‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 387 sur 391 · AU DISCOURS DE M. LE COMTE DE TRESSAN · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE M. LE COMTE DE TRESSAN

(25 janvier 1781.)

Monsieur ,

Le tribut d'éloge que vous avez payé à la mémoire de M. l'abbé de Condillac, me dispenseroit de rien ajouter à ce que vous en avez dit , si mon devoir et mon inclination ne m'averlissoient également de jeter aussi quelques fleurs sur son tombeau. Vous ne regrettez qu'un homme de lettres, et je regrette un confrère.

M. de Condillac orna d'un style noble, clair, et pré-

' M. le prince de Beauveau.

' Frédcric-le-Grand.

cis, différents objets de la métaphysique, cette science à-la-fois si vaste et si bornée; si vaste par son objet, si bornée par les limites prescrites à la raison. Placée entre les mystères augustes de la religion et les mystères impénétrables de la natme , entre ce qu'il est ordonné de croire , et ce qu'il est impossible de conuoitre, elle peut creuser dans ce champ si étroit, mais elle ne peut l'élargir.

Abandonnés, par leur religion, à toute la liberté de leurs rêveries philosophiques , les anciens , si admirables d'ailleurs en morale et en politique, ne nous ont guère transmis, dans leur métaphysique, que des absurdités, qui , pour l'honneur de la raison , devroient être dans un profond oubli; mais qu'un respect curieux i)our tout ce (|u'a pensé l'antiquité a condamnées à rester immortelles.

Et ce|)endant telle est la destinée des anciens, que dans presque tous les arts, presque toutes les sciences, les modernes se sont appuyés sur eux : ils n'ont pas achevé tous les édifices des arts, mais ils ont posé les fondements de tous; et le système de Locke n'est, comme on le sait, qu'un développement très neuf d'un axiome 1res ancien, que rien n'existe dans la pensée , qu'il n'ait passé |)ar les sens. C'est ce même axiome que M. l'abbé de Condillac a développé d'une manière encore j)lus lumineuse, en reprenant, où Locke les avoit laissées, des idées dont il send)loil avoir méeonmi la fécondité, conune on voit dans les mioes un ouvrier habile revenir sur les traces des premiers travaux , et saisir uno veine abandonnée.

Tel est l'objet du beau Traité des Connoissances humai nvs , (|ui plaça tout d'un coup M. l'abbé de Condillac au rang des pliiloso|)hes les plus distingués. Je ne m'étendrai pas sur ses autres ouvrages, (]ue vous avez si bien appréciés; je ne me laisserai pas même séduire parcel' ingénieux Traite des Sensations , dont il dut l'heureuse idée à une femme, et qui réunit à l'intérêt de la vérité le charme de la fiction ; mais je ne puis ne pas m'arrèler avec plaisir sur le moment où M. l'abbé de (;ondillac fut appelé sur un théâtre plus digne de ses vertus et de ses lumières , par le choix qu'on fil de lui pour être l'instituteur de l'infant de Parme. On a vu des philosophes célèbres refuser des propositions semblables, avec des conditions plus honorables encore et plus flatteuses, et défendre, contre la promesse de la plus haute fortune el des plus grands honneurs, leur repos honoraiile et leur douce médioei'ilé '.

L'abbé de Condillac n'avoit pas les mêmes raisons de refus. Il s'agissoit d'un enfant du sang de France, et le philosophe, en acceptant, fut encore citoyen. Eh! qui couveuoit mieux à cette place, que celui qui avoit étudié si profondément l'esprit humain ! Mais il ne s'agissoit plus de ces brillâmes hypothèses , de cette statue animée par une ingénieuse fiction ; il s'agissoit de former un enfant royal; il falloit épier, saisir, au moment de

I D'Alpmbert venoit de préférer son repos littéraire au tuniiiUe des cours, en refusant de se rendre à Pétersbourg pour y présider à l'éducation de l'héritier du trône de Russie.

A L'ACADÉMIE

leur naissance , chacune de ses pensées , d'où devoit dépendre un jour le sort de l'état; les diiiger, les épurer; et , pour achever cette grande création , allumer dans cette ame un feu vraiment céleste, l'amour du bien public.

Lorsqu'on a dit d'un écrivain : Il fut grand orateur, grand poète, grand philosophe; le public entend diie encore avec plaisir : Il fut simple et bon. Tel fut M. l'abbé de Condillac. Pour le regretter autant qu'il mérite de l'être, il ne suffit pas d'avoir lu ses ouvrages, il faut avoir ronnu ses amis, ou l'avoir comiu lui-même. Il fut pleuré... Qu'ajouterai-je à ce mot?

Le publtc vous voit avec plaisir, Monsieur, prendre ici la place de cet illustre académicien. Votre nom et votre rang ajoutent un nouveau lustre à vos talents; et vos talents rendoient votre nom et votre rang inutiles.

Aux dons de la nature , vous avez ajouté ce goût exquis, perfectionné par le commerce des sociétés les plus brillantes, dont vous-même avez été l'ornement. On sait combien les agréments de votre esprit ont embelli cette célèbre cour du feu roi de Pologne, composée des hommes et des femmes les plus distingués par la naissance, les graces, le génie, et qu'Auguste, maître du monde, eût enviée à Stanislas détrôné.

Depuis long-temps vous vivez dans une retraite philosophique, où les lettres font votre bonheur et votre gloire. Il semble qu'elles veuillent vous payer aujourd'hui les heures que, dans vos plus belles années, vous avez dérobées pour elles aux plaisirs de la jeunesse et au tumulte des cours. Permettez-moi seulement de remarquer inie chose très-nouvelle, dans ce partage que vous leur avez fait de votre vie. Dans votre jeunesse, vous vous êtes occupé de choses sérieuses; et de savants mémoires sur quelques objets de la physique vous ont mérité l'adoption de l'Académie des sciences. Dans un âge plus avancé, vous vous êtes livré aux brillantes féeries des romans et aux enchantements de la poésie. Digue rival des Chaulieu, des La Fare, de ce Saint- Aulaire, qui composa à quatre-vingts ans quelques vers qui l'ont immortalisé (car dans le plus petit genre, la perfection immortalise), successeur de ces hommes aimables dans la célèbre société du Temple , vous avez hérité non seulement de leurs graces et de leur urbanité, mais encore de l'art heureux de tromper, comme eux, les eniuiis de l'âge par le prestige dont vous entoure votre génie aimable et facile. Le talent le plus jeune vous envieroit la fécondité de votre plume élégante; et ce que vous appelez votre vieillesse, car ce mot semble ne devoir jamais être fait pour vous, ressemble à ces beaux jours d'hiver, si brillants, mais si rares, dont la plus belle saison seroit jalouse.

Peut-être tous ceux qui ne cultivent les lettres que comme un moyen de bonheur, devroienl-ils vous imiter; peut-être faudroit-il que nos études, au lieu de suivre l'impression et le caractère de l'âge , luttassent contre son impulsion; que, comme vous. Monsieur, on opposât des méditalions sérieuses et profondes à la bouillante effervescence et aux dangereuses erreurs de la

jeunesse; que, comme vous, on égayât des fleurs de la lillêrature la plus aimable, ce déclin de l'âge où la raison chagrine , ternit et décolore nos idées ; et (|ue pai" ce moyen on retînt , du moins le plus long-temps qu'il seroit possible , les douces illusions qui s'envolent. Mais pour cela. Monsieur, il faudroit et ce fonds de raison qui vous a distingué de si bonne heure, et cetle tournure d'imagination toujours jeime, toujours fraîche, qui, n'en déplaise à tous les romans possibles , est la véritable fée, la véritable enchanteresse. C'est par elle que vous avez rajeuni nos anciens contes de chevalerie; ils ont acquis plus de goût et d'élégance, et n'ont presque rien perdu de leur antique na'iveté.

On dit que nos anciens paladins, revenus de leurs expéditions valeureuses, dans l'oisiveté de leurs châteaux, se faisoicnt conler les exploits des braves les plus célèbres. Vous avez mieux fait encore, Monsieur: dans la paix de votre retraite, vous avez célébré vous-même les exploits de ces anciens héros de notre chevalerie, à laquelle vous appartenez par votre naissance. C'est par ce même attrait sans doute que vous avez traduit le charmant poëme de l'Arioste, archives immortelles de ces nobles extravagances de la bravoure chevaleresque, qui, depuis, corrigée par le ridicule, et réduite à sou degré, est deveiuie le véritable caractère de la valeur française. Au reste. Monsieur, cet esprit de chevalerie que nous croyons si moderne, peut-être remonte-t-il plus haut qu'on ne pense. Il me semble que la Grèce eut aussi et ses paladins et ses troubadours. Hercule, Pirithoûs, Thésée alloient aiLSsi chercher les aventures, cxtermi.'iant les monstres, offrant leurs bras et leurs vœux à la beauté , et Homère alloit chantant ses vers de ville en ville. Enfin rien ne ressemble plus à l'héro'îsme d'Homère, que l'héroïsme du Tasse; car votre Arioste , Monsieur, a chanté sur un autre ton , ou , pour mieux diie, sur d'autres tons : en effet, il les a tous.

Vous savez que lorsque son poème parut, quelqu'un lui demanda où il avoit pris toutes ces folies. Vous, Monsieur, qui l'avez reproduit dans notre langue, vous lui avez plus d'une fois demandé où il avoit pris ce génie si soiqile et si facile, qui parcourt, sans disparates, les Ions les plus opposés; qui, par un genre de plaisanterie nouveau, ne relève les objets que pour mieux les abaisser; de l'expression sublime descend subitement, mais sans secousse, à l'expression familière, poui' causer au lecteur, tout-à-coup désabusé, la plus agréable surprise; se joue du sublime, du pathétique, de son sujet , de sou lecteur; commence mille illusions qu'il détruit aussitôt; fait succéder le rire aux larmes , cache la gaieté sous le sérieux, et la raison sous la folie, espèce de tromperie ingénieuse et nouvelle, ajoutée aux mensonges riants de la poésie.

Il semble que le peu d'importance qu'il paroît attacher à toutes ces imaginations, auroit dû désarmer la critique; cependant , à ce poêle si peu sérieux, même quand il paroît l'être le plus, elle a très-sérieusement rejiroché le désordre de son plan. Vous savez mieux que personne, Monsieur, combien ce désordre est picjuant, combien il a fallu dart pour rompre et relier tous ces fils; pour

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