A MES ENFANTS
Beaux lieux où la moisson dore trois fois les plaines, Que des tièdes zéphirs fécondent les haleines,
POÉSIES FUGITIVES
Que la nalurc el l'art, cl les hommes et Dieu, Ornèrent à l'envi, belle Italie, adieu!
Je te laisse, ma sœur! "Vents , soyez-lui fidèles; Doux zéphirs , porlez-iui la sanic sur vos ailes ; Pour elle, froids hivers, tempérez vos frimas. Et que vos durs glaçons s'émoussent sous ses pas !
Salut, màle Helvclie, el vous, pompeuses eimcs. Dont l'œil avec plaisir voit les horreurs su!)limcs ! Mou pays me rappelle, el , malgré son attrait. D'un peuple libre et fier je m'éloigne à regret.
Le voilà ce Tésin, dont les eaux bondissantes , De rochers en rochers au loin rejaillissantes , Courent vers l'Éridaii, et, lassant les échos. Lui portent, en grondant, le tribut de leurs flols.
Fougueux enfant des monis , il voit sur ses rivages De modestes hameaux , de riches pâturages , Des rochers nus levant leur front chauve el hideux : Des pins balteni leur pied , leur tète est dans les cieux.
Dans un cercle de monIs aussi vieux que le monde , Un heureux coin de terre , arrosé de son onde , M'offre un abri paisible ; el j'y goûle à-la-fois Le charme des rochers , el des eaux , et des bois.
Je pars : de ces beaux lieux je m'éloigne eu silence, Par des sentiers tournants à pas leuls je m'avance. Soudain , de monts en monts s'élançant vers les cieux , Le pompeux Saint-Gotbard apparoît à mes yeux.
Là, des chemins hardis ont domplé la nature; Un ruban de granit , de sa longue ceinture Traverse, en serpentant, ces éternels frimas, El le rocher vaincu s'aplanit sous mes pas.
Là, pas un arbrisseau, pas une trace humaine ; Quelques sauvages fleurs s'y hasardent à peine; El des reclus pieux, aux voyageurs si chers. L'hospice consolant peuple seul ces déserts.
Toutefois en ces lieux l'horreur même a ses charmes. Les plantes leurs parfums, l'hunianilé ses larmes; Et , sans cesse brûlant d'un charitable feu , La pitié bienfaisante élève l'ame à Dieu.
J'aime ce bon ermite; avec nous il partage Son toit, ses simples mets, ses fruits et son laitage, Nous peint tous l'.os dangers, et du passant surpris La terrible avalange écrasant les débris.
Le voyageur transi va, poursuivant sa route, Où des croix ont marqué le malheur qu'il redoute; S'avance doucement, et de ces noirs frimas Craint d'appeler sur lui l'épouvantable amas.
Pourtant, dans ces déserts, quelquefois la nature Se plaît à déployer sa plus riche parure. Colore les métaux , et forme le cristal. Frère du diamant , et sou brillant rival.
Quel spectacle pompeux ! D'ici s'offre à ma vue De cinq lacs à-la-fois la tranquille éteudue; El , du sein paternel émancipant leurs eaux , Bondissent sur des rocs mille jeunes ruisseaux.
Ici la Reuss, du Rhin impétueuse amante. Bat ses bords rocailleux de son onde écumante , Et, sans cesse agitée en son lit tortueux , Poursuit vers son époux son cours impétueux. Parmi tout ce fracas je cherche un lieu tranquille :
Le tumulte est sans lin, et la paix sans asile, lîne plaine au-dessus de ce bruyant chaos Enfin m'offre un abri, me promet le repos.
Là, boi'dé de troupeaux, entouré de verdure. Le torrent adouci plus mollement nnn-murc. Et des frimas, pendants aux rochers d'alentour, Des arbies proiecleurs défendent ce séjour.
Agréable vallon , solitude secrète , Ah ! laisse-moi jouir de ta douce retraite ; Tu me peins celle vie, où l'homme aime à saisir Parmi de longs chagrins un moment de plaisir.
Entre des rocs, tout fiers de leur beauté sauvage. Nous marchons : descendus par cet étroit passage , Un pont reçoit nos pas; et, long-iemps calme et doux. Le torrent irrité roule en grondant sous nous.
Parmi de noirs rochers, sous des voûtes d'ombrage, Dans toute sa terreur s'offre l'affreux passage , Et du torrent fougueux, qui redouble l'effroi , Les flols rejaillissants amvent jusqu'à moi.
Eufiu rit à la vue une scène plus douce; Des prés, du mont stérile ont remplacé la mousse; Au noir sapin succède un vert délicieux, Et l'héroïque Altorf se découvTe à nos yeux.
Je crois les voir encor, ces scènes délectables ; Je crois voir les troupeaux regagner leurs éiables; Et du pipeau rustique et des douces chansons A mon oreille encor retenti.ssent les sons.
Lucerne , de ton lac que j'aimois les rivages ! Tantôt entre des bois et des rochers sauvages Il resserre ses eaux; tantôt en liberté Mon regard le découvre en son immensité.
Salut, noble chapelle! et toi, lieu mémoralile. Où , d'une main terrible ensemble el secourable , Tell fit voler deux traits , et d'un bras triomphant Tenassa l'oppresseur, et sauva son enfant.
Voyez sur l'autre bord, sous un épais ombrage , Cet autre monument : là , contre l'esclavage S'armèrent trois héros , et leur sang indompté D'un peuple généreux scella la liberté :
Non celle qui se perd en des paroles vaines , Veut dusangpour offrande, et marche au bruit des chai- Sur le bonheur public elle fonde ses droits, [nés; Prend la raison pour guide, et pour garde les lois.
Nous parlons : nous voyons ces lieux où la culture Par-tout nous montre l'art secondant la nature , D'un profil légitime un emploi fructueux, El la simplicité d'un peuple vertueux.
Adieu, mâle Helvetic , où des Alpes altières Les éternels frimas nourrissent les rivières; Où l'étranger suipris voit des fleurs, des glaçons. Sur tes monts la nature, et l'art dans les vallons!
Souvent le voyageur, de les roches hautaines , Verra d'un œil charmé la beauté de tes plaines. Tes prés fleuris , les monts, leur sublime hauteur. Et daus tous les regards la douce paix du cœur.
Et vous , objets chéris de l'ame la plus tendre , Mes enfants , vous serez empressés de m'eniendre ! Mes plaisirs partagés en deviendront plus doux ; Ah ! je vais donc revoir et ma patrie et vous.
POESIES FUGITIVES
VERS
Adressés à madame Lebrun, dans un moment où l'auteur seDtoit sa vue affoiblie.
Quand de Millon, au bout de sa carrière, Les yeux furent privés Je la douce lumière ,
Il s'écrioit : « O regrets superflus !
C'en est donc fait ? je ne les verrai plus ,
Ce beau soleil, ces fleurs, cette verdure! Et pour moi la nature est voilée à jamais! » Moi, je dis : « De Lebrun je ne vois plus les traita , Ces traits que pour modèle eût choisis la peinture! De sa tourbe élcganle el pure
Je ne puis plus admirer les secrets :
Adorable Lebrun! ce sont là mes regrets.
Et c'est eucor regretter la nature. »
EPITRE