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BEAUX-ARTS

En Belgique, pas d'art. Il s'est retiré du pays. Pas d'artistes, excepté Rops, — et Leys. La composition, chose inconnue. Ne peindre que ce qu'on voit. — Philosophie à la Courbet. — Spécialistes.

• Un peintre pour le soleil, un pour la neige, un pour les clairs de lune, un pour les meubles, un pour les étoffes, un pour les fleurs, — et subdivision de spécialités à l'infini. La collaboration nécessaire, comme dans l'industrie. — Goût national de l'ignoble. Les anciens peintres sont donc des historiens véridiques de l'esprit flamand. — Ici, l'emphase n'exclut pas la bêtise. — Voyez Rubens, un goujat habillé de satin. — Quelques

(i) Eug. Grépet, op. cit.

2']{j ŒUVRES POSTHUMES

peintres modernes. — Les goûts des amateurs, — Comment on fait une collection. Les Belg-es mesurent la valeur des artistes aux prix de leurs tableaux.

(Quelques pag"es sur cet infâme puffiste qu'on nomme VViertz, passion des cokneys anglais.

Analyse du musée de Bruxelles. — Contrairement à l'opinion reçue, les Rubens bien inférieurs à ceux de Paris.

Sculpture nulle.

La peinture flamande ne brille que par des qualités distinctes des qualités intellectuelles. Pas d'esprit, mais quelquefois une riche couleur, et presque toujours une étonnante habileté de main. Pas de composition, ou composition ridicule, sujets ignobles... Plaisanteries dégoûtantes et monotones qui sont tout l'esprit de la race. Types de laideurs affreuses. Ces pauvres gens ont mis beaucoup de talent à copier leur difformité.

Bruxelles, peinture moderne. — Amour de la spécialité. Il y a un artiste pour peindre les pivoines. Un artiste est blâmé de vouloir tout peindre.

Comment, dit-on, peut-il savoir quelque chose, puisqu'il ne s'appesantit sur rien? Car ici il faut être pesant pour passer pour grave.

Grossièreté dans l'art. — Peinture minutieuse de tout ce qui n'a pas de vie. Peinture des bestiaux. Philosophie des artistes belges. Philosophie de notre ami Courbet, l'empoisonneur intéressé (Ne peindre que ce qu'on voit ! Donc vous ne peindrez que ce que je vois). Verbœkoven (calligraphie). Portaëls (de l'instruction, pas d'art naturel. Je crois qu'il le saitj.

Vanderecht-Dubois (sentiment inné, ne sait rien

du dessin). Rops (à propos de Xamur, à étudier beaucoup). Marie Collart (très curieux). Joseph Slevens, Alfred Stevens (prodigieux parfum de peinture). Wilhems (timide, peint pour les amateurs). Wiertz, Leys, Keyser ! Gallait !

La composition est donc chose inconnue. Le plaisir que j'ai eu à revoir des gravures de Carrache.

Il y a des peintres littérateurs, trop littérateurs. Mais il y a des peintres cochons. (Voir toutes les impuretés flamandes qui, si bien peintes qu'elles soient, choquent le goût.)

En France, on me trouve trop peintre. Ici, on me trouve trop littérateur.

Tout ce qui dépasse la portée d'esprit de ces peintres, ils le traitent d'art littéraire.

La manière dont les Belges discutent la valeur des tableaux. Le chiffre, toujours le chiffre! Gela dure trois heures. Quand, pendant trois heures, ils ont cité des prix de vente, ils croient qu'ils ont discuté peinture.

Et puis, il faut cacher les tableaux pour leur donner de la valeur. L'œil use les tableaux.

Tout le monde ici est marchand de tableaux. A Anvers, quiconque n'est bon à rien fait de la peinture. Toujours de la petite peinture, mépris de la grande.

MM. les Belges ignorent le grand art, la peinture décorative.

En fait de grand art (lequel a pu exister, autrefois, dans les églises jésuitiques), il n'y a guère ici que de la peinture municipale (toujours le municipe, la commune), c'est-à-dire, en somme, de la peinture anecdotique, dans de grandes proportions.

2 ■y 8 ŒUVRES POSTHUMES

Peinture indépendante. — Wiertz, charlatan, idiot, voleur, croit qu'il a une destinée à accomplir. Wierlz, le peintre philosophe, littérateur. Billevesées modernes. LeChrist des humanitaires. Peinture philosophique. Sottise analogue à celle de Victor Hugo, à la fin des Contemplations. AhoYiiion de la peine de mort, puissance infinie de l'homme.

Les inscriptions sur les murs. Grandes injures conti e les critiques français et la France. Des sentences de Wiertz partout. M. Gagne. Des utopies. Bruxelles capitale du monde, Paris province. Les livres de Wiertz. Plagiats. Il ne sait pas dessiner^ et sa bêtise est aussi grande que ses colosses. En somme, ce charlatan a su faire ses affaires. Mais qu'est-ce que Bruxelles fera de tout ça, après sa mort'

Le trompe-l'œil. Le soufflet. Napoléon en enfer. Le livre de Waterloo. Wierlz et Victor Hugo veulent sauver l'humanité.

Bruxelles. — Architecture. — Un pot et un cavalier sur un toit sont lespreuves les plus voyantes du yoût extravagant en architecture. Un cheval sur un toit! Un pot de fleurs sur un fronton! Cela se rapporte à ce que j'appelle le style Joujou. — Clocher moscovite. Sur un clocher byzantin, une cloche ou plutôt une sonnette de salle à manger, ce qui me donne envie de la détacher pour sonner mes domestiques, — des géants. Les belles maisons de la Grande Place rappellent ces curieux meubles appelés cabinets. Siyle joujou. — Du reste, debeaux meubles sont toujours de petits monuments.

Une statue équestre sur un toit ! Voilà un homme qui galope sur les toits! En général, inintelligence

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de la sculpture, excepté de la sculpture joujou, la sculpture d'ornemaniste, où ils sont très forts.

Architecture. — En g-énéral, même dans les constructions modernes, ingénieuse et coquette. Absence de proportions classiques. La pierre bleue.

La Grande Place. — Avant le bombardement de Villeroy, même maintenant, prodigieux décor. Coquette et solennelle. La statue équestre. Les emblèmes, les bustes, les styles variés, les ors, les frontons, la maison attribuée à Rubens, les cariatides, l'arrière d'un navire, l'Hôtel de Ville, la maison du Roi, un monde de paradoxes d'architecture. Victor Hugo. (Voir Dubois et Wauters.)

Architecture et littérateurs arriérés. — Coeberger et Victor Joly. " Si je tenais ce Cœberger! dit Joly, — un misérable qui a corrompu le style religieux ! »

L'existence du Goeberger, l'architecte de l'église du Béguinage, des Augustins et des Brigiitines, m'a été révélée par le Magasin pittoresque. Vainement, j'avais demandé à plusieurs Belges le nom de l'architecte.

Victor Joly en est resté à Notre-Dame de Paris . (( Il ne peut prier, dit-il, dans une église jésuitique. » — Il lui faut du gothique.

\^Sur une enveloppe de notes ;] La réaction de Victor Hugo en faveur du gothique nuit beaucoup à notre intelhgence de l'architecture. Nous nous y sommes trop attardés. — Philosophie de l'histoire de l'architecture, selon moi : Analogies avec les coraux, les madrépores, la formation des continents, et finalement avec les modes de création,

dans la vie universelle. — Jamais de lacunes. — Etat permanent de transition. — On peut dire que le rococo est la dernière floraison du gothique.

Il y a des paresseux qui trouvent, dans la couleur des rideaux de leur chambre, une raison pour ne jamais travailler.

Aspect général des églises : richesse quelquefois réelle, quelquefois camelote. De même que les maisons de la Grande Place ont l'air de meubles curieux, de même les églises ont souvent l'air de boutiques de curiosités. Mais cela n'est pas déplaisant. Honneurs enfantins rendus au Seigneur.

Eglises fermées : Que devient l'argent perçu sur les touristes ?

La religion catholique, en Belgique, ressemble à la fois à la superstition napolitaine et à la cuistrerie protestante. — Une procession? Enfin ! Banderoles sur une corde traversant la rue. Mot de Delacroix sur les drapeaux. Les processions en France, supprimées par égard pour quelques assassins et quelques hérétiques . Vous souvenez-vous de l'encens, des pluies de roses, etc. ?

Bannières byzantines, si lourdes que quelquesunes étaient portées à plat. Dévots bourgeois, types aussi bêtes que ceux des révolutionnaires.

Une deuxième procession, à propos du miracle des hosties poignardées . Grandes statues coloriées. Crucifix coloriés. — Beauté de la sculpture coloriée. — L'éternel Crucifié au-dessus delà foule. Buissons de roses artificielles. Mon attendrissement.

Heureusement, je ne voyais pas les visages de ceux qui portaient ces magnifiques images.

Architecture. Style jésuitique. — Un brave

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libraire, qui imprime des livres contre les prêtres et les religieuses, et qui probablement s'instruit dans les livres qu'il imprime, m'affirme qu'il n'y a pas de style jésuite, — dans un pays que les jésuites ont couvert de leurs monuments,

Bruxelles. Eglises. — Sainte-Gudule. Magnifiques vitraux. Belles couleurs intenses, telles que celles dont une âme profonde revêt tous les objets de la vie.

Sainte-Catherine. — Parfum catholique. Ex-voto. Vierges peintes, fardées et parées. Odeur déterminée de cire et d'encens.

Toujours les chaires énormes et théâtrales. La mise en scène en bois. Belle industrie qui donne envie de commander an mobilier à Malines ou à Louvain.

Toujours les églises fermées, passé l'heure des offices . 11 faut donc prier à V heure, à la prussienne. Impôt sur les touristes. Quand vous entrez à la fin de l'office, on vous montre du geste le tableau où on lit...

Tâcher de définir le style jésuite. Style composite. Barbarie coquette. Les échecs. Charmantmauvais goût. Chapelle de Versailles. Collège de Lyon. Le boudoir de la religion. Gloires immenses. Deuil en marbre (noir et blanc). Colonnes salomoniques. Statues (rococo) suspendues aux chapiteaux des colonnes, même des colonnes gothiques. Ex-voto (grand navire). Une église faite de styles variés est un dictionnaire historique. C'est le gâchis naturel de l'histoire.

Madones coloriées, parées et habillées. Pierres tumulaires, sculptures funèbres. Appendices aux colonnes (J.-B. Rousseau). Chairesextraordinaires, rococo, confessionnaux dramatiques.

En général, un style de sculpture domestique, et, dans les chaires, un style joujou. Les chaires sont un monde d'emblèmes, un tohu-bohu pompeux de symboles religieux, sculpté par un habile ciseau de Malines ou deLouvain.

Des palmiers, des bœufs, des aigles, des grifFons, le Péché, la Mort, des anges joufflus, les instruments de la Passion, Adam et Eve, le Crucifix, des feuillages, des rideaux, etc., etc.

En général, un crucifix gigantesque colorié, suspendu à la voûte, devant le chœur de la grande nef (?). (J'adore la sculpture coloriée.) C'est ce qu'un photographe de mes amis appelle Jésus- Christ faisant le trapèze.

Églises jésuitiques. Style jésuite flamboyant. Rococo de la religion, vieilles impressions de livres à estampes. Les miracles du diacre Paris. (Jansénisme, prenons garde !)

U église du Béguinage. — Délicate impression de blancheur. Les églises jésuitiques très aérées, très éclairées. Celle-là a toute la beauté neigeuse d'une jeune communiante.

Pots à feu, lucarnes, bustes dans les niches, têtes ailées, statues perchées sur les chapiteaux, charmants confessionnaux, coquetterie religieuse. Le culte de Marie, très beau dans toutes les églises.

Eglise de la chapelle. — LTn crucifix peint, et, audessus, iVi/é'^^raiS'moraf/e la ASo/e(/«i/ (Notre-Dame de la Solitude.) Costume de béguine, grand deuil, grands voiles, noir et blanc, robe d'étamine noire,

^..mde comme nature. Diadème d'or incrusté de verroteries. Auréole d'or à rayons. Lourd cliapelet sentant son couvent. Le visag-e est peint. Terrible couleur, terrible style espagnol.

De Ouincey (les Notre-Dame). — Un squelette blanc, se penchant hors d'une tombe de marbre noir suspendu au mur (plus étonnant que celui de Saint-Nicolas du Chardonnet).

Malines. — Jardin botanique. Impression générale de repos, de fête, de dévotion.

Musique mécanique dans l'air. Elle représente la joie d'un peuple automate qui ne sait se divertir qu'avec discipline. Les carillons dispensent l'individu de chercher une expression de sa joie. A Malines, chaque jour a l'air d'un dimanche. Un vieux relent espagnol. Eglise de Saint-Pierre. — Histoire de saint François-Xavier, peinte par deux frères, peintres et jésuites, et représentée symboliquement sur la façade. L'un des deux prépare ses tableaux en rouge. Style théâtral à la Restout. Caractèredeséglises jésuites. Lumière et blancheur. Ces églises-là semblent toujours communier.

Tout Saint-Pierre est entouré de confessionnaux pompeux qui se tiennent sans interruption, et font une large ceinture de symboles sculptés, des plus ingénieux, des plus riches et des plus bizarres. L'éf,^lise jésuitique est résumée dans la chaire. Le globe du monde. Les quatre parties du monde. Louis de Gonzague, Stanislas Kotska, François- Xavier, saint François Régis. Les vieilles femmes 3t les béguines. Dévotion automatique. Peut-être le vrai bonheur. Odeur prononcée de cire et d'enpens, absente de Paris. Emanation que l'on ne

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retrouve que dans les villag-es. Halles de drapiers. Louis XVI flamand.

Malines est traversée par un ruisseau rapide et vert. Mais Malines, l'endormie, n'est pas une n3^mphe ; c'est une béguine dont le regard contenu ose à peine se risquer hors des ténèbres du capuchon.

C'est une petite vieille, non pas affligée, non pas tragique, mais cependant suffisamment mystérieuse pour l'œil de l'étranger non familiarisé avec les solennelles minuties de la vie dévote.

Tableaux religieux, dévots, mais non croyants, — selon Michel-Ange...

Airs profanes, adaptés aux carillons. A travers les airs qui se croisaient et s'enchevêtraient, il m'a semblé saisir quelques notes de la Marseillaise. L'hymne de la canaille, en s'élançant des clochers, perdait un peu de so nâpreté. Haché menu par les marteaux, ce n'était plus le grave hurlement traditionnel, mais il semblait gagner une grâce enfantine. On eût dit que la Révolution apprenait à bégayer la langue du ciel. Le ciel, clair et bleu, recevait sans fâcherie cet hommage de la terre confondu avec les autres.

Première visite a Anvers. — Départ de Bruxelles. Quelle joie! M. Neyt. L'archevêque de Malines. Pays plat. La verdure noire. (Hurlements d'un employé.)

Nouvelles et anciennes fortifications d'Anvers. Jardins anglais sur les fortifications. La place de Meir. La maison de Rubens, la maison du Roi.

Styles anciens. Renaissance flamande. Style Rubens, style jésuite. Renaissance flamande :

hôtel de ville d'Anvers (coquetterie, somptuosité, marbre rose, ors).

Style jésuite. — Eglises des jésuites d'Anvers. Eg-lise de béguinag-e à Bruxelles. Style très composite, salmigondis de styles. Les échecs, chandeliers en or. Deuil en marbre, — noir et blanc.

Confessionnaux théâtraux. Il y a du théâtre et du boudoir dans la décoration jésuitique. Industrie de la sculpture en bois, de Malines ou de Louvain.

Luxe catholique dans le sens le plus sacristie et boudoir. Coquetteries de la religion. Les calvaires et les madones.

Style moderne coquet dans l'architecture des maisons. Granit bleu. Mélange de Renaissance et de rococo modéré. Style de la ville du Cap.

Hôtel de Ville (marbre rose et or).

A Anvers, on respire enfin. Majesté et largeur de l'Escaut, les grands bassins. Canaux ou bassins pour le cabotage. Musique de foire à côté des navires. Heureux hasard.

Eglise Saint-Paul. Extérieur gothique, intérieur jésuitique, confessionnaux pompeux, théâtraux. Chapelles latérales en marbres de couleurs. Chapelle du collège de Lyon (ridicule calvaire. Ici la sculpture dramatique arrive au comique sauvage, au comique involontaire).

Notre-Dame d'Anvers. La pompe de Quentin Metzys. James Tissot. Rapacité des sacristains. Tableaux de Rubens restaurés et retenus dans !a sacristie, pour en tirer le plus grand lucre possible (i franc par personne). Si un curé français osait...

Magnifique aspect de capitale. Mœurs plus grossières qu'à Bruxelles, plus flamandes.

De Bruxelles a Namur. — Toujours la verdure noire, pays plantureux.

Namur. — Ville de Boileau et de Vanderraeulen. L'impression Boileau et Vandermeulen a subsisté en moi, tout le temps de mon séjour. Et puis, après que j'eus visité les monuments, l'impression latine. A Namur, tous les monuments datent de Louis XIV, ou, au plus tard, de Louis XV.

Toujours le style jésuitique (non pas Rubens cette fois, ni Renaissance flamande). Trois églises importantes, les Récollets, Saint-Aubin, Saint-Loup. Une bonne fois, caractériser la beauté de ce style (fin du gothique). Un art particulier, art composite. En chercher les origines (de Brosse). Saint-Aubin, Panthéon, Saint-Pierre de Rome. Noter la convexité du portail et du fronton. Magnifiques grilles. Solennités particulière du xviii® siècle. Est-ce à Saint-Aubin ou aux Récollets que j'ai admiré les Nicolaï? Qu'est-ce que Nicolaï? Tableaux de Nicolaï, gravés avec la signature Rubens. Nicolaï jésuite. Saint-Loup. Merveille sinistre et galante. Saint- Loup diffère de tout ce que j'ai vu des jésuites. L'intérieur d'un catafalque brodé de noir^ de rose et d'argent. Confessionnaux, tous d'un style varié, fin, subtil, baroque, une antiquité nouvelle. L'église du Béguinage à Bruxelles est une communiante. Saint-Loup est un terrible et délicieux catafalque.

[Note détachée (i)].

Bruxelles.

Entremêler les considérations sur les mœurs des Belges d'entremets français.

(i) Collection Crépet.

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JVadar, Janîn, le réalisme (Guiard) ;

La peine de mort, les chiens ;

Les exilés volontaires ;

La Vie de César {Dialogue de Lucien).

Pour ceux-ci (i) particulièrement quelque chose de très soig-né. Leur révoltante familiarité.

Pères Loriquet de la démocratie.

Les Coblentz.

Vérités de Télémaque.

Vieilles bêtes, vieux Lapalisse.

Propres à rien, fruits secs.

Elèves de Béranger.

Philosophie de maîtres de pension et de préparateurs au baccalauréat.

Je n'ai jamais si bien compris qu'en la voyant la sottise absolue des convictions. Ajoutons que (juand on leur parle révolution /jowr de bon, on les épouvante. Vieilles Rosières. Moi, quand je consens à être républicain, y e/a/5 le mal le sachant. Oui ! Vive la Révolution !

Toujours! Quand même!

Mais moi je ne suis pas dupe, je n'ai jamais été dupe! je dis Vive la Révolution ! comme je dirais : Vive la Destruction t Vive l'Expiation ■' vive le Châtiment ! Vive la Mort! Non seulement je serais heureux d'être victime, mais je ne haïrais pas d'être bourreau, — pour sentir la Révolution des deux manières (2) !

Nous avons tous l'esprit républicain dans les veines, comme la vérole dans les os, nous sommes démocratisés et syphilisés.

(1) Evidemment « les exilés volontaires ».

(2) La même pensée se trouve reproduite, à peu près dans les mêmes termes, dans Mon Cœur mis à nu.

COMiMENT ON PAIE SES DETTES

QUAND ON A DU GÉNIE (i)

L'anecdote suivante m'a été contée avec prières de n'en parler à personne ; c'est pour cela que je veux la raconter à tout le monde.

... Il était triste, à en juger par ses sourcils froncés, sa large bouche moins distendue et moins lippue qu'à l'ordinaire, et la manière entrecoupée de brusques pauses dont il arpentait le double passage de rOpéra. Il était triste.

C'était bien lui, lui, la plus forte tête commerciale et littéraire du dix-neuvième siècle; lui^ le cerveau poétique tapissé de chiffres comme le cabinet d'un financier; c'était bien lui, l'homme aux faillites mythologiques, aux entreprises hyperboliques et fantasmagoriques dont il oublie toujours

(i) L'Echo des Théâtres, 28 août 1846.

Article retrouvé et réimprimé dans Un dernier chapitre de l'histoire des Œuvres de H. de Balzac (E. Dentu, 1 880), par M. de Spoelbcrch de Lovenjoul, à qui nous empruntons les notes qui suivent.

ŒUVIIES POSTHUMES

d'allumer la lanterne; le grand pourchasseur de rêves, sans cesse à la recherche de V absolu; lui, le personnage le plus cocasse, le plus intéressant et le plus vaniteux des personnages de la Comédie humaine^ lui, cet original aussi insupportable dans la vie que délicieux dans ses écrits, ce gros enfant bouffi de génie et de vanité, qui a tant de qualités et tant de travers que l'on hésite à retrancher les uns de peur de perdre les autres, et de gâter ainsi cette incorrigible et fatale monstruosité !

Qu'avait-il donc à être si noir, le grand homme ! pour marcher ainsi, le menton sur la bedaine, et contraindre son front plissé à se faire Peau de chagrin?

Rêvait-il ananas à quatre sous, pont suspendu en fil de liane, villa sans escalier avec des boudoirs tendus en mousseline? Quelque princesse, approchant de la quarantaine, lui avait-elle jeté une de ces œillades profondes que la beauté doit au génie? ou son cerveau, gros de quelque machine industrielle, était-il tenaillé par toutes les Souffrances d'un inventeur?

Non, hélas! non; la tristesse du grand homme était une tristesse vulgaire, terre à terre, ignoble, honteuse et ridicule; il se trouvait dans ce cas mortifiant que nous connaissons tous, où chaque minute qui s'envoleemporte sur sesailesunechancede salut; où, l'œil fixé sur l'horloge, le génie de l'invention sent la nécessité de doubler, tripler, décupler ses forces dans la proportion du temps qui diminue, et de la vitesse approchante de l'heure fatale. L'illustre auteur de la Théorie de la lettre de change avait le lendemain un billet de douze cents francs à payer et la soirée était fort avancée.

En ces sortes de cas, il arrive parfois que, pressé, ! accablé, pétri, écrasé sous le piston de la nécessité, l'esprit s'élance subitement hors de sa prison par un jet inattendu et victorieux.

C'est ce qui arriva probablement au grand romancier. Car un sourire succéda sur sa bouche à la contraction qui en affligeait les lignes orgaeilleuj ses; son œil se redressa, et notre homme, calme et rassis, s'achemina vers la rue Richelieu d'un pas sublime et cadencé.

Il monta dans une maison, où un commerçant riche (i) et prospérant alors se délassait des travaux de la journée au coin du feu et du thé ; il fut reçu avec tous les honneurs dus à son nom, et au bout de quelques minutes exposa en ces mots l'objet de sa visite :

« Voulez-vous avoir après-demain, dans /e Siècle et les Débats, deux grands articles variétés sur les Français peints par eux- me mes, deux grands articles de moi et signés de mon nom? Il me faut quinze cents francs. C'est pour vous une affaire d'or. »

Il paraît que l'éditeur, différent en cela de ses confrères, trouva le raisonnement raisonnable, car le marché fut conclu immédiatement. Celui-ci, se ravisant, insista pour que les quinze cents francs fussent livrés sur l'apparition du premier article, puis il retourna paisiblement vers le passage de l'Opéra.

Au bout de quelques minutes, il avisa un petit jeune homme à la physionomie hargneuse et spirituelle, qui lui avait fait naguère une ébouriffante

(i) Curmer.

préface pour la Grandeur et décadence de César Birotteau, et qui était déjà connu dans le journalisme pour sa verve bouffonne et quasi-impie (i) ; le piétisme ne lui avait pas encore rogné les griffes, et les feuilles bigotes ouvert leurs bienheureux éteignoirs.

« Edouard, voulez-vous avoir demain cent cinquante francs? — Fichtre ! — Eh bien! venez prendre du café. )>

Le jeune homme but une tasse de café, dont sa petite organisation méridionale fut tout d'abord enfiévrée.

— « Edouard, il me faut demain matin trois grandes colonnes Variétés sur les Français peints par eux-mêmes ; ce matin, entendez-vous, et de grand matin; car l'article entier doit être recopié de ma main et signé de mon nom; cela est fort important. »

Le grand homme prononça ces mots avec cette emphase admirable, et ce ton superbe, dont il dit parfois à un ami qu'il ne veut pas recevoir : Mille pardons, mon cher, de vous laisser à la porte; je suis en tête à tête avec une princesse, dont l'honneur est à ma disposition, et vous comprenez...

Edouard lui donna une poignée de main, comme à un bienfaiteur, et courut à la besogne.

Le grand romancier commanda son second article rue de Navarin.

Le premier article parut le surlendemain dans le Siècle (2). Chose bizarre^ il n'était signé ni du petit homme ni du grand homme, mais d'un troi-

(i) Edouard Ourliac.

{2) N" du 2 septembre 1889.

sième nom bien connu dans la Bohême d'alors pour

ses amours de matous et d'Opéra-Comique (i).

Le second ami était, et est encore, gros, paresseux et lymphatique (2); de plus, il n'a pas d'idées, et ne sait qu'enfiler et perler des mots en manière de colliers d'Osages, et, comme il est beaucoup plus long de tasser trois grandes colonnes de mots que de faire un volume d'idées, son article ne parut que quelques jours plus tard. Il ne fut point inséré dans les Débats, mais dans la Presse (3).

Le billet de douze cents francs était payé; chacun était parfaitement satisfait, excepté l'éditeur, qui l'était presque. Et c'est ainsi qu'on paie ses dettes... quand on a du génie.

Si quelque malin s'avisait de prendre ceci pour une blague de petit journal et un attentat à la gloire du plus grand homme de notre siècle, il se tromperait honteusement; j'ai voulu montrer que le grand poète savait dénouer une lettre de change aussi facilement que le roman le plus mystérieux et le plus intrigué.

(i) Gérard de Nerval.

(2) Théophile Gautier.

(3) N» du II septembre iSSg.

LETTRE AU « FIGARO» (r)

[En réponse à un article de Jean Rousseau : les Hommes de demain. I. M. Charles Baudelaire.]

19 [5/c] Juin i858.

Monsieur,

Le Figaro du 6 Juin contient un article {les Hommes de demain) où je lis: « Le sieur Baudelaire aurait dit en entendant le nom de l'auteur des Contemplations : — Hugo! qui ça, Hug-o? Est-ce qu'on connaît ça... Hugo? »

M. Victor Hugo est si haut placé qu'il n'a aucun besoin de l'admiration d'un tel ou d'un tel ; mais un propos qui, dans la bouche du premier venu, serait une preuve de stupidité devient une monstruosité impossible dans la mienne.

Plus loin, l'auteur de l'article complète son insinuation : « Le sieur Baudelaire passe maintenant sa vie à dire du mal du romantisme et à vilipender les Jeune-France. On devine le mobile de cette mauvaise action ; c'est l'orgueil du Jovard d'autrefois qui pousse le Baudelaire d'aujourd'hui à renier ses maîtres; mais il suffisait de mettre son drapeau dans sa poche, quelle nécessité de cracher dessus?»

Dans un français plus simple, cela veut dire : « M. Charles Baudelaire est un ingrat qui diffame

[i] Figaro, i3 juin i858.

les maîtres de sa jeunesse. » Il me semble que j'adoucis le passage en voulant le traduire.

Je crois, Monsieur, que l'auteur de cet article est un jeune homme qui ne sait pas encore bien distinguer ce qui est permis de ce qui ne Test pas. Il prétend qu'il épie toutes mes actions; avec une bien grande discrétion, sans doute, car je ne l'ai jamais vu.

L'énergie que le Figaro met à me poursuivre pourrait donner à certaines personnes mal intentionnées, ou aussi mal renseignées sur votre caractère que votre rédacteur sur le mien, l'idée que ce journal espère trouver une grande indulgence dans la justice le jour où je prierais le tribunal qui m'a condamné de vouloir bien me protéger.

Remarquez bien que j'ai, en matière de critique (purement littéraire), des opinions si libérales que j'aime même la licence. Si donc votre journal trouve le moyen de pousser encore plus loin qu'il n'a fait sa critique à mon égard (pourvu qu'il ne dise pas que je suis une âme malhonnête), je saurai m'en réjouir comme un homme désintéressé.

Monsieur, je profite de l'occasion pour dire à vos lecteurs que toutes les plaisanteries sur ma ressemblance avec les écrivains d'une époque que personne n'a su remplacer m'ont inspiré une bien légitime vanité, et que mon cœur est plein de reconnaissance et d'amour pour les hommes illustres qui m'ont enveloppé de leur amitié et de leurs conseils, — ceux-là à qui, en somme, je dois tout, comme le fait si justement remarquer votre collaborateur.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

UNE RÉFORME A L'ACADÉMIE (i)

Le grand article de M. Sainte-Beuve sur les prochaines élections de l' Académie (2) a été un véritable événement. Il eût été fort intéressant pour un profane, un nouveau Diable boiteux, d'assister à la séance académique du jeudi qui a suivi la publication de ce curieux manifeste. M. Sainte-Beuve attire sur lui toutes les rancunes de ce parti politique, doctrinaire, orléaniste, aujourd'hui religieux par esprit d'opposition, disons simplement : hypocrite, qui veut remplir l'Institut de ses créatures préférées et transformer le sanctuaire des musesen un parlement de mécontents; « les hommes d'Etat sans ouvrage », comme les appelle dédaigneusement un autre académicien qui, bien qu il soit d'assez bonne naissance, est, littérairement parlant, le fils de ses œuvres. La puissance des intrigants date de loin ; car Charles Nodier, il y a déjà longtemps, s'adressantà celui auquel nous faisons allusion, le suppliait de se présenter et de prêter à ses amis l'autorité de son nom pour déjouer la conspiration du parti doctrinaire, « de cespolitiquesqui viennent honteusement voler un fauteuil dû à quelque pauvre homme de lettres ».

(i) Revue anecdoiiqiie, n» a de janvier 1863. — Une lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve^ du 3 février suivant, authentifie cet article paru sans signature.

(a) Le Constitutionnel, 20 janvier 1862.

M. Sainte-Beuve, qui, dans tout son courageux article, ne cache pas trop la mauvaise humeur d'un vieil homme de lettres contre les princes, les grands seigneurs elles politiquailleurs, ne lâche cependant qu'à la fin l'écluse à toute sa bile concentrée :« Etre menacé de ne plus sortir d'une même nuance et bientôt d'une même famille, être destiné, si l'on vit encore vingt ans, à voir se vérifier ce motdeM.Dupin: « Dans vingt ans, vous aurez encore à l'Académie un discours doctrinaire » ; et cela, quand tout change et marche autour de nous; — je n'y tiens plus, et ye ne suis pas le sgz^/;plus d'un de mes confrères est comme moi ; c'est étouffant, à la longue, c' est suffocant l ))

« Et voici pourquoi j'ai dit à tout le monde bien des choses que j'aurais mieux aimé pouvoir développer à l'intérieur devant quelques-uns. J'ai fait mon rapport au Public. »

Et ailleurs : « Quelqu'un qui s'amuse à compter sur ses doigts ces sortes de choses a remarqué que si M. Dufaure a^ait consenti à la douce violence qu'on voulait lui faire, il eût été le dix-septième ministre de Louis-Philippe dans l'Institut, et le neuvième dans l'Académie française. »

Tout l'article est un chef-d'œuvre plein de bonne humeur, de gaieté, de sagesse, de bon sens et d'ironie. Ceux qui ont l'honneur de connaître intimement l'auteur de Joseph Delorme et de Volupté savent apprécier en lui une faculté dont le public n'a pas la jouissance, nous voulons dire une conversation dont l'éloquence capricieuse, ardente, subtile, mais toujours raisonnable, n'a pas d'analogue, même chez les plus renommés causeurs. Eh bien! toute cette éloquence familière est contenue ici.

Rien n'y manque, ni l'appréciation ironique des fausses célébrités, ni l'accent profond, convaincu, d'un écrivain qui voudrait relever l'honneur de la compagnie à laquelle il appartient. Touty est, même l'utopie. M. Sainte-Beuve, pour chasser des élections le vague, si naturellement cher aux grands seigneurs, désire que l'Académie française, assimilée aux autres Académies, soit divisée en sections correspondantes aux divers mérites littéraires : langue, théâtre, poésie, histoire, éloquence, roman (ce genre si moderne, si varié, auquel l'Académie a jusqu'ici accordé si peu de place), etc. Ainsi, ditil, il sera possible de discuter, de vérifier les titres et de faire comprendre au public la légitimité d'un choix.

. Hélas ! dans la très raisonnable utopie de M. Sainte-Beuve, il y a une vaste lacune, c'est la fameuse section du vague, et il est fort à craindre que ce volontaire oubli rende à tout jamais la réforme impraticable.

Le poète-journaliste nous donne, chemin faisant, dans son appréciation des mérites de quelques candidats, les détails les plus plaisants. Nous apprenons, par exemple, que M. Guvillier-Fleury, un critique « ingénieux à la sueur de son front, qui veut tout voir, même la littérature, par la lucarne de l'orléanisme, et qu'il ne faut jamais défier de faire une gaucherie, car il en fait même sans en être prié, » ne manque jamais de dire en parlant de ses titres : « Le meilleur de mes ouvrages est en Angleterre. » Pouah ! quelle odeur d'antichambre et de pédagogie! Voulant louer M. Thiers, ill'a appelé un jour « un Marco-Saint-Hilaire éloquent ». Admirable pavé d'ours !« Il compte bien avoir pour

lai, en se présentant, ses collaborateurs du Journal des Débats, ({Ml sont membres de l'Académie, et plusieurs autres amis politiques. Les Débats, l'Ang-Jeterre et la France, c'est beaucoup. Il a des chances. »

M. Sainte-Beuve ne se montre favorable ou indulgent que pour les hommes de lettres. Ainsi, il rend, en passant, justice à Léon Gozlan. « Il est de ceux qui gagneraient le plus à une discussion et à une conversation sur les titres; il n^ est pas assez connu de F Académie. » L'auteur invite M. Alexandre Dumas fils à se présenter. On devine que cette nouvelle candidature déchargeraitsa conscience d'un grand embarras. Même invitation est adressée à M. Jules Favre, pour la succession Lacordaire. Il faut bien, pour peu qu'on soit de bonne foi, à quelque parti qu'on appartienne, confesser que M.Jules Favre est le grand orateur du temps, et que ses discours sont les seuls qui se fassent lire avec plaisir. — M. Charles Baudelaire, dont plus d'un académicien a eu à épeler le nom barbare et inconnu, est plutôt chatouillé qu'égratigné: « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l'extrémité d'une langue de terre réputée inhabitable, et par delà les confins du monde romantique connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux... Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d'une originalité concertée et composite, qui depuis quelque temps attire les regards à la pointe extrême du Kamschatka romantique, j'appelle cela la Folie Baudelaire.h'auleur est content d'avoir fait quelque chose d'impossible. » On dirait que M. Sainte-Beuve a voulu venger M. Baudelaire des gens qui le peignent sous les traits d'un

loup-g-arou mal famé et mal peigné ; «ar, un peu plus loin^ il le présente, paternellement et familièrement, comme « un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique de formes ».

L'odyssée de l'infortuné M. de Carné, éternel candidat, qui « erre maintenant comme une ombre aux confins des deux élections », est un morceau de haute et succulente ironie.

Mais où la bouffonnerie éclate dans toute sa magistrale ampleur, c'est à propos de la plus bouffonne et abracadabrante candidaturequi fut jamais inventée, de mémoire d'Académie. « Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles ! »

Quel est donc ce candidat dont la rayonnante renommée fait pâlir toutes les autres, comme le visage de Chloé, avant même qu'elle se débarbouille, efface les splendeurs de l'aurore? Ah! il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez jamais : M. le prince de Broglie, fils de M. le duc de Broglie, académicien. Le général Philippe de Ségur a pu s'asseoir à côté de son père, le vieux comte de Ségur; mais le général était nourri de Tacite et avait écrit V Histoire de la Grande-Armée, qui est un superbe livre. Quant à M. le prince, c'est un porphyrogénète, purement et simplement. « Lui aussi, il s'est donné la peine de naître... Il aura jugé, dans sa conscience scrupuleuse, qu'il se devait à un éloge public du père Lacordaire et il se dévoue. »

Quelqu'un qui a connu, il y a vingt-deux ou vingt-trois ans, ce petit bonhomme de décadence nous affirme qu'aux écoles il avait acquis une telle vélocité de plume qu'il pouvait suivre la parole et représenter à son piofesseur sa leçon intégrale,

stricte, avec toutes les répétitions et négligences inséparables. Si le professeur avait lâché étourdiment quelque faute, il la retrouvait soiî^neusement reproduite par le manuscrit du petit prince. Quelle obéissance! et quelle habileté!

Et depuis lors, qu'a-t-il fait, ce candidat? Toujours la même chose. Homme, il répète la leçon de ses professeurs actuels. C'est un parfait perroquet que ne saurait imiter Vaucanson lui-même.

L'article de M. Sainte-Beuve devait donnerl'éveil à la presse. En effet, deux nouveaux articles sur le même sujet viennent de paraître, l'un de M. NefFtzer, l'autre de M. Texier. La conclusion de ce dernier est que tous les littérateurs de quelque mérite doivent oublier l'Académie et la laisser mourir dans l'oubli. Finis Poloniœ. Mais les hommes tels que MM. Mérimée, Sainte-Beuve, de Vigny, qui voudraient relever l'honneur de la compagnie à laquelle ils appartiennent, ne peuvent encourager une résolution aussi désespérée.

ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE SHAKESPEARE (i)

[A M. le Rédacteur en chef du Figaro.]

i4 Avril 1864, Monsieur,

Il m'est arrivé plus d'une fois de lire le Figaro et de me sentir scandalisé parle sans-g-êne derapin qui forme, malheureusement, une partie du talent de vos collaborateurs. Pour tout dire, ce g-enre de littérature frondeuse qu'on appelle le « petit journal » n'a rien de bien divertissant pour moi et choque presque toujours mes instincts de justice et de pudeur. Cependant, toutes les fois qu'une grosse bêtise, une montrueuse hypocrisie, une de celles que notre siècle produit avec une inépuisable abondance, se dresse devant moi, tout de suite je comprends l'utilité du « petit journal ». Ainsi, vous le voyez, je me donne presque tort, d'assez bonne grâce.

C'est pourquoi j'ai cru convenable de vous dénoncer une de ces énormités, une de ces cocasseries, avant qu'elle fasse sa définitive explosion.

Le 23 Avril est la date où la Finlande elle-même doit, dit-on, célébrer le trois-centième anniversaire de la naissance de Shakespeare. J'ig-nore si la Finlande a quelque intérêt mystérieux à célébrer un poète qui n'est pas né chez elle, si elle a le désir de porter, à propos du poète-comédien anglais, quel-

(1) Figaro, i4 avril 1864.

POLÉMIQUES 3o3

que toast malicieux. Je comprends, à la rig-ueur, que les littérateurs de l'Europe entière veuillent s'associer dans un commun élan d'admiration pour un poète que sa g^randeur (comme celle de plusieurs autres grands poètes) rend cosmopolite ; cependant, nous pourrions noter en passant que, s'il est raisonnable de célébrer les poètes de tous les pays, il serait encore plus juste que chacun célébrât d'abord les siens. Chaque religion a ses saints, et je constate avec peine que jusqu'à présent on ne s'est guère inquiété ici de fêter l'anniversaire de la naissance de Chateaubriand ou de Balzac. Leur gloire, me dira-t-on, est encore trop jeune. Mais celle de Rabelais ?

Ainsi voilà une chose acceptée. Nous supposons que, mus par une reconnaissance spontanée, tous les littérateurs de l'Europe veulent honorer la mémoire de Shakespeare avec une parfaite candeur.

Mais les littérateurs parisiens sont-ils poussés par un sentiment aussi désintéressé, ou plutôt n'obéissent-ils pas, à leur insu, aune très petite coterie qui poursuit, elle, un but personnel et particulier, très distinct de la gloire de Shakespeare?

J'ai été, à ce sujet, le confident de quelques plaisanteries et de quelques plaintes dont je veux vous faire part.

Une réunion a eu lieu quelque part, peu importe où. M. Giiizot devait faire partie du comité. On voulait sans doute honorer en lui le signataire d'une pauvre traduction de Shakespeare. Le nom de M. Villemain a été inscrit également. Autrefois, il a parlé, tant bien que mal, du théâtre anglais. C'est un prétexte suffisant, quoique cette mandragore sans âme, à vrai dire, soit destinée à faire une

3o4 ŒUVRES POSTHUMES

drôle de figure devant la statue du poète le plus passionné du monde.

J'ignore si le nom de Philarète Chasles, qui a tant contribué à populariser chez nous la littérature anglaise, a été inscrit; j'en doute fort, et j'ai de bonnes raisons pour cela. Ici, à Versailles, à quelques pas (le moi, habite un vieux poète qui a marqué, non sans honneur, dans le mouvement littéraire romantique; je veux parler de M, Emile Deschamps, traducteur de Roméo et Juliette. Eh bien ! Monsieur, croiriez-vous que ce nom n'a pas passé sans quelques objections? Si je vous priais de deviner pourquoi, vous ne le devineriez jamais. M. Emile Deschamps a été pendant longtemps un des principaux employés du ministère des Finances. Il est vrai qu'il a, depuis longtemps aussi, donné sa démission. Mais, en fait de justice, messieurs les factotums de la littérature démocratique n'y regardent pas de si près, et celte cohue de petits jeunes gens est si occupée de faire ses affaires qu'elle apprend quelquefois avec étonnement que tel vieux bonhomme, à qui elle doit beaucoup, n'est pas encore mort. Vous ne serez pas étonné d'apprendre que M. Théophile Gautier a failli être exclu, comme mouchard. (Mouchard est un terme qui signifie : auteur qui écrit des articles sur le théâtre et la peinture dans la feuille officielle de l'Etat.) Je ne suis pas du tout étonné, ni vous sans doute, que le nom de M. Philoxène Boyer ait soulevé maintes récriminations. M. Boyer est un bel esprit, un très bel esprit, dans le meilleur sens. C'est une imagination souple et grande, un écrivain fort érudit, qui a, dans le temps, commenté les ouvrages de Shakespeare dans des improvisations brillantes.

POLÉMIQUES 3o5

Tout cela est vrai, incontestable; mais hélas! le malheureux a donné quelquefois des signes d'un lyrisme monarchique un peu vif. En cela, il était sincère, sans doute; mais qu'importe! ces odes malencontreuses, aux yeux de ces messieurs, annulent tout son mérite en tant que shakespearianiste. Relativement à Aug^uste Barbier, traducteur de Jiiliiis Cœsar, et à Berlioz, auteur d'un Roméo et Juliette, je ne sais rien. M. Charles Baudelaire, dont le goût pour la littérature saxonne est bien connu, avait été oublié. Eugène Delacroix est bien heureux d'être mort. On lui aurait, sans aucun doute, fermé au nez les portes du festin, lui, traducteur à sa manière de Hamlef, mais aussi le membre corrompu du Conseil municipal ; lui, l'aristocratique génie, qui poussait la lâcheté jusqu'à être poli, même envers ses ennemis. En revanche, nous verrons le démocrate Biéville porter un toast, avec restrictions, à l'immortalité de l'auteur de Macbeth, et le délicieux Legouvé, et le Saint-Marc Girardin, ce hideux courtisan de la eunesse médiocre, et l'autre Girardin, l'inventeur de la boussole escargotique et de la souscription à un sou par tête pour l'abolition de la guerre !

Mais, le comble du grotesque, le nec plus ultra Idu ridicule, le symptôme irréfutable de l'hypocrisie de la manifestation, est la nomination de M. Jules avre comme membre du Comité. Jules Favre et hakespeare! Saisissez-vous bien cette énormité? ans doute, M. Jules Favre est un esprit assez cultivé pour comprendre les beautés de Shakespeare, 3t, à ce titre, il peut venir; mais, s'il a pour deux liards de sens commun, et s'il tient à ne pas compromettre le vieux poète, il n'a qu'à refuser Thon-

3o6 ŒUVRES POSTHUMES

neur absurde qui lui est conféré. Jules Favre dans un comité shakespearien! Cela est plus grotesque qu'un Dufaure à l'Académie!

Mais, en vérité, MM. les organisateurs de la petite fête ont bien autre chose à faire que de glorifier la poésie. Deux poètes, qui étaienls présents à la première réunion dont je vous parlais tout à l'heure, faisaient observer tantôt qu'on oubliait celui-ci ou celui-là, tantôt qu'il faudrait faire ceci ou cela; et leurs observations étaient faites uniquement dans le sens littéraire: mais, à chaque fois, l'un des petits humanitaires leur répondait: « Vous ne comprenez pas de quoi il s'agit. »

Aucun ridicule ne manquera à cette solennité. Il faudra aussi, tout naturellement, fêter Shakespeare au théâtre. Quand il s'agit d'une représentation en l'honneur de Racine, on joue, après l'ode de circonstance, les Plaideurs et Britannicus ; si c'est Corneille qu'on célèbre, ce sera le Menteur et le Cid; si c'est Molière, Pourceaugnac et le Misanthrope. Or, le directeur d'un grand théâtre, homme de douceur et de modération, courtisan impartial de la chèvre et du chou, disait récemment au poète chargé de composer quelque chose en l'honneur du tragique anglais : « Tâchez de glisser là-dedans l'éloge des classiques français, et puis ensuite, pour mieux honorer Shakespeare, nous jouerons // ne faut jurer de rien ! » C'est un petit proverbe d'Alfred de Musset.

Parlons un peu du vrai but de ce grand jubilé. Vous savez, monsieur, qu'en i848 il se fit une alliance adultère entre l'école littéraire de i83o et la démocratie, une alliance monstrueuse et bizarre. Oljmpio renia la fameuse doctrine de l'art pour

l'art, et depuis lors, lui, sa famille et ses disciples n'ont cessé de prêcher le peuple, et de se montrer en toutes occasions les amis et les patrons assidus du peuple. «Tendre et profond amour du peuple ! » Dès lors, tout ce qu'ils peuvent aimer en littérature a pris la couleur révolutionnaire et philanthropique. Shakespeare est socialiste. Il ne s'en est jamais douté, mais il n'importe. Une espèce de critique paradoxale a déjà essayé de travestir le monarchiste Balzac, l'homme du trône et de l'autel, en homme de subversion et de démolition. Nous sommes familiarisés avec ce genre de supercherie. Or, monsieur, vous savez que nous sommes dans un temps de partage, et qu'il existe une classe d'hommes dont le gosier est obstrué de toasts, de discours et de cris non utilisés, dont, très naturellement, ils cherchent le placement. J'ai connu des gens qui surveillaient attentivement la mortalité, surtout parmi les célébrités, et couraient activement chez les familles et dans les cimetières, pour faire l'éloge des défunts qu'ils n'avaient jamais connus. Je vous signale M. Victor Cousin comme le prince du genre.

Tout banquet, toute fête sont une belle occasion pour donner satisfaction à ce verbiage français ; les orateurs sont le fonds qui manque le moins; et la petite coterie caudataire de ce poète (en qui Dieu, par un esprit de mystification impénétrable, a amalgamé la sottise avec le génie) a jug-é que le moment était opportun pour utiliser cette indomptable manie au profit des buts suivants, auxquels la naissance de Shakespeare ne servira que de prétexte.

i" Préparer et chauffer le succès du livre de V. Hugo sur Shakespeare, livre qui, comme tous

3o8 ŒUVRES POSTHUMES

ses livres, plein de beautés et de bêtises, va peutêtre encore désoler ses plus sincères admirateurs;

2° Porter un toast au Danemark. La question est palpitante, et on doit bien cela à Hamlet, qui est le prince du Danemark le plus connu. Cela sera d'ailleurs mieux en situation que le toast à la Pologne qui a été lancé, m'a-t-on dit, dans un banquet offert à M. Daumier.

Ensuite, et selon les occurrences et le crescendo particulier de la bêtise chez les foules rassemblées dans un seul lieu, porter des toasts à Jean Valjean, à l'abolition de la peine de mort, à l'abolition de la misère, à \di Fraternité universelle, à la diffusion des lumières, au yra^' Jésus-Christ, législateur des chrétiens, comme on disait jadis, à M. Renan, à M. Havin, etc., enfin, à toutes les stupidités propres à ce dix-neuvième siècle, où nous avons le fatigant bonheur de vivre, et où chacun est, à ce qu'il paraît, privé du droit naturel de choisir ses frères.

Monsieur, j'ai oublié de vous dire que les femmes étaient exclues de la fête. De belles épaules, de beaux bras, de beaux visages et de brillantes toilettes auraient pu nuire à l'austérité démocratique d'une telle solennité. Cependant, je crois qu'on pourrait inviter quelques comédiennes, quand ce ne serait que pour leur donner l'idée de jouer un peu Shakespeare et de rivaliser avec les Smithson et les Faucit.

Conservez ma signature, si bon vous semble ; supprimez-la, si vous jugez qu'elle n'a pas assez de valeur.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments bien distingués.

(t) La BÏgQatnre fut remplacée par trois étoiles.

LETTRE A JULES JANIN (i)

[Premier projet.]

Lui aussi, [Henri Heine] lui-même, « il savait comment on chante et comment on pleure ; il connaissait le sourire mouillé de larmes, etc.. »

Comme c'est extraordinaire, n'est-ce pas, qu'un homme soit un homme?

Catilina écrit au sénateur Quintus Cœcilius avant de prendre les armes: « Jeté lègue ma chère femme Oreslilia et ma chère fille... »

r>lérimée (Mérimée lui-même !!!) ajoute ; «On éprouve quelque plaisir et quelque étonnement à voir des sentiments humains dans un pareil monstre. ))

Comme c'est extraordinaire qu'un homme soit un homme !

Quant à toutes les citations de petites polisson-

(i) Sous le pseudonyme d'Eraste, Jules Janin avait publié, dans L'Indépendance belge du ii février i865, uq article : Henri Heine et la jeunesse des poètes, où il reprochait au grand romantique allemand à Byron, à d'autres encore, de s'être complu dans une ironie amère et douloureuse, à laquelle il opposait la verve et la gaîté de nos poètes nationaux, citant pêle-mêle Hugo, Vigny, Musset, Sainte-Beuve, M^' de Girardin, Viennet, Béranger, Hégésippe Moreaa, Lecomte Delille (sic), etc. 11 terminait par ces mots cruels : « ... 11 [Heine"' n'a pas connu de son vivant la douce volupté des larmes; il n'en a pas fait répandre sur son cercueil. »

Baudelaire, à la lecture de ce feuilleton, rêva de vençer ses frères spirituels et poètes de dilection, et il en fixa l'intention dans deux projets de lettre; mais déjà la maladie le minait...

Ces projets de lettre ont été publiés par JI. Eugène Crépet, op. cit., et par M.Jacques Crépet, Gil Blas,ti février 1906.

3lO ŒUVRES POSTHUMES

neries françaises comparées à la poésie d'Henri Heine, de Bjronet de Shakespeare, cela fait l'effet d'une serinette d'une épinelte comparée à un puissant orchestre. Il n'est pas un seul des fragments d'Henri Heine que vous citez qui ne soit infiniment supérieur à toutes les bergerades ou berquinades que vous admirez. Ainsi, l'auteur de l'Ane mort et la Femme guillotinée ne veut plus entendre l'ironie ; il ne veut pas qu'on parle de la mort, de la douleur, de la brièveté des sentiments humains : Ecartez de moi ces images funèbres; loin de moi tous ces ricanements! Laissez-moi traduire Horace et le savourer à ma guise, Fîorace, un vrai amateur de flonflons, un brave littératisant, dont la lecture ne fait pas mal aux nerfs, comme font toutes ces discordantes lyres modernes. »

Pour finir, je serais curieux de savoir si vous êtes bien sûr que Béranger soit un poète. (Je croyais qu'on n'osait plus parler de cet homme.)

— Sï\ ons èiQ^hien s\\T (\uQ les belles funérailles {i) soient une preuve du génie ou de l'honnêteté du défunt. (Moi, je crois le contraire, c'est-à-dire qu'il n'y a guère que les coquins et les sots qui obtiennent de belles funérailles.)

— Si vous êtes bien sûr que Delphine Gay soit un poète.

— Si vous croyez que le langoureux de Musset soit un bon poète.

Je serais aussi curieux de savoir ce que fait le nom du grotesque Viennet à côté du nom de de Banville.

— Et, à côté d'Auguste Barbier, Hégésippe

(i) Jules Janiii avait opposé l'indifFérence publique où Heine s'était éteint, au deuil national qu'avait causé la mort de Béranger.

Moreau, un ignoble pion, enflammé de sale luxure et de prêtrophobie belge.

Enfin, pourquoi vous orthographiez Leconite Delille le nom de M. Leconte de Lisle, le confondant ainsi avec le méprisable auteur des Jardins. Cher Monsieur, si je voulais pleinement soulager la colère que vous avez mise en moi, je vous écrirais cmquante pages au moins, et je vous prouverais que, contrairement à votre thèse, notre pauvre France n'a que fort peu de poètes et qu'elle n'en a pas un seul à opposer à Henri Heine. Mais vous n'aimez pas la vérité, vous n'aimez pas les proportions, vous n'aimez pas la justice, vous n'aimez pas les combinaisons, vous n'aimez pas le rhythme, ni le mètre, ni la rime ; tout cela exige qu'on prenne trop de soins pour l'obtenir. 11 est si doux de s'endormir sur l'oreiller de V opinion toute faite !

Savez-vous bien, monsieur, que vous parlez de Byron trop légèrement ? Il avait votre qualité et votre défaut, — une grande abondance, un grand flot, une grande loquacité,— mais aussi ce qui fait les poètes : une diabolique personnalité. En vérité vous me donnez envie de le défendre. '

Monsieur, j'ai reçu souvent des lettres injurieuses d'inconnus, quelquefois anonymes, des gens qui avaient sans doute du temps à perdre. J'avais du tempsà perdrecesoir,j'ai vouluimiterà votre égard les donneurs de conseils qui m'ont souvent assailli. ^ Je suis un peu de vos amis ; quelquefois même je vous ai admiré. Je connais à fond la sottise française, et, pourtant, quand je vois un littérateur français (faisant autorité dans 'le monde) lâcher des légèretés, je suis encore pris derages qui font tout pardonner, même la lettre anonyme.

3l2 ŒUVRES POSTHUMES

Je vous promets qu'à la prochaine visite que j'aurai le plaisir de vous faire je vous ferai mon mea culpa^ non pas de mes opinions, mais de ma conduite.

* [Deuxième projet.]

Monsieur, je fais ma pâture de vos feuilletons, — dans r Indépendance, laquelle vous manque un peu de respect quelquefois et vous montre quelque ingratitude. Donc je vous lis; car je suis un peu de vos amis, si, toutefois, vous croyez, comme moi, que l'admiration engendre une sorte d'amitié.

Mais le feuilleton d'hier soir m'a mis en grande rage. Je vais vous expliquer le pourquoi.

Henri Heine était donc un homme! Bizarre, Catilina était donc un homme, un monstre pourtant, puiqu'il conspirait pour les pauvres. Henri Heine était méchant, — oui, comme les hommes sensibles, irrités de vivre avec la canaille ; par canaille, j'entends les gens qui ne se connaissent pas en poésie (le geniis irritahile vatum) .

Examinons ce cœur d'Henri Heine jeune.

Les fragments que vous citez sont charmants, mais je vois bien ce qui vous choque, c'est la tristesse, c'est l'ironie. Si J. J. était empereur, il décréterait qu'il est défendu de pleurer ou de se pendre sous son règne, ou même de rire d'une certaine façon. Quand Auguste avait bu, etc.

Vous êtes un homme heureux. Je vous plains, monsieur, d'être si facilement heureux. Faut-il qu'un homme soit tombé bas pour se croire heureux 1 Peut-être est-ce une explosion sardonique, et souriez-vous pour cacher le renard qui vous ronge. En ce cas, c'est bien. Si ma langue pouvait prononcer

POLÉMIQUES 3jQ

une telle phrase, elle en resterait paralysée.

Vous n aimez pas la discrépance, la dissonance. Arrière les indiscrets qui troublent la somnolence de votre bonheur! Vivent les ariettes de Florian' Arrière les plaintes puissantes du chevaher Tannhœuser, aspirant à la douleur! Vous aimez les musiques qu'on peut entendre sans les écouter, et les trag-édies qu'on peut commencer par le milieu Arrière tous ces poètes qui ont leurs poches pleines de poig-nards, de fiel, de fioles de laudanum I Let homme est triste ! il me scandalise. — II n'a donc pas de Margot; iln'en a donc jamais eu. Vive Horace buvant son lait de poule, son falerne, veux-je dire, en pinçant, en honnête homme, les charmes de sa Lisette, un brave îittératisant, sans diablerie, et sans fureur, sans œstus!

A propos de belles funérailles, vous citez ie crois, celles de Déranger. Il n'y avait rien de bien beau, je crois. Un préfet de police a dit qu'il l'avait escamoté. Il n'y a eu de beau que M-^^ Golet bousculant les sergents de ville. Et Pierre Leroux, seul trouva le mot du jour : « Je lui avais toujours f)redit qu il raterait son enterrement. »

Béranger? On a dit quelques vérités sur ce grimis. Il y en aurait encore long à dire. Passons.

3i/i -OUVRES POSTHUJIES

De Musset. Faculté poétique ; mais peu joyeux. Contradiction clans votre thèse. Mauvais poète d'ailleurs. On le trouve maintenant chez les filles, entre les chiens de verre filé, le chansonnier du Caveau et les porcelaines gagnées aux loteries d'Asnières. — Croque-mort langoureux.

Sainte-Beuve. Ohl celui-là, je vous arrête. Pouvez-vous expliquer ce genre de beauté? Werther carabin. Donc contradiction dans votre thèse.

Banville i'et Viennet. Grande catastrophe. Viennet, parfait honnête homme. Héroïsme à détruire] la poésie; mais la Rime! ! 1 et même la Raison î ! if — Je sais que vous n'agissez jamais par intérêt.., Donc, qui a pu vous pousser ?

Delphine Gay 1 — Leconte de Lisle. Le trouvezvous bien rigolo, bien à vos souhaits, la main sur' la conscience ? — Et Gautier ? Et Valmore ? et moi ?

Je présente la paraphrase du genus irritabile ya^Mm pour la défense non seulement d'Henri Heine, mais aussi de tous les poètes. Ces pauvres diables (qui sont la couronne de l'humanité) sont insultés par tout le monde. Quand ils ont soif et qu'ils demandent un verre d'eau, il y a des Trimalcions

POLÉMIQUES 3l5

qui les traitent d'ivrog-nes.Trimalcion s'essuie les doigts aux cheveux de ses esclaves ; mais si un poète montrait la prétention d'avoir quelques bourg-eois dans ses écuries, il y aurait bien des personnes qui s'en scandaliseraient.

Vous dites : « Voilà de ces belles choses que je ne comprendrai jamais... Les néocritiques... »

Quittez donc ce ton vieillot, qui ne vous servira de rien, pas même auprès du sieur Villemain.

Jules Janin ne veut plus d'imagées chagrinantes.

Et la mort de Chariot ? Et le baiser dans la lunette de laguillotine? Et le Bosphore, si enchanteur du haut d'un pal? Et la Bourbe? Et les Gapucins?Et les Chancres fumant sous le fer rouge (i) ?

Quand le diable devient vieux, il se fait berger. Allez paître vos blancs moutons.

A bas les suicides ! A bas les méchants farceurs ! On ne pourrait jamais dire sous votre règne : Gérard de Nerval s'est pendu, Janino Imperatore. Vous auriez même des agents, des inspecteurs faisant

(i) Allusion à certains épisodes ou passages du roman célèbre de Jules Janin: l Ane mort et la Femme guillotinée. (Note de M. Eug. Crepet.) '

ŒUVRES POSTHOMES

rentrer chez eux les gens qui n'auraient pas sur leurs lèvres la grimace du bonheur.

Catilina, un homme d'esprit, sans aucun doute, puisqu'il avait des amis dans le parti contraire au sien, ce qui n'est inintelligible que pour un Belge.

Toujours Horace et Margoton ! Vous vous garderiez bien de choisir Juvénal, Lucain ou Pétrone : celui-ci, avec ses terrifiantes impuretés, ses bouffonneries attristantes (vous prendriez volontiers parti pour Tnmalcwn, puisquil est heureux, avouezle) ; celui-là, avec ses regrets de Brutus et de Pompée, ses morts ressuscites, ses sorcières thessaliennes, qui font danser la lune sur l'herbe des plaines désolées; et cet autre^ avec ses éclats de rire pleins de fureur. Car vous n'avez pas manqué d'observer que Juvénal se fâche toujours au profit du pauvre et de l'opprimé ! Ah ! le vilain sale ! — Vive Horace, et tous ceux pour qui Babet est pleine de complaisances !

Trimalcion est bête, mais il est heureux. Il estj vaniteux jusqu'à faire crever de rire ses serviteurs, mais il est heureux. Il est abject et immonde, — mais heureux. 11 étale un gros luxe et feint de se connaître en délicatesses : il est ridicule, mais il est heureux. — Ah! pardonnez aux heureux. Le bonheur, une belle et universelle excuse, n'est-ce pas ?

Ah ! vous êtesheuretsx, Monsieur. Quoi ! — Si vous disiez : Je suis vertueux, je comprendrais que cela sous-entend : Je souffre moins qu'un autre. Mais non ; vous êtes heureux. Facile à contenter, alors ? Je vous plains, et j'estime ma mauvaise humeur plus distinguée que votre béatitude. — J'irai jusque-là, que je vous demanderai si les spectacles de la terre vous suffisent. Quoi ! jamais vous n'avez eu envie de vous en aller., rien que pour changer de spectacle ! J'ai de très sérieuses raisons pour plaindre celui qui n'aime pas la mort.

Byron, Tennyson, Poe et G^.

Ciel mélancolique de la poésie moderne. Etoiles de première grandeur.Pourquoi les choses ont-elles changé ? Grave question que je n'ai pas le temps de vous expliquer ici. Mais vous n'avez même pas songé à vous la poser. Elles ont changé parce qu'elles devaient changer. Votre ami, le sieur Villemain, vous chuchote, à l'oreille le mot : Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et votre incuriosité de la loi.

Pourquoi donc toujours la joie ? Pour vous divertir peut-être. Pourquoi la tristesse n'aurait-elle pas sa beauté? Et l'horreur aussi? Et tout? Et n'importe quoi ?

Je vous vois venir. Je sais où vous tendez. Vous oseriez peut-être affirmer qu'on ne doit pas mettre

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des têtes de mort dans les soupières, et qu'un petit cadavre de nouveau-né ferait un fichu... (Cette plaisanterie a été faite cependant; mais, iiélas ! c'était le bon temps !) — Il y aurait beaucoup à dire cependant là-dessus. — Vous me blessez dans mes plus chères convictions. Toute la question, en ces matières, c'est la sauce, c'est-à-dire le génie.

Pourquoi le poète ne serait-il pas un broyeur de poisons aussi bien qu'un confiseur, un éleveur de serpents pour miracles et spectacles, un psylle amoureux de ses reptiles et jouissant des caresses glacées de leurs anneaux en même temps que des terreurs de la foule?

Deux parties également ridicules dans votre feuilleton. Méconnaissance de la poésie de Heine, et de la poésie, en général. Thèse absurde sur la jeunesse du poète. Ni vieux, ni jeune, il est. Il est ce qu'il veut. Vierge, il chante la débauche; sobre, l'ivrognerie.

Votre dégoûtant amour de la joie me fait penser à M. Véron réclamant une littérature affectueuse. Votre goût de l'honnêteté n'est encore que du sybaritisme. M. Véron disait cela fort innocemment. Le Juif errant l'avait sans doute contristé. Lui aussi, il aspirait aux émotions douces et non troublantes.

A propos de la jeunesse des poètes : Livres vécus, poèmes vécus.

Consultez là-dessus M. Yiliemain. Malgré son amour incorrigible des solécismes, je doute qu'il avalecelui-là.

Bjron, loquacité, redondance. Quelques-unes de vos qualités, Monsieur. Mais, en revanche, ces sublimes défauts qui font le grand poète: la mélancolie, toujours inséparable du sentiment du beau, et une personnalité ardente, diabolique, un esprit salamandrin.

Byron. Tennyson. E. Poe. Lermontoff. Leopardi. Espronceda; — mais ils n'ont pas chanté Margot! — Eh! quoi! je n'ai pas cité un Français. La France est pauvre.

Poésie française. Veine tarie sous Louis XIV. Reparaît avec Ghénier (Marie-Joseph), car l'autre est un ébéniste de Marie- Antoinette. Enfin, rajeunissement et explosion sous Charles X.

Vos flonflons français. Epînette et orchestre. Poésie à fleur de peau. Le Cupidon de Thomas Hood. Votre paquet de poètes accouplés comme bassets et lévriers, comme fouines et girafes. Analysons-les un à un. Et Théophile Gautier? Et moi?

Lecomte Delille. Vos étourderies : Jean Pliarond. Pharamond. Jean Beaudlair, N'écrivez pas

Gauthier, si vous voulez réparer votre oubli, et n'imitez pas ses éditeurs qui le connaissent si peu . qu'ils estropient son nom. La versification d'une pièce en prose.

Vous êtes un homme heureux. Voilà qui suffit pour vous consoler de toutes erreurs. Vous n'entendez rien à l'architecture des mots, à la plastique de la langue, à la peinture, à la musique, ni à la poésie. Consolez-vous, Balzac et Chateaubriand n'ont jamais pu faire de vers passables. Il est vrai qu'ils savaient reconnaître les bons.

^Dans l'article Janin.) Janin loue Cicéron^ petite farce de journaliste C'est peut-être une caresse au sieur Villemain. Cicéron philippiste. Sale type de parvenu. C'est notre César, à nous. (De Sacy.)

Janin avait sans doute une raison pour citer Viennet parmi les poètes. De même, il a sans doute une excellente raison pour louer Cicéron. Cicéron n'est pas de l'Académie, cependant on peut dire qu'il en est, par Villemain et la bande orléaniste.

L'ESPRIT ET LE STYLE DE M. VILLEMAIN (i)

Ventosa islhœc et enormis loqnacitas.

Des mots, des mots, des mots !

La littérature mène atout, pourvu quou la quitte à temps. (Paroles de traître.)

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