POÉSIES APOCRYPHES
LA BALLADE DU NOYÉ (l)
C'est au fond, tout au fond du fleuve, Que ma carcasse^ à la fin veuve De son âme, tranquillement, Au pied d'une estacade neuve, Se décompose en ce moment.
A moitié couverte de bourbe, Trouée en tous sens par la tourbe Des larves et des vers puants.
Parfois étreinte par la courbe D'une anguille aux anneaux gluants
Leur cohue innombrable grouille Dans mes entrailles qu'elle fouille Avec des mouvements joyeux.
Et souvent une grenouille Me regarde avec ses gros jeux.
Dans l'eau verte, la perche passe Avec la tanche rose et grasse
(i) Texte communiqué sans indication d'origine.
Et la carpe au ventre argenté ; Le brochet g-ourmand, à la trace, Suit le g-oujon épouvanté.
A travers la vitre profonde, Je revois la friture blonde Et le vin bleu que je buvais Lorsque j'étais encore au monde Avec la femme que j'aimais.
A l'amphithéâtre (i)
Sur la pierre froide elle est toute nue ; Ses grands yeux jaunis sont restés ouverts. Sa chair est livideavec des tons verts, Carie corps est vieux et la morte pue.
Bouchez-vous le nez ; admirez pourtant : Elle est encor belle et sa pourriture, Dans une impudique et folle posture, Attendant lever, son dernier amant.
Elle va goûter de tristes caresses.
Et pour consommer ce lugubre amour,
Elle a conservé le délire lourd,
Le charme malsain des vieilles ivresses.
Mes dégoûts subits pour ses baisers froids. J'en sais maintenant l'affreuse origine : N'était-elle pas cadavre et vermine Dans nos douloureux amours d'autrefois?
^i) Le Figaro, 8 janvier i86g. « Paris au jour le jour », publié par Francis Magnard, -à qui cette pièce avait été communiquée par M. Marius Houx, comme « détachée d'un ensemble qui porte ce titre général : les Vieilles plaies ».
POÉSIES APOCRYPHES Gy
— Fouille, Carabin, nerfs, ventre, cervelle. Dénude les os, découpe les chairs.
Pour connaître à fond celle qui fut belle, Ne craigfnons ni sang- corrompu ni vers.
Quand nous n'aurons plus qu'un amas informe, Qued'épars tronçons d'un cadavre mou, Comme un vieux chien mort, afin qu'elle y dorme, Nous la jetterons au fond d'un grand trou.
LE CHIEN MORT (l)
Nous étions tous les deux dans le jardin où pousse
La violette au bord de l'eau, Et, la main dans la main, sur l'étroit banc de mousse,
Nous reg'ardions le clair ruisseau.
Car les eaux en chantant coulaient resplendissantes
Aux rayons du grand soleil d'or...
Sur un lit de lichens, parmi les fleurs brillantes
Devant nous gisait un chien mort.
Les bousiers d'azur avec les mouches vertes
Fourmillaient sur l'amas g'Iuant; Les yeux étaient rongés, les entrailles ouvertes,
Le ventre suintait béant;
Le sang- s'était caillé dans les poils de la bête. Coagulés en noirs grumeaux ;
(i) La Liberté, i5 février 1872. — Il ressort d'un article : Hier et demain. Un effacé volontaire. paruk la Lanterne sans sis^nature le 30 avril i883, que le Chien Mort est un pastiche d'Amédée Cloux. L'auteur raconte notamment : « L'éditeur Pincebourde, — un nom prédestiné — qui était en train de faire une édition de Beaudelaire {sic), V comprit pieusement le Chien .Mort, et ce ne fut que sur l'aveu même de Cioux, lequel eut pitié de lui, qu'il le fit disparaître . ')
Et l'odeur de la mort nous montait à la tête, Pénétrant, acre, en nos cerveaux...
J'entourai de mon bras sa taille bien-aimée,
Aussi flexible que les joncs, Et vers moi se pencha sa tête parfumée
Oui m'inonda de cheveux blonds :
Regarde, dis-je alors, comme en cette carcasse.
En ce chien mort liquéfié, Un monde tout entier vit, va, passe et repasse
Multicolore et varié !
Dans ces orbites creux, entre ces crocs fétides.
Vois, par ce printemps radieux.
Les rendez-vous d'amour des cloportes avides
Et des charançons noirs et bleus !
Les mouches à charbon, lustrant leurs fines ailes.
Pompent à deux les boyaux mous ; Regarde, 1er, vois-tu. mâles avec femelles?
C'est partout l'amour.. . Aimons-nous!...
Ma beauté regarda les insectes sans nombre,
Rougit et baissa ses yeux bleus, Et, cherchant le mystère, au fond du grand bois sombre
Nous disparûmes tous les deux.
INCONSCIENTE (l)
pour Jules Viard.
Rien n'a vibré, dis-tu.
Sous ta mamelle gauche
(i) Nous avons eu entre les mains une copie de ce sonnet attribué par son possesseur à Baudelaire. Ce dernier avait connu Jules Viard vers i848. V. aussi les lettres, lettre à E. Rouillon (Malasis), mars i8G5.