‹ OvariotomieChapitre 9 sur 19 · GUÉRISON TRÈS-RAPIDE · texte numérisé non relu

GUÉRISON TRÈS-RAPIDE

M“' Lécolle, née en Bourgogne, exerce à Paris, rue Lepic, n" 33, la profession de marchande de meubles. Celte dame est mariée, mais n’a jamais eu d’enfants.

Il y a trois ans, elle s’aperçut que son ventre augmentait rapidement de volume, et consulta M. le docteur Régnault, sans vouloir d’ailleurs se soumettre à aucun traitement. En moins de deux ans, l’abdomen prit un énorme développement, et la malade, naguère robuste et douée d’un certain embonpoint, devint pûle, maigre et tellement faible qu’elle ne pouvait plus qu’à gi’and’peine se tenir debout. Enfin, divers traitements proposés par plusieurs médecins n’eurent aucun résultat. Ce fut alors qu’acceptant plus docilement les avis de M. Régnault, elle consentit à me consulter.

Disons d’abord qu’il n’existe dans la famille de M'"' Lécolle aucun ■ antécédent nosologique qui ait trait à l’affection dont elle est atteinte.

Au moment où, pour la première fois, je vis celte malade, voici ce que je constatai : l’aspect général est profondément cachectique, et il semble que M”’* Lécolle soit âgée de plus de 60 ans; la surface du corps est décolorée ; les extrémités, froides et humides. Les membres inférieurs sont le siège d’un œdème considérable qui remonte jusqu’à l’abdomen, et l’extrême développement de ces parties contraste avec l’émaciation de tout le haut du corps. Les veines abdominales souscutanées, nombreuses et Irès-dilalées, sillonnent la peau et semblent relier entre elles la circulation de la moitié inférieure et celle de la moitié supérieure du tronc. A la vulve, une masse saillante, rougeâtre, du volume d’une orange, fait issue, au dehors et gêne les mouvemenls des cuisses.

Au palper, la tumeur abdominale, qui distend les parois du ventre

au point que oelles-ci menacent de se rompre, paraît dure en certains points, molle en d’autres endroits, comme il arrive pour les tumeurs fibro-cysliques. Elle semble d’ailleurs être divisée en plusieurs lobes dont l’un, beaucoup plus volumineux que tous les autres, offre aussi une consistance plus liquide, et occupe une grande partie du flanc droit. La fluctuation et la sensation de flot sont facilement perçues au niveau de ce lobe principal.

A la percussion, la matité semble exister partout ; mais en conduisant l’examen avec beaucoup d’attention , on découvre sur les côtés une légère sonorité que l’on peut poursuivre en avant et au-dessus de la tumeur, sur le trajet des intestins fortement comprimés et refoulés.

La tumeur abdominale est tout à fait immobile, et il est complètement impossible de déterminer, par le toucher vaginal, son point d’implantation ; car il existe à la vulve, comme nous l’avons déjà dit, une masse saillante qui en obture l’orifice. A l’aide des doigts et de la sonde, on constate facilement que cette masse est formée de l’utérus chassé de la cavité pelvienne, et aussi du vagin, de la vessie, et de la paroi antérieure du rectum entraînés dans ce prolapsus. On reconnaît en outre que le bassin est rempli par une tumeur dure qui se continue avec celle de l’abdomen. Enfin, l’utérus et le vagin herniés sont ulcérés en plusieurs points, et, au pourtour de l’anus, se montrent des hémorrhoïdes très-développées. La miction est fréquente et douloureuse.

Le mauvais état des fonctions digestives, qui étaient depuis longtemps en souffrance, avait empiré pendant les dernières semaines, et les repas étaient le plus souvent suivis de nausées et même de vomissements. Maintenant la langue est blanche, l’appétit nul, la soif vive.

La respiration, très-gênée, est fréquente et s’accompagne de quintes de toux convulsives, suivies de l’expectoration difficile de quelques crachats épais. L’oppression est extrême ; les bruits du cœur irréguliers ; le pouls petit et précipité.

En présence de cet état de choses des plus alarmants, je considérai que la tumeur abdominale était de nature aréolaire, contenait une forte proportion de parties solides, et que son extraction était la seule chance de salut qui fût laissée à la malade; mais celle-ci, que d’intolérables

souffrances rendaient très-irritable, et qui se considérait comme irrévocablement perdue, se refusa obstinément à se soumettre à l’opération , et sa décision fut d’autant plus invincible que son mari se joignit à elle pour repousser mon conseil.

Cependant, à la suite de renseignements qui lui furent transmis, à la suite surtout d’un violent accès d’oppression qui faillit l’étouffer dans la nuit du 28 juillet , la malade réclama elle-même l’opération qu’elle avait d’abord si énergiquement refusée, et, dès le lendemain , je pratiquai, comme je l’avais déjà fait dans quelques autres cas, une ponction préliminaire, afin de diminuer, si faire se pouvait, le volume énorme de la tumeur abdominale, et de permettre aux viscères thoraciques de fonctionner un peu plus facilement.

Cette ponction amena l’évacuation de douze litres d’un liquide jaune, épais, très-visqueux ; ce qui me confirma dans mon diagnostic.

A la suite de cette première opération, la malade éprouva du malaise, de la douleur, beaucoup d’anxiété et une inquiétude générale; le pouls devint plus faible et plus fréquent ; mais la respiration reprit de la régularité et l’estomac put supporter quelques aliments. La malade alors réclama l’ovariotomie avec une telle insistance que ce fut avec peine qu’on put la faire attendre jusqu’au 3 août.

L’opération fut pratiquée dans la maison de santé de M“® Hudde, 8Zi, rue du Cherche-Midi, en présence et avec le concours de MM. les docteurs Régnault, Ad. Richard, Ad. Andrei (de Florence), Galanti (de Palerme), Barré, Cintrât, Désarènes, Faure, Gaudin. — M. Mathieu, notre habile fabricant d’instruments de chirurgie, avait bien voulu prêter son concours pour la direction des instruments.

La malade ayant été chloroformée (fig. 2û), une longue incision médiane fut pratiquée de l’ombilic au pubis. Plusieurs artères ouvertes parce premier temps de l’opération furent comprimées à l’aide de pinces et huit autres furent liées. Je sectionnai ensuite les tissus sous-jacents couche par couche jusqu’au péritoine, que je divisai avec précaution sur la sonde cannelée. Je reconnus alors qu’il y avait très-peu d’ascite, et que la face antérieure de la tumeur était adhérente dans une grande

étendue au feuillet séreux pariétal; mais ces adliérences étaient récentes et purent être facilement rompues.

Pig. 24. — Flacon pour le chloroforme , construit par M. Guéiude, sur les indications de M. le docteur Gaudin. 11 a pour avantage de permettre, par un mécanisme très-simple, de verser le chloroforme avec une seule main.

Un des kystes superficiels fut alors ponctionné à l’aide d’un trocart volumineux; mais le contenu était tellement visqueux qu’au lieu de couler par la canule, il se laissait étirer comme du sucre fondu de confiseur. Plusieurs autres poches furent successivement ouvertes, mais leur contenu était encore plus épais et ne put être extrait qu’à l’aide des mains. La coloration de ces matières visqueuses était trèsvariable : blanche, grisâtre, jaune, verte, et même rougeâtre. Dans quelques poches, le contenu kystique avait un aspect purulent; dans d’autres, un aspect tellement analogue à celui qu'auraient eu des matières fécales, que plusieurs des assistants crurent que l’intestin avait été accidentellement ouvert. La difficulté d’extraction de ce fluide visqueux venait non-seulement de sa consistance, mais aussi de la rigidité des parois loculaires qui résistaient au doigt, et nécessitaient, pour leur ouverture, l’emploi du bistouri et des ciseaux.

Il fallait aussi comprimer, à l’aide de petites pinces spéciales, ceux des vaisseaux divisés qui donnaient du sang.

Lorsque la tumeur fut assez réduite de volume pour permettre qu’on l’attirât en grande partie au dehors, je pus constater qu’elle n’était reliée aux parties voisines par aucune adhérence capable d’ap -

porter un obstacle insurmontable, mais que sa surface externe était sillonnée de vaisseaux sanguins très-développés.

La partie qui offrit le plus de résistance ù l’extraction fut celle que contenait le petit bassin. Elle y était si enclavée qu’il fut très-difficile de l’en détacher, môme après avoir ouvert plusieurs des poches dont elle était composée.

Quand toute la masse fut au dehors, il me fut facile de voir qu’elle était reliée à l’ovaire gauche par un pédicule d’une assez grande longueur, dont le diamètre mesurait l\ à 5 centimètres, et qui contenait dans son épaisseur un grand nombre de vaisseaux très-volumineux.

Ce pédicule fut traversé par une double ligature et chaque moitié

Fig. 25. — Cîainp à chaîne de M. Matdieu. — On voit qu’après l’application de la chaîne, l’appareil à traction peut en être détaché.

solidement étranglée. Une section fut pratiquée au-dessus des liens constricteurs et un clamp fut posé (fig. 25).

Après avoir constaté que l’ovaire droit était sain, et après avoir soigneusement épongé et nettoyé la cavité péritonéale, je réunis la plaie par six points de suture métallique profonde, et six points de suture superficielle entortillée. Puis j’attirai et fixai dans l’angle inférieur de l’incision le pédicule et le clamp. Enfin, je badigeonnai la surface de section du pédicule avec du perchlorure de fer, et je le soutins à l’aide de quelques lamelles de plomb.

L’opération avait duré trois quarts d’heure et n’avait donné lieu à aucun vomissement chloroformique.

La quantité de liquide évacué était de 15 kilogrammes, et le reste de la tumeur pesait près de 15 kilogrammes.

Pendant le reste de la journée et pendant la nuit qui suivit, la malade se plaignit seulement d’un peu de toux ; elle prit des bouillons et des potages; le pouls se maintint à 60.

Le lendemain, h août, j’enlevai l’épingle d’une des sutures entortillées. Le pouls s’éleva à 92. Mais la malade, calme et contente, prit avec plaisir du café au lait, des potages et de l’eau rougie.

Le 5, la voix, qui était éteinte avant l’opération, redevint naturelle. Je retirai deux des points de suture profonde et quatre des points de suture superficielle.

Le 6, l’abdomen est souple et indolore. La malade a mangé un peu de rôti.

Le 8, je trouve la plaie en parfait état de réunion et j’enlève les derniers points de suture.

Le septième jour après l’opération, la malade a quelques selles qui produisent un grand soulagement.

Le huitième jour, le clamp se détache.

Le neuvième jour, l’état local aussi bien que l’état général sont tellement satisfaisants que, malgré mes recommandations, la malade s’est levée et vient elle-même m’ouvrir la porte de sa chambre.

A partir de ce jour, la malade resla toute la journée levée ou assise, et put vaquer à ses affaires.

Quant au prolapsus utérin dont nous avons plusieurs fois parlé, il a été facile de s’assurer, à partir du jour de l’opération, que les organes herniés reprenaient leur position normale, grâce à la traction exercée sur eux par le pédicule attiré lui-même dans l’angle inférieur de la plaie.

L’examen microscopique de la tumeur, fait par M. le professeur Ch. Robin, montra que la partie solide du kyste était surtout constituée par du tissu fibreux. Quant au liquide, il contenait beaucoup d’albumine, des cristaux de cholestérine, des globules sanguins à divers degrés d’altération, quelques rares leucocytes, et pas de traces d’épithélium.

Remarques.

Cette observation, non moins que les précédentes, prouve que l’ovariotomie, pratiquée à Paris, peut être suivie de succès, même dans des cas en apparence peu favorables, et qu’en outre la guérison peut même être tellement rapide qu’il y a lieu d’en être véritablement surpris. Si l’on considère en effet que la malade était arrivée à un âge avancé, qu’elle présentait un état d’amaigrissement extrême, que le volume de la tumeur était excessif, que la réplétion du bassin était portée au point que l’utérus avait été complètement chassé hors de la vulve, et que l’opération avait lieu dans une maison de santé située au centre même de la ville, on est en droit de s’étonner que la malade ait pu reprendre ses occupations dans un temps aussi court.

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