‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 208 sur 391 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Ce livre csl pciit-olrc celui de loutc VÉnéide (|ui a vain à son anlcur le plus d'adiiiiiatcurs cl de critiques; d'aduiiraleurs, par les grandes beautés qu'il renferme, et de critiqucrf, par l'extrême supériorité qu'il paroit avoir sur des chants dont le sujet est moins intéressant, mais dont la poésie (■si peut-être plus admirable. L'intérêt qui l'anime, et la perfection des détails, sont laits pour loucher toutes les classes de la société, et sur-tout celles qu'on ne sauroil émouvoir que par le tableau des grandes passions. Mais Virgile, forcé par le plan de son ouvrage de séj>arer Ènée de Didon , a jeté malgré lui quelque défaveur sur son princi|)al personnage; et les huit derniers livres ont dû souffrir de ce défaut inévitable: Énée a été accusé d'ingratitude, de perfidie, et de superstition. I,e poète latin, favori de Mécène cl courtisan d'Auguste, en employant le merveilleux de sa religion, ne s'est pcul-êlre pas assez rendu compte de ce que pouvoicnt perdre un jour d'intérêt la puissance des Komains , leurs dieux, et leurs oracles; tandis que les peintures qu'il a faites d'un amour malheureux dévoient produire une impression à jamais durable. Les femmes sur-tout se passionnent difficilement pour les intérêts politiques d'un grand pcu|)lc de l'antiquité; mais elles se niellent facilement à la j>l.ice d'une amante abandonnée. Les oracles, Junon, Jupiter, cl leurs ordres souverains, n'égale.it pas i\ leurs yeux inie des lurmcs de l'amour malheureux. Virgile auroit pu éviter une partie de ces inculpations, en nicttaut dans la bouche d'Énée des expressions plus touchantes de douleur et de regret; par exemple, au lieu de lui faire dire : « Si j'eusse « clé te maître de mon sort, je serois encore h Troie, oc- « cu|)é de rebâtir ses murailles elles lenq)lcs de nos dieux, » peut-être eût-il été convenable qu'il lui fil expliquer ses regrets d'une manière plus consolante pour Didon , comme l'a lait M. Le Franc de Pompignan dans les vers qui suivent:

Hélas! si de mon sort j'avois ici le rhoix, Bornant à vous aimer le bonheur de ma vie, Je tieiidrois de vos mains un sceptre, une p.ttrie. Les dieux m'ont envié le seul de leuis bienfaits Qui pouvoit réparer tous les maux qu'ils m'ont faits. Didon, act. Ill, se. v.

Voilà qui est dans toutes les règles de notre galanterie. Mais il faut avouer qu'il n'y a pas de peuple où le personn.agc d'Énée pût moins réussir que chez les Français, accoutumés dans leurs représentations théâtrales à une espèce d'idolâtrie pour les femmes, et à voir les plus grands intérêts sacrifiés à ceux de l'amour : c'est peut-être une suite de l'cspril de chevalerie , que les anciens connoissoient moins que nous. Homère en csl encore plus éloigné que Virgile; ses dieux mêmes tiennent un langage que réprouveroicnl les hommes les moins polis de nos temps ; c'est ce que l'on peut sur-loul remarquer dajis le cinquième chant de V Odyssée , lorsque Mercure dil à la nymphe Calypso , empressée de counoître l'objet de sa visite : « C'est Jupiter qui m'a or- '< donné de me rendre dans ton île; j'y parois malgré moi. »

Ce livre est composé de deux parties distinctes, mais très bien lices , et toutes deux également parfaites : la partie épique, et la partie dramatique. Suivons d'abord les traces de celle-ci.

Les deux princqjaux personnages sont, dès le commencement, placés dans la situation la plus dramatique : Énée, entre ses devoirs el l'amour; Didon, entre le serment de fidélité qu'elle a fait aux cendres de son c[)uux et sa passion

pour le prince troyen. Virgile, dès l'exposition, lui fait répéter ce serment; ce qui excite l'intérêt el la curiosité : on vent savoir par quels degrés elle va passer de ces vœux cl de ces promesses à la passion désordonnée qui les lui l'ail oublier. Par cet artifice, Virgile a su joindre à l'expression de l'anmur celle du remords, souvent si dramatique.

On a souvent comparé la Didun de Virgile à la Phèdre de Racine : une différence qui csl à l'avantage du premier, c'est la belle progression qu'il a mise dans son récit. Phèdre, arrivant sur la scène, laisse éclater la violence de sa passion ; mais il faut convenir que cela éloil nécessaire à l'cx- |ii)sition du sujet, et que l'amour incestueux de cette reine dcvnit avoir un autre caractère que celui de Didon. Virgile, profilant de la facilité que lui dunnoil la marche moins circonscrite de l'é|)opée, a nuancé avec une adresse extrême les progrès de l'amour, qui va toujours croissant d'intérêt et de violence. Au Vieu d'en décrire d'abord les explosions les l>lus terribles, il peint d'une manière touchante les premières impressions d'une mélancolie amoureuse qui s'enlrcticnt par la rêverie; il marque tous les symptômes de ce poison lent cl doux, qui pénètre toutes les parties de l'existence, qu'on redoute el qu'on aime, qu'on nourrit en essayant de le combattre. L'avidité avec laquelle Didon écoule les récits du héros , ses malheurs , el ses exploits ; l'impression profonde qu'elle en a reçue; l'aveu timide qu'elle en fait à sa sœur, dans le sein de laquelle elle a besoin d'épancher son aine déjà si violemment tourincntée ; le plaisir avec lequel elle écoute les conseils qui encouragent son amour el affoiblissent ses remords, en lui représentant la tristesse de sa vie solitaire, la privation des douceurs de la maternité, les grands avantages politiques résultant d'un hymen qui unira les Trovc:is el les Carthaginois; les sacrifices qu'elle fait aux dieux pour en obtenir des réponses favorables à son amour; l'empresseraenl avec lequel elle montre à Énée Carthage naissante, un empire tout prêt; la demande qu'elle lui fail d'entendre encore le récit de ses aventures; la solitude qu'elle trouve dans son palais, au milieu de sa cour, lorsque Énée se relire; le plaisir qu'elle éprouve à rechercher ses traits dans ceux d'Ascagnc : telle est la marche naturelle d'une passion naissante; tel est l'admirable tableau qu'en a tracé Virgile.

Ce livre renferme trois discours de Didon à Énée, tous trois de caractère différent. Le premier est doux, tendre, cl passionné ; ce n'est encore qu'une amante plaintive. Le second, provoqué par la réponse du héros, est de l'emportement le plus violent et de la fureur la plus éloquente; on y voit déjà quelques germes du désespoir qui doit amener un déooùment si tragique. Le troisième est cette fameuse imprécation pleine de tous les transports d'un amour désespéré; mais ce qui en fait la principale beauté, c'est qwu Virgile a su y mettre en perspective les luttes terribles de Iiomc et de Carthage, fondées, non pas sur des rivalités de commerce si de puissance, mais sur une haine héréditaire; c'est de son lit de mort que Didon lègue toute sa vengcani c à sa postérité. Un seul trait a suffi pour faire reconnoitic Annibal, ce terrible ennemi des Romains, cet exécuteur si implacable des imprécations de la reine de Carthage Ce passage est un de ceux qu'on a le plus justement aoinirés, non seulement à cause de la beauté des détails, mais parce qu'il lie avec une grande adresse cet épisode à l'action principale. On sent que ces imprécations n'ont pu être dictées que par le plus violent désespoir. C'est de ce moment que Didon médite sa mort : rien de ])lus pathétique que la manière

NOTES DU LIVRE TV

dont elle est pr^parde. Virgile commence à rembrunir ses conîeiirs; ce ne sont plus des festins, dos ciiasscs, et des fêtes; tout est raélauroliquc et lugubre. La reine n'est plus attentive qu'aux présajfcs affreux qui la glacent d'effroi ; le vin du sacrifice, changé en sang; la voix lamentable de Sichce , l'appelant du fond de son tombeau ; le cri des oiseaux sinistres; le souvenir des malheurs que lui annoncèrent les augures : tout la détache de la vie, et l'invite à la mort. Elle appelle sa sœur, ce n'est plus pour lui faire l'aveu de son amour, mais pour lui ordonner les apprêts du bûcher fatal. l'Ile lui cache son funeste projet, ce qui étoit nécessaire à la vraisemblance. Suivant l'usage religieux de ce temps, elle offre un sacrifice aux dieux infernaux. Ainsi le lecteur s'avance vers la catastrophe, à travers les peintures les pins propres à l'y préparer. Enfin tout est prêt; le moment fatal arrive. Rien peut-être, dans tout ce livre, n'égale la force et l'harmonie avec laquelle Virgile a peint les symptômes du désespoir qui conduit Didon sur le bûcher. La vérité de ce tableau feroit croire qu'il avoit vu lui-même de pareils événements, et qu'il avoit été témoin de tout le désordre de l'amc et des sens qui accompagne le suicide. Un des ressorts les plus puissants de la poésie, c'est le secret des oppositions et des contrastes. Didon, que l'on vient de voir agitée des mouvements les plus désordonnés, roulant des yeux sanglants, le visage parsemé de taches livides , et portant déjà dans tous ses traits la pâleur de la mort, s'clançant d'un pas impétueux vers le bûcher , n'est pas plus tôt montée au sommet de la fatale ])yramide, qu'à la vue du portrait d'Enée, de son vêtement, et du glaive dont l'.imour lui fit présent, et dont il étoit loin de prévoir l'usage, sa fureur reste un instant suspendue; elle s'adresse à tous ces monuments d'une passion autrefois si chère à son cœur, et maintenant la source de sentiments si douloureux; c'est à eux qu'elle confie ses derniers soupirs, et qu'elle rend sou ame, suivant celte belle expression : Adcipite hanc animam. Alors, par un retour naturel, et qui ne prouve pas moins combien Virgile connoissoit le cœur humain, elle rejette ses regards sur le passé, se rend compte de toutes les époques de sa vie, de tout ce qui peut lui donner quelque consolation dans ses derniers moments : elle a (engé son époux, elle s fondé un «mpire, elle régnoit heureuse; Énée seul est venu troubler tant de gloire et tant de bonheur. Cette idée porte le dernier désordre dans son imagination , et détermine l'exécution de son funeste projet. Cette tragédie (car on ne peut appeler autrement cet intéressant épisode) est terminée, comme cela devoit être, par le désespoir et les plaintes touchantes de la sœur de Didon. Voilà l'anatomic dramatique de ce quatrième livre, dépouillé des itmombrables beautés de stvle, d'images et d'harmonie, que nous essaierons d'indiquer plus loin. 11 nous reste à parler de la paitie épique, principalement fondée sur le merveilleux. La première scène se passe entre Junon et Vénus. Junon, protectrice de Carthage, et craignant pour celte ville les destinées menaçantes de Rome, propose adroitement à Vénus, mère d'f.née, de retenir ce prince dans la ca[)itale de la Libye, d'unir ensemble les deux peuples par l'hymen des deux amants. Vénus s'aperçoit de l'artifice, et s'en remet à la décision de .lupilcr, dont elle connoît les intentions favorables. Cette fiction est pleine d'esprit, de grâce, et de justesse; il convcnoit à l'orgueil de Junon d'essaver d'arrêter Énée dans la Lihve, et à la tendresse de Venus de s'y opposer. Cependant Didon ne dissimule plus son amour; la Renommée, que Virgile décrit d'ime manière si brillante, et fort supérieure à toutes les imitations qu'on en a faites, court publiei' dans toute l'Afri-

que le mariage d'I-'née et de la reine de Carthage. larbe, indigne que ses vœux aient été l'cpou.sscs par cette princesse, se plaint à Jupiter de l'affront fait à son fils. Jupiter appelle Mercure, et le charge d'aller intimer ses ordres souverains au prince troyen. Énée , malgré tous ses sentiments de reconnoissance et d'amour pour Didon , se prépare à obéir. Durant sou sommeil , qu'on a peine à concevoir dans une pareille circonstance, et qu'on a justement reproché à Virgile, Mercure lui apparoit une seconde fois, et lui répète les ordres qu'il lui a déjà donnés. On voit clairement que Virgile n'a imaginé cette seconde apparition du messager des dieux que pour mieux motiver le départ d'Énéc. Et, en effet, c'en devroit être assez, aux yeux des lecteurs judicieux, pour justifier le héros de l'i'néide , si injustement accusé d'ingratitude envers Didon, par ceux qui oublient que le premier trait de son caractère est le respect pour la divinité; que d'ailleurs l'invariable destin , plus fort que tousses dieux ensemble, l'appelle en Italie, et que cette arrivée est le but principal du poème. Enfin Énée part. Didon se dévoue à la mort; et cette mort elle-même a son merveilleux; la même déesse qui a conduit Énée et Didon dans la grotte où s'est consommé leur hvmen , envoie la messagère couper le cheveu fatal. Ainsi, ce livre renferme les sentiments les plus pathétiques du cœur, l'amour, les regrets, les remords, la vengeance; d'un autre côté, ce que la fiction peut produire de plus ingénieux. Qu'on ajoute à cela celte foule innombrable d'images vives, de descriptions brillantes, faites pour animer et enrichir l'épopée; et on concevra comment, par son étonnante perfection, ce livre a dû en quelque sorte calomnier tous ceux qui le suivent. Quelques critiques ont avancé que le fond en étant épisodique, ainsi que celui du suivant, où Virgile décrit les jeux célébrés sur le tombeau d'Anchise, il retardoit l'action : mais s'il est vrai, comme na n'en peutdouter, que l'épopée, comme la tragédie, vive d'obstacles à vaincre et de difficultés à surmonter, et que l'intérêt de l'action profite également de ce qui l'avance et de ce qui la retarde, quoi de plus ingénicuseraent imaginé, que de faire retenir Énée à Carthage, par une reine aimable, par les douceurs du repos, et d'un asile dont la tranquillité succède h tant d'orages?

Passons maintenant aux détails du style, et à l'admirable trs lent de l'exécution.

1 .\t regina, gravi jam dudniti saucia cuia, Volnus alit venis, etc.

I^'idée d'une blessure est celle que les poètes ont le plus souvent employée pour peindre les impressions de l'amour; mais il seroil impossible de dire dans notre langue, comme Virgile l'a fait dans la sienne, qu'une personne amoureuse nourrit sa blessure. Racine seul a été aussi hardi et beaucoup plus exact, lorsqu'il a fait dire à Phèdre, act. I, se. m : Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

2 Et caeco carpitur igni.

Des feux aveugles veulent dire ici des feux caches. Cette expression remarquable est répétée dans le même sens dami un autre endroit de ce livre, pour peindre le feu de la foudre cache dans les nuages : Cœcique in nubihus ignés. Au reste, notre langue a aussi dans ce genre quelques hardiesses; et, si Virgile dit dcsyê((x«v<?Mg/c'j, nous disons un bruit sounl, de sourdes menées.

3 Multa viri villus animo, miilt'isque recursat Geiitis hoiios : lisen nt inlixi pfcloif vùltus, V<*rbaque, clc.

On voit d'abord réuni tout ce qui donne du relief a un bc-

NOTES DU LIVRE IV

vos, SCS qualités iicrsonnellcs, et l'cclat que réfléchit sur lui le mérite de ses aïciix. Le peu de mots qui suivent présenlcnl toutes les autres qualités qui ont dû contribuer à séduire Didon : la beauté d'Énée , et le charme de ses discours, f.a mémoire d'une amante retient non seulement les traits et les exploits de celui qu'elle aime, mais jusqu'aux moindres sons qui ont frappé son oreille.

4 Nec placidam membris dat ciiro quietftn

Racine a ainsi imité ce vers d'une manière supérieure à son

modèle :

Son chagrin inquirt l'arrache de son lit.

Phèdre, act. I , se. ii.

5 lliimentcmque Aurora polo dimoverat umbram , etc.

Ce vers, d'une harmonie si douce , conlrasle licnrcusemcnt avec ia peinture des mouvements violents dont Didon est agitée : •

Anna soror, quae me suspensam insomnia terrent!

Qais novus hic nostris succcssit scdibus hospis!

Quem sese ore ferens! quam forti pectore et armis! etc.

Depuis que M. I.e Franc a substitué avec raison le nom d'Élise à celui d'Anne, un j)eu vulgaire dans notre langue, tous les traducteurs de ce quatrième livre ont suivi cet exemple. On voit di^a dans ces vers l'impression profonde qu'l^'.née a produite sur le cœur de Didon ; l'aveu qu'elle en fait rend celte passion intéressante. Elle sent combien cet amour peut la dégrader, et elle n'ose d'abord le faire connoitre qu'à sa sœur, confidente de ses sentiments les plus secrets. Klle est frappée de la beauté des traits du héros ; mais elle l'est sur- Vout de ses vertus, de son courage, de ses malheurs. Elle-même veut ennoblir sa passion à ses propres yeux; elle ne doute point qu'Enée ne soit sorti d'une race divine. Il paroit que chez les anciens, comme parmi nous, comme dans les temps les plus héroïques de notre chevalerie, la valeur étoit auprès des femmes un des premiers movens de séduction.

6 Dégénères animos timer arguit.

Pour être plus littéral, il eût fallu traduire ainsi:

Un cœur lâclie décèle une basse origine;

mais cette idée est renfermée dans celle que j'ai préférée, et tembic se lier plus naturellement à la suite du discours.

7 Si inihi non animo fixum immotumque srdrret, etc. Virgile jette ici les premiers germes de l'intérêt dramatique,

en présentant Didon comme invinciblement attachée à la mémoire de Sichée, son premier époux, et fermement résolue de ne |)oint lui donner de successeur. iNous observerons que c'est le même sentiment qui donne tant d'intérêt au rôle d'Andromaque.

8 Sulus hic inflexit sensus . anii Impulit.

nque liibantem

Cette marche de la passion de Didon, exprimée par ellemême , est pleine de pudeur et de convenance. Enée seul , depuis la mort de Sichée, a ébranlé sa fidétté. Ce peu de mots fait prévoir sa foiblesse.

9 Afignosro vcteris vestigia fiammae.

Ce trait est d'une extrême finesse. Dans sa passion pour Énée, Didon retrouve les traces de son amour pour Sichée; et l'on voit qu'elle ne s'éloigne que par degrés de ce premier sentiment. Ra'-.ne a profité de ce vers, lorsqu'il a fait dire à Oreste ( Andromaejtie , act. \, st. l ) ,

De mes feux mai éteints je reconnus la trace-

10 Sed mihi vel telhis optem prius ima dehiscat,

Vel pater omnipotens adigat me fulmine ad umbras, etc.

L'expression de ce serment est d'une grande harmonie. 1.,'a- ])ostroj)he à la pudeur, en la personnifiant, pour ainsi dire, donne une plus grande idée de la fidélité que Didon lui a vouée.

11 nie meos, primus qui me sibi junxit. amores Abstulit : ille habeat secum , servetqne sepulcro.

Racine a heureusement imité ces deux vers, en faisant dire à Andromaque ( act. Ill, se. iv ) :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée : Avec lui dans la tombe elle reste enfermée.

Peut-être qu'une flamme jadis allumée a moins de naturel , de douceur, et d'élégance, (\nc primus qui mn sibi junxit, amores ahstulit.

12 Sir effata » sinum lacrymis implevit obortis , etc

La beauté de ce vers est fondée sur une grande connnissauce du cœur humain. Didon a fait un grand effort pour avouer à sa sœur une passion qu'elle voudroit se dissimuler à ellemême, et son cœur une fois ouvert, se soulage par des la.'ines : c'est la marche de la nature

En général , tout ce début est plein d'adresse ; Virgile arrive par des gradations insensibles, mais extrêmement naturelles, aux grands éclats de la passion qu'il veut peindre. C'est à travers les souvenirs de son premier amour, la crainte de sa nouvelle pa.ssion, le cri des remords, et les reproches qu'elle se fait de ses serments violés, que Didon en vient à l'abandon total de sa gloire et au sacrifice d'une longue fidélité. Elle est ici d'autant plus intéressante, qu'elle n'imagine pas même qu'elle ])uisse succomber.

i3 Anna rcfert : « 0 luce magis dilecta , sorori , etc.

Tout ce discours d'Elise peut être comparé à celui d'OEnone dans Plièdie. Virgile, respectant toujours les idées religieuses,s'estbicn gardédcs'autoriser de l'exemple des dieux, comme l'a fait Racine dans ces vers :

Les dieux mêmes , les dieux de l'Olympe habitants, Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes, Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

Act. IV, se. VI.

T4 Placitone etiam pugnabis amori ?

Ce passage a été imité par Racine :

Combattrez- vous encore un penchant qui vous plaît'

15 Quid bella Tyro surgentia dicam ,

Germanique rainas?

Dis equidem auspicibus reoi et Junone secunda . etc

Élise joint avec adresse aux considérations politiques les considérations religieuses. Pvgmalion , frère de Didon , est d'autant plus à craindre, qu'il est l'assassin d'un époux vivement regretté. L'arrivée d'Énée à Carthage n'est plus pour elle un événement ordinaire; elle a été dirigée par les dieux mêmes, et principalement par Junon, protectrice de son empire.

l6 Solvitqiie pudorem.

Priîicipio delubra adeunt , pacemque per aras Exquirunt , etc.

La pudeur est ici représentée, avec beaucoup de justesse, comme un lien qu'il a fallu dénouer. Tout ce qui suit est d'une admirable beauté. Les idées religieuses, mêlées à celles de l'antour, donnent à la poésie un caractère touchant et solennel. Pope l'a bien senti dans la composition de sa belle épîtrc àiHèloïse a Ahailavd. C'est dans le temple, c'est au pied de» autels qu'il amène ces deux amants, et qu'il représente l'amour

NOTES DU LIVRE IV

G-iO

vicl(>iit;u.\ (3e la inajoslé des tcrémoiiies el de la saiiUelé du sacrifice.

« Vieus, dit Iléloïse, que son amour maliieureux doit coa- << duire à la mort, viens, Abailard, viens, le cierge funéraire « dans la main, viens m'adoucir le passage de cette vie à <€ l'autre. » Si on supprljnoit de cet ouvrage, l'une des plus belles productions de Pope, l'heureux mélange de l'amour et de la religion , oii lui ôteroit son priiicipal mérite. Colardeau, qui paroit l'avoir senti quelquefois, n'est pas entièrement à l'abri do ce reproche.

En général, on voit trop qu'il n'a pu lire Pope que dans uue traduction française. Plusieurs des beautés de l'original sont mieux conservées dans une imitation que M. de La Harpe en a faite pour remplir les vides laissés par le jeune traducteur. Celui-ci n'avoit pas assez vu combien ce mélange de religion et d'amour est propre à produire de profondes impressions.

17 Pecudumque reclusis

Pectoribus iabians . spirantia consulit exta . etc.

Le mot inhians peint avec une grande énergie l'attention prufoDde avec laquelle Didon cherche à lire son destin dans les entrailles des victimes. Ce passage a inspiré à Racine plusieurs beaux vers qui en sont évidemment une imitation.

De victimes moi-même â toute heure entourée , Je cherchois dans leurs flancs ma raison e'garée : D*uo incurable amour remèdes impuissants! En vain sur les autels ma main brùloit l'encens : Quand ma bouche imploroit le nom de la déesse, J*adorois Hippolyte; et, le voyant sans cesse. Même au pied des autels que je faisois fumer, J'offrois tout à ce dieu que je u'osots nommer. Phèdre, act. f , se. m.

On peut remarquer ici qu'il y a dans Racine tine sorte d'esjirit, de finesse et d'élégance plus appropriée au génie de tiotrc langue, et dans Virgile plus d'énergie et de mouvement, particulièrement dans ces vers :

Heuî vatum ignare mentes! quid vota furentem , Quid delubra juvant?

18 Est mollis flamma medullas

Interea , et tacitum vivit sub pectore volnus.

Mollis Jlamma est une expression heureuse, parcequ'clle retid avec une extrême précision les tourments et les délices de l'amour.

Tacitum vivic sub pectoie 'vobius est tellement intraduisible, que Racine même n'a pas tenté de l'imiter,

ig Qualis conjecta cerva sagitta , etc.

On a toujours admire avec raison la comparaison de Didon blessée des traits de l'amour, avec une biche qui emporte dans SCS flancs la flèche qui l'a percée. L'épithète nescius est heureuse , parceque l'objet d'une passion l'allume souvent sans le savoir.

20 Nunc media iEneau sccum per incenia ducit , etc. Virgile, après avoir peint l'amour de Didon, peint mieux

peut-être encore les efforts qu'elle fait pour se faire aimer, et pour arrêter Énée dans Carthage. Ce héros fugitif cherche une patrie; Didon le conduit dans sa cité naissante, déjà riche des dépouilles de Sidon, et prête à le recevoir, uibemque para ta m.

21 Incipit effari , mediaque in voce leslstit.

Didon veut déclarer son amour, et s'interrompt tout-à-coup Les aveux les plus intéressants dans ce genre sont toujours les plus timides, et le silence de la pudeur e»t peut-être plus

éloquent que les expressions les [ilus brûlantes do la ])assioii. 22 Nunc eadem . labenle die, convivia quaeril , etc. Rien de plus naturel que l'emjiressement avec lequel Didon cherche à ramener Énée à ses festins du soir; c'est ce que veut dire labenle die. Les heures du soir sont véritablement celles de l'amour. Il est également naturel qu'elle veuille entendre de nouveau les aventures qui ont fait sur son ame une impression si profonde; c'est encore Énée qu'elle cherche dans ses récits.

23 Pendetque iterum narrantis ab ore.

M. de Pompignau a cherché à rendre cette expression par ce vers :

Chaque instant qu'attachée au plaisir de l'entendre... Didon, act. I , se. iv.

L'image de Didon, suspendue à la bouche du héros qui raconte , est infiniment plus belle et plus hardie.

24 Sola domo mœret vacua , stratisque relictis

Incubât, lllum abseus absentem auditque videtque , etc.

Tous les mouvements de Didon, lorsque Énée s'est retire dans son appartement , sont saisis avec la plus extrême sagacité. Au milieu de sa cour, entourée de ses gardes, elle se croit plongée dans la plus profonde solitude. C'est ainsi que Racine fait dire à Antiochus , après le départ de Bérénice :

Dans rOiient désert quel devint mon ennui I

Bérénice, act. I , se. iv.

L'Orient fut désert du moment que Bérénice fut absente. Didon s'empare du siège que son amant vient de quitter : absent, elle croit encore le voir et l'entendre. La répétition des mêmes mots exprime fort bien ici l'obstination avec laquelle cette reine s'attache ou à la personne ou au souvenir de son amant. Mais ce qui surpasse la beauté de ces images, c'est celle do Didon prenant le fils du héros dans ses bras, et cherchant dans les traits d'Ascagne le portrait de son père, comme un dédommagement et uue consolation.

25 Non cœptœ adsurgunt tunes ; non arma juventus , etc. Cette pensée de Virgile est très philosophique , et elle exprime de la manière la plus heureuse comment les passions des souverains nuisent à la prospérité d'un grand empire, et répandent dans toute leur nation l'oubli de ses plus grands intérêts, et de tout ce qui produit la félicité publique. Peutêtre n'a-t-on pas assez bien compris le véritable sens des mots minœque murorum intentes. Toutes les grandes constructions imparfaites ont un air de menace, parcequ'ellos font naître l'idée d'un écroulement prochain.

26 Quam simul ac tali perseusit peste teneri

Gara Jovis conjux , nec famam obstare furori , etc.

Ce passage est difficile à traiter, parceque dans cette lutte de deux déesses aucune des deux ne devoit être dégradée. Junon , toujours fidèle au projet d'écarter les Troyens de l'Italie, propose à Vénus d'unir ensemble les Tyriens et les Troyens par l'hymen d'Énée et de Didon, qui deviendra le sceau de la réconciliation des deux divinités : mais Vénus, par un sourire, marque qu'elle a deviné les intentions de sa rivale; elle lui répond d'une manière pleine de finesse et de convenance.

27 Una dolo divum si femina victa duorum est!

Racine a mis dans la bouche de Phèdre une heureuse imitation de ce vers (act. II, se. v) :

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le coeur d'une foible mortelle...

NOTES DU LIVRE IV

Ls vers de Virgile a l'avaiUage d'exprimer que les deux tlivinités qui ont triomphé de Didon ont joint l'artidce à la puissance.

28 ConnuMo jung:im stabili , piopriair.qur dirabo, elc.

Ce vers tout entier se trouve déjà dans le premier livre, et c'est aussi dans la bouche de Junon. Virgile s'est souvent ainsi répété; et cette observation seule prouveroit qu'il s'étoit toujours proposé de revoir son ouvrage.

29 Oceanum intfrea surgpns Aurora relinquit , etc.

Virgile a mis une extrême perfection dans la description de cette chasse; elle est pleine d'images b'Ci choisies, de convenance et de rapidité. Délecta juventus exprime fort bien l'espèce d'étiquette qui n'admet autour des souverains, dans leurs parties de plaisir, que l'élite de leur cour; et la jeunesse y paroit avec de grands avantages. L'appareil, les instnuiietits (le la chasse, le cortège de la reine, sont décrits avec beaucoup de justesse. Le poète ne manque pas de faire paroitre dans cette fête les cavaliers numides, renommés par leur adresse dans l'équitation. L'expression si heureuse et si précise, odora canum vis, n'a pu se rendre que par des équivalents. L'empressement avec lequel les grands admis à cette chasse arrivent au rendez-vous n'est pas oublié; il ctoit naturel aussi d'exprimer l'impatience avec laquelle est attendu le principal personnage; et le cheval même qui doit le porter a fourni à cette descr'ption des traits également justes et brillants; la richesse de son harnois est parfaitement rendue en deux mots, qui le couvrent à-la-fois de ce qu'il y a de plus précieux , d'or, et de pourpre , ostmque insignis et aura.

30 Stat sonipes, ac frena ferox spumantia mandit.

Ce vers exprime admirablement un cheval bien dressé, qui réunit ensemble l'ardeur et la docilité. On y trouve d'ailleurs une magie d'harmonie, qui fait qu'on croit entendre l'action d'un coursier fougueux rongeant son frein d'impatience.

Tandem progreditur exprime parfaitemerit la longue attente occasionée par le retard de la reine, et le plaisir que fait naître sa présence. Un des privilèges de la grandeur est de ne pas attendre, et d'être attendu. Louis XIV, arrivant en même temps que sa voiture au pied du grand escalier de Versailles , dit , en se retournant vers son grand-écuyer : J'ai failli attendre. Ce mot exprime vivement le sentiment qu'il avoit de l'élévation de son rang et du respect qui lui étoit dû.

Si le souverain de Carthage avoit été un homme, Virgile ne se seroit peut-être pas arrêté à décrire son costume; mais une jeune reine, mais une amante intéressée à plaire, ne devoit rien avoir oublié de ce qui pouvoit y contribuer. Le poète lui prête tout le goût et toute la magnificence dont une toilette de chasse est susceptible. Il est tout simple que, dans ce jour, les Troyens et leur chef jouent un des premiers rôles. La comparaison d'Éuée avec AjioUon, si elle n'est pas d'une grande exactitude , est de la plus belle poésie. C'est toujours aux dieux qu'Homère et Virgile comparent les hommes qu'ils veulent faire valoir. Dans la suite de cette description, le lieu de la Bcène, les chasseurs, les animaux poursuivis, sont peints avec tout le mouvement et toute la vérité nécessaires. Pour faire partir ces animaux sauvages, Virgile attend avec raison que la cJiasse soit parvenue dans les taillis les plus épais et les lieux les plus impraticables; alors, par lui mélange heureux de syllabes brèves et longues, par la cadence et la coupe des vers, il nous fait entendre les sauts, les bonds impétueux, et la fuite précipitée des daims, des chevreuils, et des chamois, chassés précipitamment de leurs retraites. Nous avons remarqué ailleurs

comment il a peint, dans la personne d'Ascagnc, l'ardeur et l'émulation que mettent les jeunes gens dans ces sorte» d'exercices.

3i Intcrea magiio misceri murmure cœlum , elc. On a observé avec raison que ce qui se passe de mystérieux dans la grotte où l'orage conduit Énée et Didon est décrit l)ar Virgile avec toute la décence de la pudeur; et, si une foule d'autres peintures fait honneur à son génie, celle-ci a toujours honoré sou caractère. Une observation plus importante, et peut-être plus nouvelle, c'est que, pour donner plus de solennité à cet hymen , il suppose que ce sont de grandes di\ inités qui ont donné le signal; c'est le touuerre qui le proclame , c'est la foudre qui l'éclairé. Les nymphes, hurlant au sommet des montagnes, rappellent les femmes qui, suivant l'usage antique, annonçoient par des cris celui de la pudeur mourante. Ainsi, ce sont tous les éléments, ce sont les dieux, c'est la nature entière qui fait les frais de cet hymen : idée vraiment neuve et imposante.

32 Extemplo Libyae magnas it Fama per urbis, etc.

Plusieurs poètes, après Virgile, ont fait des descriptions de la Picnommce ; la première est celle d'Ovide dans le douzième livre des Métamorphoses, très bien rendue par M. de Saint-Ange. Le palais de la déesse y est décrit d'une manière brillante; mais la prolixité et la monotonie des couleurs empêchent d'en distinguer les traits les plus remarquables.

La description de Boileau,dans le second chant du Lutrin, est beaucoup moins étendue; mais aucun des traits que coniportoit son sujet n'y est oublié :

Cependant cet oiseau qui prone les merveilles. Ce monstre, composé de bouches et d'oreilles, Qui , sans cesse volant de climats en climats, Dit par-tout ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pa&j I,a Benommée enfin , cette prompte courriérc , Va d'un mortel effroi glacer la perruquiére.

Voltaire a fait aussi, en décrivant la Renomnace dans le huitième chant de la Henriade, une heureuse imitation de Virgile. Mais celle de J.-B. Rousseau, dans sa belle ode au prince Eugène, nous paroît supérieure à toutes les autres par la rapidité et le mouvement.

Quelle est cette déesse énorme.

Ou plutôt ce monstre difforme.

Tout couvert d'oreilles et d'yeux.

Dont la voix ressemble au tonnerre.

Et qui, des pieds touchant la terre, Cache sa tète dans les cieux?

C'est l'inconstante Renommée ,

Qui , sans cesse les yeux ouverts .

Fait sa revue accoutumée

Dans tous les coins de l'univers;

Toujours vaine , toujours errante ,

Et messagère indifférente

Des vérités et de l'erreur.

Sa voix, en merveilles féconde.

Va chez tous les peuples du monde

Semer le bruit et la terreur.

33 Juppiter omnipotens , cui nunc Maurusia pictis, etc. Ce discours d'iarbe est plein de toute la chaleur et de tout l'emportement d'un caractère exalté par les ardeurs du ciel africain; il exprime d'ailleurs tout l'orgueil d'un fils de Jupiter, qui semble lui-même tenir en main les foudres de son père.

3/1 Vade age , nate , voca Zepbyros , et labere pennis. M. de Marmontcl a remarqué avec raison l'extrême légèreté de ce vers, presque tout entier composé de dactyles.

NOTES DU LIVRE IV

Le discours de Jupiter a toiile la dignité ooiivcnatile au souverain des dieux : GiaviiUim impeiiis est une de ces hai-die&scs si conuuunes à Virgile, et si difficiles à transporter dans notre langue; elle rappelle \<i Jeta armis du second livre.

35 Navigct. Hsec smnma est; hic nostri nuntius esto.

Ce vers a, si j'ose ainsi dire, toute la précision et toute la fermeté du commandement.

La description de l'appareil dont s'entoure Mercure a perdu une grande partie de l'intérct qu'elle avoit pour les anciens; mais les vers qui l'expriment conservent encore pour uous tout le charme que ne perd jamais la belle poésie. On eu peut dire autant de la description d'Atlas, l'aieul de Mercure, changé en montagne. La comparaison de ce dieu, effleurant d'une aile légère le rivage de Carthage, est un des larcins assez fréquents que le poète latin a faits à Homère. 3C Adrcctaeque horrore corns, et vox faucibus liœsit.

Ce vers est encore un de ceux que Virgile s'est pris à luimême. Ce n'est point la crainte des dieux qu'il a voulu exprimer, c'est le respect d'Énée pour la présence de la divinité. Aussi son premier mouvement est d'obéir, mais avec tout le regret que doivent lui inspirer les bienfaits de Didon, sa tendresse pour elle, et le charme d'un asile oii il trouvoit un repos si chèrement acheté par un long exil et les fatigues d'une pénible navigation : son irrésolution concourt encore à diminuer ce que son départ peut avoir d'odieux. La joie empressée avec laquelle les Troyens se disposent à partir sert aussi à justifier Enée. Enfin, Virgile n'a oublié, dans la suite de ce chant, aucun des traits qui pouvoient disculper son héros des torts qu'on s'obstine à lui trouver; ce qui [)rouvc qu'il senloit bien que, sous ce rapport, le caractère de sou héros n'est pas tout-à-fait irréprochable.

37 At regina dolos, quis fallere possit amantem : Prgesensit, ntotttsque eicepit prima futuros , etc.

Ces premières impressions que produit sur le cœur de Didon la nouvelle du prochain départ d'Énée, sont peintes avec beaucoup de force et de vérité. Cette exclamation : Quia fallere possit amanlem! est sur-tout remarquable. Omnia tula tiinens exprime bien les alarmes et l'inquiétude qui accompagnent l'amour. On ne pouvoit mieux peindre sou délire, qu'en le comparant à celui des bacchantes.

38 Dissimulare etiam 5perr.sti , perfide , tantum Posse uefas , tacitusque mea decederc terra? etc.

Nous avons déjà observé le caractère de ce discours, où la passion est véritablement éloquente. Didon espère encore, et l'amour, dans cette situation, met quelque mesure à l'expression de sa fureur; aussi, dans cette première explication, les sentiments tendres et passionnés reviennent-ils plus souvent que les accents de la colère et de l'emportement. La reine paroit craindre autant les dangers auxquels s'expose sou amant, que les malheurs qui l'attendent elle-même.

3^ Ego te , quae pluriina fando

Enumerare valis, nuiiquam , regiiia, negabo Promeritam , etc.

Ce qui touche le plus un cœiu' noble, c'est le reproche d'ingratitude; aussi c'est ce reproche qu'Énée repousse avant tout. Les ordres des dieux, la volonté du destin, l'apparition de sou père, qui lui ra])pclle ses devoirs, achèveut sa justification. Mais, comme nous l'avons remarqué ailleurs, peutéLi'c l'uuiant de Didou, près de la quitter, lui dcvoit-il une

réponse plus douce et plus galante, et des expressions plus vives de reconnoissance et de regret.

40 Talia dicentem jam duduin aversa tuclui , etc. La réplique de Didon est d'abord tout entière dans ses regards, dans son attitude, et même dans sou silence. Ce second discours, par la raison que uous avons déjà alléguée, dcvoit être plus violent, plus emporté que celui qui le [)récède; moins d'espérance dcvoit produire plus de colère : aussi ne peut-on rien ajouter aux mouvements de désespoir et de rage qu'il contient. Un peintre qui auroit à représenter une amante furieuse d'une réponse qui la désespère et d'un abandon qui l'outrage, ne pourroit mieux faire que de rendre l'attitude et les mouvements que Virgile donne ici à Didon. Didon commence par l'injure qui doit être la plus sensible au cœur d'Énée. Sa gloire étoit d'être issu du jang troyen, d'être chargé par les dieux d'en perpétuer la race; et dès le premier vers, elle lui refuse cet honneur; le descendant de Dardanus n'est plus que l'enfant du Caucase, et le nourrisson d'une ti- "resse. Racine a imité les mouvements les plus remarquables de ce discours dans la tragédie A'Aiidromaque. Voici surtout trois vers qui eu sont une traduction presque littérale :

En ai-je pu tirer un seul gémissement?

Tranquille à mes soupirs, muet à mes alarmes, Sembloit-il seulement qu'il eût part à mes larmes? Act. V, se. I.

^i Jamjam nec maxuma Juno,

Nec Saturuius baec oculis pater adspicit xquis.

Le premier des crimes pour une femme, c'est l'indifférence et l'ingratitude. Jupiter et Junon deviennent injustes du moment où Énée se montre insensible; et toute vertu disparoit aux yeux de Didon , lorsqu'elle ne voit plus qu'un traître daus son amant. Nusquam tutafides.

A qui se confier, quand ÉniSe est un traître? 4a At plus jEneas, quamqiiam leuire dolentem , etc Virgile, avant de faire partir Énée, comme s'il eut prévu les torts que les critiques dévoient lui donner un jour, a soin de le représenter affligé de son départ involontaire, et désirant adoucir la douleur de Didon: Lenire dolentem solando cupit. A ces regrets il oppose immédiatement le respect du héros pour les ordres des dieux, et l'empressement de se* compagnons, prévenus, comme lui, de la grandeur de leurs destinées. Cet empressement est parfaitement bien exprime par ces matériaux encore bruts dont ils dépouillent les forêts voisines, et qu'ils entassent à la hâte sur le rivage. J'ai remarqué ailleurs la beauté de la comparaison des Troyens avec les fourmis, qui réunit la vérité des détails, l'élégance, l'harmonie, et ce degré de justesse ([ui doit lui suffire. Quand les poètes rapprochent les hommes des animaux, il faut qu'ils aient soin de rapprocher de l'homme les animaux eux-mêmes; c'est ce que Virgile a fait en donnant aux fourmis une espèce de discipline militaire: Agmina cogunt, castigantque moras. 43 Quis tibi tune , Dido , ccrnenti talia sensus ! Cette apostrophe pathétique, adressée à Didon, nous fait partager sa situation pénible et ses émotions douloureuses : comme amante délaissée, Virgile la peint souffrante; et, comme reine humiliée, elle est obligée de descendre de la hauteur de son rang aux supplications et aux prières. Le discours qu'elle adresse à sa sœur est peut-être le plus touchant de ceux que Virgile a mis dans sa bouche. Elle attaque le cœur d'Énée T)ar tout ce qu'il y a de plus affectueux et de plus modeste, par tout ce qu'il y a de plus capable de le fléchir. Lorsqu'ils

^^iOTES DU LIVRE IV.

représentent des amantes réiluiles au dernier désespoir, les loOtts leur prc-lcnt tdujours de la inodcraliun et de la prière. C'esl. iiinsi qa'llcrmione dit h Pyrrlius .

Or.loiinez votre hymen , j'y consens; mais du moins Ne foreey. p.'is mes yeux d'en être les léuioins. Pour lu dernière fois je vous parle peut-être ; Difrérez-le d'un jour, demain vous serez maître.

Andromaquc, act. IV, se. v.

Des (ormes à-pen-près sembhibles sont employées par Didon ; clic ne demande plus à Enée de partager son trône et son lit, mais seulement de donner à sa douleur le temps de s'alfoiblir, et à son courage celui de s'y preparer

44 Non ego cum Dunais Trojanam exseindere gentem , etc.

Un sentiment non moins naturel aux femmes délaissées, c'est de n'avoir aucun tort aux yeux de ceux qui eu ont de grands envers elles : « Ai-jc , s'écrie Didon, conspire avec les « Grecs contre l'empire troyen ? Ai-je envoyé mes vaisseaux •€ contre Pergame? Ai-je troublé les inànts d'Anchisc, ou violé i< son tombeau? » Elle se feroit un crime de mettre obstacle à ses destinées, mais elle rin\itc à attendre des vents plus favorables. Tous ces mouvements sont naturels, vifs, et passionnes. Ce qu'il y a [)eut-ctre de plus délicat dans ce discours, ce sont les expressions par lesquelles Didon prélc a Élise un grand ascendant sur l'esprit d'Énée. L'amour est tellement voisin de la jalousie, qu'il lui semble que sa sœur a pris sur son amant uu empire qu'elle-même n'a pu obtenir :

Toi seule sur l'ingrat avois pris quelque empire; Dans son ame a toi seule il permittoit de lire. Seule ( nfin , près de lui trouvant un doux accueil , Tu savois (lu b.u-bare appiivoiscr l'orgaeil.

Fata obiîant , placidasque viri dcus ob.slruit anris. Ici Virgile, pour excuser Énée, ne se contente pas de dire qu'il obéit aux dieux ; il ajoute qu'un dieu lui-même ferme les oreilles du béros aux prières de Didon. On ne pouvoit mieux peindre sa vertueuse inflexibilité, que par la corn araison qui termine ce morceau ; elle est également frappante par la beauté des images, et par celle de l'harmonie.

45 Turn vero infeljx fatis exterrita Dido Mortem orat , taedet rœli convexa tueri.

iNous avons développé dans le préanjbule l'art infini avec lequel le poëte nous conduit à la mort de Didon. Un des [)ri;iniers artiticcs de la poésie, dans répo|>ée comme dans la tragédie, est de préparer le lecteur aux impressions qu'on veut produire. 11 lalloit beaucoup d'adresse pour amener cette reine, des fetes qu'elle donne à son amant, au théâtre de sa mort.

olinqui

iueomitata videtur, etc.

Non seulement les veilles, mais les rêves mêmes de Didon dévoient être pleins de son amour; la manière dont Virgile les caractérise est du plus grand naturel; séparée d'Enée, elle ne voit dans son sommeil troublé que solitude et qu'abandon. Le vers qui exprime cette idée est de la plus mélancolique et même de la plus lugubre harmonie. Tout ce qui suit est d'une extrême énergie; c'est dans les héros de théâtre les plus renommés par la violence de leur passion et l'horreur de leurs remords, que Virgile a cherché quelque chose de ressemblant aux mouvements tumultueux dont Didon est agitée.

47 ÎMœslani dictis adgressa sororem ,

Consilium vultu tegit, ac speni fronte serenat , etc.

Le dcscs^joir le plus touchant est toujours celui que l'oii dissimule : telle est la situatiou de Didon ; elle a avoué son

46 Semperque

Sola sibi , semper longam

amour à sa soeur, mais elle lui cache ses projets de mort. Virgile avoit déjà emidoyé une partie de cette idée, en disant plus haut : /10c l'isuin n.illi , non ipsi fjfuta sorori. I^'idée de la prêtresse est non seulement poétiipic, mais pleine de vérité. Les devineresses et les nécromanciens ne sont consultés par aucune passion autant qufe par l'amour, la plus inquiète, la plus curieuse, et la plus superstitieuse de toutes. Didon a une telle idée de la violence des feux dont elle est dévorée, qu'elle n'espère pouvoir en être délivrée que par une puissance surnaturelle, par une main capable d'arrêter les astres et les fleuves dans leur cours.

4» Il.EC effuta , silet ; pallor simul occupât ora. Le sang-froid et le calme qu'affectent quelquefois les grandis passions font bientôt place aux mouvements involontaires (le la nature. Didon vient de dissimuler les ap])rêts de sa mort : mais à ses discours, pleins d'une traiiqnillité qu'elle n'a pas, succède bientôt un morne silence; et le rayon d'espérance qu'elle a cherché à faire briller sur son front est remplacé par la pâleur de la mort qui déjà est devant ses veux, suivant cette belle expression , />a//*V/a morte J'utura.

4(j Aut graviora timet , quam morte Sicbaei.

Ergo jussa parât.

Il falloit rendre vraisemblable l'obéissance imprévoyante d'Élise; et, apri's les marques de regrets et de fidélité que la reine a données à son premier époux, sa sœur ne peut imaginer que, lui ayant survécu, elle puisse mourir du départ d'Énée. Le lecteur, une fois prévenu par Didon ellemême de ce qui doit arriver, ne peut lire sans intérêt aucun des détails qui conduisent à la catastrophe. Jusque là, par la nia"ie du récit, cette amante est toujours sur la scène, et l'intérêt qu'elle inspire attache à toutes les circonstances qui préparent le funeste événement. Enfin, ce récit pathétique porte à l'imagination du lecteur une foule d'idées que la représentation théâtrale elle-même auroit peine à produire; car ou peut souvent dire ce qu'il est impossible de mettre sur la scène.

5o Et crinis effusa sacerdos

Ter c(nlum lonat ore deos , Erebumque, Chaosque, etc.

Pour recommander cette description , il suffit de rappeler qu'elle a fourni à J.-B. Rousseau l'idée de l'un de ses plus beaux ouvrages, la Cantate de Circé, à laquelle un choix heureux des différentes mesures appropriées au sujet donne une sorte de supériorité sur les vers de Virgile lui-même. Voici ceux qui paroissoient le plus évidemment imités du poêle latin :

C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare ;

Mais bieotfjt, de son art employant le secours,

Pour rappeler l'objet de ses tristes amours, ' Elle invoque à grands cris lous les dieux du Tcnare,

! Les Parques, Nérnésis, Cerbère, Phlègtton ,

' Et l'inflexible Hécate, et l'horrible Alecton.

I Sur un autel sanglant l'affreux bûcher s'allume, etc.

il Nox erat , et plaridum carpebant fessa soporem, etc. I C'est un effet dès long-temps remarqué, que l'impression de la nuit sur les amcs passionnées; la solitude et le silence semblent nourrir et accroître toutes les inquiétudes par l'absence des objets qui peuvent les distraire. C'est ce que j'ai essavé d'exprimer dans une peinture des effets de la solitude et des ténèbres :

Ali ! que la nuit alors, jointe a la solitude. De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude! L'absence des objets rend ses maux plus présents ; Rien n'en distrait son cœur, son esprit ni ses sen»;

NOTES DU LIVRE IV

Exhalant en soupirs sa tristesse farouclte . De sa longue insomnie il tourmente sa couclic ; Il se roule , il se lasse à chercher le repos; Tout son sang embrasé précipite ses flots , Jusqu'à l'heure où l'Aurore, humide de rosée, Apporte un peu de calme à son ame épuisée, Et, chassant de la nuit les funèbres vai)eurs , Rend et le jour au monde et l'espérance aux cœurs. Imagination^ cli. iv.

Cette pciutiii-e du sommeil ajjitc de Didoii prouveroit seule quelle comioissaiice prol'oude Virgile avoit du cœur humain, et avec quelle lidclité il en savoit saisir les mouvements. Ajoutons que cette turbulence est dans un contraste parlait avec le repos de la nature entière, décrit en vers si doux et si mélodieux. Virgile a emprunté cette idée d'Apollonius de Rhodes , dont il a imité quelques autres passages ; mais c'est dans cette imitation même qu'il a peut-être le mieux montré son talent, par le choix judicieux des traits empruntés. « Tout « ctoit calme, dit Apollonius; les sentinelles qui veilloient ■< aux portes commcncoient à s'assoupir; la mère qui avoit « pleuré son enfant commençoit à céder au besoin du sommeil. » C'est ce dernier trait que Virgile a supprimé , parce qu'il a senti qu'il ne falloit pas d'avance user la peinture de la douleur de Didon par celle d'une mère éploiéc. 11 s'est donc cootenté de présenter le calme qui règne dans les villes, sur les mcis et dans les bois, et le repos général de tous les êtres vivants ou inanimés.

J.-J. Rousseau oiïre aussi un bel exemple du calme de la nature en contraste avec les passions violentes et désordonnées , dans la dix-septième lettre de la Nouvelle Ueloïse , où Saint-Preux raconte une navigation nocturne qu'il lit avec son amante sur le lac de Genève. C'est peut-être le seul écrivain dont on puisse quelquefois opposer la prose à la plus belle poésie.

« Insensiblement la lune se leva, l'eau deviut calme, et « Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour « entrer dans le bateau, et en m'asscyant à côté d'elle je ne «•songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond t< sileuce. Le bruit égal et mesuré des rames in'excitoit à rc- « ver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les « plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'altristoit. •< Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étois « accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux « rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau bril- « loit autour de uous, le concours des plus agréables sensa- " tions, la présence même de cet objet chéri, rien ne pou- « voit détourner de mou cœur mille réflexions douloureuses. »

b2 OcuUsve aut pectore noctem

Âdcipit , etc.

Elle ne reçoit la nuit ni dans ses yeux, ni dans son cœur. On sent combien il étoit impossible de transporter cette hardiesse dans notre langue.

53 En quid ago? rursusne procos inrisa priores , etc.

Ce discours est plein des incertitudes et des irrésolutions i(ui doivent naturellement agiter Didon, dans la situation oii elle se trouve : il prouve en même temps qu'il entre dans les dépits de l'amour blessé beaucoup d'orgueil; aussi c'est par ce sentiment que paroisscnt dictés la plupart des traits qui le composent. Didon regarde comme une humiliation insupportable de recourir au roi numide qu'elle a dédaigné , et aux Troycns dont l'ingratitude l'olTeuse; elle ne voit donc d'asile que dans la mprt, et ce n'est qu'en renoncaut à la vie qu'elle croit pouvoir oouscrvci- sa gloire, et finir ses mal-

heurs ; ce qui est exprimé avec une grande précision et une grande force , J'erroyue averte dolorem. Phèdre, comme Didon , regrette de ne pas mourir avec toute sa gloire et toute sa vertu.

54 Tu lucrjniis evicta meis, tu prima furentem, etc.

Il est dans le caractère des amants outragés de se plaindre de ceux qui ont favorisé leurs passions ; c'est ainsi que Phèdre dit à OEuoue act. IV, se. vi) :

Malheureuse! voilà comme tu m'as perdue! Au jour que je fuyois c'est toi qui m'as rendue. Tes prières m'ont fait oublier mon devoir : J'évitois Hippolyte, et tu me l'as fait voir.

55 Carpebat somnos , rebus jam rite paratis, etc.

Nous avons déjà remarqué que ce sommeil d'Énée , au moment de son départ et d'une séparation si douloureuse, manque au moins de convenance; mais Virgile en avoit besoin pour amener la seconde apparition de Mercure , bien imaginée pour justifier de plus en plus le départ des Troyens, parlaitement exprimé dans la suite du même morceau.

56 Kegina e speculis ut primum albescere lucem Vidit, et aequatis classem procedere velis , etc.

On sait que V Ariane abandonnée de Catulle a été composée avant la Didon de Virgile. Celui-ci a même emprunta plusieurs vers de son prédécesseur, qui, malgré le taleut de ce graud poète, lui est resté supérieur dans plusieurs passages, particulièrement lorsqu'il peint le silence et la solitude que laisse dans le port et sur le rivage le départ do Thésée :

Omnia muta.

Omnia sunt déserta , ostentant omnia mortem.

Ce vers, pour les images et pour l'harmonie, me paroît fort supérieur à celui de Virgile où la même idée est exprimée :

Litoraque et vacuos sensît sine rémige portus.

11 faut avouer pourtant que sensil , au lieu de iiiJit , est d'une grande beauté. Didon ne voit pas cette solitude, elle la sent. Mais où Virgile est resté plus inférieur eucore, c'est dans la peinture de la douleur de Didon après le départ d'Énée; il se contente de la représenter contemplant du haut de son palais la flotte des Troyens s'éloignant du rivage; il s'ddresse alors à cette amante abandonnée, pour lui demander ce qu'elle éprouvoit en ce moment. Daus la même situation, Catulle peint Ariane gravissant une montagne élevée, d'où ses yeux suivent aussi loin qu'ils le peuvent le vaisseau qui emporte son amant; au moment où elle le perd de vue, elle tombe évanouie, mais furieuse. Il la compare alors à une bacchante représentée en marbre; image admirable, parce qu'elle peint à-la-fois la fureur del'amour désespéré, et l'immobilité de la douleur stupide : Saxea ut ejjigies bacchantis.

57 Proh Juppiter ! ibit

Hic, ait, et Dostris inluserit adveua regnis?

Ce commencement des imprécations de Didon est d'une brusquerie et d'une impétuosité très convenables. On a admiré avec raison la vivacité et la cumulation d'images que renferme le vers suivant :

Perte citi Qammas , date vela , impellite reuios. 58 Infelix Dido! nunc te fata impia tangunt. Racine a encore imité ce beau mouvement, dans le rôle de Roxane [Bajazet , act. IV, se. v):

Tu pleures, malheureuse! Ah! tu devois pleurer Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée. Tu conçus de Je voir la première pensée.

NOTES DU LIVRE IV

5g Eli liextra Ddesque!

Quem secum patrios aiunt porlarc Pcoalis, Quem subiisse humeiis confectum œtate paicntrm !

Ce quatrième livre semble un trésor de mouvements tragiques, où sont venus puiser presque tous nos grands poètes; et on a lieu de s'étonner que Le Franc de Ponipignan, qui avoit à moissonner dans un champ aussi vaste, ait trop peu profité d'un si grand avantage, et que nous ayons eu si raiemeut occasion de le comparer à son modèle. Voltaire fait dire à Orosmane ( Zaïre, act. IV, se. y ) :

C'est là ce Nérestan , ce héros plein d'honneur , Ce chrétien si vanté, qui remplissoit Sotyme De ce faste imposant, de sa vertu sublime!

60 Faces in castra tulixscm;

Imptesscmc\ue foros flammis , natumque patremque Cum génère ejîstinxem , memet super ipsa dedisscm.

11 éloit difficile de transporter dans notre langue la beauté des terminaisons du plusque-parfait, qui, par leur ré|)Ctition, marquent d'une manière assez, expressive l'acliarucmcnt de la vengeance. L'abréviation de ces plusquc-parfaits marque aussi fort bien la précipitation de la colère , qui ne se donne pas le temps de prononcer les mots entiers. C'est une licence de la langue latine qui ne peut être ti-ansportée dans la nôtre. Je me suis néanmoins efforcé d'imiter ces consonnanecs, [lar la lépétition j'aurois ravagé, brûle, submergé, égorgé.

A ces mouvements violents succèdent, avec un goût admirable, pour exprimer la fatigue d'une ame qui retombe dans l'abattement et dans une sorte de consomption nièianeolique, des ssns lents et lugubres, douloureusement prolongés.

Sol , qui tcrraruin Oamniis opera omnia lustras. Tuque harum interpres ciirarnm et conscia Juno, Nocturnisque Hecate triviis ululala por urbis , etc.

€1 111a gradum studio cflcrabat anjli.

L'épithète anili est d'une extrême propriété. Ou remarque daus les vieux domestiques un empressement de zèle presque toujours proportionné à l'ancienneté de leuis services. Nous avons suffisamment parlé, en commençant, des beaux mouvemeuts qui précèdent la mort de Didon.

62 It clamor ad alta

Atria; concussam baccbatur fama per urbem;

Lamentis , geniituque , et fominco ululatu

Tecta fremunt; resonat magnis plangoribus œtbcr.

Ces vers peignent fort bien la douleur universelle que répand dans un grand empire la nouvelle de la mort d'un souverain long-temps chéri de ses sujets.

63 nia , gravis cciflos conata adtolUre , rursus Deficit: infixum stridit sub peclore volnus. Ter sese adtollens cubitoque adniza levavit; Ter revoluta toro est , etc.

Mous avons fait remarquer dans ce livre peu de traits d'harmonie imitative, quoiqu'il y en ait un grand nombre; mais il est impossible de n'être pas frappé de celle qui distingue ces deux derniers vers, dont une partie exprime, par des spoudces, la peine et l'effort avec lesquels Didon essaie de se soulever; et l'autre, par des dactyles multipliés, la précipitation avec laquelle elle retombe. Le premier, qui exprime l'effort que fait cette malheureuse reine pour ouvrir ics yeux, offre aussi un exemple non moins remarquable de cette harmonie, et c'est avec le même goût que le mot dcjicit est rejeté au vers suivant.

64 Ergo Iris , croceis per cœlum rosrida pennis , Mille traliens varios adverse sole colores , etc.

Cette peinture d'Iris avec ses ailes brillantes et humides de

rosée, dont l'image et rhai-monie sont également giaeicuses , semble avoir pour objet de produire un contraste avec la tristesse des objets que Virgile vient de présenter, les horreurs du suicide et les angoisses de la mort.

Je ne puis finir ces observations sans rechercher ce qui a précédé et suivi Virgile dans cette belle peinture de l'amour. Les amours d'Ulysse et de Calypso semblent en avoir fourni la première idée, si admirablement perfecliouuée; car il est à propos de dire qu'on ne trouve nulle part daus Homère la peinture de toute la violence de cette passion. Calypso maitresse de sa destinée, et qui n'est liée par aucun sermeut, ne peut intéresser autant que Didon, qui a voue à son premier époux une éternelle fidélité. Ulysse n'est pas, comme ICnée, choisi par les dieux pour fonder un grand empire. Les discours de Calypso sont froids et insignifiants; on n'y suit point les progrès de sa passion, qui d'ailleurs n'est pas aussi bien piépaiée que l'est celle de Didon, par le récit des grands exploits et des aventures malheureuses du héros de V Enéide. Ulysse semble peu touché des bienfaits de. la déesse; l'offre même de l'imnmrlalilé ne le séduit nullement; ainsi sa situation ne peut avoir l'intérêt vraiment dramatique que donnent au pieux Knée les efforts qu'il est obligé de faire pour obéir aux dieux. La peinture d'Ulysse travaillant seul, et sans la moindre distraction, à la construction de la nacelle qui doit le transporter loin de Calypso , présente plus d'une inconvenance, et scroit indigue de l'épopée, si d'ailleurs elle n'ctoit pas dans toute la siiu|)licité des mœurs antiques. Mais c'est dans Ilonièi-e que Virgile a pris sa principale idée : le quatrième livre de V Enéide est dans le cinquième de rO({/.fit'd, comme le chêne est dans le glaud. Virgile s'est aussi beaucoup aidé des amours d'Ariane et de Thésée; il en a emprunte des vers entiers, comme celui-ci ;

Per connubia nostra, per inceptos hymenœos....

Néanmoins le poète qui lui a fourni le plus grand nombre d'idées, c'est, sans contredit, Apollonius de Rhodes; on trouve dans cet auteur l'esquisse de plusieurs des plus beaux morceaux de VEnéide.

Passons maintenant aux imitateurs. A leur tête est le Tasse. Didon ne peut avoir de rivale qu'Armide; mais il faut avouer qu'Armide n'eût pas existé sans Didon; ses discours les plus passionnés sont quelquefois littéralement traduits de Virgile. On ne peut nier que l'heureux emjjloi que le poète Italien a fait des enchantements de la féerie n'ait ajouté beaucoup aux grandes beautés de son poëme : ce palais enchanté, ouvrage de l'Amour, si chéri d'Armide tant qu'il est habile par Renaud , et livré aux flammes après son départ , est une des idées les plus heureuses qu'aucun poète épique ait conçues.

La Gabrielle d'Estrées de Voltaire est assurément bien loir, de Didon et d'.\rmide; et le chant de la Henriade consacré à ses amours avec Henri IV est généralement regardé comme froid et sans caractère; ce n'est guère qu'une idylle amoureuse, dont la partie épique et la partie dramatique sont également foiblcs. On trouve dans quelques passages toute la galanterie françoise et des vers très-agréables, mais nulle part l'intérêt, la force, l'énergie, qui caractérisent le peintre de Didon; et ce qui v manque le plus, c'est l'incroyable variété que Virgile a su mettre dans un livre dont le sujet est tel qu'il serabloit devoit s'emparer de toutes les parties de son poëme. Les fêtes données aux héros, les pompes naissantes de Carthage, les cérémonies nuptiales, avec lesquelles doi- \eut bientôt contraster les cérémonies funéraires; la dcscrij)tion d'Atlas, de la Reuomuée, une foule d'objets de la nature

NOTES DU LIVRE IV

adroitement mêlés au sujet principal, soit par des descriptions, soit par des comparaisons, donnent à ce livre une richesse et une magnificence de poésie qu'on cherclieroit en vain dans le chant correspondant de la Hentiade. C'est dans ses belles tragédies que Voltaire a plus heureusement imité les anciens, et qu'il a,, en quelque façon, racheté cette foiblcsse.

Fénélon, disciple et imitateur des anciens, s'est beaucoup plus rapproché de leur manière large et pittoresque. 11 a , comme Virgile, fait la description d'une chasse; mais il se l'est appropriée par une foule de circonstances différentes, et toutes heureusement imaginées. 11 a ajouté à l'intérêt de l'araour par la peinture de la jalousie, moyen que le caractère du héros de Virgile lui interdisoit; et il est le seul qui ait mis dans sa prose poétique assez d'images et d'harmonie pour faire oublier le charme des vers, que tous les autres poètes ont jugé nécessaire à l'action épique. Enfin , ce qui a valu à son ouvrage un succès si général , c'est le grand fonds de moralité qui le distingue. Le malheur et la prospérité, la richesse et l'indigence, les peuples et les rois, y trouvent également d'utiles leçons. Il est hardi, sans être audacieux; aucun accent de sédition ne s'y fait entendre ; et il semble que Louis XIV auroit bien pu s'y reconnoitre sans en être blessé.

Tous les poètes épiques ont cru devoir consacrer un de leurs chants à l'amour. Le Camoëns fait aussi débarquer les

Portugais dans une île, où les Néréides, enflammées par Vénus et Cu])id()u, de concert avec le Père éternel, s'efforcent de les retenir. Indépendamment du mélange monstrueux des divinités du paganisme avec la religion chrétienne, cet épisode est écrit avec si peu de ménagement, que l'ile enchantée de la Lusiade ressemble beaucoup j)lusàunlieu de débauche qu'au séjour des dieux. Ce seroit outrager Virgile que de lui comparer de pareilles productions.

Enfin, le récit des amours de Didon a de tous les temps charmé les araes sensibles. Ovide ne se lassoit pas de le lire; saint Augustin a donné aux malheurs de cette relue des larmes dont il s'est accusé. Mais, quelque admirable que soit le quatrième livre de V Enéide, les lecteurs doivent se garantir de ce degré de séduction qui leur feroit lire les autres avec dédain. Un amateur, un véritable ami de la belle nature, après avoir parcouru avec plaisir de riantes prairies, des lieux fertiles, de riches pâturages, voit souvent avec plus de plaisir encore des terres montagneuses, recouvertes par intervalles d'une fraîche verdure; des roches incultes et sauvages, ombragées d'arbres majestueux, ou coiffées de jeunes arbustes, qui parent d'un vert feuillage leurs fronts chauves et stériles. Ses yeux parcourent avec intérêt toutes ces variations de la nature , et il aime à voir des beautés inattendues corriger l'àpreté d'uu sol aride et montueux.

( Ici finissent les notes de M. Delille. )

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