LIVRE VIII
Le commencement de ce chaut est plein de grace; on y remarque ce vers charmant :
Il cesse de parler , Adam l'icoute encore.
Il est naturel qu'Adam cherche à connoîtrc l'ordre du monde et les mouvements des cieux; mais il ne l'est pas autant que l'ange lui détaille le système de Ptolomée, et sur-tout celui de Copernic. Il y a un trop grand intervalle entre l'innocence ignorante du premier homme, et les découvertes astronomiques du seizième siècle; ni Homère ni Virgile ne se seroicnt permis cette inconvenance, due a l'envie extrême qu'avoit Millon (l'étaler ses coonnissanccs de tout genre, comme le
prouvent plusieurs autres détails qui enrichissent moins la composition du poërae qu'ils n'en retardent la marche. Ces tableaux disparates des découvertes modernes nuisent à la douce illusion que doit produire celui des mœurs du premier âge, et de cette heureuse simplicité que l'ange lui-même recommande à nos premiers pères. Enfin , l'un de ces esprits qui présidoient aux révolutions des globes rélestes ne pouvoit être indécis entre deux svstèmcs dont l'un a été reconnu comme absolument faux , et dont l'autre est aujourd'hui adopté par tous tes astronomes : mais tout ce morceau est écrit d'une manière à-la-fois très claire et très poétique ; et pour le trouver bien , il ne faudroit que l'extraire du pnëme.
Ce qui est véritablement plein de convenance et de grace, c'est le parti que prend la modeste compagne d'Adam, lorsqu'elle s'absente d'un entretien trop élevé au-dessus d'elle, pour se rendre à des occupations mieux faites pour son sexe, aux soins de ses plantes et de ses fleurs; c'est le défaut opposé à cette vertu qui a inspiré à Molière l'idée des Femmes savantes.
11 y a une grace infinie dans la peinture des occupations champêtres de la compagne d'Adam; dans l'expression du plaisir qu'elle prend à soigner ses fleurs, à épier la naissance de leur premier bouton; toutes ces plantes qui se réjouissent à son approche,
Et semblent, prodiguant les tiésors de leur sein , Deviner sa présen 'e et connoitre sa main ,
forment une peinture délicieuse. Mais rien n'égale la délicatesse des motifs que le poète lui suppose; c'est de son époux qu'Lve veut apprendre ce qu'elle peut de ces grands secrets; elle préfère sa voix h celle de l'ange même : sur-tout elle se promet les douces interruptions de leur entretien , les caresses données et rendues ; car c'est moins l'instruction qu'elle cherche, que le plaisir d'être instruite par son époux.
Le discours où Adam exprime à Raphaël le plaisir qu'il prend à l'entendre est plein des plus doux sentiments et de la plus aimable poésie.
Avant de représenter Adam racontant à Raphaël l'histoire de sa naissance, Milton a évité avec beaucoup d'esprit un» grande difficulté. Si Raphaël à cette époque eût été dans le ciel, Adam n'auroit pu lui raconter ce qu'il auroit su comme les autres anges. Raphaël lui apprend donc qu'alors, par l'ordre de Dieu, il avoit été visiter les confins de l'enfer, et qu'il n'étoit revenu au cieî qu'après la création, le jour du repos de Dieu. La courte peintuie qu'il fait de l'enfer est heureusement imitée de Virgile.
Le récit de la naissance d'Adam fait par lui-même est regardé, avec raison, comme un des plus beaux morceaux du poëme. On y trouve toute la vérité qu'on peut désirer dans une peinture sans modèle; ou plutôt Milton a mieux fait que de peindre; il a deviné. Toutes les impressions qu'il prête au cœur d'Adam nouvellement créé, à l'aspect des différents tableaux de la nature, dont les beautés l'environnent en foule, sont de la plus grande vraisemblance. Horace nous dit que les poètes doivent emprunter le fond des idées aux philosophes : Rem tibi socraticae poterunt ostendere chartae.
Mais ici le poète a fourni des idées aux philosophes; et M. de Buffon, en peignant l'homme naissant et les diverses affections qu'il reçoit des objets de la nature , présentes à ses yeux pour la première fois, n'a pas dédaigné d'emprunter plusieurs images de l'Homère anglais, et même l'idée entière de cet admirable tableau.
On trouve dans ces vers ce qu'on a écrit peut-être de plux
REMARQUES DU LIVRE IX
frappant en faveur de l'existence de Dieu, dont Milton fait une idée innée. Adam à peine formé veut savoir l'auteur de sa naissance; il le demande aux forets, aux vallons, aux moulagnes, au ciel, à la terre : il sent qu'il ne s'est pas fait lui-même, et déjà il existe pour lui un Créateur, et l'expression de cet instinct céleste, si j'ose ainsi parler, vaut toutes les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu.
Rien de plus naturel que les idées que fait naître dans le cœur d'Adam son premier sommeil ; il le prend pour un second néant : mais bientôt il croit renaître à la voix du fantôme charmant qui l'invite à le suivre, ou plutôt qui le transporte légèrement sur la belle montagne où son jardin l'attend. Pour y arriver, il ne marche point sur la terre, il glisse doucement dans l'air. Cette marche convient également et à la poésie et aux êtres aériens.
La description des animaux, comparoissant devant Adam pour lui rendre hommage et recevoir leurs noms, est pleine de la plus riche variété et de la plus aimable poésie.
L'expression la plus sublime de l'instinct social et du besoin d'une compagne se trouve dans le discours qu'adresse à Dieu le premier homme : il vient de lui donner l'empire du monde, et son cœur éprouve encore un vide. Cette idée amène d'une manière admirable la naissance d'Eve. Dieu paroît résister un instant à sa demande, et lui dit qu'entouré des animaux dont il l'a nommé le roi, il ne doit pas se croire seul. Adam lui fait la réponse la plus touchante et la plus philosophique. Dieu lui répond qu'il n'a voulu que l'éprouver. Voilà peut-être un de ces défauts de convenance qu'on trouve quelquefois dans Milton. Feindre est indigne de Dieu; il peut éprouver l'homme, et non pas le tromper. Le récit de la création d'Eve n'est pas moins beau que celui de la naissance d'Adam. Peut-être la côte enlevée au premier homme, le sang qui coule de sa blessure, cette blessure refermée , sont peints d'une manière un peu trop chirurgicale; mais tout le reste du récit, la description de la beauté d'Eve, toute la nature éclipsée devant elle, sont un tableau divin. C'est avec im art infini que, pour prolonger l'intérêt de ce moment, Milton suppose qu'Eve s'échappe et fuit devant son époux. Cette fuite donne lieu au discours tendre et passionné qu'il lui adresse. Le moment où il l'altciut est peint avec la plus grande délicatesse ; la pudeur d'Lve , sa molle résistance, ses délais amoureux, enfin sa pudeur vaincue abandonnant sa main à la main de son époux, forment un tableau délicieux. Mais rien n'égale la beauté des images dont le poète a peint le premier hymen dont le monde nouvellement créé fut témoin : les astres, les bois, les ruisseaux, les fleuves, les oiseaux, toute la nature en célèbre la fête. On ne peut peindre d'une manière plus passionnée que ne le fait Adam, dans son discours à Raphaël, les premières impressions qu'il reçoit de cet objet adorable; elles sont si profondes, qu'il semble un instant dégoûté de toutes les beautés de la nature; il ne voit plus, il n'entend plus qu'elle.
« Toutefois , je le sens , des terrestres plaisirs ,
Si j'en excepte un seul, le sentiment s'^mousse :
Ces fruits semblent moins beaux, et leur saveur moins douce ;
Déjà je goûte moins le concert des oiseaux,
Le vif émail des fleurs, le murmure des e.iux ;
Mais Eve est toujours ehère à mon ame ravie ;
C'est là qu'est mon amour , mon bonheur et ma vie.
Je brûlai, quand je vis ses innocents attraits;
Je brûlai, quand son œil lança ses premiers traits;
Je brûle, quand ma main touche son corps celeste ;
D'un teil indifférent je puis voir tout le reste.
Dans la manière passionnée avec laquelle Adam exprime son amour, on entrevoit déjà des symptômes de foiblesse et <k"s pronostics de sa chute. La réponse de Raphaël est pleine
de sagesse et de la plus excellente morale. Adam dans sa réplique paroit sûr de sa force et de sa fidélité aux ordres de Dieu. Peut-être quelques lecteurs ne goûteront pas les questions un peu étranges qu'il fait à Raphaël sur les amours des cieux; mais il y a beaucoup de grace et de poésie dans la manière dont l'ange lui peint la pureté de ces amours surnaturels. Enfin, on ne peut lire sans attendrissement les adieux touchants que lui fait le premier homme, et leur touchante séparation. Ce chant, comme on voit, est un des plus beau.x de l'ouvrage: le commencement seul offre quelques défauts; le reste presque en entier est admirable.
Presque tous les détails en sont intéressants; c'est la beauté de la nature encore vierge, l'innocence de l'homme; ce que les idées religieuses ont de plus sublime, les affections humaines de plus touchant : les premiers tributs de la prière , et les premières expressions de l'amour.