‹ Ozanam collégien, Ozanam étudiantChapitre 4 sur 51 · M8r Ozanam, Vie de Frédéric Ozanam, p · texte numérisé non relu

M8r Ozanam, Vie de Frédéric Ozanam, p

Heureux, écrira-t-il, celui qui a reçu de profondes semences de vertus, de grands exemples de sagesse, heureux celui qui a toujours chéri la religion de son enfance! car si les liens dont elle captivait son intelligence viennent à se relâcher, du moins il lui reste attaché par le cœur : le doute lui pèse et il cherche à s’en affranchir; le combat est douloureux et péuible, il lui coûte de secrètes larmes, bien des angoisses, mais enfin il se termine par la victoire; un examen respectueux éclaire peu à peu son esprit et bientôt l'inonde de lumières ; si quelque temps la conviction rationnelle lui a manqué, la fidélité morale lui demeurait, le don de Dieu était en lui, et la foi ne l’avait point quitté; elle s'était voilée seulement, comme pour se faire chercher, comme pour se faire aimer davantage.

Mais il en est beaucoup que la violence d’une imagination précoce, beaucoup que la présomption d’un orgueil juvénile entraine, et qui croient se faire grands ou heureux, en désertant l'autel où ils avaient appris à prier, en tournant le dos au prêtre qui les avait bénis, pour suivre les diverses doctrines répandues autour d'eux.

Alors ils vont grossir successivement le cortège de tous ceux qui se disent chercheurs de vérité; ils recueillent successivement les fruits de tous ces arbres de science, plantés de la main des hommes pour devenir semblables à Dieu, mais tous ces fruits sont vides et amers, et plusieurs de ceux qui avaient essayé de s’en nourrir, sentent que ce n’est point assez pour apaiser leur soif et leur faim, et alors ils s’asseyent tristement, et croyant que la vérité n’est pas, parce qu’ils ne l'ont point connue, ils s’endorment affaiblis dans un léthargique sommeil!.

Les premières lecons de sa famille, et puis l'influence de l’abbé Noirot, avaient à l’avance prémuni Frédéric Ozanam contre le péril d’une telle léthargie : ses premières années de jeunesse furent au contraire des années d'éveil, des années d’action.

Une petite revue, l’Abeille, fondée par l’abbé Noirot et quelques autres professeurs, procura de bonne heure à l’écolier l’amusant honneur d’être imprimé. On y trouve, signés de lui, un bon devoir de philosophie sur le nombre

1. Univers, 20 février 1834 (article sur les Souvenirs de Tusculum ou entretiens philosophiques et religieux de deux amis près des ruines de la maison de campagne de Cicéron, par M. l'abbé M..., ancien sous-précepteur de S. A. R. le duc de Bordeaux).

des facultés intellectuelles ‘, et d’amples discours de rhétorique, comme celui d’un cacique américain à Christophe Colomb”, celui de Witikind à Charlemagne *, celui de Villiers de l’Isle-Adam aux chevaliers de Rhodes*. C’est par leur portée religieuse que la découverte de l'Amérique, la conquête de la Saxe, les luttes méditerranéennes contre l'Islam, intéressent le rhétoricien, et ces trois harangues d'école dénotent déjà quelque effort pour replacer les grands faits de l’histoire dans le plan du règne de Dieu.

Versificateur à ses heures, après avoir aligné quelques rimes sur la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor* ou bien sur un passage de la duchesse de Berri, il.se laissait fasciner par cette façon de croisade dont l'Algérie était l'enjeu, et son imagination, s’efforçcant à surprendre, derrière le mystère qui toujours les voile, les destinées de l'Islam, esquissait en 1830 toute une série d'essais poétiques sur le désespoir des Maures chassés de Grenade', sur le génie de Carthage”, sur « Agar ou la prophétie accomplie »°,sur la conquête d'Alger". Une autre fois, c'est à Jeanne d’Arc,la pastoure de Vaucouleurs‘", qu’il tressait une couronne de rimes.Ily a de la facilité dans ces strophes, et une certaine fluidité, qui parfois ne manque pas d'élégance ; mais on ne croirait pas, à les lire, que le romantisme était déjà né. Engoncé dans une toilette d’emprunt, qu’on dirait tirée de la garde-robe, déjà fort usée, du classicisme finissant, le futur historien s'y laisse pres-

1. Abeille, III, p. 106-116. Quelques-uns des articles d'Ozanam dans l’Abeille furent reproduits dans LEGEAY, Etude biographique sur Frédéric Ozanam (Paris, Lecoffre, 1854).

. Abeille, II, p. 217-220.

. Abeille, 11, p. 316-320.

. Abeille, IV, p. 461-465.

. Abeille, IV, p. 68-69.

. Abeille, IV, p. 387-389.

. Abeille, V, p. 51-54.

. Abeille, V, p. 255-256.

. Abeille, V, p. 404-407.

. Abeille, V, p. 414-417.

. Abeille, VI, p. 309-316.

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sentir, prompt à acclamer dans la défaite du dey la victoire du Christ. La lumière des Livres Saints, des prophéties bibliques, des promesses évangéliques, était promenée par la jeune pensée d’'Ozanam sur le chaos des événements humains, comme est promenée sur le chaos des vagues la flamme scintillante d’un phare: voyez, par exemple, au tome IV de l’Abeille, sa curieuse lettre sur la traite des nègres, dont s’occupaient avec quelque zèle les philanthropes et les hommes d'État. Il se rappelle à ce sujet, lui, la malédiction de Cham, le mot fameux de Noé: « Maudit soit Chanaan! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères! » Voilà l’explication des malheurs des nègres; mais Ozanam a lu l'Évangile, non moins que le Deutéronome ; et sur ses lèvres survient cette demiprière : « Puisse l’œuvre de la médiation divine, qui a renouvelé le monde, anéantir ou du moins adoucir l'effet de la malédiction‘! »

Le nom d'Ozanam figure, dans l’Abeille, au-dessous de deux séries d’études beaucoup plus importantes: d'une part, un sommaire d'histoire de la philosophie, commencé par son ami Fortoul, et dont il rédigea les derniers chapitres ; d'autre part, cinq articles sur « la vérité de la religion chrétienne prouvée par la conformité de toutes les croyances ». Ce philosophe de seize ans est un bon élève de l’abbé Noirot: il vante le respect de Descartes pour la révélation *; il constate avec enthousiasme que Bossuet se range parmi les « rationalistes modernes » par son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, et que « le plus grand orateur de la France marche sur les pas du premier de ses philosophes»*; Pascal, assez négli-

1. Abeille, IV, p. 229-231. Peut-être ces pages furent-elles inspirées à Ozanam par un livre de M. l'abbé Marduel, son futur confesseur à Paris, intitulé : De l'Autorité paternelle, de la Piété filiale et des atteintes portées à ces deux fondements de l'ordre social (Paris, Blaise, Bricon et Rusand). Au t. I de cet ouvrage, publié en 1828, et dans lequel l'abbé, pêle-mêle, aborde toutes sortes de sujets, on le voit s’'interrompre d'un long réquisitoire contre le tutoiement des parents par les enfants, pour expliquer comment la traite des nègres réalise la malédiction de Noé.

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