Avant d'enseigner autre chose il a enseigné le droit
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sa vie. Ballanche est un ami. Chateaubriand iui fait presque peur; il hésite fort avant d'aller, au premier de l'an, porter, avec une lettre d'introduction, ses hommages timides. Le terrible grand homme, qui Poudroyait si souvent de son silence les visiteurs importuns, sedéridaetposaquel- (jues questions au jeune homme. On sait quelle fut celle qui rompit la glace. Ozanam allait-il au spectacle ? Jamais; il 1 avait promis à sa mère. Ce mol de calme candeur lui valut que Chateaubriand l'embrassa.
Quels coups que chacun de ces moments dans l'âme d'un jeune poète! Mais aussi quels contre-coups, en retournant aux rigoureux devoirs de la besogne pratique! « Comment me résoudre à dire un éternel adieu aux lettres, ces amies si sévères, qui me font payer si cher leur familiarité? » Elles font payer cher, c'est possible, mais après, elles récompensent si généreusement! Elles ne donnent pas seulement la gloire, ne l'oublions pas : il ne s'agit pas alors de dilettantisme littéraire, de style raffiné et de métrique savante. Il s'agit d'exprimer la vérité, de ■ iire assez bien le bien et le beau, pour que le salut de l'humanité s'ensuive.
Le métier d'écrivain est une forme d'action sociale. Est-ce là du romantisme ? Peut-être. Sur toutes les âmes d'alors le vent a passé. Il effleure même celle (comme disait Lamartine) du « pieux et studieux jeune homme ». C'est assez pour l'éveiller, mais pas pour la troubler plus qu'un moment. Tout cela est beau et charmant dans une âme qui reste robustement chrétienne, et qui est pure. Toute sa vie Ozanam gardera quelque chose de cet élan de sa génération juvénile. A Paris, en 1832, il s'y laisse emporter. Il a des cris comme ceux-ci, parlant à son ami Faleonnet : « Mon cher Ernest, que nos mains s'étreignent... L'avenir est devant nous immense comme l'Océan... ramons ensemble! Peut-être un jour nous sera-t-il donné d'être salués hommes de bien dans l'Assemblée des sages. »
Mais après ces envolées, le découragement n'est pas loin. Le jeune homme « pieux et studieux» regarde autour
de lui. Combien ils sont rares les amis sincères partis avec lui vers les espoirs démesurés ! Combien rares les croyants! A Paris ils sont noyés dans la foule opaque des matérialistes pratiques, viveurs, jouisseurs, gagneurs. Cela tire à Ozanam des gémissements : « Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du catholicisme et disséminées au milieu d'une foule inepte et sensuelle. Nous sommes des fils de mères chrétiennes arrivantunàun dansdesmurs étrangers. » Ces réflexions amèreslui pèsent sur le cœur, et le mènent à des heures d'angoisse. Il ne croit même plus, par instants, aux chères lettres. Il dit : « Je me suis demandé si je tenais par autre chose que par l'amour-propre à cette plume ingrate. »
Il va jusqu'à écrire : « J'ai l'imagination malade. »
Mais aussi comme il se relève ! Le remède contre la maladie romantique, c'est le devoir, etj'allais dire : la sainteté. Il en avait tous les jours sous les yeux un exemple singulier. Tous les jours de cette année de trouble moral, Dieu l'a mis en présence continuelle de ce vieillard, son hôte, sublime dans la paix de sa foi. Rien ne le trouble ni ne l'arrête. Du matin au soir, courbé sur sa tâche, il travaille jusqu'à son dernier souffle, simplement pour savoir, pour connaître un peu plus de l'œuvre de Dieu. Ozanam travaille souvent avec lui1 : il suit le patient laboureur, qui d'heure en heure s'avance vers la science et vers le tombeau. Par moments Ampère prend sa tête dans ses mains et murmure : « Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ! »
Et un soir, — car il faut penser à tout — c'était au temp s de la grande épidémie : « Dites donc, Ozanam, si le choléra me prend, je frapperai au plancher avec ma canne; courez chercher mon confesseur ! » Mais il vivait, travaillait et priait toujours.
C'est sous l'œil de ce bon gardien qu'Ozanam traversa la crise romantique. Car il l'a vraiment traversée. Il en a vu
1. On a recueilli des payes de notes où leurs deux écritures se mêlent.
clairement les dangers, et qui plus est, il les a définis avec une rare sagacité. Dans une lettre écrite à 24 ans (L831) il analyse dans ses origines, dans ses effets, la faiblesse spéciale des esprits de son temps, la mélancolie, ce que l'on a appelé le mal du siècle. Son analyse est lumineuse. La mélancolie a sa source dans l'orgueil, non pas l'orgueil banal, le vulgaire contentement de soi, mais un autre orgueil, « plus subtil, plus facile à se glisser inaperçu, plus raisonnable, qui se cache dans le déplaisir qu'on a de ses propres misères ». Dans la mélancolie qui sort de Là « on se complaît, c'est un sentiment d'apparence honorable; c'est une sorte de justice et c'est presque une vertu ». Mais il faut se méfier : « Nous ne nous déplaisons si fort que parce que nous nous aimons trop. » Sachons voir clair : « Nous enrageons d'être si peu de chose, parce que nous avons hérité du premier sentiment coupable du premier père, et que nous voudrions être des dieux. »
Par ce mal, dit Ozanam, poursuivant son analyse, « l'amour s'affaiblit ». Car « l'égoïsme se cache sous cette trompeuse austérité de nos regrets ». On est parti de l'orgueil, et l'on aboutit à la paresse. La tristesse et la paresse occupent souvent la même place chez les théologiens, « dans les anciennes énumérations de péchés capitaux ». — « Il est plus commode de rêver que d'agir : les larmes nous coûtent moins que la sueur, et ce sont nos sueurs que la sagesse inexorable nous demande. »
Voici Ozanam sorti du danger romantique. Le remède, après la sainteté, c'était la discipline du travail. Il n'a plus peur de sa vocation d'homme de lettres. Il la sanctifie par la loi de Dieu, et il proclame : « C'est aussi pour les labeurs de l'esprit qu'au jour de la chute fut prononcée cette parole : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! »
Ainsi dirigés les rêves de son époque lui deviennent bienfaisants. Car il a rêvé, comme tant d'autres, un chan-
gement profond et intégral du monde et des hommes, « une palingénésie, novos cœlos et novam terrain ». Tous les hommes qui pensaient se nourrissaient alors de chimères semblables. Il nous est facile de les traiter avec dédain. N'oublions pas cependant tout ce que nous leur devons. Rions, si l'on veut, de ceux qui ont, tout d'une venue, inventé des systèmes sociaux et des religions. Mais il faut révérer ceux qui ont mis leur rêve sous la meule de leur consience. Ils n'ont vu finalement dans le désir des cieux nouveaux et d'une nouvelle terre qu'une nécessité de savoir davantage.
De très bonne heure Ozanam s'est aperçu du prix de l'effort. « Les choses, disait-il, ne valent que ce qu'elles coûtent. » Et bravement il affirme : « Nous sommes trop verts! Nous ne sommes point encore assez nourris de la sève vivifiante de la science pour pouvoir offrir des fruits mûrs à la société. » Il ne perd pas l'espoir de pouvoir le faire : mais il le remet à un délai de quinze ou vingt ans. Cependant, dit-il, «grandissons dans l'ombre et le silence ».
Nous qui vivons cent ans après, et pour qui les fruits ont mûri au centuple, bénissons les semeurs résolus de l'aurore. Et, en particulier, si la grande école historique, cri tique, philologique du xixe siècle a vécu, c'est à quelques-uns d'entre eux que nous le devons : sachons le reconnaître. Si nous avons eu des Delisle et des Gaston Paris, c'est aux Ozanam qu'il faut en savoir gré. Ne l'oublions pas. Ils étaient « trop verts » ? Peut-être. Nous sommes quelquefois trop secs.
Nous touchons ici un phénomène curieux de notre histoire littéraire. Le mouvement d'où est sorti le romantisme a été pour quelque chose dans la naissance de notre école moderne d'érudition. L'ancienne France avait connu une érudition méthodique et objective, celle des Bénédictins, assez semblable dans ses principes à celle que nous pratiquons aujourd'hui. Après la brutale interruption que causa la Révolution, quelque temps s'écoula; puis, les études reprirent, sous une autre forme, comme une sorte
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de nécessité. Parmi tant de gens qui lançaient des idées, il semble que le besoin ait surgi de savoir des faits pour étayer les idées. On a voulu retrouver les «sources de cette histoire des hommes que des événements imprévus venaient de barrer et de détourner. Il est rare qu'un historien de cette époque n'ait pas pris pour son point de départ la volonté de démontrer quelque chose. On en voit qui partent à la rescousse de telle ou telle thèse philosophique. Une fois sur le sentier de l'histoire cependant, il arrive que leur conscience ou leur faculté d'observation les mène plus ou moins loin vers la vérité.
Delà du moins une nécessité de travailler pour appuyer ses idées. Elle s'imposait à des hommes d'origine philosophique très diverse : mais combien plus à des chrétiens ! Il leur fallait défendre leur foi par la parole et la plume, comme elle avait été combattue. Car c'étaient les écrivains qui l'avaient ébranlée dans les âmes, les historiens plus encore que les philosophes ; c'est par les lettres et l'histoire qu'il importait de l'y rétablir. On l'avait attaquée et ridiculisée par les faits. C'est par les faits qu'il fallait la glorifier. A Voltaire s'oppose Chateaubriand.
Le devoir désormais d'un travailleur chrétien comme Ozanam, c'est d'assurer par l'érudition, d'asseoir sur une base de faits dûment établie, l'immense construction aérienne du Génie du Christianisme.
C'est un dessein comme celui-là qui le maintint dans la carrière des lettres, lorsque, malgré toutes entraves, il s'y avança résolument. Il a confiance dans la science historique, parce qu'il a lu dans saint Augustin : « Si la vérité est Dieu même, il s'ensuit que toute science est bonne en soi. » Aussi tout l'ensemble des faits humains lui apparaît comne un immense raisonnement expérimental aboutissant à la vérité de la Révélation : en même temps comme un poème, le poème des poèmes.
Delà une ambition littéraire d'une ampleur infinie. Au départ surtout l'historien poète ne sait se restreindre. Aussi bien que des Grecs et des Romains, des Francs et
des Germains, il s'occupe des Lapons et des Tibétains ; il embrasse toutes les civilisations et toutes les mythologies. C'est un travers commun à bien des travailleurs de cette époque. On s'est mis en présence du tableau immense des expériences humaines; on a cru qu'on pouvaitl'embrasser, qu'on pouvait savoir l'histoire tout entière. Ainsi seulement on pouvait en déduire des conséquences.
On ne prévoyait pas encore le magnifique « l'histoire ne sert à rien » de Fustel de Coulanges. On prétendait bien qu'elle servît à toutes choses. Il y fallait une philosophie, et aussi un sentiment et une couleur. Jules Simon s'étonne1 que les Grecs aient donné une muse à l'Histoire. Ce devait être du moins une muse bien « austère » ; elle ne pouvait avoir « ni le masque trompeur, ni les cordes mobiles de la lyre, mais les tables de pierre et un inflexible burin ».
Je la veux bien austère et je ne refuse pour elle ni table ni burin, mais c'est une muse, et la lyre ne lui fait pas toujours défaut. Ce sont des lyriques que nos premiers érudits du xixe siècle, et la science de ce siècle a été créée par des poètes. Ozanam a vu le grand Ampère rêver une connaissance encyclopédique du monde. Son ami Jean-Jacques y ajoute le désir passionné du pittoresque et de l'inédit. C'est un de ces voyageurs furibonds et incessants qui rompent alors les limites de notre vieil horizon2. Il est par excellence adonné à ce que Ton a appelé « l'érudition sentimentale ». Ozanam ne s'y déplaisait pas : car tout sentiment pour lui avait une forme religieuse.
Ce qui est singulier c'est qu'il trouva son grand, son définitif maître d'érudition sentimentale dans un homme.
1. A propos de Miclielet, et dans le regret que ce poète soit devenu historien.
2. O/.anam lui écrit : « Sous quel ciel aller chercher un aimable et désespérant voyageur? » Et ailleurs : « Vous avez créé ce genre nouveau et tout à vous de littérature aventureuse le bourdon sur l'épaule et la plume à la main. »
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qu'il a aimé, qu'il aurait bien voulu convertir (sans avoir le temps peut-être J'y réussir), mais dans un homme enfin qui ne partageait pas sa foi. Je veux parler de Claude Fauriel. Peu d'hommes aussi différents d'âge, de caractère, <le convictions, qu'Ozanam et Fauriel, ont pu cependant s'accorder aussi complètement. C'est Fauriel qui a distingué Ozanam, qui l'a mis en lumière, qui a fait sa carrière en lui assurant la suppléance de sa chaire à la Sorbonne à un âge où aucun savant ne pouvait rêver même une pareille chance. Après la mort de Fauriel il semble ■qu'Ozanam a tout perdu : « Son attachement pour moi, dit-il, faisait ma sécurité. »
Ozanam pria ardemment pour lui. Et il fit son éloge pour la Faculté des lettres avec une sincérité et une justice qui sont belles et nobles choses. Songez cependant d'où venait ce Claude Fauriel *. Pendant l'affreuse Terreur du pays lyonnais, il avait tristement, mais résolument donné dans le mouvement révolutionnaire ~. Comme agent national de sa ville de Saint-Etienne débaptisée, c'est lui qui prononça le discours de la fête de la Maison dans la chaire de l'église paroissiale profanée.
Que pouvait penser de lui Ozanam ? Mais que penser de tant d'hommes que le vent de nos bourrasques infernales a emportés, renversés, retournés, et dont le fond du cœur pourtant gardait parfois des désirs généreux ? Fauriel, songez-y, quand toute son aventure terroriste fut terminée, n'avait pas vingt-deux ans. Songez qu'au plus fort des tourmentes, ce petit jacobin inconscient, entre son rôle de robespierrot de province et sa vie militaire, avait trouvé encore le temps de lire, de parler, d'aimer la vertu et de haïr l'athéisme, de vanter les quakers et William Penn, de chérir Fénelon, et encore par surcroit d'étudier l'histoire ! Il s'enfermait tout seul, des jours et des nuits, dans un petit réduit d'une tour gothique en
1. 1772-1843. Cf. J.-B. Galley, Claude Fauriel, Saint-Etienne, 1909.
2. Il signait alors Démophile philosophe. Son discours de la fête de la Raison est •du 20 prairial an II.
ruines, — pour rêver aux étoiles quelquefois, — surtout pour travailler.
Quand Ozanam l'a connu, bien plus tard, aux alentours de la soixantaine, c'était dans la paix calme d'une de ces intimités morganatiques, telles que l'ancien régime en avait tant connues, auprès de la marquise de Condorcet. Fauriel était un savant, de modestie un peu hautaine, peu avide de gloire bruyante, se contentant de l'estime, comme de la société, des plus délicats. Il est peu connu, sauf des érudits et à peine quelques bonnes publications commencent à faire comprendre le mérite de cet inventeur, et l'influence qu'il a eue, en France et à l'étranger, sur plusieurs hommes de premier ordre '.
On trouve piquant de voir Ozanam noter, sans embarras, les charmes du « Salon d'Auteuil », et l'esprit « des derniers amis de Voltaire ». Il présente hardiment la figure de Fauriel, depuis sa jeunesse « partagée entre la poésie galante2, la botanique et le stoïcisme ». — Mais il le voit, dès cette époque, avide de vérité, et poursuivant partout la science. En Italie il le retrouve dans un groupe singulier de poètes, de philosophes, de penseurs, les Beccaria, Imbonati, et le délicieux Manzoni, qui lui soumettait ses premiers vers, et l'appelait son « divin Fauriel ». Il le suit en Allemagne, avec Schlegel et les Humboldt, chez Mme de Staël.
A ce moment-là Fauriel n'est plus le Fauriel de l'idéal antique, de la République, et des faisceaux de la Convention. Il ne dirait plus : « Le monde est vide depuis les Romains. » Il a passé sa vie à démontrer le contraire. C'est qu'il a vu s'éveiller en lui ce qu'Ozanam appelle une
1. Voir YEpislolaire de Manzoni, récemment édité par MM. Sforza et Gallavresi (Milan, 1912). Voir aussi ce livre inépuisable en renseignements sur les relations de la France et de l'Italie, Paul Hazard, La Révolution française et les lettres italiennes, 1910.
2. Le début de Fauriel avait été l'éloge de La Fare et Ghaulieu, « charmants poètes, dit Ozanam, mais de ceux qu'il ne faut couronner que pour les bannir», îl est vrai que peu après il écrivait cette histoire du stoïcisme dont il pleura toujours le manuscrit brûlé par les Cosaques en 1814.
« admirable curiosité ». Elle le conduit vers ce qui est le plus obscur, le plus barbare, le plus inconnu. Ses recherches se portent « sur tous les points à toutes les profondeurs ». Il a deviné le sanscrit et l'Inde avant Bopp et Benfey ; il s'est épris des patois, des chansons populaires, du folk-lore. Ozanain s'exalte à la pensée de la découverte de sa vieillesse, cette littérature ensevelie dans l'oubli des siècles, celle de notre langue d'oc, l'ardente et libre poésie des troubadours, à laquelle l'Italie a dû la sienne. « Personne, dit-il, n'a mis en circulation plus d'idées nouvelles. »
Ce qui l'attachait à Fauriel, c'était de voir, parmi ses recherches innombrables, quelle patience et quelle conscience il consacrait à chacune. Il pratiquait la vraie discipline du travail, si rare en cette époque d'improvisations. Il n'y avait pas pour lui de petite besogne : « Il lui en coûtait plus pour une notice littéraire qu'à d'autres pour créer une religion nouvelle. » Et Ozanam complète ce joli trait par cet éloge suprême : « Il était incapable de se satisfaire. »
Au point de vue même de sa foi chrétienne, Ozanam n'était pas sans trouver autour de Fauriel certaines émotions heureuses et certaines espérances. Il y rencontrait un grand respect des convictions et un constant désir du bien et de la vérité. Manzoni était chrétien. Fauriel croit à Dieu et cala Providence, et obtient quelques concessions de Cabanis, qui n'en est pas encore là, mais qu'on appelle pourtant, pour sa sincérité, « l'angélique Cabanis ». Ces hommes passent leur temps à chercher, à désirer, à aspirer. S'ils ne trouvent pas ce que le catholique Ozanam désire leur voir trouver, ils sont du moins sur une voie qu'il croit bonne, et où il se rapproche d'eux sans peine.
Il n'y a pas parmi eux un philosophe qui ne mêle à sa philosophie quelque préoccupation de l'histoire, et pas un historien non plus qui ne soumette son désir de savoir à une pensée philosophique. Fauriel, dit Sainte-Beuve, « savant original et érudit philosophe, comme il n'y en
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avait pas encore eu en France, remettait tout en question et cherchait les racines de toutes choses ».
Voilà le mot: « Erudit philosophe ». Fauriel a conçu que l'histoire des langues et des littératures est en somme l'histoire psychologique de l'humanité. Voilà sa grande invention « Il n'a jamais séparé la littérature de l'histoire '. » On ne peut pas se figurer quelle nouveauté cela parut dans ce temps-là. C'était le création de tout un ordre de sciences nouvelles, l'histoire critique des lettres, la philologie. Rien de semblable n'avait existé dans les âges précédents.
Quand Fauriel est nommé en 1830 professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, on crée la chaire pour lui: c'est la première. Il n'y en avait jamais eu auparavant. C'est qu'auparavant nous nous souciions peu des littératures étrangères; notre sublime et orgueilleux grand siècle avait bâti autour de nous comme un muraille de la Chine.
Jusqu'à ces jours-là la critique littéraire n'avait rien à voir avec l'histoire. Elle relevait d'une inviolable esthétique. Elle s'attachait, dit Sainte-Beuve, « aux chefs-d'œuvre des littératures, pour les juger suivant quelques règles absolues ». Il fallut changer de manière. « Il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique. Aujourd'hui l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle, par des observations et des collections. » Seulement, bien plus que l'histoire naturelle, elle est une science philosophique, puisqu'elle a pour sujet des hommes. Aussi Sainte-Beuve ajoute : « La critique est une invention et une création perpétuelle. » N'était-ce pas ce que Fauriel entendait exprimer, quand il disait : « L'histoire des littératures se rattache d'une manière intime et directe à l'histoire des civilisations » ?
Quand Frédéric Ozanam entendait ces paroles-là, c'était justement ce qu'il désirait entendre; c'était ce qu'Ampère lui avait promis. Pour lui toute civilisation est chrétienne; écrire l'histoire de la civilisation, c'est écrire celle
1. Ainsi parle Mohl, le meilleur élève et l'héritier de Fauriel.
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de la foi; c'est servir la foi par les belles-lettres, tant chéries.
Il apporte à son travail ce que l'on peut appeler une conscience religieuse. Ce n'est pas le lieu ici de montrer la haute valeur historique de l'œuvre d'Ozanam". Elle eut de son vivant l'approbation des maîtres les plus austères, tels que Victor Leclercq, dont le nom dans les souvenirs universitaires semble signifier quelque chose de solennel, de méthodique et d'autoritaire. Yillemain, qui lui donnait la même estime, mêlée de quelque révérence, savait honorer en lui, à côté du savant, l'homme de lettres. 1 1 -a su définir le mieux qui fût possible le mérite complexe de ce singulier esprit. C'était au lendemain de la mort d'Ozanam. Yillemain eut charge d'expliquer, au nom de l'Académie française, dans quel sentiment elle avait voulu décerner à la mémoire du mort, comme on dépose une couronne sur une tombe, le prix de haute littérature française.
« Ce mot haute littérature, dit-il, nous a paru désigner ce qui est à la fois savant et inspiré. »
L'influence d'Ozanam sur les travaux de sa génération et des générations suivantes a été grande, non seulement en France, mais à l'étranger aussi, et surtout en Italie1. S'il a honoré la science française parmi les Italiens, d'autre part, chez nous, il a été un des initiateurs les plus efficaces de la beauté de l'Italie dans les lettres et les arts.
L'amour de l'Italie est une des nourritures de nos âmes : « Terre émouvante, a dit Barrés : salve magna parens! Elle nous fait aimer la vie. C'est l'éternelle éducatrice et qui continue d'adoucir les barbares. » Pourtant, pendant
1. Mon éminent ami F. Novati, que j'ai interrogé à ce sujet, remarque combien l'école historique italienne de la génération qai nous précède a dû aux savants français et en particulier à Ozanam. Au contraire la génération suivante a reçu davantage de la science allemande.
longtemps, nous ne l'avons pas connue tout entière. Les Français du xvme siècle s'inclinaient devant la Rome antique, qui était presque du patrimoine universel, et aussi devant les Arts de la Renaissance. Mais, d'ailleurs, de l'Italie ils goûtaient surtout son ciel tiède, sa société aimable et facile, cafés, théâtres, masques et galanteries. Ils en ignoraient la plus belle partie.
C'est l'Europe et surtout la France du xix9 siècle qui ont découvert l'Italie du moyen âge. Ozanam fut un des premiers explorateurs. Je ne dis pas le premier. Une veine de sentiment grave et mélancolique avait déjà entraîné vers les sépulcres et les ruines d'un passé trop ignoré quelques voyageurs, quelques poètes, à la suite de Byron, — comme Lamartine ; quelques historiens aussi et quelques penseurs, Charles de Villers et les esprits curieux de la Décade, Mme de Staël, Fauriel enfin.
Mais Ozanam n'a pas vu en Italie que des sépulcres. Il y a trouvé la vie. Il avait toujours aimé l'Italie : c'était une patrie. Il adorait sa langue, et s'indignait qu'on la prétendît, sur la foi d'un vieux dicton, faite pour les femmes, alors qu'elle est aussi forte que douce, et retrouve, quand il le faut, « le mâle accent des vieux Romains ». Il goûte de tout son cœur les lettres italiennes, celles du passé comme celles de son temps1. Il a entretenu des relations d'amitié avec les meilleurs entre les bons esprits de l'Italie2, Tomaseo, Cesare Balbo, Gino Capponi, le cardinal Mai, le Père Ventura. Son âme de cristal s'était tout naturellement réfléchie dans celle de Silvio Pellico, qui lui écrivait : « Tous les Italiens doivent se féliciter de la fraternité qui vous unit à eux. »
Tout le préparait à comprendre la beauté de l'Italie. Mais l'Italie du moyen âge a pour lui un attrait de plus. C'estle règne de la beauté chrétienne. Il se passionne pour
1. Il les conçoit « en trois moissons séparées par trois jachères » : Dante et Villani — Machiavel, Arioste, Le Tasse — Alûeri, Monti, Foscolo, Manzoni.
2. Ceux surtout qui groupés à Florence autour du libraire Vieusseux, travaillaient à restaurer les études historiques.
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ces siècles où, parmi les haines et les violences, a brillé d'un éclat miraculeux la loi de bonté et de pardon, où les âmes croyantes ont trouvé leur expression dans l'art le plus sincère et le plus pur qu'aucun temps et aucun pays aient connu. Aux yeux d'Ozanam, la terre des saints est en même temps la terre des poètes.
Tout justement il arrive à l'heure où les merveilles de l'art des siècles chrétiens surgissent de l'oubli. Et qui les a évoquées de l'ombre ? Des chrétiens. Mais encore, quels chrétiens? Ses maîtres, ses amis, Rio, Montalembert1. « Quand je vins en Italie pour la première lois avec mon père, dit-il, il y avait à l'Académie des Beaux-Arts à Florence quelques tableaux relégués dans un grenier. » C'étaient les primitifs, les Giotto, les Frà Angelico. A son voyage suivant, il les a trouvés descendus de leur cachette et mis en honneur. Dieu lui a fait, un jour, cette faveur d'être personnellement présenta l'heure même où la beauté de l'art chrétien déchirait les ténèbres. Il était à Santa Croce à Florence, tandis qu'on découvrait dans la chapelle des Bardi la vie de saint François qu'y a peinte Giotto. Tout malade et fiévreuxalors,ilput cependantgrimper sur l'échelle de l'échafaudage, et, sous le badigeon qui tombait, lui sourit, à travers les siècles, la divine figure des fresques.
Doux symbole de l'apparition à ses yeux grands ouverts et avides, de la beauté du moyen âge italien! Peu de gens en ont parlé avec plus d'émotion à la fois et de pré cision. Il faut le lire sur Rome, les basiliques, la tombe de l'Apôtre, et ce Vatican, où le peuple des statues païennes lui semble être « le cortège des captifs qui accompagnent le triomphe ». Mais Ozanam est surtout un Toscan et un Ombrien. Personne avantlui n'avait su comprendre et définir l'ensemble merveilleux et l'ordonnance logique des grandes cathédrales italiennes du xme siècle, Pise, Sienne, Orvieto.
« Ailleurs, dit-il, il y a des édifices, on y pose des statues
1. Je n'oublie certes pas les initiateurs italiens, les Milanesi, le P. Marchese.
et des tableaux. Ici seulement et sur quelques autres points que le génie toscan a visités, il y a des monuments, c'està-dire des œuvres sorties de terre d'un seul jet, bâties, sculptées, peintes, animées d'une même poésie, auxquelles on ne peut pas plus enlever leurs fresques et leurs bas-reliefs que leurs fondations et leurs tours. »
Voici par exemple le dôme de Pise :
« Les vieux maîtres avaient bien compris que l'église doit être la Jérusalem céleste, et ils construisaient celle-ci avec tant de légèreté, qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de terre, ou si elle y pose seulement, descendue du ciel. »
En lui le sentiment religieux et le sentiment esthétique sont tellement unis et présents, qu'il nous communique une sensation incroyable de renouvellement du passé et de suppression des temps. Voici par exemple qu'une communion pascale dans une antique cathédrale lui fait revivre la même liturgie sous les mêmes voûtes au xne siècle. « Les sept cents ans écoulés disparaissent comme un jour; la pensée du temps s'évanouit et ne laisse plus courir dans l'assemblée frémissante que le sentiment de l'éternité. »
Ozanam se sent lié en même temps par l'art et la foi à l'Italie du passé. Il en est ravi : « Rien n'est plus beau que cette perpétuité. » Il n'a rien du dilettante, qui vient promener sa rêverie moderne parmi les ruines de gloires abolies. Il se sent de l'Italie du xme siècle ou du xive. Il en est. Il nous y invite et nous y introduit. Aussi nous lui devons de grandes grâces, nous qui l'avons connue et aimée par lui. Nous lui en devons une immense par dessus tout pour avoir été chez nous un des plus efficaces propagateurs et serviteurs du plus grand poète du monde, Dante Alighieri.
Afin de rendre pleine justice à Ozanam, il convient de
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se rappeler où en était avant lui en France la connaissance et 1 intelligence de Dante'. L'ancienne France l'avait bien peu connu. On note quelques visions intermittentes, aux xve et xvi8 siècles, à l'époque où régna chez nous le goût italien, et l'on aime à saluer, pour pauvres qu'ils soient, les premiers traducteurs de la Divine Comédie. Au xvne siècle, c'est presque l'oubli. Malgré Boileau,les poètes italiens trouvaient moyen de s'insinuer encore au théâtre, dans le monde et même dans les cercles littéraires. x\rioste, Tasse et le cavalier Marin avaient encore leurs dévots. Mais non pas Dante ! Il semble qu'il t'ùt effacé des mémoires, si l'on met à part celles de quelques érudits, surtout provençaux. La marquise de Sévigné, qui savait si bien l'italien, ne semble pas seulement avoir connu son nom2.
Le xviii8 siècle lui accordera un regard. C'était un siècle voyageur et curieux. Jamais en Italie le culte de Dante ne fut tout à fait chômé; quand on passait les Alpes, forcément on en entendait parler. Le président de Brosses en causa chez des belles dames. Il fit plus : il en tâta. H trouva à l'auteur un « rare génie », mais qui « le fatigue». Il ne s'y acharna pas : « Je n'en lis guère, dit-il, parce qu'il me rend l'âme toute sombre. »
Voltaire s'en occupa : et de quoi donc ne s'occupa-t-il pas? Il mettait le nez partout. Il était trop fin pour ne pas sentir qu'il y avait là quelque chose. Il trouva chez Dante une cinquantaine de vers « supérieurs à son siècle », et qu'il préfère aux « vermisseaux de la poésie actuelle d'Italie ». Mais il s'en tient là. Il n'aime pas Dante et cela va sans dire. En somme pour lui tout cela était bien cagot! Il en prend occasion pour décocher quelques bons mots. Nous nous apercevons une fois de plus des sottises qu'était capable de dire à l'occasion l'illustre homme
1. Cf. le livre si complet et intéressant de Fakinelli, Dante e la Francia, qui par malheur ne pousse pas au delà du xviii* siècle.
2. Cf. Claka Fkiedman, La coltura italiana e Madame de Sévigné (Giornale ttorico, vol. LX).
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d'esprit1. Il dit : « Les Italiens l'appellent divin, mais c'est une divinité cachée. » Et ceci : « Sa réputation s'affermira toujours parce qu'on ne le lit guère. » Il ne se douta pas qu'un jour venait, et qu'il n'était guère éloigné, où, dans le inonde civilisé, Dante serait plus lu que Voltaire.
D'ailleurs il ne faut pas lui en vouloir! Comme l'observe Farinelli, le jugement de Voltaire a servi à quelque chose : « Tout le monde écoutait Voltaire. Il tira Dante d'un oubli séculaire. Le blâme de Voltaire est le premier pas vers la gloire de Dante en France2. » Nous aurions préféré, par amour-propre national, que le premier pas ne fût pas une pirouette. Il en résulte une humiliation. C'est pour cela que Farinelli a cru pouvoir finir son livre sur cette citation vraiment injurieuse d'Amiel : « Ce qui manque aux Français c'est la perception du sacré, l'initiation aux mystères de l'être. »
Il a fallu toute la pédanterie du calvinisme genevois pour oser proférer de pareils mots sur la France de Pascal, de Descartes, de Bossuetetde Malebranche. Nous devons avouer seulement qu'aux environs de 1770, la « perception du sacré » nous faisait momentanément défaut. Or elle est nécessaire pour comprendre Dante. Cependant nous n'étions plus bien loin de cette intelligence.
J'aime à répéter ici avec Sainte-Beuve : « Honneur à Rivarol3! » C'était, la chose est certaine, un « dilettante brillant et incrédule ». Il n'a vu dans les poèmes de Dante qu'un « thème d'innovation et d'audace ». Il avait trouvé plaisant et paradoxal d'accepter le défi que lui portait Voltaire de « traduire Dante en style soutenu ».
1. Il a félicité l'abbé Bettinelli, un Italien qui avait eu « la bravoure » de traiter Dante de fou et son œuvre de monstre. Dans ses Lettres anglaises il trouve plaisant de comparer la Divine Comédie à Hudibras et aux romans à coq-àl'&ne de l'Angleterre.