‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 24 sur 391 · LES CULTES · texte numérisé non relu

LES CULTES

Image de son Dieu, favori de son roi , L'homme veuoit de naître; et, soumis à sa loi, Les animaux vivoieut sans révolte et sans guerre; Mais tous, d'un front servile ils regardoient la terre : Leur souverain, lui seul, marchant au milieu d'eux, Levoil un front sublime et regardoil les cieux *. Les cieux l'enlretenoient d'un Dieu, l'auteur des mondea Mais de l'immensité les demeures profondes, A ses foibles regards le déroboienl encor. L'Imagination, par un sublime essor, Emporta ses penseis vers le souverain Etre, L'approcha de son trône, et lui montra son maître; De la bonté divine il adora les traits, Et revint sur la terre imiter ses bienfaits. Quel ami des tjrans, quel apôtre du crime Attenta, le piemicr, à cette foi sublime? D'un dogme consolant, destructeur odieux. Éteins donc le ciel , éclipse donc les cieux ; Au cri du monde entier impose donc silence. Le monde à haute voix proclame sa puissance; Le remords éloquent nous en parle tout bas : Où Dieu n'existe plus la morale n'est pas. Ainsi la noble fleur, au grand astre si chère. Languit, s'il disparoit, revit, dès qu'il l'éclciire. Mais l'homme, que des sens enchaîne le pouvoir, Eut oublié bientôt un Dieu qu'on ne peut voir : Sa bonté de trop loin rassuroil l'innocence; De trop loin les méchants redoutoient sa vengeance ; Et, lancés de la terre à la voûte des cieux, Un inlervalle immense eût fatigué nos vœux. Alors, fille du ciel, la religion sainte. Conduisant sur ses pas l'espérance et la crainte, Vhit combler cet abîme, et, nous servant d'appui. Par le culte de Dieu nous rapprocha de lui. L'autel devint son trône, et la douce prière Mit le ciel en commerce avec 1 humble chaumière; Le malheur éploré tendit ses bras vers Dieu ; L'homme connut un culte, en tout temps, en tout Heu; L'encens a parfumé les monts les plus antiques , Et l'écho du désert répéta des cantiques.

Base auguste des lois , lien de l'univers , La religion sainte est l'objet de mes vers : Mais , tel qu'un voyageur sur les mers orageuses Cherchant ou sa patrie , ou les îles heureuses ,

CHANT VIII

A travers cent périls cl cent monslres affreux ,

Doit par de longs détours adiclor ces beaux lieux ;

Tels, avant d'ariiver à celle foi si pure,

Noi)lc (ille du ciel, amour de la nature,

Combien de cuhes vains, bizarres ou pervers,

A l'homme humilié vont s'olTrir dans mes vers!

Il faut les peindre; il faut, dans son délire extrême,

De ce hideux talileau 1 cpouvanler lui-même.

Toutefois c'est trop i>eu d'offrir aux nations

Ces absurdes ramas de superstitions.

Sur ces rêves menteurs que l'erreur déifie,

Je veux porter le jour de la philosophie.

En chercher le berceau , vous montrer d'un coup d'œil

Comment la peur, l'espoir, l'intérêt et l'orgueil.

Les mœurs et les climats, et les fourbes célèbres,

Ont de l'esprit humain épaissi les ténèbres;

Comment, les yeux voilés, l'Imagination

Suivant ou conduisant la vague opinion.

Des dieux tristes ou gais, sanglants ou débonnaires,

Adopta tour-à-tour ou créa les chimères ;

Et, trompeuse ou trompée, en celle nuit d'eiTCurs

Entraîna les esprits et séduisit les cœurs.

Vaste et riche tableau ! scène immense et féconde

Des crimes, des vertus, et des temps, et du monde!

Le projet est hardi , je ne le cèle pas ;

Mais des sentiers battus je détourne mes pas;

Loin du vieil Helicon ma muse étend ses ailes;

Il est temps de puiser dans les sources nouvelles;

Il est temps de marcher couronné de festons

Dont nuls chantres encor n'ont ombragé leurs fronts.

Aux cultes différents qui donna la naissance 3 ? Fut-ce d'ai)ord la crainte ou la reconnoissance .f*. Repoussons loin de nous un doule injurieux : Oui , la reconnoissance a fait les premiers dieux. Ainsi , des nations la noble idolâtrie Honora les mortels amis de la patrie.

Je sais qu'il est des lieux oii, fameux à grands frais. Le mérite , à prix d'or, fait payer ses bienfaits ; Mais de l'antiquité le respect économe.

Aisément acquitté, faisoit un dieu d'un homme; L'Olympe se chargeoit des dettes des mortels : Un peu d'encens brûlé sur de grossiers autels, Récompensoit les arts, les vertus, la victoire, Et méloit sa fumée à celle de la gloire.

Ce prix , au vrai mérite accordé par l'amour, Les vices adorés l'obtinrent à leur tour. O honte ineffaçable ! ô bassesse de Rome ! Ce peuple, jadis roi , qu'asservit un seul homme, A peine délivré de l'auguste bourreau, Entre le tyran mort et le tyran nouveau, Ne respire un moment de ces destins funestes Que pour déifier ses détestables restes ; Pour honorer un monstre il outrage les dieux; Et , du biicher royal élancé jusqu'aux cieux , L'aigle servile emporte, au séjour du tonnerre, Clette ame, ainsi qu'au ciel, exécrable à la terre. Ainsi, d'un culte vil se souillant sans remords, La crainte des vivants fit honorer les morts. L'honmie se plaît à craindre; et la reconnoissance,

Et l'amour idolâtre, et la douce espérance, Créèrent moins de dieux, dans leurs nobles erreurs. Qu'un c(Piu' pusillanime et ses lâches teireurs. Au fond de leurs forêts, que de peuples sauvages Des dieux les plus hideux préfèrent les images ! (;'est en les redoutant (ju'ils vont les honorer. Et les yeux n'osent voir ce qu'on ose adorer.

Des démons , des esprits les fables ridicules Épouvantent encor cent nations crédules.

Voyez le froid Lapon dans son affreux séjour. Jeté loin du soleil et des routes du jour, Ses rennes pour tout bien, leur lait pour nourriture. Par sa pauvreté même à l'abri de l'injure, De son peu de besoin composant son trésor; Un si triste bonheur lui sui'firoit encor; Mais des malins esprits l'aspect affreux l'assiège. En vain dans ses foyers, sur ses tapis de neige. De son tambour magique il redouble le bruit; La secrète terreur qui toujours le poursuit Troidjle cette ame simple, et sous sa hutte obscure Vient ajouter aux maux que lui fit la nature. Et le bon Indien qui, caché dans ses bois, Ne connoît que son chien , son arc et son carquois , Tout entier au présent, sans soin, sans prévoyance. Quels maux pouvoient troui)ler sa brute insouciance ? Mais la peur des démons l'attend à son réveil, Vient troubler ses travaux, son repas, son sommeil; Pour tromper leur fureur et conjurer leur rage. D'offrandes , en tremblant, il sème leur passage. O peuple infortuné ! puissent un jour les lois De l'homme par degrés te remettre les droits! O quel sage, gardant un heureux équilibre. Sans se rendre tyran, saura le rendre libre. Et sans le déchaîner saura briser ses fers! Mais aux champs de Colomb quels sons frappent les airs ? Par-tout l'assassinat, le meurtre, l'incendie, El par-tout la fureur jointe à la perfidie. Que de champs dévastés ! que de sang et de pleurs ! (iruels , voulez-vous donc mériter vos malheurs ? Votre instinct éloit pur, et des accès de rage Sont de votre raison Ihorrible apprentissage.

De là si je parcours tous ces peuples divers , Qu'entourent du Midi les orageuses mers, Au lieu des dieux riants, des mensonges aimables. Dont souvent la raison daigne approuver les fables, Par-tout je vois la crainte encenser les autels. Partout les noirs esprits tourmentent les mortels ; L'homme aveugle les craint pour lui , pour sa famille» Pour les jours de son fils , pour l'honneur de sa fille ; Et l'époux, successeur de quelque esprit malin. De ses amours furlifs reconnoît le larcin.

A ces dieux effrayants, l'horreur de la nature. Qui ne préfèreroit ce dieu que d'Épicure Un disciple autrefois dans l'Inde a transporté. Et que chez les Romains Lucrèce avoit chanté ? Ce dieu dort : trop heureux ! sans sceptre, sans tonnerre. Les crimes des tyrans, les horreurs de la guerre. Il ne répond de rien; il n'a point l'embarras De régir ce troupeau de méchants et d'ingrats;

L'IMAGINATION

11 u'enlend point les chants de l'iiorrible victoire

D'un massacre fameux lui rapporter la gloire :

Le sort règne pour lui : tels d'un roi fainéant

Nos ancêtres jadis adoroient le néant ;

Ou tels, en sommeillant, des magistrats augustes

Prononcent des arrêts que le hasard rend justes.

Un tel dieu fait injure à la Divinité,

Et sa religion est une impiété,

Je le sais; mais du moins de ces douces chimères,

Si l'ame espère peu, l'ame aussi ne craint guères,

Et l'homme seul , du moins, peut effrayer son cœur.

Mais l'intérêt sur-tout fut père de l'erreur;

Il calomnia tout jusqu'à l'astre du monde;

Et tandis qu'enrichi par sa chaleur féconde

L'heureux Persan l'adore , en leurs déserts affreux

Les noirs peuples du Nil insultent à ses feux :

Tant le vil intérêt , cœurs foibles que nous sommes ,

Fait les mœurs et les lois , cl les dieux et les hommes !

N'est-ce pas l'intérêt qui , plus puissant encor ,

Chez un peuple indien a fait un dieu de l'or ?

Sur l'exemple , il est vrai , son hommage se fonde ,

Et cette idolâtrie est le culte du monde.

Eh ! qui pourroit compter les préjugés divers

Qui font de l'intérêt le dieu de l'univers ?

Yoyez-vous en tous lieux ses arts , son industrie ,

Déterminer le choix de son idolâtrie ?

Sur les bords où vos mers reçoivent sur leur sein

D'heureux navigateurs un innombrable essaim ,

O Maldives ! combien j'aime la noble fêle

Qu'aux vents maîtres des mers, tous les ans on apprête !

Le jour vient : de parfums à grands frais rassemblés ,

D'innombrables canots à-la- fois sont comblés;

Des feux sont allumés; les ûammes dévorautes

15ientôt ont parcouru les feuilles odorantes;

De mille cris joyeux les vallons sont frappés ;

On s'élança, et soudain tous les câbles coupés

Abandonnent aux flots les barques vagabondes ;

Le flottant incendie éclaire au loin les ondes ,

Et , parfumant les cieux , et la terre et les mers ,

Va porter cet encens aux puissances des airs.

Culte heureux , que la Grèce eût envié peut-être !

Dirai-je les erreurs que l'orgueil a fait naître ? L'orgueil a consacré des temples aux mortels; L'orgueil au singe même érigea des autels; Et de la vanité le ridicule hommage De l'homme dans ses traits divinisa l'image. L'orgueil dicta souvent nos prières , nos vœux ; L'orgueil préside à tout. Quel tribut à ses dieux Offre cet Indien, de qui la chevelure Se relève en anneaux bouclés par la nature ? C'est ce ruban 4'risé, qui va s'amineissant Sous le rabot léger qui l'enlève en glissant.

De tant de passions, la plus riche en prestiges C'est l'amour du nouveau , c'est l'amour des prodiges. L'homme a dans ses plaisirs besoin d'élonnement; Ce qu'il voit tous les jours , il le voit froidement. Dès-lors , dénaturant les effets et les «-auses , Il peuple l'univers de ses métamorphoses. Tantôt du cœur séduit la complaisante erreur ,

Au gré de l'espérance , au gré de la terreur ,

Adore, je l'ai dit, ce qu'il craint, ce qu'il aime,

Et tout est dieu pour Tliomme, excepté Dieu lui-même;

Tantôt ce sont les arts, les éléments divers.

Qui choisissent des dieux à l'aveugle univers :

Tels on vit naître Isis , Triplolcme, Mercure :

Tout est surnaturel dans toute la nature.

Tantôt l'esprit crédule est la dupe des sens ;

Les vents sifflent , ce sont les mânes gémissants

Qui, pour le visiter, quittent les noirs royaumes;

Il donne uneameauxcorps, donne un corps aux fantômes:

Pour lui tout est céleste, infernal, merveilleux,

Et le plus incroyable est ce qu'il croit le mieux.

Du monde des humains inexplicable histoire ! Par-tout c'est le besoin d'adorer et de croire; Il semble qu'en secret, de son cœur fatigue, Sans raison et sans choix l'homme l'ait prodigué. On se rappelle encor ce fameux Démocrite , Ce contraste éternel du pleureur Heraclite; O que ce Grec moqueur , philosophe joyeux, Pour mieux rire de l'homme, a dû rire des dieux I Quels mensonges grossiers ! quels rêves ridicules Ne consacrèrent pas ses hommages crédules ! Du culte du soleil , des célestes flambeaux , Voyez l'homme descendre aux plus vils animaux ! Là , devant un insecte il se courbe avec joie ; Ici son dieu mugit, et plus loin il aboie. Voyez-vous, décoré d'ornements somptueux, L'éléphant dieu , marcher d'un pas majestueux ! Fier monarque des bois , ah ! du moins la sagesse Put de l'homme crédule absoudre la foiblesse; L'homme te crut doué d'un céleste rayon, Et ton instinct sublime excuse sa raison. Mais le tigre cruel , mais le lion sauvage, Qui l'eût cru , que de l'homme ils obtinssent l'hommage, Eux qui du sang humain font couler des torrents; Qui l'eût cru, s'il n'eût point adoré des tyrans.!"

Parcourrai-je avec vous ces bords où, plus grossière, La raison jette à peine une foible lumière ? C'est là que dans l'erreur bien plus enseveli , Par ses divinités l'homme est plus avili. Voyez le Samoïède en son climat sauvage , Si son dieu répond mal à son stupide honraiage , Il radote, dit-il; et, gardant son encens. Il attend que le dieu reprenne son bon sens.

Sur ces riches plateaux foulés par les Tartares , Des Scythes inhumains successeurs plus barbares, Pour l'homme idolâtré par leur stupidité, Qui ne connoil l'excès de leur crédulité .•* De lui tout est sacré, de lui rien n'est immonde 4; Rois, princes, potentats, dominateurs du monde, Attendez que du jour l'astre majestueux Sèche de ses rayons purs et respectueux Le rebut adoré des festins qu'il consomme. Qui trahit dans un dieu les vils besoins de l'homme, Voilà vos ornements, vos colliers, vos bijoux, Et l'excrément divin vous enorgueillit tous.

Le stupide habitant de l'indien rivage, A force de folie est peut-être plus sage.

CHANT VIII

Jouet de ses tyrans , mais tyran de ses dieux ,

Nul d'eux ne l'asservit , lui seul dispose d'eux.

Au premier mouvement dont son ame est saisie,

Voyez-le se créer des dieux de fanlaisie ;

Ses malheurs, ses succès, sa haine, son amour,

Font , défont et refont ces déités d'un jour ;

Il offre un culte au fer, à la tuile, à la terre;

Apostat d'une plante, il adore une pierre,

Un hasard fait l'idole, un hasard la délruit;

Il l'achète, il la vend , il l'adore, il la fuit.

De nos fous d'autrefois la ridicule espèce

Cliangeoit moins de magots, de mode et de maîtresse,

Tant l'ignorance ajoute à la crédulité!

Que dis-je, de l'esprit triste fatalité ! Soit qu'il veuille ignorer , soit qu'il veuille s'instruire , D'un délire souvent, il sort par un délire; Et vers la vérité qui lui montre un faux jour , Souvent ses premiers pas l'égarent sans retour. Aussi, dans ces amas d'erreurs inépuisables, Combien u'enfanla point de rêves méprisables Cet instinct curieux, ce besoin de savoir. Qu'aiguillonne la crainte et qu'enhardit l'espoir ! Séduit par l'espérance, inspiré par la crainte. Voyez-le du présent franchir l'élroite enceinte 5 ; En vain l'impénétrable et profond avenir. Couvert d'un voile épais, vers lui semble venir; Il en veut à son gré pénétrer les nuages ; Son esprit inquiet en cherche les présages Dans le feu de l'éclair, dans les flancs du taureau. Et dans son vol rapide interroge l'oiseau. Soit que nous prédisant les beaux jours et l'orage, Son instinct prophéticjue ait surpris noire hommage; Soit que fuyant la terre et s'approchant des cieux , Il semble entretenir commerce avec les dieux , Hélas! en poursuivant sa course vagabonde. Il est loin de penser qu'il fait le sort du monde : D'un seul cri , d'un coup d'aile, il décide un combat ; Rois, tremblez! il vous ôte ou vous donne un état ; Il épouvante un sage , intimide un grand homme , Et les poulets sacrés guident l'aigle de Rome.

Peut-être que rendus par la voix des mortels. Les oracles feront moins de honte aux autels. [bre. Eh bien! dieux des vieux temps, devins, fourbes sans nom- Couvrez-vous de mystère, enfoncez-vous dans l'ombre. En termes ambigus prononcez votre loi , Et vendez aux humains l'espérance et l'effroi. Déjà l'Ambition acquittant ses promesses^. Sur l'autel mercenaire entasse ses largesses; L'Ambition, pareille au monstre audacieux Qu'on peint foulant la terre, et le front dans les cieux, Qui, des mentevirs sacrés prolectrice puissante. Achète des autels la faveur complaisante. Aux trônes des trépieds prosliiua la voix, Et fit souvent des dieux les ministres des rois. A ses pieds est la Fourbe , et vaine et mensongère. D'une main conduisant l'Opinion légère.

De l'autre soutenant des voiles, des bandeaux. Baguettes, talismans , amulettes , anneaux. Tout ce que, de l'Orgueil trop adroite complice.

L'Imagination lui prête d'artifice.

Ne croyez pas pourtant que des rois et des dieux Le contrat fut toujours un contrat odieux : Non , de ces deux pouvoirs l'union légitime N'a pas été toujours le pacte affreux du crime. Osons sans intérêt, sans préjugés, sans fiel, Peser ce grand accord de la terre et du ciel.

Lorsque loin des forêts qu'habitoient ses ancêtres , Le peuple eut des cités , des princes et des prêtres ; Pour policer ce peuple , hole grossier des bois , Le prêtre fit im culte, et le prince des lois. Mais de l'homme encor brut l'altière indépendance , Des pouvoirs séparés fatiguoit la prudence; Alors un grand traité fut proposé par eux ; Alors l'homme des lois dit à l'homme des dieux : «' Unissons les pouvoirs que notre rang nous donne ; Je défends ta tiare , affermis ma couronne ; Pour leur propre intérêt lions nos ennemis, Libres, mais gouvernés; fortunés, mais soumis; Et , consacrant un nœud que l'intérêt resserre , Joins les foudres du ciel aux foudres de la terre. » Le traité fut conclu : sous des rois généreux , Sous des pontifes saints ce traité fut heureux; Et le peuple, oubliant sa rudesse sauvage. Connut l'obéissance , et non pas l'esclavage. Trop heureux les Étals où ce sublime accord Au bonheur du plus foible enchaîna le plus fort !

Ainsi, de nos erreurs examinant la course , Dans nos secrets penchants j'en découvris la source; J'en suivis les effets; mais je n'ai pas encor De la tradition déployé le trésor; Vieille divinilé qui, trompeuse et légère. Propagea des faux dieux la race mensongère , Et, des bords de Memphis étendue en tous lieux, Sous mille traits divers reproduisit les dieux. Voyons comme , en suivant sa marche et ses vestiges , L'Imagination y joignit ses prestiges.

Dans rÉgyple d'abord un seul Dieu fut connu : Et quand sur sa grandeur le ciel se seroit tu , Le Nil , dont tous les ans le retour la rassure, Proclamoit assez haut le Dieu de la nature. Mais les grands , dans le fond d'un sanctuaire obscur, Conservoient du vrai Dieu le culte toujours pur , El de vaines erreurs ils amusoient la foule.

Ainsi, quand du pressoir le jus brillant s'écoule, On garde le nectar le plus délicieux Pour la coupe des rois et les banquets des dieux. Et la lie au hasard enivre le vulgaire.

Des cultes différents dont l'Egypte est la mère. L'un , aux lois d'un seul Dieu fidèlement soumis , Par le divin Mo'ise aux Hébreux fut transmis; Les Hébreux , dont la race en prodiges féconde Remonte dans les temps jusqu'au berceau du monde. Jamais législateur , par des traits si puissants , Ne frappa la pensée et n'ébranla les sens. A l'Hébreu pour monarque il donne un Dieu suprême; Ce Dieu le récompense et le punit lui-même; Dans les flots suspendus il lui fraie un chemin , Ce Dieu , dans le désert , le conduit par la main.

Nourri par un prodige, instruit par des oracles, 11 ne marche jamais qu'entouré de miracles : Reçoivenl-ils la loi du roi de l'univers ? C'est au hruil de la foudre, aux lueurs des éclairs. Aussi cette loi sainte, avec terreur suivie, Saisi! tous leurs pensers, soumet toute leur vie. Les accompagne aux champs, aux combats, aux festins. Elle règle leurs nieis, elle ordonne leurs iiains, Les suit dans leurs foyers, leur parle dans le temple; Sur des tables d'airain leur respect la contemple. Dans quelle nation, chez (|ucl peuple, en quel lieu. Un culle plus auguste a-l-il honoré Dieu ? Les candélabres d'or, les j)ierres précieuses, Des lévites en chœur les voix mélodieuses. Les parfums, les métaux, les arts les plus vantés, Tout rehaussoit l'éclat de leurs solennités. Mont sacré de Sion, redis-moi quels canti(|nes. Quels hjnnie.s résoiinoient sous tes palmiers antiques ! L'esprit divin lui-même y répandoit son feu; Par-tout la voix, la main et le regard de Di(!U. Ainsi , mar(piés dès-lors d'un sceau que rien n'altère, Ils en ont conserve le profond caractère. A U-avers tant d'états, dàges, de lieux divers, Avec leurs vieilles lois j)arcourant l'univers, Seuls ils sont demeurés sur sa base profonde , Comme ces vieux rochers, contemporains du monde. Tandis cpi'un peuple saint portoit dans le saint lieu La loi de l'Eternel et l'autel du vrai Dieu, Des dieux menteurs du IS'il , de leurs brillants génies, La Grèce dans son sein reçut les colonies. Mais comme un étranger, admis dans nos remparts, Façonné par nos mœurs et formé par nos arts , Perd insensiblement ses coutumes grossières. Ennoblit son maintien et polit ses manières. Tels ces dieux adoptifs, dans la Grèce accueillis, De leurs attraits nouveaux furent enorgueillis; Le ciseau leur donna les plus aimables formes , A l'Egypte laissa ses colosses énormes : Sans être nionslrueux, ils parurent plus grands, Et l'art en fil des dieux, et non pas des géants. Par quelle adresse eneor ses utiles chimères De l'homme ont rapproché ces dieux imaginaires ! Sur la terre autrefois, laboureurs ou bergers, Ils soignoient les moissons, les troupeaux, les vergers: L'homme est prompt à chérir l'êlre qui lui ressemble. Sur la terre embellie ils habitoient ensemble; Compagnons de plaisirs, de peines, de travaux. Ils eurent , comme nous , et leurs biens et leurs maux , Et, sans aucun effort, la foiblesse mortelle S'élevoit k des dieux qui descendoient vers elle. Rien de dur, rien de triste autour de leurs autels; Des danses et des chants fctoient ces immortels. Moi-même, toul-à-coup, plein d'un heureux délire, Je vois encor ces dieux, j'entends encor la lyre; J'attelle avec des fleurs les pigeons de Cypris ; Sur son arc radieux je fais glisser Iris, Profanes, loin d'ici ! près de celte onde pure Les nymphes de Vénus détachent sa ceinture. Ainsi la fable antique, en vers mélodieux,

Avec profusion jeta par-tout des dieux : Tout connut son génie et son dieu tulélaire, El le moindre coteau fut l'Oljmpe d'Homère. Et ne demandez pas comment de ces erreurs Le charme si long-temps put séduire les cœurs; L'Imagination s'en étoit amusée, El la Raison craignit d'être désabusée : Ainsi l'amant crédule, au moment du réveil, Nourrit le rêve heureux qui charma son sommeil.

A ces dieux si riants, empruntés de la Grèce, Rome, plus sérieuse, imprima sa sagesse. L'Olympe de Numa fut plus majestueux.

Mercure moins fripon, IMai's moins voluptueux; Jupiter brûla moins d'une flamme adultère; Vénus même reçut un culle plus sévère.

Admirez j)ar quel art le peuple souverain Même par ses erreurs soumit le genre humain, Lors(|ue de mille états la folle idolàlrie Dégradoit la raison sans servir la pairie, Le sénat, s'emparant des superstitions, Emploja sagement leurs folles visions; C'est par-là f|u'il régnoit, par-là que sa sagesse D'un peuple lurl)ulent sut maîtriser l'ivresse : Le l)onnet du ponlife asservit à ses lois Le casque des guerriers, la couronne des rois; De vains rêves servoient une raison profonde, Et le sceptre augurai fut le sceptre du monde. O honte glorieuse ! utile déshonneur !

Le Romain fuit : au nom de Jupiter Slaleur, Il s'arrête ; un beau temple en garde la mémoire , El ce temple à jamais commande la vicloire : Ainsi leurs dieux servoient la grandeur de l'Etat.

Avec plus de noblesse encore et plus d'éclat. De la religion la pompe solennelle Consacroit la vicloire et marchoit devant elle, El du pied des autels sembloit dire aux humains : « Rome commande au monde, et le ciel aux Romains.» Le juste ciel sans doute abhorroit ces conquêtes; Mais si quelque vertu peut expier ces fêles , C'est que Rome honora, dans ses jours de splendeur, Ces simples dcilés qui firent sa grandeur : Le dieu du Capitole habita des chaumières. Loin de ces chars sanglants, de ces pompes guerrières. Où le sang des taureaux, satisfaisant aux dieux, Du sang humain versé rendoit graces aux eieux , Que j'aime à revoler vers ces fêles champêtres Où Rome célébroit les dieux de ses ancêtres 1 La déesse des l)lés , et le dieu des raisins. Les nymphes des forêts, les faunes, les sylvains , Toi sur-tout, toi, Paies, déité pastorale!

A peine blanchissoit la rive orientale.

Le berger, secouant un humide rameau.

D'une onde salutaire arrosoit son troupeau. « O Paies ! disoit-il , reçois mes sacrifices , Protège mes brebis, protège mes génisses, Contre la faim cruelle et le loup inhumain ; Que je trouve le soir le nombre du malin; Qu'autour de mon bercail , vigilant sentinelle. Sans cesse en haletant rôde mon chien fidèle;

CHANT VIII

Que mon troupeau connoisse et ma flûte cl ma voix; Que le lait le plus pur ccume entre mes doigis ; Rends mon bélier ardent , et mes chèvres fécondes ; Puissent de frais gazons , puissent de claires ondes , Dans un riant pacage arrêter mes brebis ! Que leur fine toison compose mes babils; Et, quand le fuseau tourne entre leurs mains légères, Ne blesse pas les doigis de nos jeunes bergères 7 ! >•

Il dit, et toul-à-coup un faisceau pétillant S'allume, et dans les airs s'élève un feu brillant, Qxie trois fois, dans sa vive et folâtre alégresse, D'un pied léger franchit une ardente jeimesse. Jeux charmants, vous régnez encor dans nos hameaux ! Eh ! qui n'est point ému de ces riants tableaux ? La superstition sied bien au paysage ; Triste dans les cités, elle est gaie au village; Et le sage lui-même aime à voir, en ces vœux , La terre à ses travaux intéressant les cieux.

Dirai-je quelle heureuse et sage politique 8 Joignit à tous les dieux de l'empire italique Un pouvoir plus obscur et plus puissant encor ? Le dieu Terme est son nom : aux jours de l'âge d'or Il n'avoil point d'autel ; alors aucun partage Ne profanoit des champs le commua héritage ; Mais quand chaque mortel eut son champ séparé, Dieu juste ! pour chacun ton nom devint sacré. Tu bornes les cités , les hameaux et l'empire; Rien ne peut t'ébranler , rien ne peut te séduire ; Cher à deux possesseurs, fidèle à deux voisins, Du soc usurpateur tu défends leurs confins ; Aussi des deux côtés, sur la même colonne, Chacun vient déposer son gâteau , sa couronne , Et nul impunément n'ose enfreindre tes droits : Deux Gracques ont péri victimes de tes lois. Quand Jupiter parut au nouveau Capitole, Tous les dieux firent place à l'imposante idole, Toi seul gardas la tienne, et toi seul es resté ! Noble image des droits de la propriété : Droits puissants, droits sacrés, et sur qui seuls se fonde Et le bien des Etats, et le repos du monde. Ainsi parloit , prioit , ce peuple de vainqueurs : [ mœurs. Ses mœurs faisoient ses dieux, ses dieux gardoient ses

Mais passons, il est temps, de ces fêtes publiques, Des temples de l'État aux temples domestiques Où régnoienl humblement les dieux hospilaliers. Je ne sais quoi me plaît dans leurs humbles foyers : L'homme pouvoit les voir, les prier à toute heure ; Ils avoient même table, avoient même demeure ; Ils soignoient de plus près sa vertu, son bonheur, De la vierge modeste ils prolégepienl l'honneur; Présidents des festins, confidents des alarmes, Ils partageoient sa joie et recueilloient ses larmes. Sous le toit parfumé de leur humble réduit , L'Imagination moi-même me conduit.

J'aime à voir tous les ans le père de famille , Rassemblant son épouse, et son fils et sa fille. Présenter pour tributs, à ces dieux innocents , Quelques gouttes de lait et quelques grains d'encens ; Heureux d'en obtenir, par un si simple hommage ,

L'aisance et le repos, les premiers biens du sage ! Mais malheur à ces dieux , si l'hommage étoit vain ! Leurs sujets révoltés les punissoient soudain , Et de leurs vœux frustrés leur iiifligeoient la peine.

Le sage observatem- de la nature humaine Se plaît à rencontrer, dans des climats divers. Et les mêmes vertus et les mêmes travers. La Chine, ainsi que Rome, a ses dieux du ménage; Ainsi qu'à Rome, objets et d'iusulle et d'hommage, Récompensés, fêlés dans un jour de bonheur. Dans un jour désastreux délaissés sans honneur ; Avec eux on se brouille, on se réconcilie. De là, si je parcours la nouvelle Italie, Je ris d'y retrouver l'erreur des vieux Romains. Et qui ne connoît pas le plus fêté des saints, Ce bon Anionio, qu'importune sans cesse D'un dévot ignorant la crédule foiblesse .' Il le fait le garant de sa félicité , Du jeu, de la faveur, du cœur de sa beauté. Des caprices du sort, de son propre caprice; Il lui demande gi'ace, ou bien en fait justice; Et vingt fois sacrilège et dévot en un jour. L'aime, le hait, le baise et le bat tour-à-tour. Ainsi tout se ressemble, ainsi l'erreur voyage. Passe d'un monde à l'autre, et vole d'âge en âge.

Enfin quand nous cherchons par quels ressorts divers Les préjugés sacrés ont rempli l'univers, Pouvons-nous oublier sur le simple vulgaire Ce que peut le génie et le grand caractère.' Tels de la renommée ont atteint le sommet, Zoroastre, Numa, toi sur-tout, Mahomet, Dont l'Orient entier garde encor la mémoire. Tel finit par tromper, qui commença par croire : D'abord enthousiaste, et bientôt imposteur, Un rêve prépara sa future grandeur.

O pouvoir d'un grand homme et d'une ame profonde ! Il rêve, et son délire a fait le sort du monde. Un songe, une colombe, un glaive et l'alcoran, Dans l'histoire ont placé son terrible roman, Dont les sanglants feuillets, tracés par la victoire, A la saine raison font horreur de sa gloire ; L'ignorance farouche et la fatalilé, Et l'idole des sens, l'ardente volupté, Comme trois fiers coursiers sous un maitre intrépide, Ont dans des flots de sang roulé son char rapide ; Et, sous ces étendards vainqueurs de l'univers , Une moitié du monde adore encor ses fers.

Après le fier torrent qui , gonflé par l'orage. Tombe, roule et bondit, gros d'écume et de rage. L'œil aime à rencontrer ce fleuve sans courroux. Qui suit dans les vallons son cours paisible et doux : Tel ce Confucius, l'ami de la nature, Versoit d'une ame tendre une morale pure ; Tous deux hommes d'état, tous deux législateurs, Et de l'esprit public éloquents fondateurs, Semblèrent emprunter, pour éclairer la terre. L'un les doux feux du jour, l'autre ceux du tonnerre.

Ne peut-on pas encor dans les religions Reconnoitre l'esprit, les mœurs des nations .'

L'IMAGINATIO

Sur l'amour du repos appuyant son empire, Un culle simple et doux au Midi peut suffire ; Mais dans les champs du Nord, où le terrible Mars A son arc, son carquois, son tonnerre et ses chars, Odin, le grand Odin, aux âmes valeureuses Va monirer des houris les demeures heureuses. Ce n'est plus ce ciel calme où , dans un doux loisir, Régnoicnt l'aimable paix et l'innocent plaisir ; Les exploits éclatants, et le doux bruit des armes, D'un paradis guerrier leur présentent les charmes ; Amoureux des dangers, mais exempts du trépas, Quittent-ils tout sanglants la scène des combats : Des plus fraiches beautés une foule choisie "Vient élancher leur sang, leur verser l'ambroisie ; Puis chacun prend sa lance, et jwsse tour-à-tour Des plaisirs aux combats, des combats à l'amour. Je crois voir des Français la grace et la vaillance.

Les climats même, enfin , ont aussi leur puissance. L'habitant des rochers ou des marais fangeux , Sur les monts, dans les eaux , pense trouver ses dieux ; Mais sous un ciel plus pur les fils des Zoroastres A.dorent à genoux le roi brillant des astres. Que dis-je ? 6 dieu du jour ! est-il quelques mortels Qui ne t'aient consacre des temples, des autels ? Le Perse t'encensa, le Mexicain t'adore; Ton triomphe conmience où commence l'aurore , Et s'étend aux lieux même où ton char n'atteint pas; Le Sarmate t'invocpie au milieu des frimas; Et, t'adressant de loin son eanti(pie sauvage, Le Lapon tout transi t'offre encor son hommage. Ainsi, des noirs frimas au ciel le plus ardent. Et du berceau du jour aux portes d'occident , Loue par le regret ou la reconnoissance , Tout bénit tes bienfaits ou pleure ton absence. A.h! si l'homme est coupable en adorant tes feux. Tes éternels bienfaits demandent grace aux eieux. Eh! qui mcritoit mieux d'usurper notre hommage Que cet astre, des dieux la plus brillante image, Qui dispense les ans, la vie et les couleurs, Enfante les moissons, mûrit l'or, peint les fleurs, Jusqu'aux antres profonds fait sentir sa puissance , Revêt les vastes cieux de sa magnificence , De saison en saison conduit le char du jour. Nous attriste en partant, nous charme à son retour, Éclaire , échauffe , anime , embellit et féconde , Et semble, en se montrant, reproduire le monde .-' Ame de l'univers , source immense de feu , Ah ! sois toujours son roi , si tu n'es plus son dieu ! Plaisirs, talents, vertus, tout s'allume à ta flamme; Le jeune homme te doit les doux transports de l'ame, Et le vieillard dans toi voit son dernier ami. Eh bien! astre puissant, contre l'âge ennemi Protège donc mes vers et défends ton poète ! Verse encor, verse-moi cette flamme secrète , Le plus pur de tes feux, le plus beau de les dons; Encore une étincelle, encor quelques rayons, Et que mes derniers vers, pleins des feux du jeune âge. De ton couchant pompeux soient la brillante image.

Mais quoi! pour le soleil j'oid)liois son auteur!

Fuyez, dieux impuissants, devant le créateur;

Dieu , le vrai Dieu s'avance ; il veut que je publie

De sa religion la sublime folie.

Ce n'est plus cette erreur, dont les séductions

A des divinités prètoient nos passions :

Loin d'abaisser l'Olympe aux voluptés humaines.

Elle nous montre un Dieu se chargeant de nos peines;

Nous montre des mortels s'élevant jusqu'à Dieu;

Des folles passions elle amortit le feu;

Elle commande aux sens, subjugue la nature,

Ne puise nos vertus qu'en une source pure.

Ces doux liens de père, et de fils et d'époux.

Au trône de Dieu même elle les suspend tous ;

Rien loin des vœux mortels place nos espérances,

Craint les prospérilcs, jouit dans les souffrances,

Joint l'homme à l'Éternel , joint les hommes entre eux ,

Cultive sur la terre et cueille dans les cieux.

Comme ces cultes vains que l'erreur a fait naitre,

L'Imagination ne lui donna point l'être ;

Ainsi que le soleil, les astres et les mers.

Elle sortit des mains dont sortit l'univers.

Mais, telle qu'une reine en sa grandeur suprême Permet à d'humbles fleurs d'orner son diadème, L'Imagination eut l'honneur immortel D'embellir sa couronne et d'orner son autel. Quand les prophètes saints, dans leur sacré délire. De sa grandeur future enirelenoient leur lyre. Tantôt conmie un miel pur vantoient ses douces lois. Tantôt de son tonnerre épouvantoient les rois; Elle-même dictoit leurs odes immortelles. C'est elle qui, montrant les palmes éternelles. Sous les yeux des tyrans, sous le fer des bourreaux, Transformoit des enfants, des femmes, en héros; Et lorsque sous la terre, au fond des catacombes. Vivants, ils habitoieut le silence des lombes. Dans ces noirs souterrains conduite par la foi , L'Imagination charmoit leur sombre effroi. C'est elle qui, changeant tous leurs maux en délices, Assaisonnoit le jeûne, émoussoil les ciliées, Mêloit les chœurs divins à leurs hymnes pieux. Et du fond des tombeaux anticipoit les cieux. Avec non moins de zèle, aux jours de sa victoire, De la religion elle servit la gloire.

Avant ces jours heureux, autour de ses autels. Aucune pompe encor n'attiroit les mortels; Seule, sous l'œil de Dieu, dans sa douleur obscure. Ses maux étoient sa gloire et ses fers sa parure; Mais lorsque des tyrans elle eut vaincu l'orgueil , Alors elle jeta ses vêtements de deuil , Prit et ses chants de joie et ses habits de fêtes. L'Imagination, secondant ses conquêtes.

Vint parer son triomphe et hâter sa grandeur, De ses solennités augmenta la splendeur; Des vierges , des martyrs , retraça les exemples ; L'orgue majestueux retentit dans les temples. Et les sens, entraînés par ces charmes puissants. S'armèrent pour un culte armé contre les sens.

Nature , apprête-toi ! Dieu s'avance ; prepare Ton ciel le plus brillant , ton encens le plus rare ;

CHANT VÎII.

Tout s'assemble, tout sort : avec ordre rangé, En chœurs harmonieux le peuple partagé, Les prélats rayonnants de l'or brillant des niîlres. Les grands devant leur maître humiliant leurs titres ; De vierges et d'enfants un innocent essaim , En ceinture flottante, en longs habits de lin; Le cortège pieux , qui lentement s'avance , Tantôt chantant, tantôt dans un profond silence; L'éclat des vêlements, la pompe des autels. Faisant hommage à Dieu du luxe des mortels ; Les drapeaux des guerriers , leur escorte brillante , Leur foudre proclamant , d'une voix triomphante , L'arbitre de la guerre et le Dieu de la paix; Autour du Saint des saints qui marche sous le dais. Les encensoirs montant , remontant en mesure ; Ces nuages de fleurs , encens de la nature ; Tantôt un peuple entier tout-à-coup prosterné ; Tandis que sur leur front humblement incliné, Un prêtre ouvtc le ciel, et, les mains étendues, Leur verse ses faveurs à grands flots répandues •. Tout enivre le cœur, les oreilles , les yeux ; La terre est un moment la rivale des cieux : Par-tout ce grand triomphe en offre à Dieu l'image. Et quel lieu dans ce jour ne lui rend pas hommage ! Sous la zone brûlante , au séjour des hivers , Au milieu des cités , dans le fond des déserts , Sur ces rocs qu'entoura la ceinture des ondes , Deux mondes à l'envi fêtent l'auteur des mondes. Ces lieux mêmes, ces lieux où le culte naissant N'a point de nos cités l'éclat éblouissant , Les tabernacles d'or, les pompeuses arcades, Le faste des habits , l'orgueil des colonnades , Pour célébrer ce Dieu , né parmi des pasteurs , N'ont-ils pas leurs festons, leurs guirlandes de fleurs. Leur trône de gazon , leur tapis de verdure ? Souvent, dans ce grand jour, le Dieu de la nature S'arrête , satisfait d'un reposoir grossier, Sous l'ombrage d'un cèdre , à labri d'un palmier ; Et plus sa fêle est pauvre, et plus elle est touchante.

Mais si , dans tout l'éclat de sa pompe imposante 9 , Avec plus d'appareil que ces fameux Romains , Je veux voir triompher le maître des humains, J'irai dans cette ville en prodiges féconde , Veuve du peuple roi , mais reine encor du monde : C'est là , c'est dans ses murs , le siège de la foi , Que sous les yeux d'un chef, père, pontife et roi. Au milieu des palais, des temples, des portiques. Et du faste moderne, et des pompes antiques. Dieu se montre aux mortels dans toute sa grandeur. En vain l'œil de l'impie en veut fuir la splendeur. Dieu l'accable en secret de toute sa présence. Malheureux, il est seul dans cette foule immense. Et ses remords du moins confessent l'Éternel : C'en est fait ; dans un ordre , et d'un pas solennel , Dieu revient vers le temple et dans le sanctuaire ; Sa majesté terrible a repris son mystère : Là , se courbe en tremblant l'ange respectueux ; Là, la religion vient lui porter ses vœux; La vertu son espoir, le remords ses alarmes,

Le bonheur son hommage, et le malheur ses larmes.

Mais si le fanatisme entoure les autels ; Dieu ! quels torrents de maux menacent les mortels ! Oh ! si Dieu me prètoit cette voix solennelle Qui proclama sa voix chez un peuple fidèle , Je ne parlerois pas dans le fond des déserts ; J'irois, je publierois devant tout l'unijers Cette loi non moins pure et non moins salutaire, Aux mortels séparés par un double hémisphère; « Par les moûts , par les mers , et sur-tout par vos dieux , Aimez-vous , leur dirois-je, et vous plairez aux cieux. » Mais , égarée, hélas ! par leurs fureurs bizarres, L'Imagination les a rendus barbares ; Tout est fourbe ou cruel dans ce vaste univers. Je crois voir un grand temple, où cent cultes divers De la crédulité se disputeut l'hommage.

Tous ont leur sanctuaire ; et, dans sa folle rage, L'air troublé, l'œil hagard, chacun vante sa foi; « Venez , croyez , priez , adorez comme moi ; Brama , le seul Brama mérite qu'on l'honore ; Lama , le seul Lama mérite qu'on l'adore ; Ce crocodile est dieu, gardez de l'insulter; A ce dragon divin gardez- vous d'attenter; Moi, je vois dieu dans l'air ; moi , je le vois dans l'onde; Profanes , à genoux devant l'astre du monde ! »

Et dans le même temple , aux pieds des mêmes dieux , Que de cris obstinés ! que de chocs furieux ! Un mot, une syllabe enfante des volumes. Que dis-je.-' les poignards ont remplacé les plumes, Et la terre se change en théâtre d'horreur. Ces lieux mêmes , ces lieux où je peins leur fureur. Tout n'y parle-l-il pas de nos guerres sacrées ? A l'aspect de ces tours par les feux dévorées, Assis sur ce tombeau , je rêve tristement : Celui que dans son sein cache ce monument , A dormi deux cents ans dans la nuit sépulcrale ; Voilà sa mitre encore et sa croix pastorale. Vingt autres après lui, dans l'ombre descendus, Régnèrent dans ces murs sur de pieux reclus. La mort moissonne tout, et des races sans nombre Tombent, tombent sans cesse en cet abîme sombre. Hélas ! et sur ses bords les mortels malheureux , Suspendus un instant, se déchirent entre eux!

Des Grecs plus modérés les dieux imaginaires Rarement ont connu ces fureurs meurtrières; Leur temple étoit paisible, et ces dieux fraternels Loin de les diviser unissoient les mortels. Eh ! qui ne connoit pas ces pompes annuelles Qu'offroient au dieu du jour cent nations fidèles ? A peine commençoient les danses de Délos , Tous les Grecs accourus s'élançoient sur les flots; Le zéphyr se jouoit dans leurs voiles pourprées , Les vagues blanchissoient sous les rames dorées ; Couronnés de festons, peints de mille couleurs. Les vaisseaux sur les mers formoient un pont de fleurs, Apollon accueilloit le saint pèlerinage ; La Grèce tout entière inondoit le rivage; Tous aux mêmes autels prioieut le même dieu , Ne connoissoienl qu'un culte et ne formoient qu'un vœu.

L'IMAGINATION

El tous , conciliés par les mêmes mystères, Attroupés en rivaux, se séparoienl en frères.

Toulefois dans les camps, au milieu des combats, Que le ciel ait soutïerl ces longs assassinais. Mon esprit le conçoit; mais dans le sanctuaire, Quels dieux ont pu souffrir un culte sanguinaire ? O Dieu bon! j'avois cru que les puissantes mains Avoient mis la pitié dans le cœur des humains ; Mais (piclque nalion que mon œil envisage. Je rencontre par-lout ces pon)pes du carnage. Les Grecs même ont connu ces cuites odieux. O Français ! rougissez pour vos Iristes aïeux ! Souvent encore aux lieux de ces horriliies scènes. Le vojageur, errant dans les vieilles Ardennes, Rencontre avec effroi ces barbares autels. Et toi, (pii fus lémoin de ces culles cruels, César, éloil-ce à loi de trainer la victoire Dans les sentiers ballus d'une commune gloire ? Ya, cours, du fanalisnie heureux persécuteur, Détruis l'autel, le dieu, le sacrilicaleur ; Et vengeant et le ciel , et la nature, el l'homme , Fais chérir mic fois les triomphes de Rome.

Et vous, fiers Mexicains, souillés de plus d horreur , Tremblez ; voici venir lEspagnol en fureur. Ah ! qui pourroil compter les meurtres effroyables Qu'exigeoienl sur ces bonis des dieux iuipiloyables ? Là. des lions d'airain, de feux éliueelanls •", RecevoienI des mortels dans leurs gosiers brûlants ; Là, le sang qui ruisselle en éternel hommage, Fait au ciel qu il iuvoqne un éternel outrage ; Et nul n'a droit d'entrer dans ce temple ijihuniaiii , Que d'un meurtre récent il n'ait souillé sa main. Nalure, tu n'as donc plus d'abri sur la terre ? Le fanatisme affreux te fail par-tout la guerre. Ah ! sans doute , abhorrant ce culte criminel , Tu te réfugias dans le cœur maternel ; Non, de ces dieux cruels la fureur l'en exile, Et la nature a fui de son dernier asile. Des mères, aux autels de ces dieux redoutés,

Leurs enfants dans les bras Cruelles, arrêtez !

Avez-vous oublié , saintement inhumaines ,

"Vos amours , vos serments, vos plaisirs et vos peines ?

Quel démon inhumain proscrit cos jeunes fleurs .''

Ah ! voyez leur sourire et regardez leiu's pleurs.

Et cessez d immoler, à d'horribles chimères,

Les u(Kuds sacrés d'hunen et le doux nom de mères !

Hélas ! où sont les lemps où d'un rayon de miel.

D'un peu de lait , de fruits , on apaisoit le ciel ?

Mais du moins au milieu de ces cultes barliares, Chez le Sc) the inliumain , chez les cruels Tartares , Quels que soient leur esprit , leurs costumes, leurs dieux, Une idée adoucit ces tableaux odieux:

C'est qu'au pied des autels, auprès de la vengeance, Par-tout le repentir rencontre l'indulgence , Par-tout la consolante et sublime raison Accueille le remords et la religion , Près d'un dieu qui punit , montre un dieu qui pardonne. Sans lui , le crime aveugle au crime s'abandonne , Et l'affreux désespoir, égaré sans retour,

Produit par les forfaits , les produit à son tour. Mais détournons nos jeux de ces tableaux funestes ; Muse, qui fus admise aux délices célestes. Dis comment du pardon le consolant espoir Rendit un cd'ur coupable au bonheur, au devoir ; Parle; et que I'lionune impie, oubliant le blasphème, A ce récit louchant soit attendri lui-même. Dans l'Espagne na({uit une jeune bcaulé, De qui le cu'ur ardent, mais long-temps indompté, Du plus brûlant amour sentit enfin la flamme ; Alvar, malgré son père, avoit séduit son ame. Son père, dans l'excès de son ressentiment, Sous les yeux de sa fille inmiola son amant; Et du même poignard dont s'arma sa colère, Sa fille à son amant sacrifia son père. Ainsi , par deux forfaits un instant a dissous Et les nœuds les plus saints, el les nœuds les plus doux. L'amour fut de tout lemps barbare en sa vengeance. Mais de ce jeune cœur ipii peindra la souffrance ? Nul ne fut confident de son affreux secret; Un hameau renferma sa honle el son regret; Une fenmie, en ces lieux, son unicjue ressource, Témoin de ses malheurs, en ignoroit la source : Jamais un être humain n'offrit dans l'univers Des contrastes si grands el des traits si divers. Quelquefois se plongeant dans un profond silence , Son ame du remords dompluit la violence; Mais ce pénible effort , pour contraindre son cœur, Faisoit de son visage un spectacle d horreur. Tout-à-coup il changeoit; et tel (pie dans l'orage. Un doux rason s'échappe à tj-avers un nuage. Dans ses trails, altérés par son affreux tourment, Un souris triste et doux se montroit un moment. Osoit-elle pleurer ? une douleur sans charmes , N'arrachoit de ses yeux que de pénibles larmes. Quelquefois, ô douleur! ô supplice nouveau! De ses jours innocents l'intéressant tableau Lui rappeloit cet âge où d'une tendre mère Les baisers la cédoieni aux baisers de son père : Alors un trouble affreux agiloit ses esprits; Elle erroit, se rouloit , lournoit, poussoit des cris, Dans les champs, sur les monts, dans la forêt profonde, Fuyoit, précipitoit sa marche vagabonde; Et , lasse enfin , tomboit sans force et sans couleur. Ces courses cependant soulageoient sa douleur. Riais rentroit-elle seule en son obscur asile ? C'est là que, moins distraite, et non pas plus tranquille, Son crime sur son cœur sembloit s'appesantir ; Là , dans un long tourment elle croyoit sentir, Goulle à goutte tomber sur son cœur solitaire. Le sang de son amant et le sang de son père : Tantôt , du bras fatal à l'auteur de ses jours , Elle efface ce sang qui rcparoîl toujours. Tantôt, d'un spectre affreux se croyant poursuivie : « Cher Alvar, disolt-ellc, on attente à ma vie; Vois mon père irrité, vois le glaive assassin ! Dieu ! c'est le même fer dont j ai percé son sein ! Où l'a-t-il pris? » Alors, croyant voir la mort prête, Comme pour fuir le coup elle baissoit la tète.

CHANT VIII

Mais coramenl fuir son ame et le remords rongeur ? Tout lui peint son forfait , lui montre un dieu vengeur ; L'enfer s'ouvre, l'air gronde, un Dieu lance la foudre; Et Dieu pardonuàl-il, son cœur ne peul l'aLsoudre. Quelquefois elle espère el veut le supplier, S'agenouille, se lève, el renonce à prier : Tant l'épouvante un Dieu vengeur des parricides !

D'autres fois cependant, dans ses courses rapides, De loin elle observoit le temple du hameau , Ombragé d'un cyprès et d'un antique ormeau. Il sembloit qu'en secret une force invisible L'attirât vers ce lieu consolant et terrible. Elle approchoit : soudain, par un Dieu courroucé , Son cœur avec effroi se scntoit repoussé. Mais un jour, sous les murs de la demeure sainte, Promenant ses regards autour de son enceinte. Elle voit accourir aux pieds du Dieu sauveur, Des pécheurs repentants la pieuse ferveur; C'étoit dans la saison où la riche nature, En couronnes de fleurs, en habits de \xrdure, Comme une jeune vierge échappée au cercueil. Des clirélieus attristés vient égayer le deuil; C'étoil dans ce grand jour oîi la foi glorieuse, Fêtant d'un Dieu mourant la croix victorieuse. Dans le sang de l'Agneau , source heureuse de paix , Revient puiser la grace et laver nos forfaits. Elle, sans se mêler à la foule chrétienne , A leur sainte douleur joignoit tout bas la sienne; Comme un vaisseau battu par un orage affreux, Pour entrer dans le port , n'attend qu'un souffle heureux. Sur la porte sacrée elle fixoit la vue; Soudain elle aperçoit , ô faveur imprévue ! Un simple villageois , qui dans ce lieu sacré, Poussé par le remords dont il fut déchiré , Des célestes vertus pour ranimer la flamme , Au ministre de Dieu venoit ouvrir sou ame; De ses crimes secrets sévère délateur, Il revenoil heureux; un Dieu consolateur Se peignoit dans ses yeux, brilloit sur son visage. De la paix qu'elle implore elle y croit voir le gage; Alors un saint espoir surmontant ses remords, Elle laisse en ces mots éclater ses transports : « Ah ! du haut de la croix , quand la grace féconde Verse à grands floLs l'espoir et le salut au monde, Laisserai-je, dit-elle, échapper ce beau jour? Ne puis-je prendre aussi ma part de tant d'amour, Et d'un si long tourment misérable victime , Dans ce sang rédempteur noyer aussi mon crime .'' " De ses plus jeunes ans le souvenir vainqueur "Vient encore en secret aiguillonner son cœur. Que de fois dans le temple elle suivit sa mère! Que de fois elle y vint sur les pas de son père ! Quel refuge au pécheur offre un espoir plus doux ? « Là, s'ils sont avoués, les crimes sont absous; Là, m'attend le bonheur, la paix d'une ame pure; Là, doit d'un long remords se fermer la blessure. »

Alors , plus confiante , elle n'hésite plus ; El bientôt rassurant ses pas urésolus , Vers l'asile indulgent où Dieu même l'invite ,

Du pardon désiré l'espoir la précipite;

Elle s'approche, elle entre , elle avance à pas lenfs :

Et d'abord se découvre à ses regards tremblants

Ce tribunal ouvert au repentir sincère :

« Ah ! dit-elle en pleurant , ce trii)uual sévère

Où les méchants de Dieu viennent subir la loi,

A des pardons pour tous, mais n'en a pas pour moi. »

Au même instant paroît un vieillard vénérable, C'étoit de ce hameau le pasteur respectable ", Qui, depuis quarante ans, serl son Dieu, faille bien, Reçoit peu, donne tout, et ne demande rien. Cliéri dans son hameau, respecté dans son temple, Il prêche par ses mœurs , instruit par son exemple ; Des pères , des enfants, il resserre les nœuds, L'enfant même l'adore, et souvent, dans ses jeux. D'une timide main en passant il arrête Le vieillard, qui sourit en détournant la tête. Des aveux, du remords, quel confident plus sûr.* Il écoule le vice, et reste toujours pur : Tel un auguste mont entouré de nuages , Voit bien loin sous sa cime expirer les orages, Tandis que son front calme habile dans les cieux. A peine l'un de l'autre ils ont frappé les yeux ; Tous les deux arrêtés, daus un profond silence. Sont prêts à se parler : l'un et l'autre balance ; Elle, avec un regard éloquemment muet.

Semble à-la-fois trahir el garder son secret ; Lui , sans l'interroger ( les âmes généreuses Respectent le secret des âmes malheureuses ) Montroit celte pitié d'un ministre de Dieu , Qui d'un crime caché semble enhardir l'aveu. Au sacré tribunal ils arrivent ensemble; Elle tombe à genoux, elle hésite, elle tremble; Trois fois de son forfait veut soulever le poids ; Sur son trop foible cœur il retombe trois fois. Impatiente enfin du fardeau qui l'accable, Elle laisse échapper cet aveu redoutable ; El, la rougeur au front , du ministre des cieux Son repentir tremblant interroge les yeux. Tant de malheur l'émeut, tant de remords le touche, El des mois consolants sont sortis de sa bouche. Alors elle respire, alors ses pleurs taris Commencent à couler de ses yeux allcndris; Non plus ces pleurs cruels arrachés par la rage , Qui de leurs flots brûlants sillonnoienl son visage ; Mais ces pleurs bienfaisants, ces pleurs délicieux Que donne aux cœurs touchés l'indulgence des cieux; Semblables en leur cours à la douce rosée Qui rafraîchit le sein de la terre embrasée. Tourné tantôt vers elle, et tantôt vers le ciel. Le prêtre enfin pardonne, au nom de l'Eternel. Ah ! qui peut exprimer ce moment plein de charmes ? Elle offre à Dieu son cœur, ses prières , ses larmes , Seul calmer ses tourments, ses remords douloureux. Et s'accorde un pardon qu'ont accordé les cieux.

Dès lors quel changement dans la nature entière ! L'air reprend sa douceur, le soleil sa lumière : Tel qu'un sterile arbuste à la terre arraché, Son cœur dans l'abandon languissoit desséché ;

NOTES DU CHA.NT I

De joie el de bonheur un doux torrent l'inonde;

Elle renaît au ciel , elle reuaîl au monde ;

Et, sûre d'y trouver un Dieu consolaleur,

Elle ose sans effroi descendre dans son cœur.

Enfin, loul est possiMe au Dieu qui la rassure.

Elle entend sans frémir la voix de la nature.

Une boite en sun sein yardoit fidèlement

Les traits jadis si doux d'un pcre el d'un amant ;

Vingt fo s d'espoir, de crainte el d'amour enivrée,

Elle essaya d'ouvrir celte boîte adorée.

Et vingt fois, écoutant sa secrète terreur,

Sa main l'avoil soudain fermée avec horreur.

Plus confiante enfin, elle ose davantage;

Du Christ, en son asile, elle adoroit l'image;

Elle-même à ses pieds place les deux portraits;

Tremblante , elle s'essaie à supporter leurs trails.

Il semblait que du haut de la croix tutélaire.

Dieu récoueilioit son amant et son père;

Elle-même espérant les revoir plus hem-eux,

Osoit déjà les joindre el se placer entre eux.

Son bonhcin- renaissoil, quand ses forces, lassées

Par le long seuliinent de ses douleurs passées,

Succombèrent enfin; son simple el vieux pasteur

A ses derniers moments vint soutenir son cœur.

Elle, serraul la main de l'ami ([ui la pleure;

« Adieu donc, je vais voir la paisible demeure

Où le malbeur ri'pose, où le remords s'élciiit.

Malgré mou crime aftreux. Dieu sans doute nie plaint.

Un aveugle transport m'a fail commettre un crime;

Mais au courroux d'un Dieu j'offre un Dieu pour victime;

Je vais me présenter devant ses yeux vengeurs.

Couverte de sou sang, couverle de ses pleurs!

O toi, dont mes malbeurs ont troublé la fanùUe,

Ne sois pas plus que lui sévère pour la lille!

El toi , mortel trop cher, cause de tant de maux ,

Ah ! puissent nos trois cœurs... » En prononçant fes mots ,

L'œil tourné vers les cieux où son espoir aspire,

Sans douleurs, sans regrets, doucement elle expire.

Et les anges en chœur onl proclamé son nom.

Charme heureux! charme pur de la religion, Qui, des foibles mortels mère compatissante, El, plus que l'homme même, aux hommes indulgente. Sur le crime qui pleure exerce un doux pouvoir, Et lui rend les vertus, en lui rendant l'espoir!

FIN DU POEME

NOTES

CHANT I

Écrire sur l'iiuagination , c'est peindre un peintre, a dit M. de Boufflers; et il faut que ce peintre se peigne lui-mên.e. Mais quel peintre! celui de l'univers, de l'infini, qui anime, qui élève la nature en y joignant l'idéal. Tout ce qu'on voit , tout ce qu'on sent, tout ce qu'on pense, tout ce qu'on rêve,

cntroit nécessairement dans cet immense tableau : il falloh fixer la mobilité, saisir ce qui est plus prompt que l'éclair, enchaîner ce qu'il y a en nous de plus indépendant de nousmêmes.

c< La richesse toujours croissante du sujet, » a dit encore M. de Boulflers, dans un commencepient de notes qu'il avoit entreprises, mourant, sur le poémr de l'hnagination, « la richesse toujours croissante du sujet, qui semble s'agrandir à mesure qu'on le médite, coinenoit d'autant mieux au génie rapide et au cara<tere envahisseur de notre poète. 11 étoit sûr d'en voir toujours la fleur, et jamais la fin; et si, par une faveur que si peu de rivaux auroienl mérité de partager, il lui avoit été accorde cent ans ])0ur ce beau travail, au bout des cent ans il se seroit trouvé du travail prépare pour plus do mille. Le inonde entier n'est qu'un atome dans le système de l'imagination. »

On ne peut assez admirer avec quel art et quelle sagesse M. Delille a distingué, classe, et groupé les dilTérentes masses d'idées qui scmbluient devoir embarrasser sa marche dans ce chaos spirituel et ce labyrinthe moral. On l'a souvent chicané sur ses plans; mais il est remarquable que celui de ses ouvrages dont le plan semble le plus méthodique, soit précisément celui où le plan paroissoit le plus dilficiie. 11 examine, il définit, il anatomise d'abord Tîmagination; il la peint en elle-même, puis dans ses impressions, ensuite dans ses effets, ses productions, el ses ouvrages. De là, il passe :i son influence sur le bonheur particulier et public, sur la morale et la politique; enfin la religion, qu'on peut regarder comme l'apothéose do son sujet, couronne ce divin poëme.

Après avoir jeté ce coup d'œil sur l'ensemble, nous allons entrer d;iQS quelques remarques de déta.il sur le premier chant: c'est l'homme sous le rapport intellectuel.

1 Et, charmé de ses vers, nVn suspend la lecture Que pour voir les forêts, les rieux et la nature.

L'immensité est dans ce vers-là. M. Delille fait ici, sans le vouloir, riiîstoire de ses lecteurs : c'est bien lui, c'est sur-tout lui, c'est souvent lui seul, qu'on peut iire au milieu des boîs et des champs, comme leur plus digne interprète.

Plus bas , l'auteur oITre, en quelques vers, le parfait résumé de tout son poème; puis il fait un portrait pittoresque de l'Imagination , afin de pouvoir le lui présenter à elle-même.

2 Tout entre dans l'esprit par la porte des sens.

Il n'appartenoit qu'au talent enchanteur de M. Delille d'entreprendre de mettre en poésie le système de Locke. C'est entrer dans son sujet par les antipodes, et rien ne prouve mieux que tout chemin mène à Rome, surtout axec des ailes.

3 Comment resscmble-t-elle à la ciie vieillie. Qui, fidèle au cachet qu'elle admit autrefois. Refuse une autre empreinte, et résiste à mes doigts?

C'est que la cire s'est durcie en se refroidissant, tandis que de son côté le cachet émoussé a perdu autant de force que la cire de chaleur.

4 Cicéron s'élançoit vers la postérité, Et de loin écoutoit son immortalité.

Voilà une expression de génie. Cicéron avoit bien le droit de s'écouter à la distance de plusieurs siècles.

5 Sublime, elle s'élève à l'opprobre d'un Dieu.

On ne pouvoit peindre d'une manière plus touchante la mvsticité , qui divinise les maux et les peines. Sainte Thérèse a fait des vers dont voici le refrain, traduit de l'espagnol :

Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.

NOTES DU CHANT II

M. DelUle a suivi, dans le début du poëme, le mcrai; ordre que dans le poëme entier. Il passe en revue, d'un seul coup d'oeil, les ressorts, les effets de l'imagination, les souvenirs, les arts, la morale, la politique et la religion.

G Et Penthièvre ouvre encor su main à l'indigent. • On ne pouvoit louer d'une manière plus ingénieuse et plus délicate, ni plus ressemblante. Par là il appuie ce qu'il a dit avant,

Ainsi de nos pcnsers nos rêves sont l'écho.

7 L'un par l'autre avertis, communiquent entre eux.

M. Delillc montre un art infini dans la manière dont il exprime en vers des idées si difficiles à énoncer, même en prose. Il ôte à la métaphysique sa sécheresse, il l'enveloppe de poésie; l'imagination est leur point de contact. Enfin ses comparaisons ingénieuses ont l'air de faire mentir le proverbe, car elles semblent des raisons, tant elles éclaircissent ces idées abstraites.

8 Bélisaire! à ce nom trembla le monde entier , Et son casque tendu sollicite un denier 1

La poésie et tous les beaux-arts ont consacré l'infortune de Bélisaire aveugle, implorant, au sein de l'indigence, les plus foibles secours de la pitié. Cependant aucun historien contemporain n'en fait mention. Justiuien se laissa tromper un moment sur les intentions politiques de Bélisafre ; mais après une courte disgrace, qui ne fut aggravée par aucun traitement barbare, le héros fut rétabli dans ses dignités , et termina dans l'opulence, au milieu de Constantinople et de ses amis, une carrière honorée par des mœurs et des triomphes dignes de l'ancienne Rome. Néanmoins une tradition populaire désigne encore à Bysance , sur le chemin du Sérail au château des Sept-Tours , une vieille masure qu'on appelle la Tour de Bélisaire; des Grecs ignorants la montrent aux voyageurs comme la prison de ce grand homme , et prétendent qu'à travers les barreaux de ses fenêtres il crioit aux passants : Donnez une ohole au pauvre Bélisaire , a qui l'envie plutôt que le crime a crevé les yeux. L'opinion du vulgaire a tellement accrédité cette fable , et les arts l'ont tellement embellie (témoin chez nous les Bélisaire de David et de Gérard ) , qu'elle a prévalu sur les témoignages de l'histoire et sur la vraisemblance morale.

9 Dans le temps que Walter, par un cliarme secret , Se rend à son instinct, et suit son doux attrait.

L'auteur est conduit au bel épisode qui couronne le chant par l'opposition de l'instinct et de la raison ; il veut montrer qu'on se trouve mieux de revenir à elle que de la quitter, et que la raison même , d'après cela , peut conseiller d'écouter l'instinct. Ce contraste du jeune homme civilisé qui change de condition avec un jeune sauvage, et qui en est récompensé par le bonheur, tandis que l'autre est puni par la mort, est une idée originale dont l'auteur a su tirer de grandes beautés. Mais, en donnant ici l'avantage à l'instinct, il semble plus partisan du système des idées innées, qu'il ne paroissoit d'abord en paraphrasant l'axiome qui sert de base au système de Locke :

Nil esl in intcllectu Quod non prius fucrit in sensu.

M. Delillc, en commençant cet ouvrage, semble avoir craint de se laisser trop aller à l'imagination; et, au lieu de peindre en beaux vers les brillants systèmes de Malebraiiche ou de Leibnitz, qui prêtent tant à la poésie, et que l'imagination préférera toujours, parce qu'ils lui donnent plus d'exercice, plus d'empire, et plus d'éclat, l'auteur, quand son ballon étoit

prêt à s'élever, a pris pour lest le système matériel de Locke. Ceux de Leibnitz ou de Malebranche, en lui fournissant plus de richesses, lui en eussent moins laissé tirer de son propre fonds, et l'on ne pourroit plus admirer au même point, dans ses vers, l'effort et le triomphe des difficultés vaincues. Pour le charme, il ne peut jamais lui manquer, même dans les sujets qui senibleroieot les plus arides, et son talent eût trouve moyen de cueillir encore des fleurs au milieu des sables.

CHANT IL

1 Heureux, disuit Virgile, heureux l'esprit sublime Qui peut de la nature approfondir l'abime.

Le début de ce chant est encore imité de plusieurs endroits de Virgile, et notamment de cet admirable morceau qui termine le second livre des Gcorgiques :

Felix, qui potuit rerum cognoscere causas , etc.

Mais il faut remarquer ici la judicieuse sobriété de l'imitateur. Virgile, en cherchant à délasser ses lecteurs, que pourroit avoir fatigués la continuité des préceptes, déploie toutes les richesses de sa muse dans le touchant épisode où il oppose avec tant d'art le bonheur et la paix des campagnes, aux malheurs et aux crimes enfantés par les discordes civiles. M. Delillc n'avoit besoin que d'une transition pour lier l'un à l'autre les deux premiers chants de son poëme; il a donc bien fait de se borner à choisir quelques traits dans le tableau du maître Au reste, le poëme de l'Imagination offre sans cesse au lecteur éclairé des occasions de reconnoitre la mesure et l'habileté des larcins de M. Delillc, et de sentir la supériorité d'un homme qui soutient si dignement la comparaison avec les grands écrivains auxquels il emprunte des beautés de toute espèce.

2 Mais si l'Aî , l'Arbois , ou le Bordeaux manquoit Si les plats clair-semés se fuyoient sur la table . Elle contoit. . .

Allusion à madame la marquise de la Huchette. Cette dame, douée d'un esprit remarquable, mais peu favorisée de la fortune, recevoit la meilleure société de la cour et de la ville. Le charme et la vivacité de sa conversation dissimuloient à d'illustres convives la simplicité presque frugale de ses dîners. On assure que son maitre-d'hôtel lui dit un jour à l'oreille : •< Madame, contez, le rôt manque. »

3 Le souvenir au temps fait rebrousser son cours; Et, tel que ce serpent que tranche un fer barbare. Fidèle à la moitié dont l'acier le sépare , A ses vivants débris cherclie encore à s'unir. Ainsi vers le passé revient le souvenir , etc.

Ces vers et ceux qui les suivent prouvent que M. Delillc sait mettre aussi dans ses ouvrages cet ordre poétique qui , saus avoir les formes et la régularité des raisonnements d'un logicien, n'en est pas moins fidèle à la justess,e et à la liaison des idées. Comme tous les grands écrivains, l'auteur emprunte à la raison le fil d'Ariane pour ne point s'égarer dans le labyrinthe d'une vaste composition : ainsi, au lieu de passer tour-à-tour et sans art d'un objet à un autre, il donne à diverses affections de notre ame un centre commun; ainsi nous le voyons rattacher au souvenir, secondé par l'imagination, le remords, le regret, la reconnoissance, le ressentiment, et l'effroyable vengeance, qui est sa fille.

4 Comme lui , du passé le regret est l'image , Mais son air est plus doux, etc.

Je ne ferai pas au lecteur l'injure de supposer qu'il .tit

NOTES DU CHANT II

besoin d'être averti pour sentir le charme de ces vers si doux et si purs; je remarquerai seulement que le poète a placé la touchante peinture du regret entre le remords et la vengeance. C'est à l'école de Virgile que notre niaitre a étudié l'art de ces heureux contrastes, qui préviennent l'inconvénient de la monotonie, en réveillant à tout moment des sensations nouvelles dans notre ame.

5 Oserai-je conter l'épouvantable histoire

Dont Pérouse, en tremblant , garde encor la mémoire?

L'histoire moderne d'Italie offre une foule d'exemples de ces vengeances implacables , et autorisoit suffisamment l'auteur à placer dans Pcrouse la scène horrible qu'il raconte.

6 II frappe, il entre .irmé de poignards, de flambeaux. Tel qu'un spectre écli.-ippé de la nuit des tombeaux; Surprend son ennemi , le saisit et l'encliaîne; Etid'un i£il où brilloit le bonheur de la haine :

. Ah! rrnel , lui dit-il, tu m'as long-temps trompé,

• Mais à mes coups enfin tu n'as pas échappé ;

• La vengeance à pas lents l'a conduit dans mes pièges ;

• Tiens, traître, liens, voilà pour tous mes sacrilèges.

• Tu m'as ravi [comment puis je assez te punir?) ' Les biens et de ce monde et du monde à venir.

• Meurs; expie en mourant mes crimes, les injures,

• Et mes tourments passés, et mes peines futures;

• L'enfer est pour tous deux : tu m'y précéderas. »

11 n'y a qu'un moment, M. Delille laissoit échapper de son cœur attendri des accents dignes de la muse de Racine; il se montre tout-à-coup le rival du terrible Dante. Assurément le chantre d'f'golin n'eût pas désavoué la sombre énergie de ces beaux vers. Mais ce qu'il faut encore plus admirer dans le morceau tout entier, c'est l'art du poète : d'abord, rien de plus habilement ménagé que son passage presque subit de la peinture des plus doux penchants à celle des passions les plus terribles ; ensuite vovez avec quelle vérité il nous représente les affreux projets, les serments sacrilèges d'une haine long-temps concentrée dans un cœur ulcéré, pour nous montrer enfin , plus effravantc que l'Alecton de Virgile devant Turnus , la vengeance qui s'élance du pied des autels sur la victime dévouée à sa rage.

1 L'Espérance au front gai , qui , lorsque tous les dieux Loin de ce globe impur s'enfuirent dans les cieux , Nous resta la dernière, et console le monde. Avec le nautonier elle vogne sur l'onde. Veille dans les comptoirs, guide les bataillons; Sourit au laboureur courbé sur ses sillons.

Il V a dans le passage entier , dont ces vers sont extraits , beaucoup de souvenirs de TibuUe. M. Delille avoit soigneusement étudié les poètes erotiques de l'antiquité, et luimême convenoit que son talent avoit profité beaucoup dans leur commerce

9 Vous !*9vez éprouvé, dans ces jours de prestiges Ou Mesmer de son art déployoit les prodiges, etc.

Apres avoir parlé de l'espérance en termes généraux , M. Delille, qui connoît les obligations d'un poète, fait un tableau charmant des illusions et des bienfaits de celte enchanteresse. 11 ne m'appartient pas de juger Mesmer et son système, mais je le remercie des vers qu'il a inspirés au chantre spirituel et crédule qu'il n'a point guéri. On ne trouve pas dans Virgile lui-même cette facilité , ce talent de tout peindre et de tout exprimer avec grace , ce tour entoué , cette élégance sans aucune trace d'effort : on se rappelle , en lisant ce passage , l'aimable familiarité d'Ovide »vec sa folâtre muse.

9 L'amour dans tous les cœurs fait entendre sa voix. Mais qtii dira combien et nos mœurs et nos lois Et de nos arts brillants la puissante magie.

De ce penchant terrible exaltent l'énergie? Tel des rayons perdus dans le vague des cieux Le verre ardent rassemble et redouble les feux. Pour l'instinct effrèrié d'une horde sauvage, L'amour est un éclair : chez nous, c'est un orage. De tout ce qai fermente et bouillonne en nos cœurs L'Imagination assemble les vapeurs :

La vanité, rorj;ucil, l'espérance, la crainte. Le regret, le désir ; c'est l'airain de Corinthe, Où, par un feu brûlant l'un dans l'autre fondus , Tous les métaux rouloient et brilloient confondus; C'est le volcan , où l'air, et l'onde, et le bitume. Nourrissent à-la-fois le feu qui le consume.

Lucrèce, dans son quatrième chant, a peint en traits dt feu l'amour physique; M. Delille, fidèle à son plan, considère cette passion ,dans ses rapports avec l'imagination. Va poète, même dans un ouvrage didactique, doit être, autant qu'il le peut, peintre de mœurs; M. Delille n'a point oublié celles de son temps : sans s'interdire les vives images qui naissent du sujet, il a gardé avec raison plus de pudeur que Lucrèce; et , par le soin qu'il a pris de choisir le côté moral de la plus ardente des passions de l'homme, il a augmenté le prix d'une peinture dont l'iotérct est puisé dans nos usages, dans nos souvenirs, et dans notre manière de sentir. Lucrèce, Virgile, Tibulle, Propercc , J. J. Rousseau, ont tous ici fourni quelque chose à M. Delille; et cependant tel a été son art à unir ensemble les divers traits de sa composition , à assortir et à fondre ses couleurs , que le tablea'l des effets de l'amour sur nos âmes lui ajipartient en propre. On ne peut pas plus le contester à son auteur, qu'on ne peut refuser à l'abeille le mérite d'avoir composé le raicl exquis qu'elle a formé du suc des fleurs.

Les soixante-six vers de ce morceau , dont nous n'avons cité que le commencement , prouvent que M. Delille auroit été , s'il eût voulu , un excellent poète erotique : ils ont toute la chaleur, toute la grace, et toute la délicatesse que demande la peinture de l'amour et de ses plaisirs.

10 En l'un de ces hospices

Dotés par les secours , et fondés par les mains De ce pieux Vincent , bienfaiteur des humains Dont le modeste nom, digne de la mémoire, De tous les conquérants anéantit la gfoire.

Jamais M. Delille ne manque au devoir de rendre hommage à ceux qui ont honoré la France. 11 a saisi avec empressement l'occasion de payer son tribut à un apôtre de l'humanité , à un héros de la religion , au modèle accompli de toutes les vertus chrétiennes.

II Les Graces arrangeoient son simple habit de bure, Les Graces se plaisoient à sa simple coiffure. Dans ses trails ingénus respiroit la candeur; Son front se coloroit d'une aimable pudeur; Tout en elle éloit calme; un sentiment modeste Régloit son air, sa voix , son silence, son geste; Ses yeux, d'où sa pensée à peine osoit sortir. N'expiimoient rien encore, et faisoient tout sentir. On eût dit qu'en secret sa douce indifférence D'un ascendant suprême attendoit la puissance : Tel ce chef-d'œuvre heureux de l'amour et des arts, La jeune Galatée, enchantoit les regards, Lorsque essayant la vie et .son ame naissante. N'étant déjà plus marbre et pas encore amante, Entr'ouviant par degrés ses paupières au jour, Pour achever de vivre elle attendoit l'amour.

Je ne puis me défendre de montrer encore ici aux lecteurs la marche savante du poëtc , et son talent à soutenir l'attention par les oppositions , comme à suivre dans ses tableaux une progression qui accroît l'intérêt jusqu'au dernier moment, et arrête l'ame du lecteur sur la scène qui doit lui laisser les plus touchants souvenirs.

NOTES DU CHANT III

Nous avons passé du baquet magique de Mesmer aux sombres illusions de la crainte , mère de la superslilion qui déshonore le culte que l'amour, la raison, et la reconnoissance doivent à la Divinité. A cette peinture succède celle de la soif de l'or , aliment de la funeste passion du jeu , dont la joie est presque aussi horrible que le désespoir. A côté de cette passion , qui fait du cœur de l'homme un volcan toujours prêt à lancer des flammes, l'auteur place les orages excités dans nos sociétés modernes par le penchant terrible qui entraîne un sexe vers l'autre : là sout exprimées en vers célestes les délices du cœur et celles des sens ; ensuite le poète suscite la jalousie qui corrompt les plaisirs de l'amour, et change les plus douces jouissauces en mortels poisons. Au sujet des traces profondes que la jalousie laisse dans nos cœurs , le poète a créé une comparaison admirable , et qui me rappelle que je n'ai pas fait remarquer à mes lecteurs toute la richesse du talent de M. Delillc dans ce genre d'ornements qu'il a semés avec toute la profusion d'un véritable poêle. 11 nous avoil enchantes par la magique peinture des transports des amants heureux , il vient de nous attrister par le tableau déchirant des angoisses qui les surprennent au milieu de leur félicité ; il le sent , et il nous ramène à des images plus douces , quoique tristes encore. Alors sa muse nous rappelle le touchant délire de la folle d'amour, et voilà sa transition pour nous conduire à l'épisode de Volnis et d'Azélie, épisode où la tendresse, la grace, la mélancolie, le charme d'une passion qui commence et finit sous les auspices du malheur, et donne cependant quelques années d'un bonheur ineflàble à ses deux victimes , ont trouvé un peintre digne d'un tel sujet. Certainement on vanteroit beaucoup dans les anciens un art aussi délicat , une gradation aussi habilement conduite : pourquoi donc refuserions-nous à un poète notre contemporain un éloge vraiment mérité? pourquoi craindrions-tious d'ajouter qu'il n'est pas dans notre langue un seul poète , fût-ce Racine lui-même , qui ne s'honorât d'avoir écrit les vers où M. Delille peint son Azélie sous les traits de la jeune Galatée attendant, pour achever de vivre, le souffle de l'amour ?

CHANT III

' Et l'œil qui nous iaslruil de leur beauté suprême. En un cercle biillant s'est arrondi lui-même.

L'idée développée dans CCS vers est conforme au système du célèbre peintre .-anglais Hogarth , qui , dans son analyse de la beauté, établit que la ligne courbe est le principe de la beauté physique.

2 Elle marche, et son port a trahi la déesse. Et vera incessu patuit dea.

ALneid., lib. I.

M. Delille a placé ce même vers, avec un léger changement , dans sa traduction de l'Enéide :

Elle marche, et son port révèle une déesse.

3 De ces mêmes accords l'univers enchanté Vit éclore un pouvoir plus sur que la beauté. Qui toujours rcmbellit, qui souvent la remplace.

Qui nous plait en tous lieux , en tout temps; c'est la grace.

Ces vers sont une élégante paraphrase du vers si connu de La Fontaine :

Et la grace, plus belle encor que la beauté.

4 Toujours l'été brûlant fait place au doux automne; Toujoucfi , après l'hiver, vient le pi-intemps ; toujours Les jours suivent les nuits, les nuits suivent les jours.

La triple répétition de ce mot toujours exprime adiuirablement le retour monotone et ennuveux des mêmes choses. M. Delille avoit déjà employé, dans le pocmc des Jardins, cet artifice de style, ainsi que la coupe pittoresque du second vers :

Toujours des fleurs , toujours des festons ; c'est toujour» Ou le temple de Flore, ou celui des amours.

5 Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille . Inconstants comme l'air, et comme lui légers, Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers.

[Jn ancien a donné le nom A\nr tissu , aer textile , à ces étoffes légères que décrit M. Delille. ÎSotrc poète se rapproche , autant qu'il peut , de cette ingénieuse expression qui lui étoit sans doute connue.

6 Et , jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers , Le mannequin despote asservit l'univers.

Mademoiselle Berlin, marchande de modes de la reine, envoyoit , dit-on , en Russie, chaque mois , et peut-être chaque semaine, une grande poupée habillée et coiffée à la dernière mode. En copiant exactement ce modèle, les dames de Saint-Pétersbourg étoient sûres d'être mises , non pas peut-être comme l'étoient au même moment celles de Paris, mais au moins comme elles l'avoient été une douzaine de jours auparavant.

7 Le temps , qui change tout ,

Se voit changé lui-même, et notre vieille année, Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée. 0 mes concitoyens! dites-moi de quel nom Se nomment aujourd'hui ma ville, mon canton?

Ici le poète daigne rappeler deux des folies les moins bar* bares, mais les plus ridicules qui aient signalé la révolution française. La première est le calendrier républicain, fabriqué par Romme et Fabre-d'F.glantine. Quand ilseroit vrai que la division des mois y fût plus conforme à la marche de l'année, et marquât mieux la division des saisons , ce n'en étoit pas moins une invention absurde, qui jetoit du désordre, de la confusion dans nos relations de toute espèce avec les autres peuples, cl nous isoloit, pour ainsi dire, du reste de l'Europe. L'autre folie nous rendoit en quelque sorte étrangers chez nous-mêmes ; c'étoit relie des nouveaux noms donnés aux villes, bourgs et villages, quand les anciens noms étoient de nature à réveiller quelque souvenir religieux ou monarchique.

8 D'un massacre nouveau le massacre est suivi ; Le peuple est fatigué, mais non pas assouvi.

Le second vers est l'imitation d'un vers fameux de la sixième satire de Juvenal :

Et lassata viris, nccdum satiata rccessit.

9 Voyez de cette fleur le ridicule amant .

Si quelque autre avec lui partage sa richesse, A cette horrible idée il sèche de tristesse; De son heureux rival il l'achète à prix d'or , Et dans sa serre avare enterre son trésor.

Un amateur de fleurs enchérit sur celui dont parle le poète. Se croyant possesseur d'une fleur unique, il apprend que la pareille existe dans un jardin ; il va la marchander , en donne tout ce qu'on veut, et l'écrase à Tinstant même sous ses pieds. 11 y a là autant de raison qu'il peut s'en trouver dans la folie : il est certain que la oestruction d'une des deux fleurs dounoil un prix indéfini à celle qui restoit seule.

NOTES DU CHANT III

M. Delille avoit déjà ridiculise la même manie dans son poème des Jardins.

10 Est-ce Homère ou Platon ? Non , c'est quelque feuillet D'un vieux tome échappé du bûcher de Servet.

Michel Servet, de Villanueva, en Aragon, savant médecin, entrevit le phénomène de la circulation du sang , qui depuis lut démontré par llarvey. Il eut le malheur de ne pas s'en tenir aux mvstères de la nature , et de vouloir expliquer ceux de la religion. Il eut avec Calvin une dispute "sur la Trinité, où , après s'être envoyé de part et d'autre force arguments inintelligibles , on finit par s'adresser de grossières injures. Au moment où Servet, échappé des prisons do Vienne, en Dauphiné, passoit par Genève pour se réfugier en Italie, Calvin, qui avoit été l'instigateur de sa captivité, réussit à le faire enfermer une seconde fois. Des juges, gagnés ou intimidés par l'implacable réformateur , le condamnèrent à être brûlé vif comme antitrinitairc : cette barbare exécution se fit le 27 octobre i553. Comme on fit une perquisition sévère des ouvrages théologiques de Servet, pour les brûler comme lui , ils sont devenus fort rares , et , par cette seule raison , sans doute , sont très estimés des bibliomanes. Les amateurs d'ouvrages échappés du bûcher ont , pour les guider dans leurs recherches , un Dictionnaire des livres condamnés au feu, en deux volumes in-S" , par M. Peignot.

n Et l'abondance enfin les dépréciant tous , Comme il eût jeté l'or il jette ses cailloux.

M. Delille se conduisit à Athènes précisément comme ce sauvage. On lit dans la lettre fort connue qu'il écriNit d'Athènes à une dame de Paris : « 11 faut que je vous conte en- « core une superstition de mon amour pour l'antiquité. Au " moment que je suis entré tout palpitant dans Athènes, ses «< moindres débris me p-iroissoient sacrés. Vous connoissez « l'histoire de ce sauvage qui n'avoit jamais vu de pierres; j'ai « fait comme lui : j'ai rem])li d'abord les poches de mon habit, « ensuite de ma veste, de morceaux de marbre sculptés, et « puis, comme le sauvage, j'ai tout jeté, mais avec plus de « regret que lui. »

Ï2 • Laissez, laissez venir ces enfants jusqu'à moi • , Disoit cet homme-dieu , dont nous suivons la loi.

Sinite parvulos venire ad me. Luc, cap. X, v. 14.

ï3 Voyez-le, dominé par cet instinct secret.

Suivre un embrasement, contempler du rivage, A l'abri du danger, les horreurs d:i naufrage, Repaître aux champs de Mars ses yeux épouvantés.

Lucrèce a exprimé le même sentiment et décrit les mêmes circonstances dans les premiers vers du livre II de son poënae de Rerum Natura.

Suave, mari magno, turbantibus sequora ventis , E terra, magnum alterius spectare laborem;

Suave etiam belli certamina magna tueri Per campos instructa, tua sine parte pericli.

« 11 est doux de contempler, du rivage, les flots soulevés « par la tempête, et le péril d'un malheureux qu'ils vont cn-

« gloutir Il est doux encore, à l'abri du péril, de prome-

« ncr ses regards sur deux grandes armées rangées dans la " plaine. » ( Trad, de La Grange. )

14 Elle y conduit Buffon, elle y ramène Pline.

Pline le naturaliste voulut, comme tout le monde sait, voir de près la fameuse éruption du Vésuve, de l'an 79. Elle fut si violente que des villes entières disparurent sous des torrenls Je lave et sous des monceaux de cendres; Pline lui-même,

martyr de son zèle pour la science, mourut suffoqué par les flammes et la fumée. C'est à cet événement que le vers se rapporte. Un peu plus loin, le poète fait allusion aux villes de Pon)péia et d'Ilerciilanum , qui , ayant été ensevelies lors de l'éruption dont il vient d'être parle, furent découvertes au milieu du dernier siècle.

i5 Viens donc, viens , charme heureux des arts et des amours; Je le chantai deux fois, inspire-moi toujours.

C'est dans les Jardins que M. Delille a deux fois décrit les charmes tristes et doux de la mélancolie. Chaque fois qu'il a peint ce sujet un peu monotone, il a su varier habilement ses couleurs et ses teintes ce sont autant de portraits qui diffèrent entre eux, et pourtant ressemblent tous à leur modèle commun.

16 Seule dans l'ombre obscure elle pleure, et l'aurore. Seule sur son rameau l'entend gémir encore.

Quails populea mœrens Philomela sub umbra Amissos queritur fœtus, quos durus arator Observans nido implumes detraxit; at ilia Flet Moctem, ramoque sedens miserahjle carmen Intégrât, et mœstis late loca questibus implet. Georg. lib. IV.

M. Delille, dans sa traduction des Géorgiques , avoit ainsi rendu cette comparaison touchante :

Telle, sur un rameau, durant la nuit obscure, Philoméle plaintive attendrit la nature.

Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain Qui , glissant dans son nid nne furtive main. Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclorc. Et qu'un léger duvet ne couvroit pas encore.

11 est à remarquer que M. Delille se montre plus fidèle traducteur de Virgile dans les vers de l' Imagination que dans ceux de la traduction même des Géorgiques. S'attachant moins à la précision, il a rendu avec une exactitude scrupuleuse tous les détails de cette peinture délicieuse : il lui est souvent arrivé de lutter ainsi contre son propre talent; quelquefois il se surpasse lui-même, quelquefois il laisse la palme indécise, et toitjours il augmente sa gloire.

17 L'un sur l'autre abattus,

Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire; Dulau tombe content dans les bras de son frère.

M. Dulau , archevêque d'Arles , fut massacré le 3 septembre 1702, dans le jardin des Carmes, avec un grand nombre de prêtres. Lorsque les assassins arrivèrent pour les égorger, tous, à la voix de ce respectable prélat , tombèrent à genoux et reçurent sa bénédiction. Lui-même il continua de prier pour les assassins jusqu'au moment où ils le massacrèrent. C'est par erreur que M. Delille le fait tomber dans les bras de son frère. Cette particularité regarde l'évêque de Saintes, qui fut immolé sur le cadavre même de son frère, l'évêque de Beauvais, dont il avoit voulu absolument partager la captivité et les dangers.

18 Reçois donc mon tribut, ô toi, de qui la main Sur leur roc plus solide et plus dur que l'airain Grava mes foibles vers !

Plus d'un voyageur a , dit-on , gravé sur les pyramides ce beau vers du poème des Jardins , relatif aux monuments de l'ancienne Rome, mais plus applicable encore à ceux de l'Egypte :

Leur masse indestructible a fatigué le temps.

C'est de cette espèce d'hommage que M. Delille se montre reconnoissaut, et remercie ceux qui le lui ont rendu.

19 Et toi, terrible mer, séjour tempétueux, * D6ja j'ai célébré tes champs majestueux;

Mais qui de tes beautés, ô mer intarissable !

NOTES DU CHANT IV

Peut Jamais épuiser la source inépuisable? J'ai chanté ta grandeur et ton immensité; Ai-je dit ta richesse et ta fécondité?

Le poète rappelle ici un passage de l'Homme des champs, dans lequel il décrit uiagnifiqucincnt , d'après Buffon , les grandes révolutions des mers, formant des montagnes dans leur sein par d'énormes amas de coquillages, et ensuite délaissant les continents qu'elles ont couverts, pour en envahir d'autres qu'elles abandonneront à leur tour.

20 Monts augustes, c'est vous dont la cime idolâtre Do culte de Mithra fut le premier théâtre.

« Mithra ou Mithras, divinité persane que les Grecs et les « Romains ont confondue avec le soleil, mais qui, suivant Hé- « rodotc, n'étoit autre que la Vénus céleste, ou l'amour, prince ripe des générations et de la fécondité qui perpétue et ra- « jeunit le monde... Les Romains adoptèrent ce dieu des Perses, « comme ils avoient adopté ceux de toutes les autres nations... " Le culte de Mithras, avant de venir en Grèce et à Rome, « avoit passé de la Perse en Cappadoce, où Strabon dit avoir ce vu un grand nombre de ses prêtres. Ce culte fut porté en « Italie du temps de la guerre des Pirates, l'an de Rome 6S7, ce et y devint très-célèbre dans la suite, sur-tout dans les der- « niers siècles de l'empire. » Dictionnaire de la Fable, par M. ÎSoël.

21 Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard, Dont le centre est par-tout, et les bords nulle part.

Pascal avoit dit de l'ensemble de la création : « C'est une ce sphère infinie dont le centre est par-tout, la circonférence ce nulle part. » Avant Pascal, Hermès Trismégiste avoit appliqué à Dieu la même comparaison, Cipriiaée dans les mêmes termes.

22 Voyez, quand Marius aux prisons de Mintume Assoupit uD moment sa douleur taciturne.

Ce Ciiiibre l'approcher un poignard à la main; Le héros se réveille, et se levant soudain. Avec cet œil terrible où brillent la victoire. Et tant de consulats, et quarante ans de gloire. Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n'a plu», • Oseras-tu. barbare, égorger Marius? •

On a entendu dire à M. Delille qu'il avoit tâché de rendre , dans le troisième et le quatrième vers de ce passage , une belle expression dont Cicéron se sert pour peindre le feu qui sort des yeux d'un homme accoutumé au commandement et à la victoire : oculorum imperatoiius ardor. Plutarque dit que le Cimbre crut voir sortir des yeux de Marius deux flammes ardentes.

La poésie et la peinture ont traité à l'envi ce beau sujet , M. Arnault l'a mis sur la scène , et Drouais fils l'a transporté sur la toile : la tragédie fut l'heureux coup d'essai d'un jeune poète qui depuis s'est signalé par d'autres succès ; le tableau fut le dernier chef-d'œuvre d'un jeune artiste qui, à l'âge de vingt-sept ans , fut enlevé à un art qu'il promettoit d'illustrer.

CHANT IV*

I Oh! que l'homme sait bien embellir l'univen . Sans lui, du monde entier les spectacles divers Languissent sans attraits, sans intérêt, sans ame; Mais, doué par les dieux d'une réleste flamme. L'homme passionné les passionne tous.

Ces vers , qui peuvent s'appliquer à l'homme en général , semblent convenir aux poètes plus particulièrement , en ce

* I.es notes sur le chant IV sont de M Parseval de Grandmaiecn.

qu'ils sont les hommes les plus passionnés. M. Delille est plus qu'aucun autre celui qui , suivant ses propres expressions ,

Donne aux fleurs la gaité , donne aux mers le courroux, La mémoire aux rochers, aux myrtes la tendresse.

2 Et conduis, en rêvant, les flots vers le rivage.

Il n'est personne qui n'ait connu le charme rêveur que l'on éprouve, lorsque, occupé d'une pensée triste, on voit les flots de la mer ou d'un grand fleuve se succéder avec un bruit monotone, et venir expirer sur le rivage, où ils «e brisent l'un après l'autre. Rien ne représente mieux la succession rapide des instants qui naissent et meurent en se succédant toujours, et nous conduisent insensiblement vers la mort. C'est peut-être cette analogie secrète qui rend le spectacle des flots si mchncolique.

3 Mais si le noir chagrin, la douleur violente, Porte au cœur malheureux sa fougue turbulente. Le site le plus doux ne lui rend pas la paix.

Qui n'a pas éprouvé l'effet de cette vérité dans le mometil où le cœur , dévoré de chagrin , se trouve en opposition directe avec l'inspiration d'un lieu rempli de charmes? Bajaztt détrôné pleure la mort de son fils, et sa douleur redouble a la vue d'un pâtre qui joue gaîment de la flûte dans un beau lieu champêtre.

4 Dieux î avec quel transport je reconnus sa tour. . . .

Ce vers et les suivants doivent éveiller dans l'ame du lecteur des émotions produites par ses propres souvenirs. On n'émeut jamais plus sûrement qu'en rappelant au cœur les impressions que le temps n'y a point effacées ; elles ressemblent au feu caché sous la cendre, et qui est prêt à s'emparer de l'aliment qu'on lui présente.

5 Et cet étroit réduit que j'avois cru si vaste.

Ce vers frappant de vérité doit être apprécié par tous ceux qui ont revu , après un laps de temps considérable , le séjour de leur enfance. 11 semble que la taille de Ihomme soit pour lui le modèle de toutes les grandeurs ; il compare l'étendue avec lui-même , et , quand son corps s'est développé, tous les objets qu'il a vus dans son enfance lui semblent rapetisses , parce qu'il est devenu plus grand.

6 Où sur le sein d'Eglé, qui partageoit ma peur, Un précoce plaisir faisoit battre mon cœur!

Ces deux vers expriment à merveille le premier trouble du creur que doit éprouver l'enfance qui tourbe à la jeunesse, quand l'approche d'un objet aimable lui fait pressentir les impressions des sens.

7 Si le fifre imprudent fait entendre ces airs Si doux à son oreille, à son ame si chers, C'en est fait , il répand d'involontaires larmes.

On sait quel effet produit, en général , sur les Helvétiens , l'air champêtre qu'on appelle le Ranz-des-vaches , lorsqu'ils l'entendent loin de leur patrie : il en est qu'aucune puissance ne peut retenir , et qui partent sur-le-champ pour retourner dans leur pays.

8 Eh ! sur ces monts glacés , où , !cin de sa Julie, Saint-Preux tiaînoit ses maux et sa mélancolie. Voyez ce malheureux conduire imprudemment Celle qu'un autre hymen ravit à son;iniant!

Ces vers, imités d'une lettre de la .\uuvelle Iléloïse ., ont le malheur de ne point égaler la prose admiralile qui les a inspirés. N'en soyons point surpris, la perfection ne s'imite point; pour égaler un morceau sublime, il faut en composer un autre

NOTES DU CHANT lY.

9 Contemplei ces ilébris d'une abbnye antique. On peut comparer cette peinture à celle de l'abbaye représentée dans le quatrième chant du poëme des Jardins; et l'on hésitera sur le choix. Rien ne prouve mieux la riche lécondité de M. Delille, que l'art avec lequel il reproduit les mêmes tableaux , sans répéter les mêmes effets.

10 Vieux récits, dont le charme omnsnnt les hameaux, Abrège la veillée et suspend les fuseaux.

Ces vers ressemblent beaucoup à ceux du troisième chant du poëme des Jardins , ainsi conçus :

Vieux récits qui , charmant la foule émerveillée, Des crédules hameaux abrègent la veillée. Et que l'effroi du lieu persuade un

XX Ici, du haut des tours, plus d'une tendre amante Suivoit son jeune amant dans la lice sanglante.

Cette peinture des mœurs chevaleresques est pleine d'effet, parce qu'elle est pleine de vérité. On voit, on entend le redresseur de torts qui délivre sa maitressc , et l'emporte en croupe sur son cheval , loin du chi\teau où elle languissoit prisonnière. Ce morceau prou>e que M. Delille possédoit cette couleur locale qui transporte au temps dont ou peint les usages; talent ignoré de son temps, et peu connu de Voltaire lui-même. M. Bernardin de Saint-Pierre est peut-être le premier qui , dans sas romans de Paul et Fircinie et de la Chaumière Indienne , ail accrédité ce genre estimable; l'auteur à\-ltala lui a encore douné plus de vogue.

XI Le génie éplorc de ces fameux remparts

Distingua dans la foule un jeune amant des arts.

Il s'agit ici de M. Choiseul-Goufficr , auteur du Forage pittoresque de la Grèce , et que M. Delille accompagna jusqu'à Constantinople. Tout ce morceau fut lu par l'auteur dans une séance publique de l'académie, oii il produisit le plus grand cllet.

i3 Malgré l'affreux cordon , malgré le sabre nu, J'entrai brûlant de voir et trembhint d'avoir vu.

Les bains de Constantinople ressetnblent à tous les bains d'étuve dont on fait usage dans l'Orient. On y entre par différentes salles , dont la chaleur augmente graduellement : la dernière de toutes , qui ne reçoit le jour que par la voûte, est remplie d'une vapeur trôs-chaude , dont l'effet est d'ouvrir les pores de la peau, et de produire une grande transpiration. Ces lieux sont Irès-fréquentés par les femmes turques , parce qu'ils leur offrent la seule occasion de jouir d'une espèce de liberté : c'est là que se forment leurs liaisons , que se traitent les alï'aircs de famille , que se préparent les mariages , et que se débitent les nouvelles qui circulent dans la ville. On se trora])eroit fort si l'on se représentoit les beautés de Constantinople d'après celles qu'on admire dans nos climats; la plupart sont dépourvues de graces, du moins pour des yeux français. L'abus qu'elles font des bains d'étuve les vieillit de très-bonne heure : leur extrême embonpoint nuit également à leur beauté'. Celles qui remplissent les sérails viennent de la Géorgie et de la Circassie : leurs traits sont enchanteurs, mais pâles et décolorés; il semble voir des fleurs étiolées : elles n'ont point cet air de fraîcheur et de vie qui plaît dans nos climats.

i4 L'amour même cliérit les ombres du mystère. Ce vers et les vingt-et-un qui le suivent expriment le charme que le mystère ajoute au plaisir , et forment un contraste piquant avec le mystère formidable dont les beautés asiatiques sont toujours enveloppées. La fable de Psyché ,

qui représente l'Amour s'envolanl dès qu'il est aperçu, est ingénieusement rappelée à la fin de ce morceau.

i5 Sous les cieiix africains voyez le voyageur, Dos sables de Rosette , ou des landes du Caire , Traverser lentement l'espace solitaire.

Cette peinture du désert paroit convenir beaucoup plus à celui qui sépare Souez du Caire qu'aux environs de cette ville et de Rosette. Cet espace de trente lieues , que j'ai parcouru , est d'une aridité complète ; c'est une mer de sable qui devient le tombeau des caravanes, quand le vent du midi , qu'on appelle le Kamsim, se répand dans l'air et obscurcit l'horizon. La route que suivent les caravanes est toute semée d'os de chameaux, que l'impression d'un soleil ardent a rendus d'une blancheur éblouissante ; et la soif qu'on éprouve dans celle longue traversée, quand les provisions d'eau sont épuisées, redouble encore par le phénomène du mirage que produit la réverbération du soleil sur les sables du désert : on croit apercevoir un grand fleuve dans l'éloignement; et cette illusion est si complète, que même ceux qui en sont prévenus ont toutes les peines du monde à s'en désabuser.

l6 II se traîne, il épuise un reste de vigueur. Lorsqu'au lever du jour, ô surprise! d bonheur! D'un obélisque au loin il découvre le faîte , Les kiosques des pachas, les temples du prophète, De palmiers, d'orangeis des bois délicieux , Que le désert encore embellit a ses yeux.

Je dois rendre hommage à la vérité de cette peinture, ayant passé quatre mois dans les ruines de Souez , ou quelques dattes , quelques fèves , et du pain noir, avoient été ma principale nourriture. Je traversai le désert avec la caravane de Thor , pour me Vendre au Caire : je n'entreprendrai pas dépeindre l'impression de bonheur que je ressentis, lorsque, après trois jours et trois luiits de traversée, dont toutes les minutes m'avoient paru des siècles , j'aperçus les premiers arbres du petit village de Beiketeragi , qui n'étoit qu'à une demi-lieue du Caire. Altéré de fraîcheur, épuise de fatigue, et mourant de besoin , je ressentis une joie délirante à la vue de ces arbres qui me promettoient de la verdure, du repos , et de l'ombre. Je me traînai jusqu'au pied d'un grand sicomorc, et là je bus un pot de lait, et je mangeai quelques petits concombres avec plus de volupté que je n'en eusse goûté à la table la plus somptueusement servie.

X7 Voyez-vous ce navire attendu sur les eaux?

Cette peinture du départ et du retour d'un voyageur me semble d'une vérité sensible. Le trouble qu'il ressent à l'approche de son séjour, dont il est séparé depuis si longtemps, et dont il va se ressaisir, doit être apprécié, surtout par ceux qui ont fait , comme M. Delille , des voyages de long cours. Quelle vérité dans le plaisir anticipe que lui promet son imagination , quand elle lui représente sa famille, dont il croit déjà se voir entouré ! quelle naïve expression dans ces vers :

Sa fille.. ! en le quittant son adieu fut si tendre! Que fait-elle a présent?...

Et ce fds, dernier fruit d'une longue union, Vit-il? con^nience-t-il à bégayer son nom? Sen simple et vieux pasteur répandra tant de larmes! A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes!

Ces vers si naturels semblent s'être échappés de la plume de La Fontaine.

i8 Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines. . . . Il n'est pas de situation qui épouvante autant l'imagination

NOTES DU CHANT V

que celle d'un malheureux perdu dans la nuit d'un souterrain , sans nul espoir d'en sortir ; telle scroit celle d'un homme enterré de son vivant, et se ranimant dans son tombeau. 11 est pourtant certain que la peinture de cet horrible état ne produiroit aucun elfet , parce qu'elle scroit privée des alternatives de l'espoir et de la crainte , et qu'elle ne présenteroit au lecteur aucune gradation dans les souffrances. Telle n'est point la situation du comte l'golin , lorsque , enfermé avec ses enfants dans une tour , où il est dévoré , comme eux , par la faim , il n'a pas encore perdu tout espoir d'échapper à cet horrible état , lorsque ensuite il entend murer la porte de cette tour , et qu'ayant vu mourir ses enfants l'un après l'autre , il tombe le dernier sur leurs cadavres. M. Delille a imité dans son é])isode cette progression terrible de l'infortune , et il est parvenu , comme le Dante, à faire un récit qui restera éternellement dans la mémoire des hommes. L'horrible situation qu'il dépeint a d'autant plus d'intérêt qu'elle n'est point imaginée. Un de nos peintres de paysage les plus célèbres , M. Robert , s'étant perdu dans les catacombes de Rome, en sorlit d'une manière miraculeuse, et raconta lui-même à M. Delille son épouvantable aventure. Cet artiste , à son tour, inspiré par la lecture des beaux vers de M. Delille, saisit son pinceau, et fit un magnifique tableau , qui représente ce terrible sujet. Ce tableau se trouve dans la galerie de madame de Holstemberg, princesse dusaag impérial de Russie.

CHANT V

^ Le poète consacre ce cinquième chant à célébrer les arts. Ils sont le culte de la nature : son auteur, source unique et constante de toutes les impressions qui animent et embellissent notre existence , nous a donné des organes propres à les recevoir , à nous les transmettre , et il a voulu que nos sens fussent susceptibles de se perfectionner , accordant ainsi au travail un prix assuré , à l'homme une prérogative qui le distingue de tous les êtres , et en fait la merveille de la création.

Les arts ne font pas le bonheur, parce qu'ils ne sont pas des vertus; mais à eux seuls il est accordé d'assoupir les douleurs : amis toujours fidèles, consolateurs assidus, ils ne délaissent point celui que tout abandonne ; ils suivent le proscrit , ils le protègent : au milieu des troubles et des cris de l'affreuse discorde, ils lui ménagent des moments de calme, et parent son solitaire asile de leurs brillantes illusions; c'est la terre sacrée de Délos, dont l'accès étoit interdit aux fureurs de la guerre , ot où l'on célébroit avec une paisible solennité les fêtes d'Apollon , tandis que tous les autres états de la Grèce étoient agités par les plus funestes dissensions , ou asservis par d'odieux tyrans.

Combien il est à plaindre celui qui, aux jours du malheur, ne sait pas invoquer l'utile et noble appui des arts ; dont l'imagination isolée, découragée, ne peut se réfugier, pour quelques instants du moins, dans un monde meilleur, et combat seule à seule contre l'infortune !

C'étoit au premier , au plus ancien de ces arts , à la divine poésie , qu'il appartenoit de les célébrer tous ; c'étoit au plus sincère, au meilleur des hommes, à chanter les plaisirs les plus vrais , les consolations les plus douces qu'il nous soit accordé de saisir dans le cours de notre rapide et souvent si triste existence.

Les arts, après la religion, les plus assurés consolateurs de la disgrace , sont encore nécessaires au bonheur luimême ; ils semblent arrêter le temps , ou plutôt ils le réalisent , en le forçant de laisser des traces de son passage. Il a vaincu ce grand ennemi de l'homme, il a triomphé du temps destructeur, celui qui, par ses travaux, posa sur chaque instant prêt à fuir un signal qui l'en fera jouir encore,, lorsqu'au déclin de ses jours il jettera derrière lui ce long et dernier regard, si pénible pour ceux qui laissèrent écouler la vie dans un continuel sommeil, dont leur faible mémoire conserve à peine les insipides rêves. Heureux l'homme à qui ses talents donnent le droit de dire

Exegi raonumentnm aère perennius; il ne mourra pas tout entier ; il laisse une noble postérité, dont il n'a point à craindre l'abaissement ou la degeneration ; et de flatteurs souvenirs , de douces espérances le bercent à sa dernière heure.

Mais plus heureux mille fois l'homme de génie , s'il fut encore plus chéri qu'admiré , si l'envie elle-même fut séduite par le charme de son caractère , ou intimidée par le concert d'applaudissements qui eût étouffé ses vains murmures : depuis long-temps mon illustre ami avoit su la désarmer ; méconnoitrc la souveraiueté de son talent , c'eût été , dans l'empire des lettres, une odieuse et ridicule rébellion; et nous avons vu le crime lui-même hésiter , et reculer devant sa renommée.

Sous les formes naïves d'un aimable enfant , Delille déploya une force héroïque ; il grandit dans le malheur , étonna de son courage jusqu'à l'amitié ; brava la tyrannie toute-puissante , et ne répondit à la fureur de ses menaces , comme à l'insulte de ses perfides insinuations , que par des accents de fidélité , de respect et de reconnoissance.

2 Plus aveugle que moi , Miltoa fut moins à plaindre.

Homère , Milton , et Delille , ont perdu la vue sur la fin de leurs jours.

Ce rapprochement , s'il ne pouvoit être une consolation , devenoit du moins pour le poète françois un grand motif de courage : on supporte plus facilement un malheur commun à de grands hommes.

La brillante divinité que Delille a si bien chantée , l'Imagination , venoit d'ailleurs sans cesse à son secours ; et les objets qu'il n'apercevoit qu'a travers un nuage n'en recevoient peut-être que des teintes plus harmonieuses, n'excitoient en lui que des sensations plus vives. Ne pouvant assez clairement distinguer la majestueuse façade du temple d'Athènes , il en embrassoit les colonnes avec transport ; il répétoit les noms de Périclès , de Phidias ; et les larmes d'une forte émotion tomboient de ses yeux affoiblis. C'est en saluant le mont Ida qu'il adressoit un hymne au prince des poètes ; c'est sur les rives enchantées du Bosphore qu'il célébroit en si beaux vers l'empire universel de la beauté. Combien j'étois heureux de lui procurer des plaisirs si dignes de son cœur , et de la tendre reconnoissance dont le mien étoit animé , de pouvoir payer par de si douces jouissances le sacrifice qu'il m'avoit fait des applaudissements de Paris , où tous les jours étoient alors des jours de triomphe! *

Le besoin qu'il éprouva bientôt d'un bras pour le soutenir , d'une constante surveillance pour le préserver , devint entre nous un lien de plus pour une ame aimante; il se consoloit de ne voir que par les yeux d'un ami , de l'avoir pour

■* (es notes sur le V chant sont de M. ilc Choiseul-Gouffier.

NOTES DU CHANT V

guide et pour soutien. C'est dans une plus douce dépendance encore que se sont ccoutccs les dernières années de sa vie , au milieu des objets de son affection, dont le sentiment ctoit devenu un véritable culte , et auxquels il rendoit grace avec des accents si touchants , et toujours si aimables.

La piété des filles de Miltou ne fut peut-être pas si bien récompensée ; et l'on peut craindre que cet atrabilaire et farouche presbytérien ne l'ait rendue trop méritoire.

Le sublime talent de l'auteur du Paradis pfidu ne fut pas, au reste, méconnu de ses contemporains, comme on le suppose , comme on le répèle sans cesse , et sa vieillesse ne fut point menacée de Tindigcncc ; il laissa même une succession assez considérable : mais il n'obtint point une estime personnelle , dont on le jugcoit indigne, depuis que, dans son fanatisme républicain , il avoit essayé de justifier les assassins de Charles I'"". On ne fit point alors l'indulgente et dangereuse distinction des talents de l'auteur et des torts du citoyen ; et réloigncmcnt que tous les gens d'honneur conservèrent pour Milton ne put manquer d'iniluer , tant qu'il vécut , sur le sort de son poème.

Ou avoit cru en France devoir à une puissance étrangère, ou plutôt à la morale publique et à la dignité des trônes , une preuve non équivoque de l'indignation qu'inspiroient des principes destructeurs de l'ordre social. L'ouvrage publié par Milton en faveur du régicide , d'ailleurs aussi mauvais par le style que detestable par le motif qui le dicta ^ avoit été brûlé à Paris par la main du bourreau.

Ce fut sous de tels auspices que parut, après le retour de Charles II, le poëme auquel Millon a du sa renommée.

Après avoir vu venger les mânes de son père , le fils de l'infortuné Charles 1" se livroit à la frivolité de ses goûts , et, au sein des plaisirs, ne paroissoit s'occuper que de faire oublier les malheurs et d'éteindre les ressentimenis. l'nc conr élégante, parée des plus belles femmes de l'Angleterre , célébroit alors par des fêtes continuelles la délivrance de la patrie et le retour de la paix intérieure. Faut-il s'étonner que, dans cette disposition des esprits, un libraire de Londres n'ait pas voulu paver chèrement à l'auteur d'tui premier ouvrage flétri par l'opinion publique le manuscrit d'un long poëme sur le péché originel , où les démons jouent un si grand rôle, et dont il n'étoit probablement pas capable de juger par lui-même les sublimes et sévères beautés ?

Milton , sans aucun droit encore au rang littéraire, qu'on ne lui conteste plus, n'en avoit pas moins éprouvé la clémence de son souverain : il lui avoit été accordé des lettres de grace , qui , en le mettant à l'abri de toutes poursuites , l'excluoicnt des emplois publics. On pense que les dépositaires du pouvoir, pour le rendre respectable et cher aux peuples, ont besoin d'être investis de la confiance et de la considération qu'on ne sauroit jamais éprouver, et qu'il seroit même honteux de feindre pour les instigateurs et les complices du crime.

3 Non ; ton chef-d'œuvre auguste est une arae sublime.

La poésie use ici de ses droits, et contrarie un instant la marche des idées, en remontant un peu brusquement des derniers siècles de notre histoire à l'époque reculée où Caton refusoit de survivre à l'ancien gouvernement de son pays. Aucun des noms célèbres réunis dans ces vers ne peut, au reste, se plaindre d'une association honorable pour tous : ils sont dignes d'être présentés ensemble à la postérité, comme des modèles de ce beau moral dont l'empire ne peut être méconnu que dans les temps de calamité, où le ciel éprouve

la vertu par les succès du crime, où la foiblesse et la corruption dénoncent, comme trop inflexibles, et même un peu ridicules , par l'exagération de leurs principes, ceux qui n'ont pas regardé comme un jeu frivole la foi des serments, et qui ont constamment repoussé de faciles et coupables moyens de fortune.

4 C'est L'Hôpital , si pur, sous le règne du crime.

L'exemple de L'Hôpital, né dans l'obscurité, devenu chancelier de France, et, durant quinze années des plus affreuses discordes, servant une cour corrompue, la défendant malgré elle de ses funestes erreurs, et'sauvant la France à force de vertus, de vrai patriotisme, et de fermeté, est une énergique justification de cet antique gouvernement tant calomnie, et qui repoussoit, dit-on, tous les genres de mérite. Dans quel pavs, au contraire, toutes les avenues des places, des dignités, des honneurs, fureut-elles plus libéralement ouvertes au génie, au talent, à la gloire, à la supériorité en tous genres? Combien de grands hommes n'a-t-on pas vus, comme L'Hôpital, enfants de pères inconnus, parvenir aux premières charges du rovaume, s'asseoir sur les marches du trône , et fonder à la fois la noblesse et l'immortalité de leurs noms ! 11 n'est pas un seul peuple dont les annales puissent offrir autant d'exemples encourageants à ceux dont la Providence a voulu exiger quelques efforts et quelques talents de plus, avant de les tirer de la foule.

Dans quel temps, sous quelle législation, les descendants de ceux qui avoient servi glorieusement la patrie se sont-ils moins prévalus des souvenirs accordés à leurs ancêtres? Chez quelle nation a-t-on vu les- membres de la classe privilégiée n'avoir d'autres privilèges que d'être toujours les premiers à prodiguer leur sang et leur fortune pour la défense de l'état, lai.ssant à leurs paisibles concitoyens les saintes fonctions de la magistrature, les avantages de l'administration, presque toujours les honneurs du ministère, toutes les places utiles, toutes celles où l'on peut légitimement acquérir ces mêmes biens dont eux-mêmes éloient si prodigues , dès que la trompette avoit sonné; dont ils consentent même à dépouiller leur postérité , lorsqu'un monarque chéri en demande le sacrifice?

Ils sont jugés par leurs œuvres les détracteurs de nos rois tt de nos antiques institutions; ils ont attaqué l'édifice pour s'emparer de ses décombres; ils ontprêché l'humanité pour envahir les ressources du pauvre ; l'égalité pour se couvrir de cordons, et insulter à la misère publique, en étalant un luxe tout nouveau sur les débris des asiles que la bienfaisance et la rehgion avoient, depuis douze siècles, ouverts à toutes les infortunes, à toutes les douleurs.

5 C'est MoIé, du coup d'oeil de l'homme vertueux Calm.'int d'un peuple ému les flots tumultueux.

c< Si ce n'étoit pas un blasphème d'avancer que quelqu'un « ait été plus brave que le grand Condé, je dirois que c'est " Matthieu Mole. » Cette seule phrase du cardinal de Betz, l'un des premiers acteurs des troubles de la fronde, doué luimême d'une grande intrépidité, est devenue le titre le plus utile à la réputation de Matthieu Mole; elle l'a servi peut-être mieux qu'il ne l'eut désiré lui-même : son respect filial auroit exigé que l'on rendit avant tout hommage à son père, dont la mémoire a plus de droits encore que la sienne à la reconnoissance de tous les bons Français.

En opposant une inficxible résistance aux frivoles factieu.\ qu'agitoient quelques intrigants, en conservant une énergique fidélité aux vrais principes de la monarchie et à l'auguste

NOTES DU CHANT V

race de nos souverains, Matthieu Mole suivoit les granrls exemples donnés par son père en des circonstances bien plus difficiles et qui eussent intimidé une ame ordinaire.

On avoit vu Edouard Mole, procureur général du parlement de Paris, déployer, au milieu des fureurs de la ligue, un courage au-dessus des plus terribles dangers , bien dilférents des excès, souvent si ridicules, de la Ironde.

C'étoit une famille bien heureuse que celle où l'on ne pouvoit opposer au mérite du fils que le mérite plus grand du père : tous deux se réunissoient ainsi pour léguer à leurs descendants de glorieux devoirs qui devenoicnt bien doux et bien faciles à remplir. La bienveillance publique, fondée sur des souvenirs de vertu, est une fortune acquise dont on peut jouir sans peiue; il ne faut plus que savoir la conserver; et, pour cela, il suffit de se demander ce qu'eussent fait en pareil cas les ancêtres dont on se glorifie.

Après avoir payé un juste tribut de respect à la mcmoirc de Matthieu Mole , marchant avec intrépidité sur les traces de son père, seroit-il permis d'observer que ce brave magistrat, comme les Spartiates, dont il avoit le courage, faisoit beaucoup mieux qu'il ne disoit ?

Nous admirerons le magistrat faisant ouvrir ses portes à une populace furieuse, et lui imposant par son courageux aspect; mais ce sera sans trop nous arrêter sur les adages qu'on lui attribue, et dont on charge, en son houneur, les articles de dictionnaires ; il nous échapperoit peut-être d'avouer qu'on est trop souvent réduit à lui savoir gré de ses intentions, et à regretter qu'elles n'aient pas été secondées par le talent, sans doute fort inférieur, mais cependant assez utile , d'une expression moins énigmatique.

C C'est Grillon.

Le nom de Grillon est devenu un des symboles de la valeur st de la loyauté; ce fut, de tous les compagnons d'armes de Henri IV, le plus honoré de son estime. Le monarque pensa que de vulgaires bienfaits n'ajouteroient rien à l'honorable existence du digne chevalier, et les réserva pour ceux dont il avoit besoin de solder le dévouement : et quels honneurs auroient valu ce noble et touchant hommage rendu par le grand Henri à la vertu d'un sujet fidèle , déjà si riche de sa propre gloire? « J'étois assuré du brave Grillon, et j'avois à ga- « gner ceux qui me persécutoient. » Aveu bien pénible sans doute pour une ame royale; expression d'un regret qui atteste le malheur des temps, mais dont le souvenir consolateur appartient à jamais aux vrais serviteurs du trône, et leur apprend l'inestimable prix qu'acquièrent les services sans récompenses.

7 Parmi l'essaim charmant des filles de Crotone, Des vierges de Lcsbos ou bien de Sicyone.

« Zeuxis passe pour avoir admirablement traité les têtes et « les articulations de ses figures : il étoit d'ailleurs si zélé pour « la perfection de ses ouvrages, qu'avant été chargé par les « Aggrigentins de faire un tableau qu'ils vouloient consacrer « dans le temple de Junon Licinienne, il exigea d'eux de lui « dévoiler tous les charmes de leurs filles; et, choisissant les ■< cinq plus belles, il s'attacha, dans son tableau, à rendre les •< plus grandes beautés particulières à chacune d'elles. » (Pline, 1. XXXV, c. 9.)

Cette anecdote, dont il est, au reste, fort permis de douter, a besoin, vraie ou fausse, d'être expliquée; elle pourroit confirmer l'erreur de ceux qui n'attribuent aux arts que le mérite d'une fidèle imitation : les Grecs s'en étoieut formé une bien plus noble idée.

Tous les artistes sont appelés à rechercher et à étudier par-

tiellement les belles formes accordées à quelques individus, mais dont aucun ne les réunit toutes au même degré; l'homme de génie, l'artiste vraiment inspiré est seul admis à composer, de ces diverses études, de cette précieuse récolte, un tout homogène, en parfaite harmonie, dont l'ensemble produise un effet U!iiquc, et n'offre jamais aucune contradiction, aucune sensation incohérente à l'œil le plus clairvoyant et le mieux exercé.

Vainement vous rapprocheriez dans votre ouvrage les parties les plus belles en elles-mêmes, si l'action que chacimc exerce sur vos sens étoit indépendante et isolée, si les points de contact n'éloient habilement modulés et confondus, de manière à n'offrir que les transitions les plus vraies et ies plus insensibles.

Tous les détails doivent être maîtrisés et ramenés vers un but unique, soumis à une seule pensée, et ne peuvent être exécutés dans ce parfait accord que par un sentiment d'un ordre supérieur, produit d'une influence toute céleste. Si les membres de celte figure ne sont beaux que pour eux-mêmes, chacun d'eux fût-il une fidèle et même brillante imitation de la plus belle nature, vous n'aurez, à l'aide de tant de beautés surprises de se trouver ensemble, oserai-je le dire, et sauraijc me faire entendre? vous n'aurez créé qu'un véritable monstre aux yeux du connoisseur privilégié, que la nature auroit doué de sens exquis, d'une organisation parfaite, et qui les auroit encore perfectionnés par la méditation et par un long exercice.

Gc ne seroit pas, j'en conviens, l'objet que peint Horace; l'on ne diroit pas tout-à-fait,

Desinit in piscem mulier formosa superne ; bien des gens seroient fort loin de s'effrayer à l'aspect d'un tel monstre; mais l'admirateur éclairé du beau par excellence, qu'une raison éminente rendroit indépendant de toutes les terrestres impressions, seroit blessé des incohérences que lui offriroit cet assemblage peu correct de sublimes parties.

Nous avons tous admiré à Paris, et il eût été difficile de s'en défendre, une femme dont le visage est charmant, la taille superbe, et qui m'a toujours paru n'avoir pas tout-à-fait la tête de son corps : c'est l'ouvrage de Praxitèle, restauré avec un fragment de Phidias.

Si l'artiste n'a reçu du ciel le sentiment de l'harmonie sans laquelle il n'est point de vraie beauté, en imitant les plus admirables objets, en s'appropriant les plus précieuses parties des chefs-d'œuvre du ciseau grec, il ne fera qu'un de ces poèmes bizarres dont, à la renaissance des lettres, s'étonnoit l'Italie, se soulevant avec peine, et s'efforçant de sortir de ses ruines. Ainsi que ces premiers admirateurs de l'antiquité, qui s'emparoient des vers de Virgile, de Glaudien, de Lucain, nu de Lucrèce, et élcvoient, avec ces matériaux usurpés, un édifice de structure toute nouvelle, vous ne charmeriez que le vulgaire, toujours avide des détails qu'il peut saisir, et presque toujours incapable d'embrasser et juger l'ensemble d une production fortement conçue.

Principibus placuisse viris non ultima laus est. Et dans ce cas-ci, les princes, ce sont les artistes les plus distingués, et les gens de goût, qui, par leurs éludes et leurs connoissances, ont mérité d'être initiés aux mystères de l'arl. 8 0 prodige! long-temps dans sa masse grossière Un vil bloc enferma le dieu de la lumière.

L'Apollon et le Laocoon sont les plus sublimes productions, les plus étonnantes merveilles que nous ait léguées le peuple souverain législateur de tous les arts. Ces deux monumenti

NOTES DU CHANT V

«ufifiroient pour attester la céleste prédilection dont il fut l'objet, et pour orner son éternel triomphe : c'est sur-tout en les étudiant qnc l'on pourra parvenir à sç faire une juste idée de ce beau sublime, [(cut-être improprement appelé beau idéal, dont la perception n'est accordée qu'aux artistes assez fortunés pour réunir en eux une grande rectitude de jugement, et une énergique conception , à des organes susceptibles des impressions les plus vives, à unsenlimenl inné qui les préserve de tout écart, enfin à une exquise sensibilité qui, dans ses transports, en fait des êtres d'une nature supérieure , cl capable de saisir des nuances trop souvent perdues pour nous autres, admirateurs vulgaires.

Agésandre de Rhodes osa lutter contre les plus grandes difficultés qui puissent être offertes à l'art ; il a défié son propre génie; il lui a demandé plus que l'esprit humain ne semble admis à concevoir et à exprimer, le spectacle d'un homme déchiré par les plus affreuses souffrances physiques, par la plus cruelle douleur morale, et déployant un courage plus qu'humain. Un poison brûlant circule dans toutes ses veines; il n'en est pas une seule qui n'eu soit gimflée, irritée, pas un muscle qui ne semble crispe , soulevé, près de se déchirer; l'organisation tout entière de cet infortuné est en révolte contre l'excès des lourmcuLs : il succomberoit, s'il n'avoit reçu du ciel une de ces amcs éminemment fortes qui se roidissent contre le mal , lors même qu'elles désespèrent de le surmonter; c'est un ennemi qu'elles corabattenl, et une courageuse résistance fera payer cher la victoire: mais Kaocoon est bien plus courageux encore, il est père; et c'est en vain qu'il s'efforce de sauver ses enfants saisis, étouffés, bienlôl dévorés par de monstrueux reptiles. A travers la contraction de tous les muscles de son visage, la tendresse paternelle domine, et l'emporte sur le désespoir de son propre supplice. De quel œil il les regarde !

Par quelles savantes combinaisons ces formes données à la matière, ces ondulations du marbre, présentent-elles à la pensée, et font-elles parvenir jusqu'au cœur, la triple impression de la plus affreuse douleur, du plus grand courage, et de la plus tendre pitié? Kt cependant, nous exprimant ces diverses passions, portées à leur dernier terme, l'auteur est resté constamment fidèle a la suprême loi de la beauté; il a évité les expressions trop fortes, qui seroient devenues des contorsions faciles à rendre, et toujours avidement saisies par la médiocrité. Si Laocoon , tout-à-coup affranchi de ses douleurs et de ses émotions paternelles, se levoit calme et serein, il rcparoitroit un des plus beaux individus de l'espèce humaine à l'âge où on le suppose. Oui, ce chef-d'œuvre est le sujet d'une perpétuelle étude, un trésor inépuisable d'instructions; et l'on peut lui appliquer ce que Quintilien dit des ouvrages de Cicéron : Ille se profecisse sciât, cui Cicero a/alde placehit.

Dans une école des arts bien dirigée , il y auroit un professeur qui , pénétré de toutes les beautés du Laocoon , en feroit journellement la démonstration raisonuce aux élèves, la plupart bien éloignés de savoir les reconnoitre.

On ne peut douter que le Laocoon n'ait été long-temps médité par son savant et sensible auteur; c'est le chef-d'œuvre de la pensée la plus énergique , et du sentiment le plus profond : mais l'Apollon, l'Apollon, mystère inexplicable! La nature enfante donc quelquefois des êtres privilégiés, auxquels il est permis de franchir les bornes qui semblent prescrites à l'esprit humain par l'éternelle sagesse ! De quelles facultés l'heureux mortel qui créa ce chef-d'œuvre avoit-il reçu le bienfait?

C'est par une puissance toute divine, dont il est interdit à nos vains raisonnements de limiter les fonctions, que l'auteur inspiré de l'Apollon a rendu sensible, a fait sortir d'un bloc informe l'image d'une perfection qui n'exista jamais sur la terre. Le dieu lui avoit-il donc dévoile ses formes harmonieuses? et ce céleste objet lui éloit-il apparu dans un de ces moments où l'ame immortelle semble se dégager de son enveloppe terrestre? Certainement il croyoit à l'existence du dieu dont il étoit rempli , et vovoit dans la suprême beauté le premier attribut des habitants de TOlvmpe. Une forte conviction peut seule opérer de pareils prodiges; et l'artiste grec n'est pas le seul qui , dans une de ces extases qu'on ne peut définir ni expliquer, ait cru voir les objets révérés de son culte, ou celui de son amour.

O vous que le génie des arts appelle à la gloire et au bonheur de les cultiver, étudiez sans cesse le chef-d'œuvre du statuaire rhndien; en récompense vous obtiendrez de nouvelles facultés pour admirer, j'ai presque dit pour adorer l'Apollon. Ce ne sera pas vous, du moins, qui oserez accuser d'exagération le savant auteur de l'histoire de l'art, célébrant' cette sublime production dans un enthousiasme aussi juste qu'éclairé.

9 Si le destin sévère épargne ton jeune âge, Tu seras Kapliai-I ! V.nin espoir I il n'est plus.

Ce ne seroit pas rendre un sincère et digne hommage à l'amitié que de prétendre pour elle à une perfection absolue, refusée aux plus sid)limes talents. Homère eut des moments de sommeil; et le génie s'égare quelquefois hors de la route tracée par l'austère logique. Le poëte français paroit s'en être ici un instant éloigné pour aller brûler quelques nouveaux grains d'encens sur l'autel de Virgile : il lui devoit son plus beau triomphe, et lui avoit voué un culte prescpie exclusif. Le sentiment ne raisonne pas toujours, et les excès de la reconnoissance sont trop rares pour n'être pas excusés; on est biqu sûr qu'ils ne seront jamais contagieux.

M. Delille a voulu faire passer dans notre langue ce beau mouvement :

HpTil miserande puer, si qua fata aspera rumpas , Tu MarccJlus eris. . . .

Marcus Claudius Marccllus, surnommé l'Épée de Rome, l'un des aïeux de ce jeune Marccllus dont Virgile déplore la perte, avoit été cinq fois consul, et, après plusicin-s victoires remportées sur les Gaulois, ce grand homme étoit mort avec gloire en combattant Annibal. Le poète latin, faisant prédire à Énée, par l'ombre d'Anchise, les futurs destins de Rome, feint de prévoir la mort prématurée du jeune fils d'Ortavic, et s'écrie que, si ce prince peut échapper au sort qui le menace , il sera l'égal de son illustre ancêtre , un nouveau Marccllus : Tu Marccllus eris.

C'était exprimer ingénieusement ses regrets devant une mère, devant un peuple généreux, qui, même au milieu des plus affreuses discordes civiles, resta fidèle à de nobles souvenirs, et ne cessa jamais d'honorer les descendants de ses grands hommes; mais il est évident qu'on ne peut promettre à Raphael, s'il vit plus long-temps, d'être un jour Raphaël : plus j'y pense, et plus je me persuade, je crois même me rappeler que ces vers furent d'abord destinés à un artiste trop tôt enlevé aux arts, au jeune Drouais, mort à Rome en 1790; ils seront rentrés dans ce beau morceau , en quelque sorte à l'insu de l'auteur, qui, privé de la vue, ne pouvoit pas toujours revoir l'ensemble de ses productions, et en lier les diverses parties, autant qu'il auroit été à désirer.

NOTES DU CIIAKT V.

lo Le ciel semble appuyé sur sa vaste rotonde. De sa hauteur sacrée elle commande au monde.

Voltaire a écrit que l'église de Saint-Pierre fut projetée par la vanité de Jules II, qui prétcndoit que son tombeau fût un temple.

11 est difficile de comprendre par quelles secrètes voies Voltaire prétend avoir ainsi pénétré jusque dans les derniers replis du cœur de ce pontile, que la religion ne citera pas, il est vrai, comme un prêtre bien édifiant, mais qui eut plusieurs des qualités qui font le grand souverain, et sur-tout une fermeté d'ame et une énergie d'ambition qui dévoient le rendre supérieur aux suggestions d'une puérile vanité.

Quelque défavorable opinion que l'on veuille conserver de ce pontife, ce n'étoit sûrement pas , dans le chef de la religion professée sur les deux tiers de la terre , un sentiment sans convenance que le désir de consacrer à l'Eternel un superbe monument dans l'ancienne capitale du monde, où des ruines si imposantes attestoient les bommagcs jadis adressés par le penple-roi à ses vaines idoles. Ce projet pouvoit être alors jugé un devoir de toute la chrétienté : et quelle plus noble carrière pouvoit être ouverte à l'émulation des arts renaissants? quel plus bel emploi des talents qui se montroient à cetic grande époque, où la civilisation, après un long esclavage, échappoit au danger d'une barbarie sans retour? De telles entreprises sont un des plus précieux bienfaits de la puissauce; elles donnent une impulsion générale à tous les esprits, appellent tous les talents, éveillent toutes les industries, et sèment dans toutes les amcs l'espoir de se distinguer, et de prendre part à une gloire brillante et durable.

Le génie, quelle que soit la direction vers laquelle il se sent entraîné, ne veut point alors rester en arrière; et peut-être peut-on liasarder de dire que, sans Michel Ange et Raphaël, le Tasse n'eût pas conquis la palme de l'épopée; que, sans les grands monuments ordonnés par Louis XIV, Corneille eût fait entendre de moins nobles et moins fiers accents. L'ingénieuse Grèce nous montre les neuf sœurs formant un cercle, se tenant par la main, et chantant d'un commun accord.

L'admirable édifice commencé sur les plans du Bramante fut, après sa mort, confié au célèbre Michel Ange, qui, peintre, statuaire, et architecte, fonda, durant le cours d'une longue et glorieuse carrière, l'empire des arts au sein de l'heureuse Italie.

Parmi les justes hommages que la tradition rend aux hommes dignes d'occuper la renommée, une admiration peu difficile introduit souvent dos anecdotes qu'une critique exacte doit rejeter, pour l'honneur même de celui auquel on les attribue. On prétend à Rome, et tous les biogra|)lies ne cessent de répéter, que Michel Ange, témoiu de l'admiration qu'éprouvoient quelques artistes en contemplant la voûte si imposante du Panthéon, leur dit : « Vous vous étonne/, que « la terre puisse la supporter, et moi, je la construirai dans « les airs. "Il faut espérer, pour l'honneur de Michel Ange, qu'il n'a point tenu ce propos; il étoit trop grand pour n'être pas modeste, et un tel homme n'a pu recourir à un charlatanisme, d'ailleurs facile à démasquer; il ne s'exposa sûrement point à se voir rappeler que, si la coupole de .Saint- Pierre est la plus vaste qui ait jamais été construite, elU n'est pas du moins la première qu'une industrieuse audace ait rapprochée du ciel.

Dix siècles auparavant, lorsque les arts avoient perdu leur ancien éclat, sous le règne de .lustiuien, des architectes grecs avoient élevé la coupole de Sainte-Sophie , édifice dont

l'ingénieuse construction a constamment résisté aux nom» breux et terribles tremblements de terre, qui, à diverses époques, renversèrent la ville de Constantinople. Tandis que le dôme de Saint-Pierre écrase ses énormes fondements, et s'entr'ouvre, vaincu par sa propre solidité, celui de Sainte- Sophie résiste par la légèreté même des matériaux dont il est formé. Les historiens du temps nous apprennent que cette vaste coupole est construite de pierres ponces réunies par un ciment versé avec abondance, et qui, pénétrant ces pierres poreuses, forme par leur adhérence et sa ténacité, une voûte entière d'une seule pierre. Conservant une légèreté que par tout autre moyen il scroit impossible d'obtenir, cette voûte ne fait aucun effort latéral, et ne pèse même que bien foibicment sur les piliers qui la soutiennent; elle est inébranlable précisément parce qu'elle est légère.

Guidés par ce principe, les anciens ont quelquefois suppléé les pierres ponces par le plus ingénieux moyen, en leur substituant des pots ou caisses de terre cuite successivement engrenés, et que joint et recouvre une couche de mortier.

Ce procédé a été récemment essavé avec succès à Paris : appliqué au dôme de Sainte-Geneviève, il eût épargné tout àla-fois plusieurs millions, de longues disputes, des craintes très-fondées, et enfin les nouvelles constructions qu'a exigées la sûreté de l'édifice.

IT 0 toi , de l'amitié le plus parfait modèle. Respectable Ledoux! artiste citoyen.

L'architecte Ledoux étoit un homme de parfaite probité, qui ruina ceux dont il obtint la confiance, et un artiste distingué, que son imagination trop ardente jeta dans de perpétuels écarts. Il avoit été chargé de construire autour de Paris une longue muraille destinée à diminuer les abus de la contrebande, qui se faisoit par trop facilement sous une indulgente administration. Cette enceinte assuroit une augmentation de revenu au gouvernement. Les fermiers généraux en firent les frais, et consentirent généreusement à suijporter aussi ceux des monuments dont Ledoux ambitionnolt d'enrichir les nombreuses portes de la capitale. Ces petits édifices sont presque tous sans aucune utilité; mais il en est plusieurs qui font grand honneur au goût de l'artiste.

Ce succès l'encouragea à suivre avec plus d'ardeur que jamais le projet qui, depuis sa jeunesse, absorboit toute la chaleur de sa tête; et il ne cessa de perfectionner les plans d'une ville imaginaire, dans laquelle se seroient trouvés réunis, et placés dans les rapports les plus convenables, tous les monuments destinés à l'utilité ou aux plaisirs des habitants , temples, palais, académies, théâtres, manufacturés, bains publics, etc. : c'étoit une véiitable utopie d'architecture; et ce travail aurolt dû être dédié à la république de Platon. 11 n'eût fallu pour l'exécuter que plusieurs milliards, et quelques siècles de paix , avec un zèle toujours soutenu de génération en génération : rien de tout cela n'embarrassoit Ledoux; et, dans son enthousiasme, il ne se permettoit même pas de perdre son temps à écouter de si puériles objections.

Il avoit autrefois présenté ses premiers dessins à M. Turgot, qui avoit poliment loué son talent. L'artiste s'étoit aussitôt persuadé que le ministre, sans vouloir s'expliquer plus clairement, adoptoit son projet, et qu'on ne tarderoit pas a jeter les fondements de sa ville. Il n'a jamais attribué la prompte disgrace de M. Turgot qu'à la noire envie des artistes ses propres rivaux, trop irrités de la glf<ire dont ce ministre éclairé alloit lui frayer le chemin. Rousseau n'est-11 pas mort persuadé que le roi de France n'avoit conquis la Corse que pour l'empêcher, lui philosophe, de devenir le Lycurgue

NOTES DU CHANT V

de cette nouvelle Sparte qui deraandoit des lois à sa sagesse? La vie entière de riionnète Lcdoux fut consacrée à ce rêve brillant, qui lui a procuré, sans doute, quelques instants de bonheur, et qui, du moins, n'a nui au repos de personne. 11 fut digne par les qualités de son cœur , de l'estime que lui témoigne ici M. Uelille : on pouvoit l'avoir pour ami; il falloit seulement , quelle que fût sa probité , quel que fût son talent , ne l'avoir pas pour architecte. C'est lui qui a construit si dispendiensement la maison placée à l'extrémité de la rue d'Artois , où , pour rendre sa composition plus pittoresque , il a creusé un précipice au milieu de la cour , et dont la porte , disoit le marquis de CaraccioU , semble une grande bouche qui s'ouvre lastueusemeut pour dire une sottise.

13 Je np t'oublierai point, toi, dont le noir pinceau Traça des grands malheurs le terrible tableau.

Ce beau morceau sur Sbakspcar est entièrement nouveau. L'auteur semble se reprocher d'avoir oublié dans la première édition le fondateur de la scène anglaise, objet d'un culte général dans sa patrie , dont les grandes beautés ne doivent pas permettre de relever avec trop d'amertiuue les défauts, qui sont en grande partie ceux de son siècle, et qui trouvent encore aujourd'hui grace devant un peuple avide avant tout de fortes émotions , et pour cela même peu difficile siu- les moyens de les produire.

M. Delillc, dont le goût étoit si pur, ne tempère ici ses justes éloges par aucune des observations critiques que les muscs françaises pouvoient exiger de leur favori , de celui à qui elles avoient prodigué le sentiment le plus exquis des convenances : c'est qu'en ce moment son cœur le guidoit encore plus que son esprit : l'heureux traducteur de Milton Baisissoit l'occasion de rendre un nouvel hommage à la généreuse nation qui avoit honoré son talent et son caractère par l'accueil le plus flatteur , qui avoit encore mieux mérité de cette arae aussi noble que sensible , en secourant l'infortune de ses com]>agnons d'exil et de fidélité. M. Delille , qui ne s'éloit point vu dans la nécessité de recevoir sa part des bienfaits , a voulu se rendre l'interprète de la reconnoissanee. Heureux le mortel chéri des cieux, auquel il est accorde de cc-lébrer l'hospitalité , et d'immortaliser la bienfaisance avec de si harmonieux accents ! 11 paie bien glorieusement une dette publique et sacrée : c'est la seule occasion ou un mouvement d'envie doive être permis à tous ceux qui éprouvent le même sentiment , sans avoir les mêmes moyens d'en faire retentir l'expression.

i3 Salut I toi, le plus cher de tousses favoris, Vieil Homère, salut !

Et ce cri , ne de l'admiration , est depuis trois mille ans répété avec un égal enthousiasme. Homère n'est plus depuis long-temps l'homme de l'heureuse Grèce ; il appartient au genre humain tout entier , puisqu'il en est le bienfaiteur : c'est à sa suite, et sous ses auspices, que les nations ont marché vers la lumière ; il domine toutes les sociétés civilisées, et SCS droits sont sans bornes comme sans prescription. Monarque incontestable de la littérature, il préside du haut de son trône à tous les travaux du génie, à tous les jeux de l'esprit ; il semble dire à tous les gens de goût , si toutefois il est permis d'emprunter un langage sacré : « Partout où vous vous trouverez plusieurs ensemble, je serai avec vous.»

Le règne des arts de la Grèce, ainsi que l'histoire un peu certaine de ses habitants, commence pour nous à Homère; mais d'autres avoient avant lui chanté les exploits d'un peuple guerrier, sorti des forêts de la Thrace pour s'établir sous

un ciel qui leur promcttoit des jouissances inconnues; ot, plus récemment encore, les exploits des Grecs devant Ilion avoient inspiré quelques anciens poètes , dont les accents charmoicnt des instants de loisir , ou excitoient à de nouveaux combats.

Nous ne pouvons même douter que ces enfants d'Apollon, dont les noms seuls nous ont été conservés, n'eussent déjà porté l'art à un assez haut degré de perfection, puisqu'ils avoient forme des auditeurs capables de sentir les grandes beautés de l'Iliade; c'est le talent d'Homère qui dépose en faveur de ceux qui lui avoient frayé la route ; on ne fait point de beaux vers là où ils ne pourroicnt être appréciés. Le génie lui-même a besoin que des efforts nouveaux soient exigés de sa muse, et (ju'une couronne plus brillante lui soit pron»ise pour récompense de ses progrès. Le chantre de la colère d'Achille a cependant fait oublier ses maîtres; il a produit une révolution attestée par la gloire sans partage qui se concentra sur lui : tous ont péri, lui seul est resté; comme l'astre du jour , il a seul vivifié le monde , et ses rayons ne cessent de l'éclairer. Le même enthousiasme qu'il avoit inspiré au siècle de l'enfance des arts s'est perpétué à travers trente siècles : comment expliquer ce prodige ? Ne peut-on pas croire que les productions d'Orphée, de Finus, de Musée, n'étoient que des hymnes de peu d'étendue , ou des relations versifiées, assez semblables peut-être aux romances et aux complaintes de nos troubadours revenant de leurs expéditions d'outre-mcr. Dans les antiques poèmes grecs , on trouvoit de plus, sans doute, des tableaux inspirés par les aspects si variés de la plus belle nature; on y reconnoissoit l'innuenre incontestable d'un climat qui tend sans cesse à perfectionner les organes , et des mouvements dont le désordre et même jusqu'aux excès annoncoient la présence du dieu des vers ; mais Homère surpassa tous ses prédécesseurs en enfantant l'idée d'un grand ouvrage, dont toutes les parties concourroicnt à un but unique, et semblcroicnt naître du fond du sujet, où tous les personnages en action oflViroient des caractères opposés , constamment soutenus , et qui , par la richesse des contrastes et la variété des incidents , forraeroit un drame complet, avec son exposition , son nœud, et son dénoûment : principe générateur avec lequel nous sommes aujourd'hui familiarisés , comme avec les merveilles de la création , mais qui n'a pu naître que dans la tête la plus fortement organisée. Les prédécesseurs du chantre de la colère d'Achille n'avoient été que des versificateurs : le premier il fut poète et à jamais le modèle de tous les poëtcs, comme le guide des orateurs, le père des tragiques, et le génie inspirateur de tous les arts ; ses chants sont la source inépuisable dont les eaux, partagées en mille ruisseaux , fécondent tous les domaines de l'esprit

14 Ta muse à Bossuet prêta souvent ses ailes.

Il y a de l'Homère dans tout ce qui est grand, majestueux, sublime : ses poèmes sont la source première et intarissable qui , depuis trente siècles , aide si puissamment à la fortune des poètes et des orateurs. Quand même Bossuet n'eût pas éprouvé l'influence directe du génie de ce grand poète , et n'auroit pas rendu, comme on le prétend, à l'auteur de l'Iliade un culte assidu , il n'en seroit pas moins vrai que l'orateur chrétien a eu part au riche héritage du poëte grec. La magnificence des idées, l'ingénieuse justesse des comparaisons, la vérité des images de tous genres, et jusqu'au talent d'ennoblir des formes qu'admet difficilement la haute éloquence, tous ces trésors dont se compose l'immense suc-

NOTES DU CHANT Vï.

cession d'Homère ont été recueillis par quelques héritiers dignes de se parer de ses dons, d'en enrichir leurs langues, et d'en devenir ainsi les gé[iéreux dispensateurs.

On n'est plus étranger à Homère, lorsqu'on est nourri des beautés de Virgile, son pins brillant élève, son admirable imitateur ; lorsqu'on est initié aux mystères de l'art d'écrire par ces Latins, devenus eux-mêmes de grands modèles, et les illustres rivaux de leurs premiers maîtres.

Les pères de l'église , parmi lesquels Bossuet eut , de son vivant, l'honneur de s'entendre nommer, et dont il sut si bien s'approprier la forte dialectique et l'imposante éloquence, avoicnt d'ailleurs souvent emprunté du chantre des fabuleuses divinités les movens de faire triompher la cause de l'Éternel.

il est vrai que les chefs de l'église naissante, dirigeant de nouveaux chrétiens encore mal affermis contre les séduisants mensonges du paganisme, se sont vus quelquefois forcés d'interdire à leurs néophytes la dangereuse lecture des pocmes qui prètoient de si grands charmes à l'erreur ; mais ces savants pontifes étoient trop grands pour être superstitieux; ils rendoient personnellement au génie un hommage qui ne pouvoit être périlleux pour leur propre foi; ils ne craignoient pas de s'instruire à l'école de leurs plus redoutables adversaires, et apprenoicnt d'eux à manier les armes qui dévoient, entre leurs mains , assurer l'empire de la vérité.

La teinte homérique que l'on a cru remarquer dans le style de Bossuet, pourroit bien lui être parvenue de la seconde main , par les pères de l'église , dont les beautés lui étoient si familières ; mais il a dû bien plus encore à la majesté des saintes écritures , dont les rapports avec le style d'Homère sont bien frappants sans doute, puisque des savants trèséclairés ont cru que le poète grec en avoit eu connoissance.

CHANT Vr.

I Le bonheur et la morale, tel est le sujet de ce chant. Delille s'est bien gardé de séparer ce qui est inséparable : cependant, comme il n'y a point d'imagination dans la morale, qu'elle est fixe , immuable , le poëte s'est borné aux tableaux poétiques de son influence sur l'homme. Le bonheur, au contraire, est entièrement du domaine de l'imagination; et ce ne seroit pas un paradoxe de dije qu'il n'y a de iélicités réelles que celles que donnent les illusions. C'est de cette idée purement philosophique que Delille a su faire sortir les plus ravissants tableaux de cette partie de son poërae. Il prend l'homme à son berceau , le suit dans les divers états de la vie ; environne chaque âge des illusions qui lui appartiennent ; peint les jeux de l'enfance , les passions de l'adolescent, s'arrête un instant auprès du vieillard que l'espérance n'abandonne jamais , l'accompagne au tombeau , et ne le quitte qu'après l'avoir placé dans le ciel. A ces scènes rapides le poète fait succéder diverses scènes qui servent à développer sa pensée : il montre l'homme se livrant à l'étude des arts et des sciences , enrichissant la nature de ses travaux , se créant , chaque jour , de nouveaux plaisirs , et 8 environnant des merveilles de son génie; il peint les terreurs de la mort, les craintes qui la précèdent, et les fantômes dont l'imagination nous épouvante ; il consacre quelques pages au tableau de la faveur populaire , et ce tableau est peut-être un des plus beaux morceaux de poésie qui

* Les note» du cli.iit VI sont de M. Aimé-Martin.

soient sortis de sa plume; il montre la fortune, il montre l'ambition , grandes illusions qui sont la source des grandes douleurs. 11 oppose à ces peintures une esquisse du bonheur dos champs, et n'oublie pas les plaisirs de la lecture au milieu des bois ; ce qui le conduit à faire le portrait naïf et ressemblant de quelques écrivains choisis. Enfin il termine ce chant par le tableau de la misère des émigrés français loin de leur patrie, misère qui ne trouve presque plus de pitié, misère qu'on oublie , qu'on cherche à flétrir , mais à laquelle les véritables Français ne cesseront jamais de donner des larmea

2 Du festin de la vie, où l'admirent les dieux , Ayant goûté long-temps les mets délicieux, Crnvive satisfait, sans regret, sans envie. S'il ne vit pas , du moins il assiste à la vie.

Ces vers sont une imitation de la pensée de Lucrèce : Cur non , ut vitae plenus eonviva recedis?

Dans les vers qui précèdent et qui suivent, Delille fait le tableau des quatre âges de l'homme. Horace et Boileau ont laissé de très-beaux vers sur les quatre âges de l'homme ; mais ils ne les ont pas considérés sous les mêmes rapports. Je regrette de ne pouvoir citer un passage du poëme de l'Espérance, de M. de Saint-Victor, où ce poëte distingué a traité le même sujet : Delille même n'auroit pas désavoué la peinture ravissante de l'espérance , douce compagne de l'homme dans les quatre âges de sa vie.

3 La liberté d'abord nourrit sa jeune plante : Non cette liberté farouche, menaçante, etc.

Il est inutile de faire remarquer la noble hardiesse de ces vers ; mais il ne faut pas oublier que Delille les écrivoit au moment où les factions divisoient l'Europe , et où la licence régnoit sous le nom de liberté. Voltaire , dans une épitre à madame Fontaine-Martel, définit très-agréablement la liberté qu'il aime , et dont il jouit. Au siècle de Voltaire on badinoit sur la liberté : nous ne sommes devenus si malheureux que parce que nous avons voulu en parler sérieusement.

4 Quand , suivant l'intérêt ,'le ton , l'ordre du jour, Courageux, circonspect, emporté t(iur-à-tour , Plus d'un adroit Piotée, avec tant de prudence, Plioit à tous les tons sa souple indépendance. Rien ne put arracher un mot à ma candeur. Une ligne à ma plume, un détour à mon cœur.

Ces vers ne sont pas seulement beaux, ils sont vrais. Jamais Delille ne flatta les tyrans : il en est qui voulurent acheter ses éloges ; un silence courageux fut sa réponse. Le premier poëte de la France ne fit entendre sa voix que pour célébrer son légitime souverain : il consacra ses malheurs , il pleura sur ceux de la nation; et sa muse, pure comme sa conscience, n'eut jamais à rougir d'un mensonge ou d'une foiblesse.

5 A la cour d'un tyran regardez Damocles , etc.

Delille , en faisant ces beaux vers , avoit sans doute présent à l'esprit un passage de la satire III de Perse, ou peut-être ces vers d'Horace :

Districtus ensis cui super împia Cervice pendet , non siculae dapes Dulcem elaborabunt saporem , Non avium ciiliaraeque cantus Somnum reducent , etc.

6 Là-haut sur la colline il est assis peut-être Pour saisir, le premier, le rayon qui va naître.

Ce portrait de J. J. Rousseau rappelle celui que La Harpe a tracé depuis. Delille a placé dans le sien quelques traits de l'élégie de Cray sur un cimetière de campagne. La ressemblance

NOTES DU CHANT VI

du contemplateur anglais et de Jean -Jacques n'avoit point échappé à notre pacte, et ses vers respirent la plus douce mélancolie :

Hnply some hoary-lieaded swain may say, Oft have we seen him at tiie peep of dawn , Brushing with hasty steps the dews away To meet the sun upon the upland lawn , etc.

7 Malheureux! le tr/'pas est done ton seul asile :

Ah! dans la tombe au moins repose enfin tranquille, etc.

Ces vers et les vingt-quatre suivants ont été ajoutés par l'auteur, et paroisscut ici pour la première fois.

8 Je sais qu'au bord du Nil un solennel usage De la mort aux festins associoit l'image, etc.

Allusion à cet usage des Egyptiens, qui, d'après le récit d'Hérodote, liv. Il, l'aisoicnt a|)porlcr, selon l'expression de Montagne, une grande image de la mort, au milieu de leur repas, par un esclave qui disoit : << Bois et réjouis-toi, car la mort te rendra tel! •> C'est sans doute pour égavcr ces images lugubres, que les anciens y substiluèreut les combats de gladiateurs.

Quin etiam exhilarare viris convivia cade Mos olim , et miscere epulis spectacula dira Certantum ferro , sa-pe et super ipsa radentum Pocula , respersis non parco sanguine niensis.

Siliiis Italiens t lib. XI.

9 Cher Montagne , pardonne :

Ah ! quels tristes conseils ta sagesse nous donne ! Que la mort, disois*tu , sur un ton moins chagrin. Me trouve oublieux d'elle et bêchant mon jardin , etc.

« Je veux qu'on agisse, et qu'on allonge les ol'lices de la vie, tant qu'on peut : et que la mort nac trouve plantant mes choux, mais noncballant d'elle , et encore plus de raou jardin imparfait. » Essais, liv. i , chap. ig.

10 Suis donc son doux instinct, et bénis la nature. Bien plus cruel encor le diantre d'Épicure, Qui, Qdcle à ses vers, et mécontent du sort. Calomnia la vie en se donnant la mort, etc.

Delille avoit peint la vieillesse et ces dégoût.", qui afl'oiblisscnt chez elle le regret de mourir : pour que le tableau fût complet, il devoit le tenniuer par la mort du vrai sage au sein de sa famille et de ses amis. Hélas! cette scène, à la fois sublime et douloureuse qu'il traçoit en si beaux vers, est l'image de son dernier jour. 11 expira auprès de sou épouse adorée, environné de ses vieux amis; et ses dernières volontés, comme ses derniers sentiments, furent ceux du sage dont il chantoit les vertus. 11 ne sembloit pas quitter la vie ! Ses tdieux étoient ceux d'un ami qui s'éloigne un moment, et qu'on doit revoir bientôt. C'est au milieu de l'immense assemblée de ses élèves, que, quelques mois avant sa mort, il prononça ces vers avec un sentiment profond qui les rendoit plus touchants encore. On igtioroit qu'il se faisoit entendre pour la dernière fois, et cependant des pleurs couloient de tous les yeux. Sa voix un peu foible, sa vieillesse, sa démarche chancelante, le choix du sujet, tout sembloit présager la perte que la France alloit faire. Environné d'amour et d'admiration, il put jouir d'avance du jugement et des regrets de la postérité; il put entendre l'éloge de ses talents et de son noble caractère. Ce n'étoit pas seulement le poëte qu'on aimoit, c'étoit l'homme; et toutes les larmes qu'il fit couler ne furent pas données à ses vers.

11 Et, si la mode encor vouloit que les Houdon , Les Moreau , les Pajou , rivaux d'Alcimédon , Gravassent sur ses bords le lierre qui sei-pente. Ou les bras tortueux de la vigne rampante , etc.

On reconnoît ici une heureuse imitation de la troisième cgloguc de Virgile :

Pocula ponani l'agina , caelatum divini opus Alcimedontis , etc.

12 A quoi bon tant d'apprêts pour un si court voyage? Ce qu'il faut au besoin, suffit aux voeux du sage.

Ces vers et les suivants renferment une heureuse imitation d'Horace. Diicis, dans une de ses cpîtres, a fait les mêmes vers en imitant le même passage; voici comme il s'exprime :

Amis, vivons contents; 11 faut si peu de cliose, et pour si peu de temps. Regardez ce cyprès : pourquoi sur le rivage , Tant de vivres, d'apprêts, pour deux jours de voyage?

Jesaisii-ai celle occasion de faire remarquer que Delille, dans ce chant, a plus souvent imite Horace que Virgile ( quoique ce dernier lui son poëte favori ) , jiarce que ce chant est consacré à la morale, et que toute la bonne pliiloso|ihic se retrouve dans Horace : au.ssi notre poclc est varié comme le poëte latin, et il se rapproche souvent du ton de l'épitre. Celte souiilcsse de talent me semble d'autant plus extraordinaire, que plus on étudie Horace, cl plus on trouve sou imitation diflicile. Horace n'est pas le \>oi}lc du cœur, quoiqu'il parle souvent au cœur; mais il parle aussi aux sens, et dans aucun de ses ouvrages on ne remarque ces élans d'une ame brillante et passionnée qui donnent tant de chaiincs aux vers divins de Virgile. Tourà-lour sublime et tendre, Horace occupe l'esprit et le réfléchit, tandis que Virgile l'émeut et le touche sans presque y songer : délicat lorsqu'il peint ses plaisirs, véhément lor.squ'il altatpie les vices de sou siècle, supeibe lorsqu'il s'élève aux grandes idées jiliiloso|)hiqucs, llorice est toujours admirable, même quand il ne lait que badiner. Combien de finesse et de grace dans ses CNpicssions ! combien de force dans ses pensées! quel eiijoucmenl dans ses saillies! quel goût dans ses jugements! il est le poêle des beaux-esprits, comme Tibulle est celui des amants; il est aussi le poêle des vrais philosophes : on aime à le voir prendre tous les tons, essayer tous les genres, sans cesser d'être un modèle; mais ce qu'il offre de plus admirable, c'est celle raison qui n'exclut pas les graces, celle variété de tableaux, cette richesse d'expressions, cette abondance qui ne fatigue jamais , cette rapidité qui dit tout en peu de mots ; enfin ces descriptions de la nature qui reposent doucement l'esprit, qui rattachent, et qui sont interrompues soudain par une réflexion sur le néant de la vie. Ce sont ces différents traits que Delille me semble avoir saisis très-heureusement dans la marche générale , la disposition , et le ton de ce chant consacré à la morale et au bonheur.

i3 D'un seul mot de Louis le grand Rarinc pleure; La censure déchire , et la louange effleure.

Racine ayant remis à madame de Maintenon un mémoire sur la misère du peuple , celle-ci eut la foiblesse d'avouer à Louis XIV que Racine en étoit l'auteur. Ce mémoire fit une impression pénible sur l'esprit du roi, et la crainte de lui avoir déplu causa un violent chagrin au poëte qu'il avoit comblé de ses bienfaits.

14 Un illustre coupable.

Dans un rang élevé, paroît plus méprisable; Le ciel en fait justice en le plaçant si haut. Et le trône du vice en devient i'échafaud , etc.

Ces vers si énergiques sur l'ambitieux n'ont pas besoin de commentaire; ils renferment l'histoire de tous les siècles, et l'histoire du nôtre.

i5 Mirabeau nous l'a dit , croyons-en sa parole . La roche Tarpéienne est près du Capitole.

NOTES DU CHANT VII

La Harpe raconte que Rivarol ayant aperçu Miiaheau qui se rcndoil triomphant à I'asscuiblcc.lui cria: l.a roclic tai'i)cienne est près du Capilole. Mirabeau ^nonte aussitôt à la tribune, et commence un de ses plus éloquents discours par ces mots : Et moi aussi je sais qije la roche tarpcienne est près du Capilole.

i6 Eliî qui sait quel riestin le sort garde à sn cendre ' Tout ce peuple qu'il vit suivre son i-har en diuil , Peut-être va demain outrager son cercueil.

L'enthousiasme pour Mirabeau fut extraordinaire. A sa mort, une partie de la nation fut en deuil ; jamais Paris ne vit des obsèques plus pompeuses et plus lugubres : tous les spectacles furent fermes; les citoyens s'abordoient avec tristesse, et se disoient, en se serrant la maiu : Mirabeau n'est plus. L'aveuglement étoit si grand, que la patrie sembloit avoir perdu ud père, lorsqu'elle n'avoit perdu qu'un factieux. Le cortège qui accompagna ses restes au Pauthéon teuoit plus d'une lieue, et sa marche dura quatre heures : enfin son cercueil fut déposé à côté de celui de Descartes... Qui auroit pensé que , quelques mois après, le même peuple qui avoit fait sou triomphe outrageroit ses cendres , et que Marat seroit mis à sa place? iMais ce dernier, comme Mirabeau, ne devoity obtenir que des adorations passagères. La faveur que le peuple accorde au crime n'est jamais de longue durée : le temps éclaire les hommes, et la vertu seule a droit à des hommages éternels. O Louis IX ! ô bon Henri ! ô Louis XVI ! c'est à vous qu'il appartient d'elle béuis par l'avenir ; vos noms y sont portés par l'amour.

17 Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles Tapissoient ces vieux murs de leurs toiles fragiles, Frappe ses yeux r soudain, que ne peut le malheur! Voilà son compagnon et son consolateur I

L'histoire attendrissante de l'araignée de Pélisson est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici. J'ai eutcudu raconter à l'auteur de ce poëme qu'un prisonnier suisse avoit imité Pélisson, et qu'au lieu d'une araignée il en avoit apprivoisé deux : elles étoient sa société, son étude, sa consolation : il crovoit connoitre leurs besoins, leur instinct, et même leurs maladies. Un jour, un de ses amis le trouva plus triste qu'à l'ordinaire , et ne vit plus qu'une araignée : « Et l'autre ? s'écriat-il. — Elle est morte, répondit le prisounier. — Et comment? — De la poitrine... » Ceux qui seront curieux d'anecdotes sur les araignées peuvent consulter l'ouvrage singulier de Quatremère Disjonval, intitulé Araiiéolo^ie, pages 5o, i45, iGi, etc.

CHANT VII *

1 Tout-à-coup, sur ces mers, à mes yeux s'»st montré Un stupide paclia , d* esclaves entouré;

Tout s'est désenchanté.

Il n'est point de voyageur qui , à l'aspect des ruines de Rome et d'.\thènes , ne soit particulièremeut frappé du contraste que lui offrent l'état présent des lieux et le souvenir des beaux siècles dont il voit encore les vestiges : le monde enchanté qu'il se représente prend la place de celui qui frappe ses regards, et son imagination, qui se rejette toujours dans le passé, s'y rattache d'autant plus, qu'elle en retrouve quelques traces dans les ruines qui sont l'objet de sa vénération.

2 Vois gravés sur tes murs Platée et Marathon ! Tant qu'il reste une pierre où se lise leur nom, Elle accuse ta honte , et pleure ta mémoire.

Ce passage remarquable prouve avec quel art les bons écri- • Les notes sur le chant VII sont de M. Parseval de Grandmaiscn.

vains font passer dans leur style les plus grandes hardiesses. Quand Virgile re])résente l'ivoire et l'airain qui pleurent dans les temples de Rome , a|)rès la mort de César, il ne dit rien de trop hardi , parce qu'il dépeint un prodige ; mais la poésie orientale, qui est la plus audacieuse de toutes, offie-t-cUe rien de plus frappant qu'une pierie qui pleure la mémoire d'un lieu célèbre? Cependant le goût applaudit à cette hardiesse, loin d'en être blessé, parce que le premier hémistiche du vers dit que cette pierre où sont gravés les noms de Platée et de Marathon accuse la honte de la Grèce ; le talent de l'auteur rend cette pierre passionnée, la pénètre d'indignation; et les pleurs qu'il lui fait répandre ensuite n'ont plus rien qui étonne : tant l'art d'écrire ressemble à celui de peindre! tant les mots et les idées doivent se lier entre eux comme les nuances d'un tableau! Il n'est guère de hardiesse poétique à laquelle le goût ne puisse applaudii- lorsqu'elle est bien préparée.

3 II falloit sous des chefs , armés de la puissance, Df'S mortels nés égaux forcer l'obéissance,

Et du respect du sang nouriir l'illusion. Sans elle , tout est trouble , erreur, confusion.

Ici le poète entre dans son sujet, et prouve qu'il est des illusions sans lesquelles l'ordre social ne peut subsister, et que l'on ne détruit point sans s'exposer à faire écrouler tout l'édifice. Cette vérité long-temps méconnue, et que l'expérience nous a rendue si palpable , est exprimée par l'auteur en vers magnifiques , surtout quand il s'écrie , en parlant de cette illusion qui entretient l'hiérarcliic des rangs :

Sans elle, tout-à-cuup plus terrible et plus Gère, S'élève en rugissant l'égalité première.

Qui , fondant l'anarchie, et féconde en tyrans , Par le commun désastre égale tous les rangs.

Le secoud vers offre une image sublime dont la vérité nous est encore présente depuis nos troubles révolutionnaires. Eh ! qui de nous n'a pas entendu les rugissements terribles des factieux déchaînés contre l'auguste chef de la patrie, et prêts à s'emparer de sa puissance !

4 La royauté perdit son magique lointain.

Cet excellent vers exprime , on ne peut mieux , la distance que le monarque doit laisser entre lui et ses sujets. Un homme d'esprit me disoit un jour, que les rois dévoient imiter Dieu , qui se fait sentir partout et ne se montre nulle part. Je souris de ce trait , moins juste qu'ingénieux , et ne lui répondis que par les deux vers suivants :

Je tois avec mépris ces maximes terribles Qui font de tant de rois des tyrans invisibles.

Il est remarquable que c'est dans la bouche d'un despote de l'Asie que M. de Voltaire a mis cette réflexion. Il est vrai qu'il lui a donné des mœurs plus françaises qu'asiatiques.

5 Les tombeaux sont placés aux confins des deux mondes ; Rcndez-vons triste et cher, où, confondant leurs vœux, La vie et le trépas correspondent entre eux.

Est-il possible de mieux exprimer ces doux rapports par lesquels le tombeau lie entre eux la vie et le néant , le ciel et la terre, le présent et l'avenir, la mort et l'immortalité ? Ces vers pourroient servir d'inscription sur le seuil de tous les lieux consacrés aux sépultures.

G Les doux zéphyrs du soir, le doux vent de l'aurore. Balancent mollement ce précieux fardeau , Et sa tombe riante est encore un berceau.

On ne peut représenter plus heureusement l'usage qu'ont les Natchez de suspendre les cercueils de leurs enfants aux rameaux des arbres. Les objets nous affectent d'autant plus vi\emcnt qu'ils s'offrent à nos yeux sous des apparences con-

NOTES DU CHA.NT VIII

traires à celle qu'ils ncMS présentent d'ordinaire. Tous les extrêmes se Ijuehent; riinniinc qui sort de la vie ressemble, cliez le» Natchez , à celui qui vient d'y entrer : tous deux commencent une nouvelle carrière ; la mort a perdu son effroi ; elle 8'envelo|)pe de verdure et prend les couleurs de l'espérance.

7 Ainsi l;i vcrtiicnsr et tyranniquo Romp, Qm fut sfjuvctit l'opproUrc et la gloire de l'Iiomme, Pour s'honorer soi-même, honora le cercueil.

lei l'auteur s'engage dans la description des eércmonies fitnèbres que la politique a établies de tout temps pour enntriliuer au bien de l'ordre social. On de\ine aisément quel sentiment profond et respectable lui inspira ces vers, dans les temps oit la frénésie révolutionnaire abolissoit tijutes les cérémonies funèbres.

6 Ce n'est donc pas en vain que l'Immanité sainte Des tombeaux en tous lieux a consacré l'enceinte.

L'oubli des morts est aussi contraire à la saine politique qu'îi la saine raison , et au respect que les fils doivent à la mémoire de leurs pères et de leurs aieux , qui leur ont transmis leur sang, leur fortune, leurs lois, et leur patrie. C'est sur les tombeaux que les crrurs tendres se plaisent à rêver l'existence des êtres qu'ils regrettent ; ils s'y rattachent surtout, par les liens de la religion , et par l'espoir de se réunir à eux dans un monde meilleur ; ils se figurent même ipie les amcs de leurs amis jouissent des regrets qu'ils donnent à leurs dépouilles mortelles, et qu'elles viennent errer quelquefois autour de leurs sépultures ; ils croient entendre leurs soupirs dans le souffle des vents et dans le murmure des ruisseaux. L'amour se plaît sur-tout à nourrir ces tendres illusions; une amante, une épouse , une mère , se disent souvent , sur la tombe de celui qu'elles regrettent ,

Il ne me répond pas, m^iîs peut-être il m'entend. !\Iarmontbi,. 9 0 forfait exécrable! ô honte, ô barbarie! Du vengeur de l'État le repos est troublé. Ses honneurs sont détruits, son cercueil violé!

Je ne puis résister à l'envie de raconter une page du Génie du Christianisme, composée sur le même sujet ; l'auteur dit , en parlant des caveaux de l'abbaye de Saint-Denis :

€< C'est là que vcnoient tour-i-tour s'engloutir les rois de •< France. Un d'entre eux ( et toujours le dernier descendu « dans ces abîmes ) restoit sur les degrés du souterrain, comme •• pour inviter sa postérité à descendre. Cependant Louis XIV .. a vainement attendu ses derniers Kls : l'un s'est précipité au « fond de la voûte , en laissant son ancêtre sur le seuil ; l'au- " tre, ainsi qu'OEdipe, a disparu dans une tempête. Chose di- » gne d'une éternelle méditation i Le premier monarque que " les envoyés de la justice divine rencontrèrent fut ce Louis « si fameux par l'obéissance que les nations lui portoient ! Il << étoit encore tout entier dans son cercueil. En vain, pour dé- « fendre son trône , il semble se lever avec la majesté de son « siècle , et une arrière-garde de huit siècles de rois ; en vain << son geste menaçant épouvanta les ennemis des morts, lors- •• que , précipité dans une fosse commune , il tomba sur le i« sein de Marie de Médicis ; tout fut détruit. Dieu , dans l'el- « fusion de sa colère , avoit jure par lui-même de châtier la '< France. INe cherchons point sur la terre les causes de pa- " reils événements ; elles sont plus haut. »

10 Du costume à son tour je dii-ai le pouvoir. Variété brillant, appareil nécessaire.

Dont la religion s'empara la première.

Le poète s'élève , avec autant d'éloquence que de raison , contre l'abus qui , en détruisant les costuracj divers, a détruit

le respect du rang dont ils étoient les signes majestueux. Il est à remarquer que M. Delillc , malgré tout le prestige de sou talent , s'est toujours attaché aux plus saines doctrines de la religion , de la politique , et de la morale. Le poète qui avoit le plus d'esprit s'est toujours interdit le paradoxe , moyen brillant et facile de faire valoir les talents ingénieux : très-supérieur, sous ce rapport , au citoyen de Genève , qui s'est plu à fonder sur cette base son immense réputation ; et c'est ici le cas d'observer que la raison domine toujours dans les écrits des poètes du premier ordre. Malheur à tous les écrivains dont le talent ne repose point sur ce solide fondement ! Quels que soientle prestige de leur éloquence, l'éclat de leur pensée, et la magnificence de leur style, leurs écrits passeront, parce qu'il n'est que la vérité qui reste , et qui défende les écrits des outrages du temps : clic doit régner partout , et même dans la fable , a dit le judicieux Boilcau. Les Muses ne sont que les dames d'atours ; elles peuvent l'embellir, mais elles ne doivent jamais parer le mensonge de ses attributs. Instruire et plaire est leur devise ; la raison est la faculté qui remplit le premier objet; l'imagination se charge du reste.

CHANT VIII*

' Quelque immense que soit le sujet traité par M. Delillc dans ce poème, on voit qu'il s'est encore plu à l'agrandir; quelque inépuisable que fût la matière de ses chants, i! s'est plutôt attaché à l'étendre qu'à la restreindre. Non content de célébrer l'empire de l'imagination sur les objets nombreux où elle règne en souveraine avec une autorité exclusive, sans partage, ou du moins fort avantageusement partagée, il chante ses rapports les plus éloignés avec les objets sur lesquels elle n'a que rinflncnce la plus légère, et même la plus contestée : il la voit dans la (jolitique, dans la métaphysique, jusque dans la géométrie; dans les sciences, dans l'esprit, dans la mémoire, dans nos facultés, nos sentiments, nos sensations , partout enfin. 11 est certain que tout se tient dans l'homme, et même dans la nature entière: tout se lie par des rapports plus ou moins délicats, plus ou moins visibles. Les esprits bornés n'aperçoivent point ces rapports; les esprits jiLstes les aperçoivent; mais ils ne confondent point les objets, parce qu'ils voient aussi les limites qui les séparent. Les esprits brillants, les imaginations vives, franchissent ces limites, et se plaisent à réunir dans le même ordre d'idées, sous le même point de vue, et dans le même tableau, les objets les plus distincts et les plus réellement séparés. Telle est, en général, la manière de M. Delillc; elle l'a, plus d'une fois, fait accuser de faire entrer dans chacune de ses compositions des objets qui y étoient assez étrangers, et de multiplier ainsi ses tableanx à l'infini. Mais , comment ne pas s'abandonner au penchant de tout peindre et de tout décrire, lorsque, comme lui, on avoit le talent de tout orner et de tout embellir.

Du reste, si une critique sévère a pu lui reprocher quelquefois d'avoir abusé de cet admirable talent, et d'en avoir prodigué les richesses en l'appliquant à des objets qui n'avoient qu'un rapport trop foible, et même forcé, avec le sujet principal de ses chants, ce n'est point lorsqu'il a fait entrer la religion et les cultes dans le plan de son poème de l'Imagination , que cette censure seroit fondée : ces institutions sacrées sont du domaine de l'imagination; elle y exerce

• Les notes sur le chant VIII sont de M, de Félen.

NOTES DU CHANT VIII

un grand empire. LMinagiDation a créé les fausses religions; elle embellit les rites et les cérémonies de la religion véritable et révélée; elle donne de la pompe et de la magnificence à leurs pratiques, de l'éclat et de la majesté à leurs fêtes, et n'a même pas toujours été sans une influence jiius ou moins heureuse sur les sentiments qu'elles inspirent, sur les préceptes qu'elles donnent, sur les dogmes qu'elles enseignent. C'est l'imagination grossière des sauvages qui enfanta les dieux grossiers qu'ils adorent; c'est l'imagination sublime d'Homère qui peupla l'Olympe; et la vive et féconde imagination des Grecs ajouta à ces riches fictions de nouvelles fictions ingénieuses et riantes, qui furent ensuite adoptées par la sagesse et la gravité des Romains. Rien n'est plus poétique que cette antique mythologie éclose tout entière , pour ainsi dire, du cerveau des poètes. Nourri à leur école, échauffé par leurs brillantes inspirations, le génie de M. DcliUe ne pouvoit manquer de célébrer, dans des chants consacrés à la puissance de l'imagination, tant de merveilles créées par elle. On sent combien il seroit aisé de multiplier les notes de ce chant. M. Delille y passe en revue les antiques superstitions de l'Égvpte et de l'Inde, les cultes bizarres des sauvages de l'Afrique et de l'Amérique, les divinités fabuleuses qui régnoient sur l'Olympe, et les religions divines qui descendirent de Sinaï et du Calvaire. On pourroit donc, en copiant tantôt deux pages d'un dictionnaire mythologique, tantôt trois pages d'un historien , tantôt cinq ou six pages d'un voyageur, faire, à l'aide d'une érudition facile, des notes beaucoup plus étendues que le chant lui-même; mais nous pensons que ces notions communes sont rarement étrangères aux lecteurs, qu'elles se trouvent partout, et ne doivent point se trouver dans notre travail, où elles ne pourroient jamais entrer, d'ailleurs, que d'une manière fort incomplète. Nous nous bornerons donc à un petit nombre do notes plutôt littéraires qu'historiques, et par conséquent toutà-fait différentes de celles qui se trouvent dans la première édition : le sujet nous en sera principalement fourni par les imitations des poètes anciens et modernes, dont M. Delille savoit s'approprier les richesses; l'esprit et le goût aiment ces rapprochements et ces comparaisons.

2 Les animaux vivoieiit sans révolte et sans guerre; Mais tous , (l'un front servile ils regardoienl la terre : Leur souverain, lui seul, marchant au milieu d'eux, Levoit un front sublime et reganloit les cieux.

11 n'est personne à qui les trois derniers vers de ce passage ne rappellent ceux d'Ovide, dont ils sont une imitation sensible, ou plutôt même une assez fidèle traduction:

Pronaque cum specient animalia caetera terram , Os bomini sublime dédit, cœlumque tueri Jussit , et erectos ad sidéra tollere vultus.

Cette belle idée d'Ovide, cette pensée éminemment religieuse, ne pouvoit échapper à l'auteur du poème de la Religion; Racine le fils s'en est donc aussi emparé, et l'a ainsi imitée :

Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux, L'homme , élève un front noble , et regarde les deux.

Imitation sèche et mesquine. Racine a passé sous silence la moitié de la pensée, cette comparaison entre l'homme et les animaux, qui prouve que non seulement l'auteur de la nature a ordonné à l'homme de lever un front sublime et de porter ses regards vers les cieux, mais qu'il est le seul qui ait reçu cet ordre glorieux et cette noble destinée. M. Delille n'a pas manqué d'exprimer et même d'amplifier cette partie de la pensée du poëte latin : leur souverain, lui seul ,

mareliant au milieu d'eux, etc. Mais aucun des deu.\ imtUkteurs n'a rendu l'énergie du tour, cœlumque tueri jussit, ni cette sorte de pléonasme, et erectos ad sidéra tollere vultus, qui n'est point ici une redondance, mais qui complète la pensée, en lui donnant une magnificence digne d'elle. A la vérité. Racine et M. Delille n'étoient qu'imitateurs; ils n'éloient point astreints à une traduction exacte et rigoureuse. M. de Saint-Ange, qui s'en étoit imposé la loi, a beaucoup moins bien rendu que M. Delille ce beau passage d'Ovide; voici sa traduction :

Sous le joug de Pinstlncl les animaux penchés. Tous baissent leuis regards à la terre attaches; L'homme, lui seul, debout ^ ta tète redressée ^ Élève jusqu'au ciel sa vue et sa pensée.

Comment se borner à exprimer sèchement un fait commun dans un style plus que commun, lorsque l'original qu'on se propose de traduire ennoblit le fait en en indiquant, par de» expressions digues du sujet, et l'auteur et le but? C'est la divinité, opij'cx rerum, qui a donné à l'homme ces nobles attributs qui le distinguent des bêtes en le formant à son image, in efflgieni moderaniûm cuncta deoriim; c'est elle qui a voulu qu'il regardât le ciel, qui le lui a ordonné, dedit, jussit : passer sous silence ces deux importantes et magnifiques circonstances du tableau , c'est lui ôter toute sa grandeur et toute sa poésie; ce n'est pas traduire, c'est dénaturer, défigurer, c'est pis qu'un contre-sens.

3 Aux cultes différents qui donna la naissance? Fut-ce d'abord la rrainte ou la reconnoissance ? Repoussons loin de nous un doute injurieux : Oui , la reconnoissance a fait les premiers dieox; Ainsi , des nations la noble idolâtrie Honora les mortels amis de la pati'ie.

M. Delille s'élève ici contre l'opinion du poëte athée, interprète d'F.picure : primus in orbe deos fecit timor, a dit Lucrèce. Pline le jeune scmbleroit d'abord ne s'éloigner pas beaucoup de ce sentiment : C'est, dit-il, lorsque l'homme est accablé de maux, surtout lorsqu'il craint le plus redoutable et le plus inévitable de tous, la mort, qu'il pense qu'il n'est qu'un homme et qu'il y a des dieux, tune deos , tune liominem esse se meminit. Mais la pensée de Pline a un côté vrai , et mènje religieux; celle de Lucrèce est impie. 11 appartenoit au cœur sensible et rcconnoissant de M. Delille de regarder la reconnoissance comme le premier sentiment qui noi>3 ait avertis de l'existence de la divinité, et qui nous ail inspiré le dessein de l'honorer par un culte religieux et des institutions sacrées. Cette opinion est plus aimable, sans doute, plus douce, plus honorable à l'humanité; mais, s'il s'agissoit d'établir un système philosophique rigoureux, il est certain que tous les sentiments et toutes les passions de l'hcmme ayant pu concourir à faire naître en lui l'idée d'un être puissant et surnaturel, dans la dépendance duquel il se trouve, la crainte et la terreur n'ont pas dû être plus étrangères à cette opinion que toute autre affection de l'ame. Ainsi, suivant les différents caractères des peuples et des individus, et suivant leurs différentes positions, les uns se seront élevés vers la divinité par le sentiment de la reconnoissance, les autres se seront abaissés sous la niaiii puissante d'un dieu redoutable et vengeur par le sentiment de la crainte, d'autres auront été guidés par d'antres sentiments et d'autres passions. Ces divers guides ne les trompoicnt point, du moins quant à l'idée principale et primitive, qu'ils ont ensuite altérée et défigurée en cent façons; et l'impiété de Lucrèce consiste à ne voir dans les dieux que des fantômes produits par des craintes chimériques et des terreurs pani-

NOTES UU CHANT VIII

qucs. M. beliUe avoue Ini-môme riiiflticnce qu'ont dû avoir sur l'opinion si naturelle à tous les peuples d'une divinité puissante et redoutable, et notre propre 'oiblcsse, et la multitude des dangers et des maux qui nous environnent, et la frayeur qu'ils nous inspirent, lorsque, quelques vers plus bas, après avoir peint les Lapons, les Indiens, les peuples de l'Amérique et ceux de l'Afrique eoarbcs devant des idoles terribles , il s'écrie :

Par-tout je vois la crainte encrnsor 1rs autels.

4 De lui tout est sacré, de lui rien n'est immonde; Rois, princes, potentats, dominateurs du monde. Attende/, que du jour l'astre majestueux Sèche de ses rayons purs et respectueux Le rebut adoré des festins qu'il consomme. Qui trahit dans un dieu les vils besoins de l'homme •. Voilà vos ornements, vos colliers, vos bijoux. Et l'excrément divin vous enorgueillit tous.

Horace a dit avec raison :

Et qua

Despernt tract.-ila nitescere posse relinquit.

« Le poète doit abandonner tous ces sujets ingrats qu'il « ne sauroit embellir par les graces et les ornements de la « poésie. »

Mais M. Dclille ne déscspéroit de rien en ce genre, et son audace étoit presque toujours justifiée par son talent et par le succès; les objets les plus bas et les plus vils s'ennoblissoient par son style; les expressions qui, par leur liaruionic, ou par la nature des idées qu'elles présentent à rimagiiiation, seiubloient à jamais être exclues du domaine de la poésie, entroient cependant très-heureuscmcnt dans ses vers, et leur donnoicnt une nouvelle grace par le mérite de la difficulté vaincue. C'est ainsi que, inaitrisant tout ce qui paroissoit le plus rebelle aux lois de la poésie, il avoit infiniment agrandi son empire en y ajoutant d'iicureuscs conquêtes. I\'a-t-il pas quelquefois abusé de cet admirable talent? et le passage que je viens de citer n'oiïre-t-il pas un exemple de cet abus? J'oserois le croire, si la tradition ne m'aj)prenoit que ces vers forent très-applaudis à l'Académie, lorsque M. Delille les y récita dans une séance publique. I>'Académic admira, dit-on, la pompe de cette périphrase poétique, et la magnificence des expressions par lesquelles le poëte avoit déguisé tout ce qu'il y a de bas et de dégoûtant dans l'objet qu'il se proposoit de peindre. Voltaire l'avoit déjà représenté sans y faire tant de façon, et avec ce pinceau cynique dont ses mains trop souvent licencieuses aimoient à se jouer :

Plus loin , du grand Lama les reliques musquées Passent de son derrière au cou des plus grands rois.

5 Voypz-le du présent franchir l'étroite enceinte;

Son esprit inquiet en cherche les présages

Dans le feu de l'éclair, dans Us lianes du taureau.

Et dans son vol rapide interroge l'oiseau , etc.

Dans ces vers et dans les vers suivants M. Dclille fait une sorte d'énumération des divers présages dans lesquels' les Romains lisoient et l'avenir, et leur sort particulier, et la destinée des plus grands événements. Horace fait une enumeration de ce genre dans l'ode Impios /mira;, etc. 11 est probable que l'ami de Mécène, poëte peu crédule, peu religieux, ne fait ici qu'adopter un système populaire favorable à l'imagination et à la poésie, sans y ajouter aucune foi et aucune importance. Toutefois, le même Horace ne paroit point indifférent au signe du zodiaque qui a préside à sa naissance, sfH libra , sen me scoijiius aspicit. Lin de nos poètes a consacré cette foiblesse :

Horace frémira , s'il sait que le hasard , En naissant , l'a frappé de ce triste regard.

Les hommes les plus sages et les plus instruits ne sont pas toujours préservésde ces tristes maladies de l'esprit, etM. Delille a raison de dire, en parlant d'un de ces présages, II épouvante un sage , intimide un grand homme.

<< J'ai VU, dit le Spectateur anglais, une épingle crochue, c< un clou rouillé, faire p.îHr des guerriers qui avoicnt plu- « sieurs fois affronté le canon. » l!n hibou, pendant la nuit, cause souvent plus d'alarmes qu'une troupe de voleurs :

SoIaf[ue culminihus ferali carmine bubo Sœpe queri, et longas in lletum ducere voces.

Dans tous les temps, dans tous les pays, la foiblesse de notre esprit nous a fait craindre les fantômes et les chimères dont parle encore Horace :

Somnia , terrores mngicos , miracula, saga», Nocturnos lémures, etc.

6 Déjà l'Ambition , acquittant ses promesses. Sur l'autel mercenaire entasse ses largesses;

Achète des autels la faveur complaisante. Celte vénalité des oracles n'avoit pas échappe aux païcn.s eux-mêmes; et on sait que les Grecs railleurs disoient d'un de ces interprètes des dieux et de l'avenir, dont les réponses favorisoient les desseins ambitieux de Philippe : la Sibylle Phili/ipile.

7 Puissent de frais ga/.ons , puissent de claires ondes. Dans un riant pacage arrêter mes biebis!

Que leur fine toison compose mes habits;

Et , quand le fuseau tourne entre Ieui-s mains légères,

Ne blesse pas les rloigts de nos jeunes bergères.

Ces deux derniers vers sont une traduction elegante de deux vers d'Ovide, Fast., liv. IV :

Lanaqne prnveniat nullas laesura puellas , Mollis et ad leneras quamlibet apta manus.

M. de Saint-Ange a traduit ainsi les mêmes vers :

Et que ma laine molle et docile au fuseau

Ne blesse point les doigts des filles du hameau.

Il y a dans les vers de M. Dclille plus de légèreté, plus de rapidité, et par conséquent une poésie plus imitative. Les deux vers du poète latin sont tirés d'une invocation à Paies très-longue, et trop longue dans l'original : M. Delille, en l'abrégeant, et en choisissant les traits les plus poétiques et les plus gracieux, l'a mieux appropriée à nos idées et à nos mœurs , et l'a imitée avec un goût exquis et une grace charmante. Le tableau d'Ovide est plus complet, celui de M. Delille est plus achevé.

8 Dirai-je quelle heureuse et sage politique Joignit à tous les dieux de l'empire italique

Un pouvoir plus obscur et plus puissant encor? Le dieu Terme est son nom

Quand Jupiter parut au nouveau Capitole,

Tous les dieux firent place à l'imposante idole;

Toi seul gardas la tienne , et toi seul es resté!

Noble image des droits de la propriété:

Droits puissants, droits sacrés, et sur qui seuls se fonde

Et le bien des États , et le repos du monde.

Le morceau que M. Delille a consacré à célébrer le culte du dieu Terme est beaucoup plus long; je n'en rappelle ici qu'une foible partie. Parmi tant de divinités mythologiques quioffroicnt à ses pinceaux des couleurs aussi poétiques, plus poétiques même, il a choisi, avec une sorte de préférence et de prédilection, le dieu protecteur des champs légitimement

NOTES DU CHAiNT VIII.

•c*! uis, et vengeur des usurpations. Le dieu Terme étoil donc le dieu de la propriété, et M. Dclille s'est plu à le chanter au moment où les lois de la propriété étalent ébranlées dans ca patrie, et où les passions politiques, appelant à leur secours les passions viles et basses de la cupidité, avoient multiplié les confiscations , et méconnu ces droits antiques et sacrés sur lesquels , comme dit le poëte et comme l'expérience l'a si bien prouvé, se fondent

El le bien dos États, et le repos du inonde. C'est au mépris et à la violation de ces lois qu'on recon- Doitra toujours les agitateurs et les tyrans, comme on reconnoîtra les bons citoyens et les bons princes au respect qu'ils auront pour elles. Parmi les preuves nombreuses que donna Louis XVIII, à son retour en France, de ses vues bienfaisantes et paternelles, il faut mettre au premier rang la clause de la Charte qui abolissoit les confiscations. Faisons ici une observation bien honorable à M, Delille : si ce grand poëte se montre toujours , dans ses brillantes coraposilions et dans ses beaux vers, l'homme de bien, l'homme d'honneur ne se montre pas moins dans ses sentiments et ses principes.

g Mais si, dans tout l'éclat de sa pompe imposante, Avec plus d'appareil que ces fameux Romains, Je veux voir triompher le maître des huniaiïis. J'irai dans cette ville en prodiges féconde. Veuve du peuple-roi, mais reine eiicor (la monde,

L'objet de ces notes n'est point de faire remarquer les beaux vers de M. Dclille; un pareil dessci» les eût multipliées et étendues beaucoup au-delà du but que nous nous proposons. Je ue puis m'euipècher toutefois d'arrêter un instant l'attention du lecteur sur le dernier des vers que je viens de citer; jamais on ne parla plus magnifiquement de Rt,me ancienne et moderne : peut-être même trouveroit-on un peu d'emphase et d'exagération dans ce dernier hémistiche, mais reine enror du monde, s'il n'étoit placé si à propos. Le poëte décrit, en effet, une des plus augustes cérémonies de la religion : et c'est par la religion que Rome domine encore cette vaste partie du monde; c'est dans les grandes et imposantes fêtes du culte catholique qu'elle est l'exemple et le modèle de peuples nombreux et florissants, et que son pontife en est le chef. Un poëte latin avoit dit avant M. Delille, et avec beaucoup moins d'élévation et d'éclat que le poëte français ,

Roma caput mundi, quidcjiiid non possidet anuis , Religione tenet.

C'est dans un morceau ajouté à cette nouvelle édition que se trouve le vers qui a donné lieu à cette note. Le poëte décrit les processions de la Fête-Dieu; cette description est peut-être un peu chargée de détails et un peu longue, mais elle a une pompe digne du sujet, et renferme de très-beaux vers; le lecteur me permettra de remettre sous ses yeux ceux qui suivent immédiatement le morceau que j'ai cité, et terminent la description de la fête à Rome, dans la ville reine encor du monde :

C'est là , c'est dans ses murs , le si^ge de la foi , Que sous les yeux d'un chef, père , pontife et roi , Au milieu des palais, des temples, des portiques. Et du faste moderne, et des pompes antiques. Dieu se montre aux mortels dans toute sa grandeur. En vain l'œil de l'impie en veut fuir la splendeur; Dieu l'accable en secret de toute sa présence. Malheureux, il est seul dans cette foule immense. Et ses remords du moins confessent l'Éteinel.

10 Là , des lions d'airain, de feux étincelants ,

Recsvoient dea mortels dans leurs gosiers brûlants;

Là, le sang qui ruisselle en éternel hommage Fait au ciel qu'il invoque un éternel outrage.

Nature , tu n'as donc plus d'abri sur la terre ?

Ah ! sans doute , abhorrant ce culte criminel ,

Tu te réfugias dans le cœur maternel •

Non , de ces dieux cruels la fureur l'en exile.

Et la nature a fui de son dernier asile.

Des mères , aux autels de ces dieux redoutés ,

Leurs enfants dans les bras. . . . Cruelles , arrètea !

Ah 1 voyez leur sourire et regardez leurs pleurs ,

Et cessez d'immoler à d'horribles chimères

Les nœuds sacrés d'hymen et le doux noni de mères!

Racine le fils a aussi, dans son poëme de la Religion, présenté le tableau de ces effroyables superstitions qui ont fait le tour du globe et déshonoré, dans les différents âges , tous les peuples , même ceux qui sont les plus fiers de leur politesse, de leurs arts, et de leur philosophie. Les lecteurs qui seroient curieux de comparer la manière des deux poëtes peuvent chercher les vers que j'indique à la fin du troisième chant du poëme de la Religion; ils verront que le fils du grand Racine, poëte toujours pur, correct, et même assez élégant, étoit dépourvu de la verve et de la richesse d'imagination qui brille dans les vers du chantre de cette faculté dominante des grands poëtes; il a moins de ressources et de fécondité dans l'tspril, et des rapprochements moins heureux; ses tahicoui ont moins de coloris, d'ame et de sentiment. M. Dclille raconte, dans une de ses préfaces, qu'étant fort jeune, ou, comme il le dit, presque enfant encore, il alla lire à Racine le fils les premiers essais de sa traduction des Géorgiques; il trouva l'illustre poëte déjà accablé sous le poids des ans , plus accablé encore sous celui du malheur : un fils unique venoit de lui être enlevé par une mort funeste; il fuyoit le monde, les hommes, et les lettres. Toutefois il accueillit avec bonté le jeune poëte, qui lui annonçoit le dessein d'entrer dans une carrière qu'il abandonnoit lui-même, après l'avoir parcourue avec quelque gloire. Ce ne fut pas cependant sans une surprise mêlée de quelques observations sévères que Racine apprit le projet formé par un écolier, à peine échappé du collège, de traduire les Géorgiques ; il écouta néanmoins les vers du jeune poëte; et, après les avoir entend us, m'engagea à poursuivre ce dessein qui lui avoit d'abord, et avec raison, paru si téméraire." J'ai senti peu de plai- « sirs si vifs dans ma vie, dit M. Delille.... Je crus avoir entendu « non seulement la voix du chantre de la religion, mais qucl- « ques accents de l'auteur d^ Athalie.nM. Delille, ayant ainsi recules conseils et les encouragements du fils du grand Racine, s'honoroil d'être son disciple: on peut même dire qu'il fut toujours de son école; car le poëme de lu Religion est, comme tous ceux de M. Delille, tantôt philosophique, tantôt dcscriptii'; mais le disciple a laissé son maître bien loin derrière lui.

Je ne puis finir cette note, à laquelle ont donné lieu les sacrifices abominables qui ont ensanglanté tant d'autels, sans rapporter la pensée d'un ancien sur ces cultes barbares. « Tel « est le délire de l'esprit humain , qu'on pense inspirer aux « dieux de la clémence et de la bonté par des cruautés dont les « hommes seroient incapabfes dans les transports de la colère « et de la vengeance. Tantus est perturhatce mentis et sedi- « hns suis puLœ furor, ut sic dii placentur quemadmodiim « ne hommes quidem sœviunt. »

II C'étoit de ce hameau le pasteur respectable.

Qui , depuis quarante ans , sert son Dieu , fait le bien , Reçoit peu , donne tout , et ne demande rien.

Ce dernier vers est, par le tour, par la forme et la conci-

NOTES DU CHANT VIII

sion, une imitation évidente de ce vers du Tasse :

Brama assai , poco spfia , nulla chicde.

• Il désire beaucoup, espère peu, et ne demande rien. • Ce vers remarquable par le cliquetis des trois antithèses, tissai, poco, nulla, c'est-à-dire, beaucoup, peu, et rien, yvoit frappé plus d'un de nos poètes, et avoit été déjà le sujet de plusieurs imitations. Voltaire, dans un poëme qui admettoit le ton familier, négligeant une des idées dont le vers italien se compose, avoit dit :

Ce jeune homme de bien Vouloit beaucoup, et ne demandoit rien.

Bernard , dans son Art d'aimer, rivalise de concision avec l'original, et, changeant un peu les idées, il dit : Desire tout . prétend peu , n*ose rien.

M. Delillc a placé l'imitation de ce vers dans un sujet beaucoup plus grave, dans un épisode qui, faisant ressortir les merveilleux et consolants effets d'un des augustes mystères du christinnisme, termine convenablement son chant sur les cultes.

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