , Un foyer éclatant d'où les rayons du jour Pénètrent doucement dans les bois d'alentour. Et de l'onde au bocage , et du bocage à l'onde , Promènent en jouant leur lueur vagabonde; L'œil aime à voir glisser à travers les rameaux Et leur clarté tremblante et leurs jours inégaux : Là leur teinte est plus claire , ici plus rembrunie ,

Et de leurs doux combats résulte l'harmonie.

Or, maintenant que l'art dans ses jardins pompeux Insulte à mes travaux, dans mes jardins heureux Par-tout respire un air de liberté, de joie; La pelouse riante à son gré se déploie ; Les bois indépendants relèvent leurs rameaux, Les fleurs bravent l'équerre; et l'arbre, les ciseaux; L'onde chérit ses bords; la terre, sa parure; Tout est beau , simple et grand , c'est l'art de la nature.

Que dis-je.^ vos travaux sont encore imparfaits; Ces étangs sont déserts, et ces lacs sont muets. Eh bien ! pour animer leur surface immobile. L'art vous présente encor plus d'un moyen utile. Pourquoi sur ces flots morts ne déployez-vous pas Le flottant appareil des rames et des mâts .■• Leur aspect vous amuse , et des barques légères Votre œil de loin poursuit les traces passagères; Zéphire de la toile enfle les plis mouvants, Et chaque banderole est le jouet des vents. Faites plus; que la tanche, et la perche, et l'anguille, Y propagent en paix leur nombreuse famille. Donnez-leur quelques soins; que, docile à vos lois. Leur troupe familière accoure à votre voix. Joiguez-y ces oiseaux qui, d'une rame agile, Navigateurs ailés, fendent l'onde docile : A leur tête s'avance, et nage avec fierté. Le cygne au cou superbe, au plumage argenté, Le cygne, à qui l'erreur prêta des chants aimables, Et qui n'a pas besoin du mensonge des fables; A sa suite un essaim de ces oiseaux rameurs, Tous différents de voix, de plumage, de mœurs, Fend les eaux, bat les airs de ses ailes bruyantes; Tout jouit, tout s'anime, et les eaux sont vivantes.

El si des faits anciens, des traits miraculeux. Des amours , des combats , ou vrais , ou fabuleux , Créés par les romans, ou vivants dans l'histoire. Dun ruisseau, d'une source ont consacré la gloire; De leur antique honneur ces flots enorgueillis Par d'heureux souvenirs sont assez embellis. Quel cœur sans être ému Irouveroit Aréthuse , Alphée, ou le Lignon; toi, sur-tout, toi, Vaucluse, Vaucluse, heureux séjour, que sans enchantement Ne peut voir nul poêle, et sur-tout nul amant ? Dans ce cercle de monts qui, recourbant leur chaîne, Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine, Sous la roche voûtée, antre mystérieux.

Où ta nymphe, échappant aux regards curieux. Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure , Combien j'aimois à voir ton eau, qui, toujours pure. Tantôt dans son bassin renferme ses trésors. Tantôt en bouillonnant s'élève, et de ses bords Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes. De cascade en cascade au loin rejaillissantes, Tombe et roule à grand bruit ; puis, calmant son courroux, Sur un lit plus égal répand des flots plus doux; El, sous un ciel d'azur, coule, arrose et féconde Le plus riant vallon qu éclaire l'œil du monde ! Mais ces eaux, ce beau ciel, ce vallon enchanteur. Moins que Pétrarque elLaure inléressoient mon cœur.

CHANT III

La voilà donc , disois-je , oui , voilà celte rive

Que Pétrarque charmoit de sa lyre plaintive !

Ici Pétrarque , à Laure exprimant son amour ,

Voyoit naître trop tard, mourir trop tôt le jour;

Relrouverai-je encor sur ces rocs solitaires

De leurs chiffres unis les tendres caractères ?

Une grotte écartée avoit frappé mes yeux;

Grotte sombre, dis-moi si tu les vis heureux !

M'écriois-jc. Un vieux tronc bordoit-il le rivage ?

Laure avoit reposé sous son antique ombrage :

Je redemandois Laure à l'écho du vallon ;

Et récho n'avoit point oublié ce doux nom. [Laure,

Par-tout mes yeux cherchoient , voyoienl Pétrarque et

Et par eux ces beaux lieux s'embellissoient encore.

Ah ! si dans vos travaux est toujours respecté Le lieu par un grand homme autrefois habile. Combien doit l'èire un sol embelli par lui-même ! Dans ces sites fameux, c'est leur maître qu'on aime. Eh ! qui, du Tusculum de l'orateur romain, Du Tivoli, si cher au Pindare latin, Auroit osé changer la forme antique et pure .' Tout ornement l'altère, et l'art lui fait injure. Loin donc l'audacieux qui , pour le corriger. Profane un lieu célèbre , en voulant le changer ! Le giand homme au tombeau se plaint de cet outrage, Et les ans seuls ont droit d'embellir son ouvrage. Gardez donc d'attenter à ces lieux révérés ; Leurs débris sont divins , leurs défauts sont sacrés. Conservez leurs enclos , leurs jardins , leurs murailles : Tel on laisse sa rouille au bronze des médailles. Tel j'ai vu ce Twicknham , dont Pope est créateur 6 ; Le goût le défendit d'un art profanateur ; Et ses maîtres nouveaux, révérant sa mémoire. Dans l'œuvTe de ses mains ont respecté sa gloire. Ciel ! avec quel transport j'ai visité ce lieu Dont Mindipe est le maître , et dont Pope est le dieu Le plus humble réduit avoit pour moi des charmes. Le voilà ce musée où , l'œil trempé de larmes , De la tendre Héloïse il soupiroit le nom ; Là, sa muse évoquoit Achille, Agamemnon, Célébroit Dieu, le monde , et ses lois éternelles. Ou les règles du goût, ou les cheveux des belles ; Je reconnois l'alcôve où jusqu'à son réveil, Les doux rêves du sage amusoient son sommeil ; Voici le bois secret , voici l'obscure allée Où s'échauffoit sa verve , en beaux vers exhalée. Approchez , contemplez ce monument pieux , Où pleuroit en silence un fils religieux : Là , repose sa mère ; et des touffes plus sombres Sur ce saint mausolée ont redoublé leurs ombres; Là , du Parnasse anglais le chantre favori Se fit porter mourant sous son bosquet chéri ; Et son œil , que déjà couvroit l'ombre éternelle , Vint saluer encor la tombe maternelle.

Salut , saule fameux que ses mains ont plante ! Hélas ! tes vieux rameaux dans leur caducité En vain sur leurs appuis reposent leur vieillesse, Un jour tu périras; ses vers vivront sans cesse. Çonsole-toi pourtant; celui qui, dans ses vers,

D'Homère , le premier , fil ouïr les concerts ,

Bienfaiteur des jardins ainsi que du langage,

Le premier sur les eaux suspendit ton ombrage :

A peine le passant voit ce tronc respecté ,

La rame est suspendue, et l'esquif arrêté;

Et même en s' éloignant , vers ce lieu qu'il adore

Ses regards prolongés se retournent encore.

Mon sort esl plus heureux ; par un secret amour

Près de ces bois sacrés j'ai fixé mon séjour.

Eh ! comment résister au charme qui m'entraîne ?

Par plus d'un doux rapport mon penchant m'y ramène.

Le chantre d'Ilion fut embelli par toi ;

Virgile, moins heureux, fut imité par moi.

Comme toi, je chéris ma noble indépendance,

Comme loi , des forêts je cherche le silence.

Aussi, dans ces bosquets par ta muse hai)ités,

Viennent errer souvent mes regards enchantés :

J'y crois entendre encor ta voix mélodieuse;

J'interroge tes bois , ta grotte harmonieuse ;

Je plonge sous sa voûte avec un saint effroi ,

Et viens lui demander des vers dignes de toi.

Protège donc ma muse ; et si ma main fidèle

Jadis à nos François te montra pour modèle,

Inspire encor mes chants ; c'est toi dont le flambeau

Guida l'art des jardins dans un chemin nouveau:

Ma voix t'en fait hommage, et, dans ce lieu champêtre ,

Je viens l'offrir les fleurs que toi-même as fait naître.

CHANT IV

Non , je ne puis quitter le spectacle des champs. Eh ! qui dédaigneroit ce sujet de mes chants ? Il inspiroit Virgile, il séduisoit Homère: Homère, qui d'Achille a chanté la colère. Qui nous peint la terreur attelant ses coursiers, Le vol sifflant des dards , le choc des boucliers , Le trident de Neptune ébranlant les murailles, Se plaît à rappeler, au milieu des batailles. Les bois, les prés, les champs; et de ces frais tableaux Les riantes couleurs délassent ses pinceaux. Et lorsque pour Achille il prépare des armes. S'il y grave d'aljord les sièges, les alarmes, Le vainqueur tout poudreux, le vaincu tout sanglant. Sa main trace bientôt , d'un burin consolant , La vigne, les troupeaux, les bois, les pâturages: Le héros se revêt de ces douces images , Part , et porte à travers les affreux bataillons L'innocente vendange et les riches moissons.

Chantre divin, je laisse à tes muses altières Le soin de diriger ces phalanges guerrières ; Diriger les jardins est mon paisible emploi. Déjà le sol docile a reconnu ma loi ; Des gazons l'ont couvert; et, de sa main vermeille, Flore sur leur tapis a versé sa corbeille ; Des bois ont couronné les rochers et les eaux. Maintenant , pour jouir de ces brillants tableaux ,

I,ES JARDINS

Dans ces champs découverts, sous ces obscures voûtes, D'agréables seuliers vont me frayer des routes. Des scènes à ma voix naîtront de toutes parts; Pour les orner enfin j'y conduirai les arts; Et le ciseau divin , la noble architecture , Vont de ces lieux charmants achever la parure.

Les sentiers, de nos pas guides ingénieux , Doivent, en les montrant, nous embellir ces lieux. Dans vos jardnis naissants je défends qu'on les trace. Dans vos plants achevés 1 œil choisit mieux leur place ; Vers les plus beaux aspects sachez les diriger. Voyez, lorsque vous-même, aux yeux de l'étranger, Vous montrez vos travaux , votre art avec adresse Va chercher ce qui plait, évite ce qui blesse, Lui découvre en passant des sites enchantés, Lui réserve au retoi>r de nouvelles beautés. De surprise en surprise et l'amuse et l'entraine, D'une scène qui fuit fait naître une autre scène; El toujours remplissant ou piquant son désir , Souvent , pour l'augmenter , diffère son [)laisir. Eh bien ! que vos sentiers vous imitent vous-même.

Dans leurs formes encor fuyez tout vain système Enfant du mauvais goût, par la mode adopté. La mode règne aux champs , ainsi qu'à la cité. Quand de leur symétrique et pompeuse ordonnance , Les jardins d'Italie curent charmé la France, Tout de cet art brillant fut prompt à s'éblouir : Pas un arbre au cordeau n'osa désobéir ; Tout s'aligna. Par-tout, en deux rangs étalées, S'alongèrent sans lin d'éternelles allées. Autre temps , autre goût. Enfin le parc anglais D'une beauté plus libre avertit le Français ; Dès-lors on ne vit plus que lignes ondoyantes. Que sentiers tortueux, que roules tournoyantes. Lassé d'errer, eu vain le terme est devant moi; Il faut encore errer, serpenter malgré soi, El , maudissant vingt fois votre importune adresse , Suivre sans cesse un but qui recule sans cesse. Évitez ces excès; tout excès dure peu.

De ces sentiers divers chaque genre a son lieu; L'un conduit aux aspects dont la grandeur frappante De loin fixe mes yeux et nourrit mon allenle; L'autre m'égarera dans ces réduits secrets Qu'un art mystérieux semble voiler exprès ; Mais rendez naturel ce dédale factice.

Qu'il ait l'air du besoin, et non pas du caprice; Que divers accidents rencontrés dans son cours. Les bois, les eaux , le sol commandent ces détours. Dans leur forme j'exige une heureuse souplesse ; Des longs alignements si je héds la tristesse. Je hais bien plus encor le cours embarrassé D'un sentier qui, pareil à ce serpent blessé. En replis convulsifs sans cesse s'entrelace , De détours redoublés m'inquiète , me lasse ; Et sans variété , brusque et capricieux , Tourmente et le terrain, et mes pas, et mes yeux. Il esl des plis heureux, des courbes naturelles, Dont les champs quelquefois vous offrent des modèles ; La roule de ces chars , la trace des troupeaux

Qui d'un pas négligent regagnent les hameaux , La bergère indolente , et qui , dans les prairies , Semble suivre au hasard ses tendres rêveries , Vous enseignent ces plis mollement onduleux. Loin donc de vos sentiers les contours anguleux; Sur-tout , quand vers le but un long détour nous mène, Songez que le plaisir doit racheter la peine.

Des poètes fameux osez imiter l'art; Si leur muse en marchant se permet un écart, Ce détour me rit plus que le chemin lui-même. C'est Nisus défendant Euryale qu'il aime ; C'est au tombeau d'Hector son Andromaquc en pleurs Qu'ainsi votre art m'égare en de douces erreurs. Des plus riants objets égayez le passage , El qu'an terme arrivés , votre art nous dédommage Par d'aimables aspects , de riches ornements , De ce vivant poème épisodes charmants.

Ici, vous m'offrirez des antres verts et sombres , Qu'habitent la fraîcheur, le silence et les ombres; L'imagination y devance les yeux.

Plus loin, c'est un beau lac qui réfléchit les cieux; ' Tantôt, dans le lointain, confuse et fugitive, Se déploie une immense et noble perspective ; Quelquefois un bosquet riaul, mais lecueilli, Par la nature et vous richement embelli. Plein d'ombres et de fleurs, et d'un luxe champéirt, Semble dire : « Arrêtez ! où pouvez-vous mieux être .•'' Soudain la scène change; au lieu de la gaîté. C'est la mélancolie et la tranquillité ; C'est le calme imposant des lieux où sont nourries La méditation, les longues rêveries.

Là, l'homme avec son cœur revient s'entretenir, Médite le présent, plonge dans l'avenir. Songe aux biens, songe aux mauxéparsdanssacarrièra. Quelquefois , rejetant ses regards en arrière , Se plaît à distinguer, dans le cercle des jours, Ce peu d'instants , hélas ! et si chers et si courts , Ces fleurs dans un désert , ces temps où le ramène Le regret du bonheur et même de la peine !

Craignez donc d'imiter ces froids décorateurs Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs; Jamais rien de hardi dans leurs froids paysages; Par-toul de frais berceaux et d'élégants bocages. Toujours des fleurs, toujours des festons ; c'est toujours Ou le temple de Flore , ou celui des Amours : Leur gaîlé monotone à la fin m'importune. Mais vous, osez sortir de la route commune; Inventez, hasardez des contrastes heureux; Des effets opposés peuvent s'aider entre eux. Imitez Le Poussin : aux fêles boeagères • Il nous peint les bergers et les jeunes bergères , Les bras entrelacés , dansant sous des ormeaux , Et près d'eux une tombe où sont écrits ces mots; Et mot Je fia aussi pasteur dans l'Arcad'ie. Ce tableau des plaisirs, du néant de la vie. Semble dire : «Mortels, hâlez-vous de jouir; Jeux, danses et bergers, tout va s'évanouir.» Et dans l'ame attendrie, à la vive alégresse Succède par degrés une douce tristesse.

CHANT IV

Imitez ces effets; en de riants tableaux Ne craignez point d'offrir des urnes , des tombeaux , D'offrir de vos douleurs le monument fidèle. Eh ! qui n'a pas pleuré quelque perte cruelle ? Loin d'un monde léger, venez donc à vos pleurs, Tenez associer les bois , les eaux , les fleurs. Tout devient un ami pour les âmes sensibles. Déjà , pour l'embrasser de leurs ombres paisibles , Se penchent sur la tombe, objet de vos regrets, L'if, le sombre sapin , et toi , triste cyprès , Fidèle ami des morts , protecteur de leur cendre , Ta tige, chère au cœur mélancolique et tendre, Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier ; Tu n'es pas l'arbre heureux de l'amant , du guerrier , Je le sais; mais ton deuil compatit à nos peines.

Dans tous ces monuments point de recherches vaines. Pouvez-vous allier, dans ces objets touchants , L'arl avec la douleur, le luxe avec les champs ? Sur-tout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice , Ces urnes sans douleur, que plaça le caprice ; Loin ces vains monuments d'un chien ou d'un oiseau : C'est profaner le deuil, insulter au tombeau.

Ah ! si d'aucun ami vous n'honorez la cendre , Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont descendre * Ceux qui, courbés pour vous sur des sillons ingrats, Au sein de la misère espèrent le trépas. Rougiriez-vous d'orner leurs humbles sépultures ? Tous n'y pouvez graver d'illustres aventures , Sans doute. Depuis laube, où le coq matinal Des rustiques travaux leur donne le signal, Jusques à la veillée, où leur jeune famille Environne avec eux le sarment qui pétille , Dans les mêmes travaux roulent en paix leurs jours; Des guerres , des traités n'en marquent point le cours : Naître, souffrir, mourir, c'est toute leur histoire. Mais leur cœur n'est point sourd au bruit de leur mémoire. Quel homme vers la vie, au moment du départ. Ne se tourne, et ne jette un triste et long regard, A l'espoir d'un regret ne sent pas quelque charme . Et des yeux d'un ami n'attend pas une larme ? Pour consoler leur vie honorez donc leur mort. Celui qui, de son rang faisant rougir le sort, Servit son Dieu, son roi, son pays, sa famille, Qui gi'ava la pudeur sur le front de sa fille , D'une pierre moins brute honorez son tombeau ; Tracez-y ses vertus , et les pleurs du hameau : Qu'on y lise : Ci-gil le bon fils , le bon père. Le bon époux. Souvent un charme involontaire Vers ces enclos sacrés appellera vos yeux. Et loi qui vins chanter sous ces arbres pieux , Avant de les quitter, Muse, que ta guirlande Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande. Que d'autres dans leurs vers célèbrent la beauté ; Que leur Muse, toujours ivre de volupté, Ne se montre jamais qu'un myrte sur la tête, Qu'avec des chants de joie , et des habits de fête ; Toi , tu dis au tombeau des chants consolateurs , El ta main la première y jeta quelques fleurs.

Revenons , il est Vemps , sous de plus gais ombrages.

L'architecture encore au fond de ces bocages M'attend , pour les orner d'édifices charmants. Ce ne sont plus du deuil les tristes monuments; Ce sont d'heureux réduits dont la riche parure , D'arbres environnée, embellit leur verdure. Mais j'en permets l'usage, et j'en proscris l'abus. Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers, prodigués par la mode, Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode, Ces bâtiments romains , grecs , arabes , chinois , Chaos d'architecture , et sans but , et sans choix , Dont la profusion, stérilement féconde.

Enferme en un jardin les quatre paris du monde. Dans Stow, je l'avouerai, l'art plus judicieux ^ El choisit mieux leur forme, et les disposa mieux : Je crois , en admirant leur pompe enchanteresse , Ou voyager dans Rome , ou parcourir la Grèce. Mais les Grecs , les Romains , et les âges passés , Seuls dans ces grands travaux ne sont pas retracés : Nop, ces lieux embellis par vous, par vos ancêtres, O couple vertueux! me parlent de leurs maîtres; Ces murs , que la concorde honore de son nom , De votre heureux hymen me montrent l'union : Qui peut voir, sans songer à vos vertus publiques. Ce monument sacré des vertus domestiques ?

Salut, temple des arts, temple de l'amitié

Mais quoi! je n'y vois point l'autel de la pitié!

Qui pourtant mieux que vous connut sa douce flamme?

Ah ! s'il n'est dans ces lieux, son temple est dans votre ame.

En vain cet Elysée , aimable et doux abri ,

Croit être du bonheur le séjour favori ;

Il n'est point confiné dans ce riant asile :

Il vous suit aux hameaux, à la cour, à la ville;

Et faisant des heureux, sans craindre des ingrats,

L'Elysée est par-tout où s'adressent vos pas.

Quels que soient leur grandeur, leur nombre, leur figure,

Des bâtiments divers que la forme soit pure.

Ny cherchez pas non plus un oisif ornement;

Et sous l'utilité déguisez l'agrément.

La ferme, le trésor, le plaisir de son maître. Réclamera d'abord sa parure champêtre.

Que l'orgueilleux château ne la dédaigne pas ; Il lui doit sa richesse ; et ses simples appas L'emportent sur son luxe , autant que l'art d'Armide Cède au souris naïf d'une vierge timide. La ferme! à ce nom seul, les moissons, les vergers, Le règne pastoral , les doux soins des bergers , Ces biens de l'âge d'or, dont l'image chérie Plut tant à mon enfance , âge d'or de la vie , Réveillent dans mon cœur mille regrets touchants. Venez ; de vos oiseaux j'entends déjà les chants ; i

J'entends rouler les chars qui traînent l'abondance, Et le bruit des fléaux qui tombent en cadence.

Ornez donc ce séjour ; mais, absurde à grands frais , N'allez pas ériger une ferme en palais. Élégante à-la-fois et simple dans son style, La ferme est aux jardins ce qu'aux vers est l'idylle.

Ah ! par les dieux des champs, que le luxe effronté De ce modeste lieu soit toujours rejeté.

LES JARDINS

N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges.

Je veux voir l'appareil des moissons , des vendanges ;

Que le crible, le van, où le froment doré

Bondit avec la paille et retombe épuré,

Lalierse, les traîneaux, tout l'altirail champêtre,

Sans honte à mes regards osent ici paroi Ire;

Sur-tout , des animaux que le tableau mouvant

Au-dedans, au-dehors, lui donne un air vivant.

Ce n'est plus du château la parure stérile,

La giace inanimée et la pompe immobile;

Tout vit , tout est peuplé dans ces murs , sous ces toits.

Que d'oiseaux différents et d'instinct et de voix,

Hal)itants sous l'ardoise, ou la tuile ou le chaume,

Famille, nation, république, ropumc.

M'occupent de leurs mœurs , m'amusent de leurs jeux !

A leur tète est le coq , père , amant , chef heureux ,

Qui, roi sans tyrannie, et sultan sans mollesse,

A son sérail ailé prodiguant sa tendresse.

Aux droits de la valeur joint ceux de la beauté.

Commande avec douceur, caresse avec fierlé;

Et fait pour les plaisirs , et l'empire et la gloire

Aune, combat, triomphe, et chanle sa victoire.

Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs comhals.

Leurs haines , leurs amours , et jusqu'à leurs repas.

La corbeille à la main , la sage ménagère

A peine a reparu; la nation légère.

Du sommet de ses tours, du penchant de ses loils,

En tourbillons bruyants descend tout à-la-fois :

La foule avide en cercle autour d'elle se presse;

D'autres , toujours chassés et revenant sans cesse ,

Assiègent la corbeille, et jusque dans la main.

Parasites hardis, viennent ravir le grain.

Soignez donc, protégez ce peuple domestique; Que leur logis soit sain , et non pas magnifique. Que leur font des réduits richement décorés. Le marbre des bassins , les grillages dorés ? Un seul grain de millet leur plairoit davantage. La Fontaine l'a dit. O véritable sage!

La Fontaine , c'est toi qu'il faudroit en ces lieux ; Chantre heureux de l'instinct, ils t'inspireroient mieux i Le paon , fier d'étaler l'iris qui le décore. Du dindon rengorgé l'orgueil plus sot encore, Pourroient à nos dépens égayer ton pinceau : Là, de tes deux pigeons tu verrois le tableau. Et deux coqs amoureux, à la discorde eu proie. Te feroient dire encore : « Amour ! tu perdis Troie. » Ainsi nous plaît la ferme, et son air animé.

Dans cet autre réduit quel peuple renfermé De ses cris inconnus a frappé mes oreilles ? Là sont des animaux, étrangères merveilles; Là , dans un doux exil vivent emprisonnés Quadrupèdes, oiseaux, l'un de l'autre étonnés. N'allez pas rechercher les espèces bizarres ; Préférez les plus beaux, et non pas les plus rares; Offrez-nous ces oiseaux qui , nés sous d'autres cieux , Favoris du soleil , brillent de tous ses feux , L'or pourpré du faisan, l'émail de la pintade. Logez plus richement ces oiseaux de parade , Eux-mêmes sont un luxe, et puisque leur beauté

Rachète à vos regards leur inutilité.

De ces captifs brillants que les prisons soient belles. Sur-tout ne m'offrez point ces animaux rebelles, De qui l'orgueil s'indigne et langiùt dans nos fers. Eh ! quel œil sans regret peut voir le roi des airs. L'aigle, qui se jouoil au milieu de l'orage. Oublier aujourd'hui dans une indigne cage La fierté de son vol et l'éclair de ses yeux ? Rendez-lui le soleil et la voûte des cieux: Un être dégradé ne peut jamais nous plaire.

Tandis que , déployant leur parure étrangère. Ces hôtes différents semblent briguer mon choix , Mon odorat charmé m'appelle sous ces toits Où , de même exilés et ravis à leur terre , D'étrangers végétaux habitent sous le verre : Entourez d'un air doux ces frêles rejetons ; Mais, vainqueur des climats, respectez les saisons; Ne forcez point d'éelore, au sein de la froidure , Des biens qu'à d'autres temps destinoil la nature; Laissez aux lieux flétris par des hivers constants Ces fruits d'un faux clé, ces fleurs d'un faux printemps; Et lorscpie le soleil va mûrir vos richesses. Sans forcer ses présents, attendez ses largesses.

Mais j'aime à voir ces toits , ces abris transparents, Receler des climats les tributs différents. Cet asile enhardir le jasmin d'ibérie, La pervenche frileuse oublier sa patrie. Kl le jaune ananas, par ces rhaleurs trompé, Vous livrer de son fruit le trésor usurpé. Tel nous plaît Trianon; tel Paris nous élale De deux mondes rivaux la pompe végétale : Tel, formant une cour à l'épouse des rois, Kiow des plants étrangers a rassemblé le choix 4 ; A ces sujets nouveaux leur reine vient sourire ; Chacun, comme Albion, bénit son doux empire, Et , retrouvant ici son climat , sa saison , Pardonne son exil , et chérit sa prison.

Motivez donc toujours vos divers édifices. Des animaux, des fleurs, agréables hospices. Combien d'autres encore, adoptés par les lieux. Approuvés par le goût, peuvent charmer nos yeux! Sous ces saules que baigne une onde salutaire Je placerois du bain l'asile solitaire; Plus loin, une cabane, où règne la fraîcheur, Offiiroit le filet et la ligne au pêcheur. Vous voyez de ce bois la douce solitude ; J'y consacre un asile aux muses , à l'étude. Dans ce majestueux et long enfoncement J'ordonne un obélisque, auguste monument; Il s'élève, et j'écris sur la pierre attendrie : A nos Graves marins , mourants pour la patrie. Quelques pleurs , en passant , s'échappent de vos yeux

Là-haut , c'est une tour où l'art ingénieux Élève et fait jouer ces tablettes parlantes Qui, des faits confiés à leurs feuilles mouvantes, Se transmettent dans l'air les rapides signaux. Indignée, à l'aspect de ces courriers nouveaux, La déesse aux cent yeux, aux cent voix infidèles, A brisé sa trompette, et replié ses ailes.

CHANT IV

Ainsi vos bâtiments , \os asiles divers Ne seront point oisifs, ne seront point déserts. Au site assortissez leur figure , leur masse ; Que chacun avec goûl établi dans sa place, Jamais trop resserré , jamais trop étendu , Laisse briller la scène , et n'y soil point perdu.

Sachez ce qui convient ou nuit au caractère. Un réduit écarté, dans un lieu solitaire, Peint mieux la solitude encore et l'abandon. Montrez-vous donc fidèle à chaque expression; N'allez pas au grand jour offrir un ermitage ; Ne cachez point un temple au fond d'un bois sauvage ; Un temple veut paroître au penchant d'un coteaii ; Son site aérien répand dans le tableau L'éclat, la majesté, le mouvement, la vie; Je crois voir un aspect de la belle Ausonie.

Par un contraire effet vous cacherez au jour L'asile du silence, ou celui de l'amour: Ainsi de Radzivil se dérobe le temple ; L'œil de loin le devine, et de près le contemple Dans son île charmante, abri vol;iptueux. Là, tout est frais, riant, simple, majestueux: Au-dedans, un jour doux, le calme, le mystère. Les trails chéris du dieu qu'en secret on révère; Au-dehors , les jwrfums de cent vases divers En nuage odorant exhalés dans les airs; Ce beau lac , dont l'azur réfléchit son portique ; Ces restes d'un vieux temple, et cette voûte antique Qui voit d'heureux ti-oupeaux dormir aux mêmes lieux Où leur sang autrefois eût coulé pour les dieux; L'heureuse allégorie, et la fable et l'histoire. Tout ce qui plaît aux yeux , et parle à la mémoire : La nature et les arts , le génie et le goût , Tout sert à l'embellir ; lui-même embellit tout. Heureux, quand Radzivil daigne en orner les fêtes, Et vient au dieu du temple assurer des conquêtes ! Telle est des bâtiments la grace et la beauté.

Mais de ces monuments la brillante çaîté , El leur luxe moderne, et leur fraîche jeunesse , D'un auguste débris valent-ils la vieillesse ? L'aspect désordonné de ces grands corps épars , Leur forme pittoresque attachent les regards ; Par eux le cours des ans est marqué sur la terre ; Détruits par les volcans, ou l'orage ou la guerre. Ils instruisent toujours, consolent quelquefois. Ces masses qui du temps sentent aussi le poids. Enseignent à céder à ce commun ravage, A pardonner au sort. Telle jadis Carthage Vit sur ses murs détruits Marins malheureux ; Et ces deux grands débris se consoloient entre eux.

Liez donc à vos plants ces vénérables restes. Et toi , qui m'égarant dans ces sites agrestes , Bien loin des lieux frayés, des vulgaires chemins. Par des sentiers nouveaux guides l'art des jardins, O sœur de la Peinture , aimable Poésie , A ces vieux monuments viens redonner la vie ; v

Viens présenter au goûl ces riches accidents , Que de ses lentes mains a dessinés le temps.

Tantôt c'est une antique et modeste chapelle ,

Saint asile où jadis , dans la saison nouvelle ,

Vierges , femmes , enfants , sur un rustique autel ,

Venoient pour les moissons implorer l'Éternel;

Un long respect consacre encore ces ruines.

Tantôt c'est un vieux fort, qui, du haut des collines,

Tyran de la contrée , effroi de ses vassaux ,

Porloit jusques au ciel l'orgueil de ses créneaux;

Qui , dans ces temps affreux de discorde et d'alarmes ,

Vit les grands coups de lance et les nobles faits d'armes

De nos preux chevaliers , des Bayards , des Henris ;

Aujourd'hui la moisson flotte sur ses débris.

Ces débris, cette mâle et triste architecture

Qu'environne une fraîche et riante verdure ;

Ces angles , ces glacis , ces vieux restes de tours

Où l'oiseau couve en paix le fruit de ses amours.

Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières ,

Et l'enfant qui se joue où combattoient ses pères ;

Saisissez ce contraste, et déployez aux yeux

Ce tableau doux et fier, champêtre et belliqueux.

Plus loin, une abbaye antique, abandonnée. Tout-à-coup s'offre aux yeux , de bois environnée. Quel silence ! C'est là qu'amante du désert La Méditation avec plaisir se perd Sous ces portiques saints , où des vierges austères , Jadis , comme ces feux , ces lampes solitaires Dont les mornes claries veillent dans le saint lieu, Pâles, veilloient, brûloieut, se consumoient pour Dieu. Le saint recueillement, la paisible innocence Semble encor de ces lieux habiter le silence; La mousse de ces murs, ce dôme , cette tour. Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour, Les degrés de l'autel usés par la prière , Ces noirs vitraux , ce sombre et profond sanctuaire Où peut-être des cœurs, en secret malheureux, A l'inflexible autel se plaignoient de leurs nœuds , » Et pour des souvenirs encor trop pleins de charmes A la religion déroboient quelques larmes ; Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré. Là, dans la solilude en rêvant égaré , Quelquefois vous croirez, au déclin d'un jour sombre, D'une Héloïse en pleurs entendre gémir l'ombre. Mettez donc à profit ces restes révérés , Augustes ou touchants , profanes ou sacrés.

Mais loin ces monuments dont la ruine feinte * Imite mal du temps l'inimitable empreinte ; Tous ces temples anciens récemment contrefaits , Ces restes d'un château qui n'exista jamais , Ces vieux ponts nés d'hier , et cette tour gothique Ayant l'air délabré , sans avoir l'air antique , Arlifice à-la-fois impuissant et grossier ! Je crois voir cet enfant tristement grimacier , Qui , jouant la vieillesse et ridant son visage, Perd , sans paroitre vieux , les graces du jeune âge. Mais un débris réel intéresse mes yeux ; Jadis contemporain de nos simples aïeux , J'aime à l'interroger , je me plais à le croire; Des peuples et des temps il me redit l'histoire; Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grands. Et plus j'admirerai ces restes imposants.

LES JARDINS

O champs de l'Ilalie ! ô campagnes de Rome ! Où dans tout son orgueil gît le néant de l'homme ! C'est là que des aspects fameux par de grands noms, Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons, Vous offrent des objets, trésors des paysages. Voyez de toules paris , comment le cours des âges Dispersant, déchirant de précieux lambeaux. Jetant temple sur temple , et tombeaux sur tombeaux , De Rome étale au loin la ruine immortelle; Ces portiques, ces arcs, où la pierre fidèle Garde du peuple-roi les exploits cclalanls; Leur masse indestructible a fatigué le temps : Des fleuves suspendus ici mugissoil l'onde, Sous ces portes passoienl les dépouilles du monde; Par-tout confusément dans la poussière épars. Les thermes, les palais, les tombeaux des Césars, Tandis que de Virgile, et d'Ovide et d'Horace, La douce illusion nous montre encor la trace. Heureux , cent fois heureux l'artiste des jardins Dont l'art peut s'emparer de ces restes divins ! Déjà la main du temps sourdement le seconde; Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde La nature se plaît à reprendre ses droits. Au lieu même où Pompée , heureux vainqueur des rois, Élaloit tant de faste, ainsi qu'au jour d'Evandre, La flûte des bergers revient se faire entendre. Voyez rire ces champs au laboureur rendus, Sur ces combles tremblants ces chevreaux suspendus, L'orgueilleux obélisque au loin couché sur l'herbe , L'humble ronce embrassant la colonne superbe; Ces forêts d'arbrisseaux , de plantes , de buissons , Montant , tombant en grappe , en touffes , en festons , Par le souffle des vents semés sur ces ruines; Le figuier, l'olivier, de leurs foibles racines Achèvent d'ébranler l'ouvrage des Romains ; Et la vigne flexible, et le lierre aux cent mains. Autour de ces débris rampant avec souplesse, Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse.

Mais, si vous n'avez pas ces restes renommés, N'avez-vous pas du moins ces bronzes animés, Et ces marbres vivants, déilés des vieux âges. Où l'art seul fut divin et força les hommages .•*

Je sais qu'un goût sévère a voulu des jardins Exiler tous ces dieux des Grecs et des Romains. Et pourquoi ? Dans Athene et dans Rome nourrie , Notre enfance a connu leur riante féerie ; Ces dieux n'étoient-ils pas laboureurs et bergers ? Pourquoi donc leur fermer vos bois et vos vergers ? Sans Pomone vos fruits oseront-ils éclore ? De l'empire des fleurs pouvez-vous chasser Flore ? Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards ! L'idolâtrie encore est le culte des arts : Mais que l'art soit parfait; loin des jardins qu'on chasse Ces dieux sans majesté , ces déesses sans grace. A chaque déité choisissez son vrai lieu ; Qu'un dieu n'usurpe pas les droits d'un autie dieu ; Laissez Pan dans les bois. D'où vient que ces Naïades , Que ces Tritons à sec se mêlent aux Dryades ? Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux ,

Et dont l'urne poudreuse est l'abri des oiseaux ?

Olez-moi ces lions et ces tigres sauvages;

Ces monstres me font peur, même dans leurs images :

El ces tristes Césars , cent fois plus monstres qu'eux ,

Aux portes des bosquets sentinelles affreux.

Qui, tout hideux d'effroi, de soupçons et de crimes,

Semblent encor de \'m\ désigner leurs victimes :

De quel droit s'offrent-ils dans ce riant séjour ?

Montrez-moi des mortels plus chers à notre amour.

En des lieux consacrés à leur apothéose,

Créez un Elysée où leur ombre repose :

Loin des profanes yeux, dans des vallons couverts

De lauriers odorants , de myrtes toujours verts ,

En marbre de Paros offrez-nous leurs images;

Qu'une eau lente se plaise à baigner ces bocages.

Et qu'aux ombres du soir mêlant un jour douteux ,

Diane aux doux rayons soit l'astre de ces lieux.

Leur tran(|uillc beauté sous ces dais de verdure,

De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure.

Ces grands hommes , leur calme et simple majesté ,

Celte eau silencieuse, image du Lélhé,

Qui semble, pour leurs cœurs exempts d'inquiétude,

Rouler l'oubli des maux et de l'ingratitude;

Ces bois, ce jour mourant sous leur ombrage épais.

Tout des mânes heureux y respire la paix.

Vous donc n'y consacrez que des vertus tranquilles.

Loin tous ces conquérants en ravages fertiles :

Comme ils Iroubloient le monde, ils troubleroient ces

Placez-y les amis des hommes et des dieux , [ lieux

Ceux qui, par des bienfaits, vivent dans la mémoire,

Ces rois dont leurs sujets n'ont point pleuré la gloire.

Montrez-y Fénelon à notre œil attendri ;

Que Sully s'y relève embrassé par Henri.

Donnez des fleurs , donnez; j'en couvrirai ces sages Qui, dans un noble exil, sur de lointains rivages, Cherchoient et répandoient les arts consolateurs; Toi sur-tout, brave Cook, qui, cher à tous les cœurs, Unis par les regrets la France et l'Angleterre; Toi qui , dans ces climats où le bruit du tonnerre Nous annonçoit jadis, Triptolème nouveau, Apportois le coursier, la brebis, le taureau. Le soc cultivateur, les arts de ta patrie. Et des brigands d'Europe expiois la furie. Ta voile, en arrivant, leur annonçoit la paix; Et la voile, en partant, leur laissoit des bienfaits. Reçois donc ce tribut d'un enfant de la France. Et que fait son pays à ma reconnoissance ? Ses vertus en ont fait notre concitoyen. Imitons notre roi , digne d'être le sien. Hélas ! de quoi lui sert que deux fois son audace Ait vu des cieux brûlants , fendu des mers de glace ; Que des peuples , des vents , des ondes révéré , Seul sur les vastes mers son vaisseau fût sacré; Que pour lui seul la guerre oubliât ses ravages .■• L'ami des arts, hélas ! meurt en proie aux sauvages ! Aux bords d'une eau limpide, eu des bosquets fleuris. Mêlez donc son image à ces bustes chéris; Et que son doux aspect , ses malheurs , et vos larmes , A ces lieux enchantés prêtent encor des charmes.

CHANT IV

Mais c'est peu d'enseigner l'art d'embellir les champs, Il faul les faire aimer; el peul-èlre en mes chants, Bien mieux qu'un froid précepte, une histoire touchante Rendra plus chers encor les travaux que je chante. Ces doux soins qui du sage occupent les loisirs, Quelquefois les rois même ont goûlé leurs plaisirs. C'est toi que j'en atteste , ô vieillard magnanime ! Toi , né du sang royal , modeste Abdolonyme. Obscur et retiré dans son paisible enclos. Entre son doux travail, el son heureux repos, Le vieillard oublioit le sang qui le fit naître; Nul séjour n'égaloit sa demeure champêtre : D'un côté , c'est Sidon , et son port , et ses mers ; De l'auUe, du Liban les cèdres toujours verts. Dont les sommets pompeux , disposés en étage , LevoienI cime sur cime, ombrage sur ombrage; Au flanc de la montagne , un fertile coteau , Vêtu d'un vert tapis , s'étendoit en plateau , Et de là deux filets d'une onde cristalline Tomboient en murmurant le long de la colline; Au centre du jardin, vers le soleil naissant, Un vallon fortuné se courboit en croissamt , Zone délicieuse , en tout temps ignorée Et du midi brûlant el du fougueux Borée ; Dans le fond, les sapius, les cyprès fastueux. En cercle dessiuoieul leurs troncs majestueux ; Mille arbustes divers y versoienl sans blessure Le nard le plus parfait , la myrrhe la plus pure ; Au-devant on voyoit , déployant son ti-ésor , Le citron, orgueilleux de son écoree d'or, Et la rouge grenade, et la figue mielleuse, Et du riche palmier la datte savoureuse ; Autour , quelques rochers du marbre le plus pur , Vehiés d'or et d'argent, et de pourpre et d'azur, Charmoient plus ses regards dans leurs masses rustiques , Que ceux dont l'art jadis décoroit ses portiques ; Sur leurs flancs ondoyoient des arbrisseaux en fleurs , Différents de parfums , de formes , de couleurs ; La rose les paroit , et sur une OJide pure De vieux saules penchoient leur longue chevelure : Plus loin c'est un troupeau qui, content sous ses lois. Lui peignoit l'origine el les devoirs des rois. Les premiers souverains furent pasteurs des hommes , Se disoii-il souvent ; mais, dans l'âge où nous sommes, Quels sages envieroient ces illustres dangers .►• H disoit, et, coulent du sceptre des bergers, Il soignoil lour-à-tour ses troupeaux el ses plantes; Son fils le seeondoit de ses mains innocentes. L'un est majestueux encore en son déclin; Sa barbe en flots d'argent se répand sur son sein ; Sur son teint vigoureux une mâle vieillesse N'a point décoloré les fleurs de la jeunesse; Sa marche est assurée, el son auguste front Du temps el du malheur semble braver l'affront. Son fils est dans sa fleur ; mais de l'adolescenee Les traits déjà plus mûrs s'éloignent de l'enfance ; La rose est sur sa joue, et d'un léger colon Le duvet de la pêche ombrage son nienlon. Son air esl doux , mais fier ; et de sa noble race

Je ne sais quoi de grand conserve encor la trace.

Tous deux , lorsque le soir tempéroil les chaleurs

Au repos de la nuit abandonnant les fleurs ,

Quelquefois de l'empire ils lisoient les annales,

El du peuple et des grands les discordes fatales ;

Comment , au bruit confus de mille affreuses voix ,

Le crime ensanglanta la demeure des rois ,

El du trône brisé fit tomber leurs ancêtres.

Le vieillard les pleuroit ; mais sous ses loits champêtres

Tranquille , il étoit loin d'envier leur splendeur.

Tel n'étoit point son fils : un instinct de grandeur

Quelquefois dans son ame éveillnii son courage

Au-dessus de son sort, au-dessus de son âge;

Mais l'exemple d'un père arrêtant son essor ,

A son labeur champêtre il se plaisoit encor.

Tel un jeune arbrisseau, qui sur les vastes plaines

Doit déployer un jour ses ombres souveraines.

Dans un antique bois qu'a foudroyé le ciel.

Foible , se cache encor sous l'abri paternel.

Au centre du jardin est un autel champêtre ; Là tous deux des saisons ils adoroient le maître. Un soir , après avoir fini leurs doux travaux , Désaltéré leurs fleurs , taillé leurs arbrisseaux , Au pied de cet autel couronné de guirlandes , Tous deux agenouillés présentoient leurs offrandes; L'air étoit en repos : les rayons du soleil, Glissant obliquement de l'occident vermeil , Peignoient au loin les mers de leur pourpre flottante ; Les vaisseaux de Sidon dans leur voile ondoyante A peine recueilloient quelque souffle des vcnls; La Yaguc avec lenteur rouloit ses plis mouvants; Enfin lout éloil calme , et la nature entière Sembloil avec respect écouter leur prière : Chaque vœu vers le ciel s'élève en liberté; Par les voûtes d'un temple il n'est point arrêté; Et Icii fruits parfumés, les fleurs, et la verdure, Formoieul de mille odeurs l'encens de la nature. Le vieillard , le premier , au maître des humains Levoil, en suppliant, ses vénérables mains : Il prioit pour ses fruits , pour son fils , pour l'empire , Sur ses lèvres erroit un augusle sourire ; Son fils l'accompagnoit de ses timides vœux ; Leurs voix montoient ensemble à l'oreille des dieux; Soixante ans de vertus recommandent le père; L'innocence du fils protège sa prière.

Un si touchant spectacle allendrissoit le ciel ; Et dans le même instant, au pied du même autel, Tout l'Olympe attentif conlemploit en silence Le malheur , la vertu , la vieillesse , el l'enfance.

Voilà que loul-à-coup résonne aux environs L'éclatante trompette, et le bruit des clairons; Une troupe guerrière entoure cette enceinte; Le jeune Abdolonyme a tressailli de crainte : « Mon fils, dit le vieillard, ne t'épouvante pas I Lorsque l'orgued armé rassemble ses soldats. Le riche peut trembler ; mais le pauvre est tranquille.>. Il dit , reste à l'autel , et demeure immobile. Mais la trompette sonne une seconde fois , El l'écho roule , au loin prolongé dans les bois :

LES JARDINS

C'est le vainqueur de Tyr, c'est lui, c'est Alexandre ! Fatigué de marcher sur des palais en cendre; Effroi du trône, il veut en devenir l'appui, Et ce caprice auguste est digne encor de lui. Des portes du jardin les pilastres rustiques N'offroient point des palais les marbres magnifiques : D'un simple bois de chènc ils éloient façonnés; Ces lieux d'un vert rempart éloient environnes ; Les mûriers, les buissons, les blanches aubépines. Ensemble composoient ces murs tissus d'épines. Alexandre s'arrête; et ce triomphateur, Qui des plus fiers remparts al>aissa la hauteur, Contemple avec respect celte foible barrière; [1 laisse hors des murs sa cohorte guerrière; [1 porte dans l'enceinte un pas religieux , Et craint de profaner le calme de ces lieux : A peine il les a vus , ses passions s'apaisent , Son orgueil s'attendrit, ses victoires se taisent; Et sur ce cœur fougueux, sur ce Ijran des rois, La nature un instant a repris tous ses droits. Il cherche le vieillard , il le voit , il s'approche :

« Ce lieu me fait , dil-il , un trop juste reproche : Il me dit que j'ai trop méconnu le bonheur. A terrasser les rois je mettois mon honneur; Je vais jouir enfin d'un charme que j'ignore : Ton sang régna jadis, il doit régner encore; Sors de l'obscurité : les peuples et les rois Sont toujours criminels d'abandonner leurs droits. Ne me refuse pas cette nouvelle gloire; C'est le prix le plus doux qu'attendoit ma victoire. Viens donc; tout te rappelle au rang de tes aïeux. Tes vertus, et ton peuple, Alexandre, et les dieux. »

« Ainsi la main toujours dispose des couronnes ; Aux uns tu les ravis, aux autres tu les donnes, Répondit le vieillard , et de les Gères lois Le plus obscur réduit ne peut sauver les rois ! Hé bien ! à mes deslins je suis prêt à souscrire; Pour le rendre à mon fils , je reprends nion empire. Toi, si tu peux des champs goûter encor la paix, Contemple cet asile , et conçois mes regrets 1 Permets donc qu'en ces lieux le sommeil des chaumières Pour celle nuit du moins ferme encor mes paupières. Et qu'en ce doux abri prolongeant mon séjour, Je dérobe aux grandeurs le reste d'un beau jour ; Demain à mes devoirs je consens à me rendre. »

Cette noble fierté plait au cœur d'Alexandre ; Mais , durant leurs adieux , le fils , dans le jardin , Ayant cueilli des fleurs qu'entrelace sa main , A ces lauriers cruels qu'ensanglanta Bellone , Demande à marier sa modeste couronne.

Le héros lui sourit, et ce front triomphant Se courbe avec plaisir sous la main d'un enfant; Il le prend , il l'embrasse ; et , fixant son visage , Dans ses destins futurs aime à voir son ouvrage. Il part enfin , s'éloigne , et s'arrache à regret A ce couple innocent qu'il envie en secret; Il s'éloigne indigné de sa grandeur cruelle Qui traîne le ravage et le deuil après elle,

Prend pitié de sa gloire , et sent avec douleur

Qu'il a conquis le monde, et perdu le bonheur.

Mais ce jour le console : il éprouve en lui-même

Ce plaisir pur qui fuit l'orgueil du diadème,

Qu'ignore la victoire, et quitte ces beaux lieux,

fier d'un plus beau triomphe, et plus grand à ses yeux.

Le vieillard tout le soir suil sa tâche innocente;

Il va de fleur en fleur, erre de plante en piaule,

Se hâte de jouir , el dans le fond du cœur

Recueille avidement un resle de bonheur.

A peine l'horizon avoit rougi l'aurore,

Que, pressant dans ses bras cet enfant qu'il adore :

" Je vais régner, dil-il, el ce terrible emploi,

Mon fils, après ma mort, retombera sur toi :

Que je le plains ! ces bois, ces fleurs, sujets fidèles,

Ne m'éloient point ingrats, ne m'étoient point rebelles^

Qu'im sort bien différent nous attend aujourd'hui !

Viens doue, ô cher enfant! viens, 6 mon doux appui!

Du malheur de régner viens consoler Ion père.

El vous, objets charmants, loi, cabane si chère,

Vous que je cultivois, vergers délicieux,

Arbres que j'ai plantés, recevez mes adieux.

Hélas! coulant ici mes heures fortunées,

Heureux, par vos printemps je comptois mes années;

Ces fastes valoienl bien les annales des rois.

Puisse du moins l'empire être heureux sous mes lois,

El, me dédommageant de vos pures délices.

Par le bonheur commun payer mes sacrifices ! »

Il dit, promené encor ses regards attendris Sur ses bois , sur ses fleurs , ses élèves chéris , El part , environné d'une brillante escorte. Mais du palais à peine il a touché la porte , Mille ressouvenirs se pressent sur son cœur : Dans un confus transport de joie et de douleur En silence il parcourt le séjour de ses pères, Témoin de leur grandeur, témoin de leurs misères. Leur ombre l'y poursuit : il pense quelquefois Entendre autour de lui leur gémissante voix : Mais les flots d'un vin pur, et le sang des victimes Achèvent d'effacer la trace de ces crimes ; Il règne, et l'équilé préside à ses projets : Son sceptre est moins pesant , chéri par ses sujets. Cependant quelquefois, loin d'un monde profane, Il revient en secret visiter sa cabane : Revient s'asseoir encore au pied de ses ormeaux, De ses augustes mains émonde leurs rameaux; Et s'occupant en roi , se délassant en sage , D'un bonheiu- qu'il n'a plus adore encor l'image.

riK DU rOEME.

NOTES

CHANT I

. I Dont le charme autrefois avoit tenté Virgile. Le lecteur ne me saura peut-être pas mauvais gré de rapporter ici l'esquisse rapide que Virgile a tracée des jardins, «ju'il regrette de ne pouvoir chanter.

Si mon vaisseau , long-temps égaré loin du bord , Ne se hâtoit enfin de regagner le port , Peut-être je peindrois les lieux chéris de Flore; Le narcisse en mes vers s'empresseroit d'éclore : Les roses m'ouvriroient leurs calices biillants, Le tortueux concombre arrondiroit ses (lancs ; Du persil toujours vert , des pâles chicorées » Ma muse abreuveroit les tiges altérées; Je courberois le lierre et l'acanthe en berceaux» Et du myrte amoureux J*ombra^erois les eaux.

On voit que cette composition de jardin est très simple et très naturelle. Ou y trouve mêlés l'utile et l'agréable; c'est à-la-fois le verger, le potager et le parterre : mais c'est là le jardin d'un habitant ordinaire des champs, tel qu'un sage, avec des goûts simples , voudroit l'orner, le cultiver lui-même ; tel que l'aimable poète qui le décrit eût aimé à l'embellir. Il n'a pas prétendu parler des fameux jardins que le luxe des vainqueurs du monde, des LucuUus, des Crassus, des Pompée et des César, avoit remplis des richesses de l'Asie, et des dépouilles de l'univers.

î Du simple Alcinoûs le luxe encor rustique Décoroit un verger.

C'est un monument précieux de l'antiquité et de l'histoire des jardins, que la description que fait Homère de celui d'Alcinoùs. On voit qu'elle tient de près à la naissance de l'art; que tout son lu\e consiste dans l'ordre et la symétrie, dans la richesse du sol, et dans la fertilité des arbres, dans les deux fontaines dont il est orné ; et tous ceux qui voudroient un jardin pour en jouir, et non pour le moDtrcr, n'en demanderoient pas d'autre.

3 D*tm art plus magnifique

Bab)lone éleva des jardins dans les airs.

Ces jardins suspendus existoient encore en partie seize siècles après leur création, et firent l'étonnement d'Alexandre à son entrée dans Babylone.

4 Quand Rome an monde entier eut envoyé des fers , Les vainqueurs , dans des parcs ornés par la victo'ire , Alloicnt calmer leur foudre et reposer leur gloire.

11 existe un monument très précieux du goût et de la forme des jardins romains dans une lettre de Pline le jeune (liv. V, lett. VI ) : on y voit qu'on connoissoit déjà l'art de tailler les arbres, et de leur donner différentes figures de vases ou d'animaux; que l'architecture et le luxe des édifices étoicnt un des principaux ornements de leurs parcs; mais que tous avoient un objet d'utilité; ce qu'on a trop oublié dans les jardins modernes.

5 Philippe m'encourage, et mon sujet m'appelle. Pbilippe. Monseigneur le comte d' .Artois, frère du roi;

(aujourd'hui Charles X.)

6 Belœil , tout àla-fois magnifique et champêtre.

Belœil éioit un jardin magnifique de M. le prince de Ligne, situé près d'Ath , daus les Pays-lias.

7 Tel que ce frais bouton ,

Timide avant-coureur de la belle saison. L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle

Fit le premier en France entrevoir le modèle.

Le local de Tivoli se refusoit aux grands effets pittoresques, mais M. Boutin a eu le mérite d'en tirer le meilleur parti possible, et sur-tout d'avoir le premier essayé avec succès le genre irrégulier.

8 Les Graces , en riant , dessinèrent MontreuiL

Montreuil, près Versailles, appartient à madame Elisabeth, sœur du roi. Auprès de ce jardin, et sous le même nom, est celui de madame la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur de cette princesse.

9 Maupertuis , le Désert , Rincy , Limours , Anteull.

Maupertuis. Ce jardin , connu sous le nom de YÉfysée , appartient à M. le marquis de Montesquiou. Si de belle eaux, de superbes plantations, un mélange heureux de collines et de vallons font un beau lieu, l'Elysée est digne de son aimable nom.

Le Désert. Ce jardin a été dessiné avec beaucoup de goût par M. de Monville.

Rincy. Ce beau jardin appartient à monseigneur le duc d'Orléans.

Limours. Ce lieu, naturellement sauvage, a été très embelli par madame la comtesse de Brionne , et a perdu un peu de sa rudesse, sans perdre son caractère.

Auteuil est le premier jardin qui ait été composé dans le véritable goût des jardins anglais. 11 appartient à madame la comtesse de Boufflers, si distinguée par son esprit et se.i graces. C'est au sujet de ce jardin qu'en 1774 l'auteur lui adressa une épitre. (Voyez Poésies Fugitives^

10 Semblable à son auguste et jeune déité, Trianon joint la grace avec la majesté.

Le petit Trianon, jardin de la reine, est un modèle de ce genre. La richesse y paroît avoir été toujours employée par le goût.

11 Et toi , d'un prince aimable 6 l'asile fidèle , Dont le nom trop modeste est indigne de toi!

Il s'agit du joli jardin de Bagatelle, qui a été composé avec beaucoup de goût pour monseigneur le comte d'Artois, et qui a l'avantage de se trouver placé au milieu d'un bois charmant qui semble en faire partie. Le pavillon est d'une élégance rare. Je n'ai pu nommer tous les jardins agréables qui ont été faits depuis quelques années. Il en est plusieurs qui auroient mérité de l'être; et de ce nombre sont : La Falaise, Morfontaiue, Roissy, La Malraaison, agréable par la beauté de ses bois, de ses eaux, de ses vues, et de sa situation. J'aurois tort d'oublier celui de Saint-Germain, embelli par un grand seigneur, qui, après avoir fait l'agrément delà cour par la finesse piquante de son esprit, conduit par le goût de la campagne, quelquefois suspendu, mais jamais perdu dans les âmes honnêtes, s'est fait une retraite champêtre, où il cultive les arts et les lettres. — Les gens de lettres ont aussi quelquefois embelli des asiles où ils sont mieux inspirés qu'ailleurs. Pope eut son Twicknham, Boileau son Auteuil, M. de Rulhiêre son Ermitage, orné de deux rivières, d'uu charmant ruisseau, de superbes perspectives, et distingué sur-tout

NOTES DU CHANT II

|)nr des insciiptions en vers, telles que M. de Ruihière en sait fa i re.

12 Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre.

Kent, architecte et dessinateur fameux en Angleterre, fut le premier qui tenta avec succès le genre libre qui commence à se répandre dans toute l'Europe.

i3 Pour chercher un ami qui me parle du cœur. Ce vers, comme on sait, est de Racine (dans Bérénice, jcte I, scène iv). L'auteur en fait l'application aux charmes du genre irrigulier et naturel, qui, moins éblouissant au premier coup d'œil, est sans doute plus varié, et d'un intérêt plus durable.

i4 Rrgardez dans Milton , etc.

Plusieurs Anglais prétendent que c'est cette belle description du paradis terrestre, et quelques morceaux de Spencer, qui ont donné l'idée des jardins inéguliers; et, quoiqu'il soit probable que ce genre vienne dos C^hinois, j'ai préléré l'autorité de Milton, comme plus poétique. D'ailleurs, j'ai cru qu'on verroit avec plaisir toute la magiiiliccnce du plus grand roi du monde, tous les prodiges des arts mis en opposition avec les charmes de ta nature naissante, l'innocence des premières créatures qui l'embellirent, et l'intérêt des premières amours. (Voyez Paradis perdu, liv. IV.)

i5 Tel est Eleinheini , DIeinlirim la (jloire de ses maître».

Dleinheim est un château orné de superbes jardins, et situé à quelques milles de Londres. Ce chateau a été construit en vertu d'une décision du parlement, pour être offert au duc de Marlborough, en récompense de ses brillants services.

i6 Je songe , ô Rosamondo 1 à ta toucliante liistoire.

RosAMONDE, fille du baron Walter de Cliflord, a été la première maîtresse de Henri 11, roi d'Angleterre, et uih; des plus belles femmes du royaume. Llle habitoit le palais du roi à Woodstock, où a été bâti depuis le château de Hleinlieim; elle quitta ce lieu pour aller s'eulermer dans un couvent où elle mourut pénitente. Addison a fait de Rosamonde le sujet d'un drame lyrique.

17 Ah I pour comble d'honneur , pui.v;c un Spencer nouveau. ..

Spencer, uom de famille du duc de Marlborough.

CHANT IL

1 II est des temps affreux, où des champs de leurs pères Des proscrits sont jetés aux terres étrangères.

M. Thomas Wei.u a fourni un établissement aux religieux de la Trappe, sur ses terres à Lulworlh, près Wareham.

Bar, dans sa description des ordres religieux, etc., donne sur les pères de la Trappe les détails suivants :

L'abbave de la Trappe a été fondée en n4o, par Rotrou, comte du Perche. Elle fut long-temps célèbre par l'émincnte vertu de ses abbés et de ses religieux; mais elle eut enfin le sort de plusieurs maisons de cet ordre, où les religieux, dégénérant de la vertu de leurs pères, abandonnèrent les observances régulières. Cette abbaye ayant été saccagée plusieurs

fois pendant les guerres survenues en France, les religieux, réduits à manquer de tout, se soutinrent pendant quelque temps; mais ils furent enfin contraints de se séparer, et ne revinrent dans leur maison que lorsque les troubles furent finis. Ils étoient alors bicu dilfércnts de ce qu'ils avoient été, par la corruption qu'ils avoient contractée dans le monde. Depuis celte époque, le dérèglement fit de si grands progrès dans cette abbaye, que les religieux, devenus le scandale du pays, vivoicnt dispersés çà et là, et no se rassembloicnt que pour faire des parties de chasse et de divertissement. Tel étoit l'état des choses, quand Armand-Jean Le Boulhilier de Rancc, qui en étoit abbé, conçut le dessein de les réformer, et de rétablir parmi eux la discipline monastique, autant que le malheur des temps pouvoit le permettre. Peu à peu on vit renaître dans cette maison les pratiques les plus austères, et ceux qui avoient embrassé la réforme s'efforcer de tendre à la plus haute perfection; leur vie étoit partagée entre la lecture, le travail et la prière. A l'heure du travail, chacun quittoitsa coule, et, retroussant l'habit de dessous, suivoit la lâche qui lui étoit assignée; car il ne leur étoit pas libre de choisir ce qui ccovcDoit le plus à leur incliDation.

2 Mais sur-tout , si Texil de leur cloître pieux.. .

Allusion à l'hospitalité généreuse que les Chartreux et les frères de la Trappe ont trou\ée dans leur exil pendant la révolution, en Suisse, en VVestphalie, et sur-tout en Angleterre.

3 Tu connus ce secret, A loi dont le coteau ,

Dont la verte Colline offre un si douX tableau , etc.

Le duc d'Harcourt, fils aine du maréchal, avoit créé dans sa terre d'Harcourt près de Caen, un des plus beaux jardins de France, celui de la Colline ; et il y jouissoit en sage des charmes de la retraite, lorsqu'il fut nommé gouverneur du Dauphin, premier fils de Louis XVI, qui est mort à Meudon en 1789. Ce due, qui avoit écrit sur les jardins, est mort en i8oo, à Londres, où il étoit depuis plusieurs années ambassadeur du Roi de France.

4 Je l'on prends à témoin , jeune Potaveri.

C'est le nom d'un habitant d'0-Taïti, amené en France par M. de Bougainville, célèbre par plus d'un genre de courage, et connu si avantageusement comme militaire et comme voyageur. Le trait que je raconte ici de ce jeune O-Taïtien est très-connu et très-intéressant. Je n'ai fait que changer le lieu de la scène, que j'ai placée au jardin du Roi. J'aurois voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui existe dans le peu de mots qu'il prononcoit en embrassant l'arbre qu'il reconnut, et qui lui rappeloit sa patrie. C'est O-Taïti, disoit il; et en regardant les autres arbres : Ce n'est pas O-Taïti.

5 Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence.

On a remarqué, dans tous les peuples où la société a fait peu de progrès, une certaine innocence dans les mœurs, très diffé. rente de la réserve et de la pudeur qui accompagnent toujours la vertu dans les femmes des nations civilisées. Dans l'île d'0-Taïti, dans la plupart des autres îles de la mer du Sud, à Madagascar, etc., les femmes mariées croient se devoir exclusivement à leurs maris, et manquent rarement à la fidélité conjugale : mais les filles n'y attachent aucune idée de crime, ni même de honte; elles ne s'assujettissent, ni dans leurs discours, ni dans leur habillement, ni dans leurs manières, à ce que nous regardons comme des devoirs pour leur sexe. Mais chez elles c'est simplicité, et non corruption : elles ue mépriscul point les règles delà décence, elles les igno«

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