LIVRE I
S'enlr'ouvre , el dans les airs ligèremcnt s'écoule;
Il fuit, le héros reste : on s'étonne, et la foule
Admire tant de grace et tant de majesté.
Vénus mèiîoe à son fils prodigua la beauté,
Versa sur tous ses trails ce charme heureux qui touche :
Elle-même en secret d'un souffle de sa bouche
Imprime sur son front , allume dans ses yeux ,
Ce doux éclat qui fait la jeunesse des dieux ;
En boucles fait tomber sa belle chevelure,
El pour lui de ses dons épuise sa ceinture.
C'est un dieu, c'est son fils. Bien moins resplendissant
Sort d'une habile main l'ivoire éblouissant;
Ainsi l'art donne au marbre une beauté nouvelle;
Ou tel, entouré d'or, le rubis étincelle.
Sa présence imprévue a frappé tous les yeux.
« Celui que vous cherchez , dont la faveur des dieux A conservé les jours , le voici : que de graces Ne vous devons-nous pas , ô vous , que nos disgraces Ont seule intéressée! En proie à tant de maux, Triste jouet des Grecs, de la terre et des eaux, Lorsque nous n'avons plus, dans noire sort horrible, Qu'un souvenir affreux , qu'un avenir terrible , C'est vous dont les bontés à vos sujets chéris Daignent associer de malheureux proscrits ! Et comment acquitter notre reconnoissance ? Tous en ont le désir, mais aucun la puissance. Tous les Troyens , épars dans l'univers entier. Ne pourroient de vos soins dignement vous payer. Tant que du haut des monts la nuit tendra ses voiles ; Tant qu'on verra les deux se parsemer d'étoiles , Tant que la mer boira les fleuves vagabonds. Quel que soit mon destin, votre gloire, vos dons. J'en atteste les dieux, suivront par-tout Enée. » Il dit, et d'une main embrasse Ilionée,
Sciudit se cubes, et in aethera purgat apertura. Restitit jEncas, claraque in luce relulsit. Os huincrosque deo similis; naraque ipsa deo&rara Caesariem nato genetrix, lumenque juventae Purpurcum, et lœtos oculis adflarat honores. Quale manus addunt ebori decus, aut ubi flavo Argentum Pariusve lapis circumdatur auro.
Turn sic reginam adloquitur, cunctisque repente Improvisas ait : « Coram, quem quœritis, adsum
600 Troius jEneas, Libycis ereptus ab undis. G sola infandos Trojae raiscrata labores, OuK nos, reliquias Danaum, terrœquc marisque Omnibus oxbaustos jam casibus, omnium cgeuos, Urbe, dome socias! Grates persolvere dignas Non opis est nostrae, Dido, nec quidquid ubique est Gentis Dardanise, magnum quœ sparsa per orbera. Di tibi, si qua pios respectant numina, si quid Usquam justitia est, et mens sibi couscia recti, Prœmia digna ferant! Qux te tam lacta tulerunt
6'o Sscula? Qui tanti talem genuere parentes?
]n fréta dum fluvii current, dum montibus umbrae laistrabunt convexa, pohis dura sidéra j)ascet, Semper honos, nomenque tuum, laudesque mancbunt, Qua; me cumque vocant terrse. » Sic l'atus, araicum llionca petit dextra, laevaque Serestum; Post alios, forlemque Gyan, fortemque Cloanthum. Obstupuit primo adspcctu Sidonia Dido ;
Et de l'autre Sergesie, ensuite ouvre les bras Au courageux (iloanlhe, au valeureux Gyas.
De l'éclat de ses traits Didou reste frappée ; De lui, de ses malheurs, sou ame est occupée. i< O noble sang des dieux, que je plains vos revers! Dit-elle. Quel destin vous jette en ces déserts .-• Brave Enée, èles-vous (pardonnez ma franchise), Êtes-vous ce héros que du beau sang d'Ancliise Cyihérée a fait naître aux bords du Simoïs.' Teucer, je m'en souviens, banni de son pays, Dans Chypre, alors soumise à notre obéissance, Vint de Bélus mon père implorer la puissance. Rempli d'un grand projet, de son élat nouveau Il vouloit que Bélus protégeât le berceau. Dès-lors j'ai des Troyens connu toute l'histoire. Quoique leur ennemi, Teucer vanloit leur gloire; Il se disoit issu de leurs antiques rois; Sur-tout, je m'en souviens, il vanloit vos exploits. Ne balancez donc plus; comme vous fugitive, Comme vous exilée , enfin sur cette rive J'ai trouvé le repos ; partagez sa douceur : Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur. •>
Alors dans son palais elle conduit Énée, Et célèlire aux autels celte grande journée. Mais déjà dans le port, par ses soins bienfaisants. Les Troyens ont reçu de superbes présents. De cent noirs sangliers les hures menaçantes. Et cent agneaux suivis de leurs mères bêlantes, Et vingt taureaux choisis, et la douce liqueur Qui de leurs longs chagrins va consoler leur cœur.
Cependant le palais est paré potir la fête; Un festin magnifique avec pompe s'apprête : La pourpre, que l'aiguille a brodée à grands frais. L'argent pur, étalé sur de riches buffets;
Casu deinde viri tante; et sic ore locuta est : « Quis te, nate dea, per tanta pericula casus
G20 Insequitur? quœ vis immanibus adplicat cris? Tune ille jEneas, quem Dardanio Anchisae Aima Venus Phrygii geniiit Simoentis ad undam? Atque cquidem Teucrum memini Sidona venire, Finibus expulsum patriis, nova régna peteutera Auxilio Beli : gcnitor tum Belus opimam Vastabat Cyprum, et victor ditione tenebat. Tempore jam ex illo casus mihi cognitus urbis Trojanae, nomenque tuum, regesque Pelasgi. Ipse bostis Teucros insigni laude ferebat,
C3o Seque ortum antiqna Teucrorum a stirpe volebat. Quare agite, o tectis, juvenes, succedite nostris. Me quoque per mnltos similis tortuna labores Jactatam bac demum voluit consistera terra. Non ignara mali rniseris siiccurrere disco 38. »
Sic memoral. Simul jEnean in regia ducit Tecta : simul divom templis indicit bonorem. INcc minus interea sociis ad litora mittit Viginti taures, magnorura horrcntia centum Terga suum, pinguis centum cum matribus agiios,
610 Munera la^titiamqiie dii.
At doraus inteiior regali spleudida luxu ^9 Instruitur, mcdiisque parant coiivivia tectis : Arte laborats vestes, ostroquc superbe; Ingcns argentum mensis, cxlataquc in auro
L'ENÉIDE
L'or, où , des rois de Tyr retraçant la mémoire , L'art a de règne en règne imprimé leur histoire; Tout d'un luxe royal offre la majesté.
Mais pour son fils absent tendrement agité, Le héros veut le voir; il veut qu'en diligence Achate, secondant sa vive impatience, Coure chercher Ascagne, et ramène à ses yeux De l'espoir des Troyens ce gage précieux. 11 veut que par ses mains soient offerts à la reine Les restes somptueux de la grandeur Iroyenne, Un pompeux vêtement , enflé de bosses d'or, Un riche voile, où l'art, pUis magnifique encor, En flexd)les rameaux fait serpenter l'acanthe : Présent que de Paris la trop funeste amante Tint de Léda sa mère, et qui paroit son sein. Lorsque Pergame, hélas! vil son fatal hymen. Il veut joindre à ces dons le sceptre qu'Ilione Reçut du vieux Priam, et sa riche couronne, Qui, par m» double cercle cl)louissant les yeux, Enlouroil d'un or pur des cailloux précieux : Enfin, de son collier la parure royale. Qu'enrichit de ses dons la nacre orientale. Il vent; et son ami court, docile à sa loi, Remjilir les vœux d'un père et les ordres d'un roi.
Toutefois, s'alarmanl pour un héros qu'elle airae, Cythérée imagine un nouveau stratagème; « Ordonne qu'à l'instant le jeune (Uipidon Sous la forme d' Ascagne admis jircs de Didon, Lui porte ces présents , et pour son cher Enée Embrase tous ses sens d'une ardeur effrénée. Pour son fils malheureux pleine d'un tendre effroi. Celle ville suspecte, et ce peuple sans foi, Junon surtout, JiKion, qu'un fier courroux dévore, Tout l'effraie, et, la nuit, sa crainte veille encore. Donc adressant sa voix à l'aîné des Amours :
Fortia facta patruin, series longissima rerum. Per tot ducla viros antiqua ab origine gentis.
vîncas (nequc cniin patrius consisterc raentem Passus ainor) rapidura ad navis prsraittit Acbaten, Ascanio ferat hœc, ipsumque ad moenia ducat.
65o Omnis in Ascanio cari stat cura parentis. Munera prœterca, Iliacis erepta ruinis.
Ferre jiibet; pallain signis auroqiie rigentem. Et circumtextum croceo velanien acanthe, Ornattis Argivœ llelenae; qiios illa Mycenis, Pergaina qiiuin pcteret inconccssosque Hymenîeos, Extulerat, matris Lcda: inirabile donum : Pra;tcrca sccptrum, liione quod gesscrat ollin, Maxuraa natarura Priarai, colloque monile Baccatum, et duplicem geramis auroque coronam.
65o Hjec celcrans, iter ad navis tendebat Achates.
At Cytherea novas artis, nova pectore versât 4° Consilia, ut faciem mutatus et ora, Cupido Pro dnlci Ascanio veniat, donisque furentem Incendat reginam, atque ossibus implicet igncm. Quippe domnin timet arabiguani, Tyriosque bilinguis. llrit airox Juno, et sub noctem cura recursat. Ergo his aUgerura dictis adfatur Amorem : « Nate, me* vires, mea magna ])otentia, solus, Nato, patris summi qui tela Typhoia teranis,
*70 Ad te ooufugio, et supplex tua numiua piisco.
« O loi, l'honneur, l'appui, le charme de mes jours.
Enfant vainqueur des dieux, souverain de la terre.
De qui la llcche insulte aux flèches du tonnerre!
Tu vois ton frère Énée assailli de revers.
Victime de Junon, et le jouet des mers;
Tu le vois, et, pour lui partageant ma tendresse.
Cent fois j'ai vu Ion cœur ressentir ma tristesse.
Un accueil séducteur le retient chez Didon,
Et je crains un asile accordé par Junon.
Sa haine vigilante , et sa fureur active
Dans de pareils moments ne sera point oisive.
Pour ton frère, ô mon fils! j'implore ton appui;
Va, cours trouver Didon, et l'enflamme pour lui.
Qu'il l'aime; et qu'en dépit d'une fière déesse.
Leurs transports amoureux secondent ma tendresse!
Entends-moi donc : ce fils, si cher à mon amour,
Ascagne, par son père attendu dans ce jour.
Se prépare à porter aux remparts de (>artbage
Les restes précieux des feux et du naufrage.
Dans Chypre ou dans Cytbère, au fond d'un bois sacré,
Des vapeurs du sommeil mollement enivré.
Je vais le déposer et l'y cacher moi-même.
Pour qu'il ne trouble point notre heureux stratagème;
Et toi, pour cette nuit, quittant tes traits divins.
Enfant ainsi que lui, prends ses traits enfantins;
Et lors(|ue dans le feu d'une fête brillante.
Qu'échauffera du vin la vapeur enivrante,
Didon va l'imprimer des baisers pleins d'ardeur.
Mon fils, glisse en secret ton poison dans son cœur. »
Elle dit : et, sans arc, sans carquois et sans aile. Fier, et s'applaudissanl de sa forme nouvelle , 11 part. Vénus sourit, et, cueillant des pavots. Verse à son cher Ascagne un paisible repos ; Le berce dans ses bras, l'enlève, et le dépose Sur la verte Idalie, où le myrte, où la rose,
Fratcr ut vEneas pelago luus omnia circum Litora jactetur, odiis Junonis iniquse, Nota tibi, et nostro doluisti saepe dolorc. Hune Phœnissa tenet Dido , blandisque raoralur Vocibus; et vereor, quo se Junonia vertant Hospitia : haud tanto cessabit cardine rerum. Quocirca capere ante dolis et cingcrc flamma Reginara meditor; ne quo se numine mutet, Scd magno yEneae raccum tencatur amore.
fiSo Qua facere id possis, nostram nunc adcipe mcntem. Rcgius adcitu cari genitoris ad urbcra Sidoniam puer ire parât, mea maxima cura, Dona ferens , pelago et flammis restantia TrojîB. Hune ego sopitum somno, super alta Cythcra, Aut super Idalium, sacrala sede recondara; INe qua scire dolus , mediusve occurrerc possit. Tu faciem illius noctem non amplius unam Falle dolo, et notos pueri puer indue voltus : Ut, quum tc grcmio adcipiet laetissima Dido,
•îgo Regalis inter mensas laliceraque Lyseum ,
Quinn dabit amplcxus atquc oscula dulcia figet, Occiillum inspire*! ignem, fallasque veneno. »
Paret Amor dictis carse gen^ricis, et alas Exuit, et gressu gaudens incedit luli.
At Venus Ascanio placidara per membra quielcm Inrigat, et futum grcmio dca toUit in altos