‹ Ouvres posthumesChapitre 20 sur 95 · POÉSIES · texte numérisé non relu

POÉSIES

Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin, Faire à l'aise hurler Triboulet en latin. — Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles, N'a connu la torpeur des fatig-ues claustrales, — L'œil perdu dans l'azur morne d'un ciel d'été, Ou l'éblouissement de la neig-e, — g-uetté, L'oreille avide et droite, — et bu, comme une meute. L'écho lointain d'un livre, ou le cri d'une émeute?

C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient, Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient, Lorsque la canicule ou le fumeux automne Irradinit les cieux de son feu monotone. Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons, Les tiercelets criards, effroi des blancs pig'eons; Saison de rêverie, où la Muse s'accroche Pendant un jour entier au battant d'une cloche; Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort, Le menton dans la main, au fond du corridor, — L'œil plus noir et plus bleu que la Relig-ieuse, Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse,

— Traîne un pied alourdi de précoces ennuis.

Et son front moite encordes lang-ueurs (i) de ses nuits.

— Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses. Qui rendent de leur corps les filles amoureuses,

Et les font, aux miroirs, — stérile volupté, — Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, — ■ Les soirs italiens, de molle insouciance,

— Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,

— Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs. Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. —

Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,

(i) C'est « long-ueurs » qu'on lit chez M. E. Crépet, mais le contexte exige évidemment « langueurs ».

Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances, Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit, J'emportai sur mon cœur l'histoire d'Amaury. Tout abîme mystique est à deux pas du doute. — Le breuvag-e infiltré lentement, goutte à goutte, — En moi qui, dès quinze ans, vers le g'ouffre entraîné, Déchiffrais couramment les soupirs de René, Et que de l'inconnu la soif bizarre alterre (5«c),

— A travaillé le fond de la plus mince artère. — J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums. Le doux chuchotement des souvenirs défunts, Les longs enlacements des phrases symboliques,

— Chapelets murmurants de madrig-aux mystiques,

— Livre voluptueux, si jamais il en fut. —

Et depuis, soit au fond d'un asile touffu,

Soit que, sous les soleils des zones différentes,

L'éternel bercement des houles enivrantes.

Et l'aspect renaissant des horizons sans fin,

Ramenassent ce cœur vers le song-e divin, —

Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire,

Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire, —

Sous les flots du tabac qui masque le plafond, —

J'ai partout feuilleté le mystère profond

De ce livre si cher aux âmes engourdies

Que leur destin marqua des mêmes maladies,

Et, devant le miroir, j'ai perfectionné

L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné,

— De la douleur pour faire une volupté vraie, — D'ensang-lanter son mal et de gratter sa plaie.

Poète, est-ce une injure, ou bien un compliment ?

Car, je suis, vis-à-vis de vous comme un amant.

En face du fantôme, au g-esle plein d'amorces,

Dont la main et dont l'œil ont, pour pomper les forces,

Des charmes inconnus. — Tous les êtres aimés

Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés.

Et le cœur transpercé, que la douleur allèche, Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

Noble femme au bras fort, qui durant les lona;"s jours (1 Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours

Fièrement troussée à l'antique, Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents Ma bouche bien apprise aux baisers succulents

Choya d'un amour monastique.

Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir. Oui toujours dédaig^nas de porter et nourrir

Un homme en tes cavités saintes.

Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant Que la vertu creusa de son soc infamant

Au flanc des matrones enceintes.

[Élég'ie refusée aux jeux floraux (2).]

Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tig-es fanées, Dans un coin, tristement, g'isaient, abandonnées,

Veuves des soins du décrotteur.

Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie,

Sous le pinceau réparateur.

(i) La Renaissance latine, i5 décembre 1902. Ces vers, sij^nés B. p., et publiés par le D"- M. LafFont, sont écrits « au verso d'uue feuille d'album oii se trouve une poésie de Pierre Dupont, également inédite, quele grand chansonnier de Lyon, dédie, le 18 octobrei844, comme « essai de plume » à Edward Hanquet, le philosophe ».

(2) La Gironde littéraire, i5 avril 1888.

^ti ŒUVHES POSTHUMES

Et moi, je contemplais avec sollicitude, Le spectacle émouvant de leur décrépitude ! Puis, un de ces soupirs qu'on ne peut étouffer S'échappa malgré moi de ma g'org'e oppressée, Et mon cœur, encor plein de leur grandeur passée. Se mit à les apostropher.

0 bottes ! leur disais-je, ô bottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles,

Des oiseaux lég^ers, inconstants !

Vous aimez le ciel pur et les brises amies ; Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies.

Quand est venu le mauvais temps.

Ainsi, durant les jours pluvieux de novembre, Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre. Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autreluis, Car la dent des pavés eu g-rosses cicatrices A gravé sur vos fronts vos états de services ; Et vous n'entendrez plus ma voix.

Le ciel dont la bonté s'étend sur la nature, Refuse ses bienfaits à la littérature.

Peut-être, hélas ! l'hiver entier, Traînant cette existence absurde et malheureuse, J'attendrai vainement d'une âme généreuse

Un crédit chez quelque bottier.

Oh ! si pareil bienfait vient à tomber des nues. Je jure de marcher au travers de nos rues

Avec un légitime orgueil.

Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire, 0 mes bottes ! rentrez au fond de cette armoire

Qui va vous servir de cei-cueil.

Héîas! qui n'a g-émi sur autrui, sur soi-même (i)? Et qui n'a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seig-neur, Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur? Ils m'ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »

Alors lassé du monde et de ses vains discours, Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuapces, Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images, De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.

Alors, alors, il faut s'entourer de mystère, Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel, Sans dire à vos voisins: ce Je n'aime que le ciel », Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »

Tel, fermé par son prêtre un pieux monument, Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue, Quand la foule a laissé le pavé de la rue, Se remplit de silence et de recueillement.

Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs (2/, Si, pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage, J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage, Dédale s'égarant sous de sombres massifs ;

Si j'avais des bosquets, ô rossignols craintifs, 0 cygnes, vos baissins ; votre sentier sauvage,

{i) Le Midi hivernal, 24 mars 1892. Poème remis par Baudelaire à M. Hi;^nard.

(2I Le Monde illustré, 2 décembre iSyi.sous ce titre. Sonnet inédit de Charles Beaudelaire [sic], et la signature Charles Beaudelaire.

Qq œuvres posthumes

Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage; Vos prés au ^rand soleil, petits grillons plaintifs ;

Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées. Avec qui secouer dans les herbes mouillées Les perles que la nuit y verse de ses doigts.

Avec qui respirer les odeurs des rivières,

Ou dormir à midi dans les chaudes clairières,

Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.

AUTRE MONSELET PIALLARD(i)

Vers destinés à son portrait.

On me nomme le petit chat ; Modernes petites-maîtresses, J'unis à vos délicatesses La force d'un jeune pacha.

La douceur de la voûte bleue Est concentrée en mon regard ; Si vous voulez me voir hagard, Lectrices, mordez-moi la queue 1

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