Ozanam à Materne, 19 avril 1831 (lettre inédite
d’avoué s'étiraient les longues heures durant lesquelles il grossoyait des actes judiciaires, c'est à cette action chrétienne collective que le jeune Ozanam rêvait.
A l'heure même où Ozanam conviait ses amis à retrouver avec lui les titres de la vieille religion, afin qu'elle devint l’assise des sociétés futures, d'étranges apôtres descendaient vers Lyon : vêtus d'une tunique bleue qu'une ceinture serrait à la taille, coiffés d’une toque ou d'un béret, étalant avec somptuosité les broussailles de leur barbe et celles de leur chevelure, ils conquéraient, par l'éclat même de leurs bizarreries, l’admiration des petits enfants qui les trouvaient beaux et qui disaienttous: « Quand nous serons grands,nous irons avec eux, et nous aurons aussi de beaux costumes’. » Ces hommes qu'ainsi suivaient les petits enfants, c’étaient les disciples de Saint-Simon, et ils s’avançaient, nous dit Ozanam, pour « annoncer la chute du Dieu des chrétiens, et élever sur les débris de la vieille croyance une religion neuve, puissante pour le bonheur de l’humanité »°. Le saint-simonisme, plusieurs années durant, allait être attiré par la cité lyonnaise, « le plus grand foyer de production et d'économie, écrivait en 1832 Michel Chevalier, dont s’enorgueillit le continent européen », par cette ville ou, disait-il eneore, «il n’y a pas une pierre, pas une cheville, pas un clou, qui ne soit posé dans un désir de travail » ; le saint-simonisme, expulsé de Paris, à l’automne de 1852, par la condamnation d’Enfantin, devait traiter Paris de « prison », s’en aller vers Lyon, et tenter de « faire avec
1. SÉBASTIEN COMMISSAIRE, Mémoires et Souvenirs, I, p. 32 (Lyon, Meton, 1888).
2. OzANAM, Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, p. 2 (Lyon, Périsse, 1831). Cette étude a été réimprimée au t. I des Mélanges, p. 271-358.
les canuts, les mineurs, les mariniers du Rhône et de la Saône, une chaîne électrique, le long de laquelle circuleraient la confiance et l'espoir »‘. Tout au début de cette propagande qui eut probablement un rôle, encore mal précisé, dans les grandes insurrections lyonnaises de 1831 et 1834, s'éleva, comme un essai d’obstacle, la voix, presque enfantine encore, mais déjà fière et grave, d'Ozanam. L’émoi du jeune homme se comprend : il avait calculé tout récemment qu’il lui fallait au moins dix-sept ans pour son œuvre d’apologétique ; et voilà qu’une religion nouvelle, impétueuse et bruyante, allait circuler, parader, s'afficher, comme si l’autre était morte, morte à tout Jamais.
Une lettre de Michel Chevalier au Journal du commerce de Lyon, datée du 16 avril 1831, annonca l’arrivée prochaine de ces inquiétants apôtres : 1ls s’appelaient Laurent, Jean Reynaud, Pierre Leroux”. Dans son numéro du 29 avril, le Précurseur, organe des libéraux lyonnais, leur souhaitait la bienvenue : « Comme gens de ferme conviction, déclarait ce journal, ils ont le droit de chercher à répandre ce qu'ils croient être la vraie lumière; comme gens de talent, ils ont le droit d’être écoutés. » La première prédication, donnée par Laurent le 3 mai, s'inaugura par un réquisitoire contre le libéralisme, « impuissant à créer la liberté », et s’acheva par une attaque contre le christianisme, « impuissant à créer l'ordre et à ruiner la domination de l'esprit guerrier ». Le Précurseur, tout en s’essayant à réfuter |:2 critiques adressées aux libéraux, déclarait pourtant, avec un sourire de complaisance, que le saint-simonisme leur appren drait « à se donner pour but de leurs efforts l’émancipa-
1. Micuez CHEVALIER, À Lyon, Proclamation (23 novembre 1832). Courrier de Lyon, 21 janvier 183$. ALAZARD, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, juillet-août et novembre-décembre 1911. CHARLETY, Histoire du saint-simonisme (1825-1864), p. 137 (Paris, Hachette, 1896).
2. La plupart de nos renseignements sur cette première descente des saintsimoniens à Lyon en 1831 sont empruntés aux articles de M, H. BurFENoIR (Revue Bleue, 18 et 25 septembre 1909).
tion et la prospérité des classes populaires, à honorer le travail et à frapper de honte l’oisiveté ». Mais Jean Reynaud, lui, ne s’attardait point à tenter l’éducation des libéraux, si malléables fussent-ils; il s’en allait droit aux prolétaires; il les haranguait, tantôt dans quelque chambre de tisseur, tantôt dans les salles publiques; il leur dénonçait, avec un sarcasme, cette « propriété dont la gloire passe et dont le règne expire ». Ses fiévreuses déclamations interpellaient, apostrophaient, bousculaient la ville même de Lyon. « N’auras-tu jamais, lui demandait-il, que des habitations infectes et des rues croupissantes pour ceux dontle travailte fait si vaste et si riche? » Et Jean Reynaud dressait l’image de la cité future, où, au lieu « d'ouvriers voués à la misère et à un abrutissement héréditaire », on verrait des « hommes religieusement unis, harmonieusement classés, justement rétribués, qui appliqueraient leur puissance sur le globe pour en jouir eux-mêmes ». Trois mois durant, ces conférences durèrent; elles rassemblaient en général de 1.200 à 2.000 personnes; et ces tribuns puissants et baroques, en descendant vers le Midi, devaient laisser à Lyon, derrière eux, un certain groupe d’adhérents, recrutés j'lutôt parmi une « élite » que dans les couches profondes du peuple’, et constitués déjà, selon le rite saint-simonien, en un « degré préparatoire ».
Légitimistesetcatholiquess’alarmaient.Le Cr:du Peuple, Nouvelle Gazette universelle du Midi, bafouait ces extorqueursd’a, ent qui vivaient « en épicuriens dans un excellent hôtel » et qui prêchaient le partage des biens. Dans la Revue provinciale, le légitimiste Jules Raïimbault s’en prenait aux libéraux : ils avaient détruit les lois qui gouvernaient la grande famille française ; aujourd’nui le saintsimonisme s'attaquait aux lois qui régissaient l'institution même de Ja famille; tant pis pour eux! Le catholique Cabuchet, de la Société littéraire de Lyon, publiait une
1. ALAZARD, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, juillet-août 1913, p. 30.
Première lettre à un saint-simonien, véhémente d’allure, impérieusement pressante :
Je crois avoir démontré, concluait-il, que vous n'avez pas de dieu, ou que vous en avez une idée fausse et dangereuse, par conséquent que vous ne pouvez avoir de religion, que nul d’entre vous ne peut indiquer d'une manière certaine la capacité des hommes souvent méconnue par la jalousie et l'injustice des autres, ou exagérée par le charlatanisme et l'intrigue; que votre système est simplement une théorie philosophique inapplicable à espèce humaine; que la société n’a jamais été fondée que sur le droit de propriété, et qu’il est impossible de lui donner une autre base; que vous, qui vous proclamez la providence des travailleurs, vous leur coupez les bras au contraire en détruisant la propriété, car quel encouragement auront-ils pour travailler ? Enfin, qu'en croyant détruire l’égoïsme et rendre l’homme plus moral, vous atteindriez au contraire le but opposé, puisque vous commencez par étoufler en lui les sentiments les plus naturels, et que je ne conçois pas comment un mauvais fils, un mauvais époux, un mauvais père peut être un vrai philanthrope :.
De tels traits, plus massifs d’ailleurs qu’acérés, infligeaient peut-être aux saint-simoniens quelques blessures; mais lorsqu'une doctrine se présente avec un idéal de générosité, qui exalte et qui flatte, on ne la réfute, on ne la tue surtout, qu’en proposant à cet idéal une autre satisfaction, plus correcte, plus complète, et c'est là ce que négligeaient les polémistes comme Cabuchet.
Une autre méthode s’offrait aux catholiques, plus eflicace, plus équitable aussi; elle allait bientôt être maniée pas l’abbé Jacques, « ancien professeur de l’Université et candidat pour la chaire d’histoire ecclésiastique », dans un gros livre qu’il intitula L'Église considérée dans ses rapports avec la liberté, l’ordre public et les progrès de la civilisation, particulièrement au moyen âge, ouvrage dans lequel on montre la tendance essentiellement bienfaisante du christianisme catholique”.
Après avoir fait la part des passions, disait l'abbé Jacques dans sa préface, la part de l’orgueil, de la haine contre une religion répri-
1. CABUCHET, de la Société littéraire de Lyon. Première lettre à un saintsimonien, p. 26 (Lyon, Babeuf, 1832).
2, Nous citons l'édition de 1836 (Paris et Lyon, Périsse).
mante, de l'envie de celui qui ne possède pas contre celui qui possède, je n'aperçois dans la constitution de notre nature, ou dans l'esprit du siècle, qu’une chose qui protège les saint-simoniens et, pour ainsi parler, qu’une seule corde qui vibre à leur parole : c’est cette magnifique couleur de philanthropie qu'ils revêtent, ces idées de progrès, de perfectionnement indéfini de l’espèce humaine, qu'eux seuls comprennent, et qui, à les en croire, ne peuvent se réaliser que dans leur système. Tournons donc contre eux leurs propres armes !.
Et l’abbé Jacques, au lieu de se borner à une critique négative du saint-simonisme, développait une longue apologie historique de la bienfaisance catholique; il montrait que le catholicisme pouvait satisfaire et avait effectivement satisfait ce qu'il y avait d’acceptable et de noble dans certaines aspirations saint-simoniennes.
Le gros livre de l’abbé Jacques, dont plusieurs éditions attestèrent le succès, avait été devancé par une brochure, et cette brochure était l’œuvre d’Ozanam. La véritable tactique pour tenir en échec le saint-simonisme avait été donnée et dessinée, dès le printemps de 1831, par ce jeune homme de dix-huit ans. Il avait depuis quelque temps observé le bruit que cette doctrine faisait à Paris : « Le saint-simonisme ne prend point à Lyon, écrivait-il à Fortoul dès le 15 janvier, et l’on n’en pense généralement pas d’une manière favorable. » Mais à peine les prédicateurs saint-simoniens avaient-ils entrepris la conquête de l’âme lyonnaise, qu'Ozanam envoyait au journal le Précurseur quelques réflexions sur leur doctrine : elles parurent dans les numéros du 11 et du 14 mai?; dans cette même semaine, un protestant, un autre catholique, adressèrent au même journal des lettres sur le saint-simonisme. Les saint-simoniens firent savoir au Précurseur qu'ils répondraient à Ozanam ; ils renouvelèrent cette promesse dans le Globe, organe de l’école saint-simonienne, et finalement s’abstinrent de polémiquer*. Mais Ozanam,