CHAPITRE X
f. La grève de Lyon. — 1. Le trie. — 2. L'éditdu 21 août 1539. — II. La grève parvienne. — 1. Liaison des deux mouvements entre eux. — 2. Rcsislance des ouvriers. Édit du 191iovembre. — III. Les suites de la grève, — 1. Procès de 1542-44. — 2. Édit de Gaillon (1571). — 3. Factum des ouvriers. — Factura des maîtres. — 4. Déclaration de 1572. — IV. Conclusion.
Les lecteurs qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici doivent être arrivés maintenant à la conclusion suivante :
Il suffît d'étudier d'un peu près Thistoire économique du XVI® siècle pour se persuader que les questions dites sociales se posaient alors, sinon avec la même extension, du moins avec la même intensité et presque dans les mêmes termes que de nos jours. On se trompe quand on juge la situation des classes ouvrières sous François I" par ce qu'on sait de ces mêmes classes au temps de saint Louis ou dans les belles années du règne de Louis XIV ; on oublie qu'au milieu du xvn® siècle, Colbert est venu rendre aux institutions corporatives une vie active et parfois bienfaisante, qui leur faisait presque complètement défaut à la fin du moyen âge. A cette époque, les inconvénients du régime corporatif étaient devenus plus intolérables, les avantages moins appréciables que jamais. Aussi les conflits entre le capital et le
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travail sont-ils très fréquents et très aigus ; sous le nom de confréries, de véritables syndicats ouvriers luttent contre des syndicats de patrons ; les grèves éclatent à tout instant, et pour des motifs analogues à ceux qui les causent aujourd'hui.
Nous allons étudier un de ces conflits, qui agita Timprimerie parisienne et lyonnaise, de 1539 à 1S72, et d abord la grève qui suspendit presque complètement le travail dans les ateliers typographiques des deux grandes villes depuis le printemps de 1539 jusqu'à la fin de 1542. Rien ne manque à cette crise pour lui donner tout l'aspect d'une grève moderne : ni les demandes d'élévation des salaires, ni les protestations contre lavilissement prémédité de la main-d'œuvre, ni le recours aux coalitions, ni la violation de la liberté du travail, ni l'intervention du pouvoir communal d'abord, du pouvoir central ensuite*.
Résumé dans une ordonnance royale du 28 décembre 1541, le récit de la grève lyonnaise a été complété exclusivement dans les pages qui suivent, avec des pièces extraites des archives communales de Lyon ; je me contenterai de commenter ces documents, sans prendre plus longtemps la peine d'établir^ entre ces événements et d'autres faits plus voisins de nous, une comparaison qui s'imposera d'elle-même à l'esprit du lecteur.
Je ne rappelle que pour mémoire l'importance excep-
(l) On trouvera une bonne éln<ie sur ce conflit dans VEssai sur la police des compagnons imprimeurs sous ^ancien régime, par L . Morin, typographe (Paris, Claudin, 1898, p 16-24).
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tîonnelle de Tindustrie typographique à Lyon au xvi* siècle *. Attirés par les consuls, des imprimeurs allemands y avaient introduit leur art dès le siècle précédent. Les imprimeurs lyonnais se formèrent à leur école, si bien que cette industrie était devenue, au dire du sénéchal, « un des beaux trains et manufactures de ce royaume, voire de chrétienté ». Le roi rappellera plus tard que Lyon a enlevé leur monopole à l'Allemagne et à Venise, et qu' « il n'y a aujourd'hui lieu en la chrétienté où il se fasse plus bel ouvrage, n'en plus de diverses sciences qu'il se fait audit Lyon, oîi une grande partie tant de notre royaume qu'autres pays ou provinces étrangers se fournissent de livres ». Une pareille industrie n'avait pu se développer sans amener dans la ville un grand nombre de compagnons, très souvent venus d'au delà des frontières, inconnus du pouvoir consulaire, souvent inconnus de leurs maîtres eux-mêmes ; population turbulente dont nous trouvons la main dans toutes les émeutes qui troublent Lyon en 1519, en 1S29, en 1S30. Ce sont ces compagnons qui, le 31 juillet 1539, comparurent devant le sénéchal pour entendre la sentence prononcée entre eux -et les maîtres imprimeurs.
A cette date, ils avaient cessé le travail depuis « trois ou quatre mois en ça », ce qui reporte le début de la grève au printemps de la même année. Subitement, dans tous les ateliers à la fois, les compagnons « ont tous ensemble laissé leur besogne ». Cette simultanéité dans larrêt du travail était le résultat d'une entente préalable, d'une coalition ou, comme on disait alors, « d'un monopole». Ces chômages concertés n'étaient pas chose rare, sans doute, chez les typographes lyonnais ; car ils avaient
•;i) Voy. surtout la Bibliographie lyonnaise de M. Baudrier.
créé un mot pour désigner ce que nous appellerions une grèvels appelaient cela le trie , *. Organisés, en une vaste confrérie, ils s'engagent, par serment, à cesser le travail dès que l'un d'entre eux croira devoir se plaindre de son maître, et à ne reprendre Touvrage que d'un commun accord ; quant aux récalcitrants, la confrérie se charge de les mettre à la raison. Elle a des chefs publiquement connus, puisqu'on poursuit en justice cinq compagnons qui doivent répondre tant en leur nom qu'en celui de «leurs consorts » ; elle a une « bourse commune », provenant sans doute des cotisations de ses membres, et qui sert à la fois aux banquets confraternels et à la résistance, tantôt juridique, tantôt violente, contre les maîtres. Les compagnons portent ordinairement des armes, dagues, poignards ou « bâtons invasibles », soit à l'atelier, soit dans la rue. Ils tiennent de fréquentes assemblées corporatives, tantôt dans la maison de Tun des maîtres, tantôt dans un local particulier ^
Aussitôt que le mot de trie a été prononcé, nous les voyons procéder à des violations systématiques de la liberté du travail. Us menacent les compagnons et apprentis qui ne veulent pas quitter l'ouvrage de « les battre et mutiler, et, en outre, de les expulser de la confrérie », et ils exécutent leurs menaces. Ils errent armés par la ville, de jour et de nuit, « vagants et comme vagabonds, »
(1) Trie, dit le Règlement de i69Q, p. 41, est un mot inventé par les compagnons, « pour lequel, et incontinent après la prononciation d'iceluy, ils délaissent leur ouvrage pour faire quelque débauche ». On a proposé plusieurs étymologies pour ce mot. Aucune ne parait satisfaisante.
(2) Arch. communales de Lyon AA. 151 T', 69-70. « Avons ordonné.., et défendons auxd. compagnons et apprentis dMcelle imprimerie de ne faire aucuns serments ne monopoles ne eux assembler hors les maisons et poêles de leurs maîtres en plus prrand nombre de cinq sans congé et autorité ae justice, sur peine d'être emprisonnés, bannis, punis comme monopoleurs, et autres amendes arbitraires. »
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et se livrent à tous les désordres. Non seulement ils frappeat les maîtres qu'ils peuvent rencontrer, mais ils poussent bientôt Taudace jusqu'à vouloir s'opposer à j l'exécution de la justice et à houspiller les agents chargés de réprimer leurs violences. Le procureur du roi les acciise formellement d'avoir battu « le prévôt et les sergents jusques à mutilation et effusion de sang * ».
Le trie est donc aggravé par une sorte d'insurrection. Les grévistes se donnent une véritable organisation militaire, prennent des bannières et enseignes comme signe de ralliement, désignent un capitaine, des lieutenants et chefs de bandes. Ils ne marchent pas à l'aventure, mais par grosses compagnies, bien formées et bien conduites, sans doute les ouvriers d'un même atelier réunis dans une même compagnie. C'est une véritable mobilisation des forces ouvrières, et le roi remarque avec colère que les compagnons se comportent exactement « comme si étaient
(1) Ihid, : « Que puis trois ou quatre mois en çà lesd. compagnons imprimeurs se seraient débauchés et auraient laissé et discontinué led. train d'imprimerie, et par manière de monopole tous ensemble auraient laissé leur besof^^ne et débauché grand nombre des autres compagnons et apprentis, les menaçant de batlre et mutiler s'il besoignaient et ne laissaient lad. œuvre et imprimerie comme eux; tellement que led. art d'imprimerie seiait laissé et discontinué, puis quatre mois en ça, et est en doute d'être dutoutaboli,au grand dommage et détriment de la chose publique, attendu que c'était un des beaux trains et manufactures de ce Royaume, voire de chrétienté, qui a coûté beaucoup à l'attraire et faire venir en cetted. ville; et seraient lesd. compagnons imprimeurs et apprentis vagants et comme vagabonds parmi cetled. ville de Lyon jour et nuict, la plupart d'eux portants épées et bâtons invasibles et faisant plusieurs excès contre lesd. maîtres et autres, ainsi que disait et maintenait et disait [sic) mond. s', le procureur du Roi, qui disait davantage que lesd. compagnons sont monopoles el font serments et promesses illicites, entres autre de cesser œuvre quand l'un d'eux veut cesser, et ne besoigner si tous n'en sont d'accord ; et que pis, souvent se sont rebellés contre justice et les sergents et officiers d'icelle, ont battu le prévôt el sergents jusques à mutilation et effusion de sang ; et y a innumérables informations et décrets de justice à les prendre au corps, ce que on ne peut faire ni exécutera cauFe de leurs monopoles et qy'ils se trouvent forts : dont plusieurs en auraient étô emprisonnés. »