‹ Ouvres complètes de J. DelilleChapitre 9 sur 391 · ÉPITRE A MADAME DELILLE · texte numérisé non relu

ÉPITRE A MADAME DELILLE

Ma dernière prière et mes deruiers adieux :

Je te l'ai dit, au bout de celle coiirle vie,

Ma plus chère espérance et ma plus douce envie,

C'est de dormir au bord d'un clair ruisseau, A l'ombre d'un vieux ehèue ou d'un jeune arbrisseau; Que ce lieu ne soit pas une profane enceinte ; Que la relifjion y répande l'eau sainte, Et que de notre foi le signe glorieux, Où s'immola pour nous le Rédempteur du monde , M'assure , en sommeillant dans cette nuit profonde , De mon réveil victorieux.

Là , quand le ciel voudra que je succombe , Dans le repos des champs place mon humble tombe. Tu n'y pourras graver ces titres solennels Qui survivent aux morts, et qu'au sein des ténèbres Emporte dans l'horreur de ses caveaux funèbres L'incorrigible orgueil des fragiles morlels :

Au lieu de ces honneurs suprêmes , Du néant vaniteux emphatiques emblèmes , Place sur mon tombeau quelqu'un de ces écrits Que ton goût apprécie et que ton coeur inspire.

Que tu venges par un souris

Des insultes de la satire.

Quand le céleste Raphaël, Aux pieds de l'Éternel , pour chanter ses louanges , Alla se réunir à ses frères les anges, Et reirouver ses modèles au ciel , Sur la tombe précoce où périt son jeune âge ,

Il ne reçut point en hommage Ces nobles attributs, ces brillants écussons Qui d'une race illustre accompagnent les noms; Mais ce tableau fameux, son plus sublime ouvrage. Du Christ transfiguré majestueuse image. Par la force et l'audace aux Romains enlevé, Et de ses derniers jours chef-d'œuvre inachevé. Quel ornement pompeux , quelle riche hécatombe ,

Eût égalé des tributs si ilatteurs ?

Un si louchant trophée attendrit tous les cœurs, Et la Gloire, en pleurant, lui vint ouvrir la tomiie.

Je suis bien loin d'avoir les mêmes droits;

Mais lorsque de la mort j'aurai subi les lois, Pour rendre hommage à ma cendre muette , Sur mon cercueil arrosé de tes pleurs ,

Rends à mes vers l'honneur qu'on fit à sa palette;

Un vieil accord unit le peintre et le poète :

Les beaux-arts sont amis, et les muscs sont sœurs Dans ma retraite ténébreuse .

Si tu m'aimas, viens aussi quelquefois A ma tombe silencieuse Faire ouïr cette douce voix Dont la grace mélodieuse Et la justesse harmonieuse Rendront jaloux les Amphions des bois.

Ne crains pas d'y chanter les airs mélancolique*

De ces Arions italiques Qui des sons modulés t'enseignèrent les lois; J'aimai toujours leurs accords pathétiques. Peut-être à tes sons gémissants Ma muse encor rendra quelques tristes accents;

Car, tu le sais, cette aimable déesse Qui s'empara de moi quand je reçus le jour , La Poésie , à la vive alégrcsse Préfère , pour former sa cour , El la Mélancolie, et la douce Tristesse, Filles rêveuses de l'Amour.

O de mon sort souveraine maîtresse !

Je leur vouai mon cœur en te donnant ma foi : Et tout ce que les dieux ont d'une main féconde

Versé de biens et de plaisirs au monde N'égale pas l'espoir d'être pleuré par toi.

Que des muses audacieuses

Dans leurs rimes ambitieuses

Rêvent leur immortalité :

Moi , je n'aspire plus qu'à la (ranquillilé

De la rustique sépulture

Où doit bientôt à la nalure

Se rendre ma fragilité.

Toi , viens me voir dans mon asile sombre I Là, parmi les rameaux balancés mollement, La douce illusion le montrera mon ombre

Assise sur mon monument ; Là, quelquefois plaintive et désolée, Pour me charmer encor dans mon triste séjour , Tu viendras visiter, au déclin d'uu beau jour,

Mon poétique mausolée; Là tu me donneras , en passant , un soupir Plus doux pour moi qu'un souffle du zéphyr; Par loi ces lieux me seront l'Elysée:

Le ciel y versera sa plus douce rosée; L'ombre y sera plus fraîche, et les gazons plus verts, Les vents plus mollement caresseront les airs ;

Et , si jamais tu te reposes Dans ce séjour de paix , de tendresse et de deuil ,

Des pleurs versés sur mon cercueil Chaque goutte, en tombant, fera naître des roses.

PREFACE

Ce poëme a été commencé dans l'année 1785, et fini en 1794. L'intervalle de ces deux dates a été marqué par de grands événements , dont on y retrouvera quelques traces. Cette observation m'a paru nécessaire, car il est juste que chaque époque soit chargée de sa propre responsabilité.

Deux inconvénients sont attachés aux ouvrages long-temps annoncés : le public se venge de ces retards par un jugement trop rigoureux ; les lectures qu'en a faites l'auteur, soit dans le monde, soit dans les sociétés littéraires, les fragments qui en sont connus, lui donnent, au moment de sa publication , un air de vieillesse qui le décolore.

De plus, cette longue attente donne à la malveillance le temps de s'armer contre le succès ; et déjà , au défaut de l'ouvrage qu'on neconnoissoit pas , on en a attaqué le titre ; on a prétendu que l'Imagination étoit un sujet trop vague et trop étendu; on a oublié que Lucrèce a fait un poëme sur la nature des choses, de rerum natura, c'està-dire sur le monde entier et sur tout ce qu'il renferme ; sujet assurément beaucoup plus vague , beaucoup plus étendu , et dont l'Imagination ne seroit qu'une foible partie , ce qui n'empêche pas que ce poëme ne soit un des plus magnifiques et un des plus précieux monuments de l'antiquilé. La grande étendue d'un sujet est plutôt un avantage qu'un inconvénient; l'important est d'en diviser les masses en parties bien distinctes et bien circonscrites.

C'est ce que je me suis proposé de faire, comme on le verra dans le plan que je trace ici de l'ensemble du poëme, et des différentes parties qui le composent.

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