‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 68 sur 391 · A S. M. ALEXANDRE · texte numérisé non relu

A S. M. ALEXANDRE

Jadis le voyageur qui du pied d'un coieau Voyoit jaillir un limpide ruisseau

Bordé de fleurs , et dans sa course Aux champs fertilisés disirdjuanl son eau , Saluoit sa naïade , et , cherchîinl son berceau , Couroit avec respect l'adorer dans sa source ;

Et moi , d'un si vertueux fils Pourrois-je séparer sa bienfaisante mère ? Non, les mêmes penchants lous deux vous ont unis.

Heureuse quand l'élat prospère , Sans chercher des grandeurs l'appareil fastueux , C'est dans un fils sage et respeciueux Qu'elle se plaît à se voir honorée ; Son cœur dans vos vertus , et ses yeux dans vos trails ,

Trouvent son image adorée,

Et le plus doux de ses portraits.

Parmi les biens dont se compose

Votre gloire, votre bonheur, Si vous pouviez regretter quelque chose. Voire auguste moitié rempliroit votre cœur : Sa beauté, du pouvoir rehausse la splendeur;

Sa tendre amitié vous repose

Des soins gênants de la grandeur :

Vos dons , versés par elle , en ont plus de douceur ; C'est le miel exprimé d'un calice de rose.

Pour moi je n'oublierai jamais Vos augustes faveurs , mon seul titre de gloire ; Et ma muse sera , graces à vos bienfaits ,

Une des filles de mémoire.

FIN DE L'ÉriTRE DÉDICATOIRE,

PREFACE

Voltaire a dit: «Si c'est Homère qui a fait «Virgile, c'est son plus bel ouvrage.» Suivons cette idée. Un des plus intéressants spectacles qu'on puisse observer, c'est l'impression du génie sur le génie. J'aime à me représenter le poète latin, au moment où il fît la première lecture de \ Iliade , plein de l'inspiration qu'il venoit de recevoir, méditant un poëme qui devoit procurer aux Romains un nouveau triomphe sur la Grèce, évoquant de l'oubli Enée perdu dans la foule des guerriers troyens , si un nom cité par Homère peut èti-e oublié; je me plais à voir ce jeune poète lisant au théâtre les premiers essais de son Enéide, enivrant la superbe Rome du récit de ses victoires , Auguste de celui de ses triomphes et de sa gloire ; j'aime à voir le rival d'Homère accueilli par une acclamation générale, et faisant oublier aux Romains les représentations théâtrales, les gladiateurs et les pantomimes, pour jouir de la peinture de leurs brillantes destinées.

Une des qualités les plus indispensables de l'épopée, c'est que le sujet en soit national. Les besoins de la vanité ne sont ni les moins sentis, ni les moins communs. Les peuples sont comme les particuliers et les familles : tous entendent avec plaisir l'histoire de leurs aïeux ou de leurs fondateurs, comme un enfant voit avec plus d'intérêt la maison paternelle et ses terres patrimoniales, que les plus belles possessions étrangères. Aussi les deux poèmes d'Homère ont- ils, sous ce rapport, un grand avantage. Celui de Virgile n'en a pas moins : son sujet, comme national, est heureusement choisi. Les Romains étoient , au moins autant que les Grecs, flattés de leur origine, et de tout ce qui étoit favorable à leur orgueil généalogique. Le poète étoit en cela secondé par toutes les traditions populaires : elles étoient pour lui un moyen naturel de caresser toutes les vanités. Jules César se plaisoit à faire croire cjue son prénom venoit d'Iule, fils d'Enée ; Auguste, son fils adoptif, n'abandonna point cette prétention. Une foule de familles aimoient à se perdre dans la nuit des temps. Les Claudius vouloient remonter jusqu'à Clausus ; les Memmius jusqu'à Mnesthée {genm a quo *nomln€ Memmi); les Cluentius jusqu'à Cloanthe; et les différents auteurs de ces familles illustres goûtoient, en lisant Virgile, le plaisir d'y voir leurs fondateurs jouer un rôle distingué. Enfin, la nation elle-même prenoit sa part de ce que l'antiquité et le merveilleux de cette origine pouvoient avoir de flatteur. Un grand nombre de fêtes religieuses ou civiles, le culte de Vesta , celui de Cybèle et de presque tous leurs dieux , les cérémonies avec lesquelles on proclamoit la paix ou la guerre , les armes des guerriers , les vêtements des pontifes, avoient passé des Troyens et des Grecs aux Romains ; et ce n'étoit pas la partie de leur héritage dont ils se croyoient le moins honorés. A cela se joignoit une foule d'oracles et de prophéties qui, mettant les destinées romaines sous la garde et sous la protection des dieux, donnoient à ce peuple plus d'éclat et de dignité, et disposoient d'avance les nations à recevoir plus volontiers ses lois et à reconnoitre sa souveraineté. Les Romains avoient si bien senti cet avantage, qu'ils en témoignèrent une reconnoissance solennelle , en déchargeant de toutes sortes d'impôts les sujets de l'ancienne Troie, et il sembloit que cet affranchissement ajoutât à l'authenticité de hiur origine.

Qu'on me permette quelques observations qui ont le double objet, et de faire sentir les principales beautés de VEiiéide, et de répondre à quelques critiques accréditées par des littérateurs célèbres.

L'ENKIDE.

Virgile a trouvé dans son sujet des moyens que n'avoit pas Homère. Celui-ci éloit nécessairement resserré dans la Grèce ; Virgile embrasse à-la-lbis la Grèce et l'Italie : on entend dans toute YÉncide le retentissement de la chule de Troie. Un empire à détruire, voilà le sujet d'Homère : ce grand empire détruit, et se relevant en Italie sous un nouveau nom et sous de meilleurs auspices, le monde entier promis à sa domination, voilà le sujet de Virgile. Il s'est placé entre le tombeau de Troie et le berceau de Rome; et, par une multitude d'oracles, par les prophéties d'Ancliise et l'ingénieuse fiction du bouclier forgé i)ar Vulcain , il a pu suivre les grandes destinées de cette superbe capitale, depuis la louve de Romulus jusqu'aux aigles romaines, depuis le chaume royal du bon Evandre jusqu'aux pompes du Capitole. Si toute sa fable, si tous ses événements eussent été empruntés de la Grèce, il auroit manqué de nouveauté : le fonds en étoit usé par Homère et d'autres écrivains. C'étoit l'arrivée d'Enée en •Italie qui ouvroit devant lui un champ vaste et nouveau.

L'antique Ausonie, patrie de Saturne, et berceau de l'âge d'or dont elle conservoit encore la simplicité, un autre climat, un autre gouvernement, une autre religion, d'autres costumes, d'autres mœurs , d'autres armures, rajeunissoient ce que son sujet avoit de trop antique. On ne pouvoit plus que glaner dans la Grèce ; il y avoit à moissonner en Italie : cependant il lui étoit permis de recueillir et de semer dans son récit tout ce que l'histoire fabuleuse des Grecs offroit de plus intéressant. De plus, les traditions populaires qui unissoient ensemble, par des parentés et des alliances, les familles grecques et latines les plus illustres, conslatoicnt , indépendanuneiit des oracles, les droits d'Énée, les opposoienl à ceux du jeune héros d'Ardée , et augmentoient l'intérêt national.

Le Tasse, celui de tous les poètes épiques tpii, par la disposition de son plan et la grandeur imposante des caractères, s'est le plus rapproché d'Homère , n'a pas négligé de flatter la vanité de ses compatriotes, non seulement en nommant les premiers auteurs des plus illustres familles d'Italie, mais encore en répandant dans toutes les parties de son poème les idées de féerie et de chevalerie qui dominoient alors dans ces contrées, comme dans le reste de l'Europe. D'ailleurs, la peinture des croisades devoit plus particulièrement intéresser les peuples d'Italie , qui possédoient dans leur capitale le chef suprême de la chrétienté.

Milton n'est pouil un poète national ; il est le

poète du monde chrétien ; c'est dans le jardin d'Éden que sa muse religieuse semble avoir planté cet arbi'e céleste dont les rejetons se sont étendus dans l'univers entier. Les premiers hommages offerts à l'Etre suprême, la première transgression de la loi divine, le premier châtiment, l'innocence jirimitive perdue, la race des humains proscrite, la grande perspective de la rédemption future, tout ce qu'il y a pour l'homme d'espérance et de crainte , de crimes et de vertus, de bonheur et de malheur dans le présent et dans l'avenir;- la terre continuellement en commerce avec le ciel: voilà le sublime sujet de Milton. Eh! quel autre peut lui être comparé ?

Une qualité non moins indispensable dans l'épopée, c'est la variété. La raison en est simple : l'action , source de l'intérêt et de la curiosité , étant distribuée dans tout le poème à de grands intervalles, ne peut attacher autant que celle d'une tragédie, resserrée dans un court espace, et marchant avec rapidité vers le dénoùment. C'est à cet inconvénient qu'il faut remédier, dans le poème épique, par une immense variété d'objets, de scènes, d'événements et de personnages qui entretiennent l'attention et excitent la curiosité. Le Tasse, voyageant avec un de ses amis, et parvenu au sommet d'une montagne très élevée, d'où se découvroit une vaste campagne, lui disoil :« Vois-tu ces « montagnes , ces rochers , ces forêts sauvages , << ces vallons cultivés et fertiles, ces beaux pasturages, ces cascades écumantes, ce fleuve ma- «jestueux, ces ruisseaux limpides, cette foule «de perspectives riches et variées? Voilà mon « poème. »

Ce qui manque le plus à l'auteur de la HeU' riade, poème beaucoup trop admiré à sa première apparition, et beaucoup trop décrié depuis, c'est ce charme de la variété. Il est aisé de voir que, lorsque Voltaire écrivit cet ouvrage, il ne connoissoit guère que les livres, Paris et ia cour: la morale, la philosophie, la politique, voilà les objets qui reparoissent sans cesse dans son poëme. La nature tout entière se, trouve dans les grands poèmes épiques. La poésie d'Homèie, de Virgile, de Milton et du Tasse lui-même, avoit été fécondée par de longs voyages et par une grande variété de scènes. L'inconstance naturelle au cœur humain fait qu'il n'aime pas à se reposer long -temps sur les mêmes objets : la peinture de la campagne et les occupations champêtres lui rendent nécessaire le tableau des grands <;hocs des nations et des grands orages de l'ame ; ce trouble et ces agitations lui donnent le besoin de revenir à des idées plus innocentes

PREFACE

et plus douces. C'est au milieu des délices du | paradis terrestre, décrites par IVIilton en vers ! ravissants, que l'ange Raphaël raconte aux pre- [ miers hommes les grandes discordes des cieux | et les terribles combats des bons et des mauvais j anges; c'est au milieu de la description des ba- i tailles, qu'Herminie est emportée par son cheval vers les habitations champêtres, et qu'elle prête une oreille avide aux sons des pipeaux rustiques; c'esîde la scène sanglante des combats que Jupiter détourne ses regards, pour les ar- j rêter avec complaisance sur les mœurs douces et hospitalières d'une tribu éthiopienne , uniquement occupée des soins du labourage et des troupeaux. Dans Virgile, la description des combats est précédée du tableau de la vie pastorale du bon roi Évandre. Excepté la rencontre du vieillard de Jersey, que fait Henri IV dans le premier livre de la Henriade , rien de paieil ne se trouve dans ce poëme. Il est inutile de répéter ici ce que j'ai dit plus haut des moyens que le sujet de Virgile lui a fournis pour produire la plus grande variété possible, et de ce que .son imagination a su ajouter <à ces moyens ; peut-être est-il plus important de répondre à quelques critiques de ÏEnéide.

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