‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 320 sur 391 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

11 y a beaucoup à blâmer et à louer dans ce chant: ce qui est reprehensible appartient au sujet; ce qui est louable appartient au poêle. Le sujet de ce chant est la guerre des bons et des mauvais anges. Tous les poètes épiques ont peint des batailles; elles occupent une grande partie du poëmc d'Homère; et, malgré la variété extrême qu'il y a répandue, en faisant paroîlre tuur-à-tour des héros d'un caractère différent, et en variant à l'infini le lieu des scènes militaires , on ne peut disconvenir que la profusion de ces sortes de peintures ne produise une sorte de satiété et de monotonie. Virgile en a été plus sobre, et les a traitées avec plus d'art, mais avec moins d'éclat. Si l'on cherchoit les raisons qui ont détermine les poêles épiques à consacrer une partie de leurs ouvrages à des descriptions de combats, on pourroit en découvrir plus d'une : 1° Le poëme épique est un poème héroïque, et le premier caractère de l'héroïsme est le mépris de la vie ;

2° Ces guerres ont pour cause la rivalité des nations guerrières, dont la lutte offre toujours un spectacle intéressant;

3° Ajoutez à cet intérêt le génie et l'habileté que demandent les manœuvres et les évolutions militaires ;

4° Enfin, ces sortes de descriptions, sous la main des

grands maîtres, sont pleines de verve , de chaleur et de mouvement.

Les batailles de Milton ne pouvoient avoir le même intérêt que celles de Virgile et d'Homère. Pour produire cet intérêt, il faudroit pouvoir placer les héros de ces batailles dans de grands dangers; et quels dangers peuvent courir des anges, des êtres presque impassibles, dont les blessures se referment à l'instant? Il faut que ces héros inspirent l'espérance ou la crainte, par l'incertitude du succès; et comment des anges rebelles, di-ja vaincus, luttant contre la Toute-puissance, pourroienl-ils produire cet effet? Le lecteur prévoit aisément de quel côté sera la victoire, et ces récits ne peuvent exciter suffisamment la curiosité.

Mais si les batailles de Milton manquent de quelques uns des avantages de celles d'Homère et de Virgile, sous d'autres rapports elles l'emportent infiniment sur celles de ces deux poètes; elles offrent toute la variété dont le sujet étoit susceptible. La peinture de l'armée céleste est pleine de chaleur et des plus magnifiques images; sa marche sur la terre et dans l'air est exprimée avec force et avec rapidité. Il a peint avec des couleurs non moins vives l'armée rebelle, dont la magnificence semble le disputer à celle des troupes célestes. Satan y est représenté avec une pompe d'images et d'expressions digne de la fierté et des titres de cet archange audacieux. Le premier engagement est un combat singulier entre le chef des révoltés et le généreux Abdiel : il étoit convenable de donner les honneurs de ce premier combat à celui qui avoit résisté en face à Satan dans le conseil des rebelles, et avoit intrépidement soutenu la cause de Dieu. Le lecteur desire en secret que Satan soit désarmé dans ce premier combat; mais l'intérêt finiroit trop tôt : aussi Milton, dans ce premier choc, se contente d'humilier l'orgueil de Satan; il peint ensuite un engagement général, et rien n'égale la chaleur avec laquelle il est décrit.

Un nouveau combat singulier a lieu entre Michel, le chef des milices célestes, et celui des puissances infernales; il étoil convenable que celui-ci parût plus d'une fois sur la scène. Sa défaite et sa blessure encouragent les milices célestes; le combat devient général; les anges rebelles sont vaincus, Satan se relire, mais il ne désespère pas. 11 propose à ses troupes d'inventer des armes nouvelles; ce qui amène naturellement l'invention infernale de l'arlilleric. J'ai tâché de motiver d'une manière plus particulière que ne l'a fait .Milton, cette invention désastreuse, qui , moyennant cette précaution, paroil moins bizarre et plus vraisemblable. L'usage qu'en fait l'armée de Satan a donné lieu à une des plus magnifiques descriptions que présente aucune bataille poétique. On peut en dire autant du moyen que les anges fidèles emploient contre leur vainqueur d'un moment; ils lancent à leurs ennemis des promontoires, des montagnes et des forêts entières; et, quoi qu'en disent les critiques, d'après l'idée que Milton vient de nous donner de la force supérieure des anges, qui pourroient d'un seul coup lancer des planètes à leurs ennemis , ces images n'ont rien d'exagéré ni de gigantesque; et sans doute on auroit tort de mesurer les forces célestes sur les forces humaines: ce genre de merveilleux convient au sujet. C'est ainsi que Milton a distingué ses batailles de toutes celles des poètes qui l'ont précédé; et la description qu'il a faite est digne, par la chaleur et le mouvement qui l'animent, des grands objets et des grands efforts qu'elle représente.

L'ébranlement qu'occasionnent dans la nature entière ces terribles batailles , décide l'Éternel à les terminer par la main de son fils. Ici le po£me reprend uo ton plus auguste et plus

REMARQUES DU LIVRE VU

merveilleux encore; le cliar du fils de Dieu, son depart, sa marche, le cortege qui l'environne, sont décrits avec une admirable magnificence. Milton, dans cet endroit, a emprunté d'ÉzécIiiel plusieurs idées, dont quelques unes peuvent scrambler bizarres, mais dont la plupart sont sublimes. L'attaque que livre aux troupes rebelles la main toute-puissante, leur déroute , leur désespoir, sont exprimés avec la plus grande énergie ; mais rien n'égale le moment oit les vaincus, chassés devant le char foudroyant de Dieu jusqu'aux confins du ciel, découvrent devant eux l'abîme immense ouvert pour les recevoir; et, après avoir reculé d'effroi, ils sont ramenés par la foudre, et s'y précipitent en foule. I,a peinture du chaos étonné, de l'enfer ébranlé par leur chute, s'ouvrant, les engloutissant, et se refermant sur eux, est au-dessus de tout éloge. L'imagination de Milton pouvoit seule suffire à ces terribles peintures; ses vers, dans ce tableau, sont aussi supérieurs à toutes les descriptions des autres poètes, que le ciel l'est à la terre. Ce tableau se termine par un contraste admirable, par la peinture de la sécurité et de la paix rétablies dans le ciel, par la chute et l'exil des mauvais anges. Enfin , ce chant est terminé d'une manière sublime : c'est le fils de Dieu revenant vainqueur de la révolte, marchant en triomphe à travers son armée qui porte devant lui les palmes de la gloire, conduit en pompe dans le ciel, au milieu des hymnes et des cantiques, remontant sur le trône, et reprenant sa place à la droite de son père vengé.

C'est avec beaucoup de convcnauce et de raison que Raphaël profite de cette occasion pour réveiller le zèle et la fidélité des deux époux, par rexeni()lc de la vengeance divine, qu'il tourne pour eux en leçon; les avis qu'il leur donne sont exprimes avec la plus grande simplicité, et respirent l'affection la plus tendre, et je dirois presque la plus fraternelle. On voit qu'il étoit impossible de mettre plus de variété et de vraisemblance dans la description de ces combats surnaturels; aussi ce chant passe, avec raison, pour un des plus beaux de ce magnifique pocme. Quelques bizarreries ne peuvent en faire méconnoitre les véritables beautés; il faut juger souvent de la poésie comme de la peinture. Dans le fameux tableau du Jugement dernier, par Michel-Ange, tous les connoisseurs ont remarqué plus d'une inconvenance; de ce nombre sont les divinités païennes, admises dans ce sujet sacré: mais l'invention, la force, le mouvement, qui distinguent ce tableau, en font un des chefs-d'œuvre de la peinture; et Milton est, sous plus d'un rapport, le Michel-Ange de la poésie.

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