‹ Ozanam, livre du centenaireChapitre 143 sur 192 · Mé langes. (Œuvres complètes, t. VIII. p. 55 et suiv · texte numérisé non relu

Mé langes. (Œuvres complètes, t. VIII. p. 55 et suiv

C'est ce qui nous reste à dire. Il napas cru que la bienfaisance pût dispenser de la justice, ni que la justice put rendre la bienfaisance inutile. Et ainsi montre-t-il, comme on la dit, « l'accord parfait de la justice et de la charité dans l'esprit et dans le cœur d'un catholique social4 ».

Cet accord de la justice et de la charité, Ozanam l'a proclamé maintes fois, à propos de la propriété privée, de la légitimité de celle-ci et des devoirs qui y sont attachés. Il s'est étendu sur cet important sujet à deux reprises : clans un travail sur les Biens cU Eglise, œuvre de jeunesse, publiée en 1835, mais déjà pleine de maturité; plus tard dans un remarquable article de Y Ere nouvelle (L848) sur les Origines du Socialisme.

Ozanam rappelle sur quel fondement inébranlable saint Thomas et toute la tradition avec lui ont établi l'institution de la propriété privée : grâce à celle-ci, chacun met plus d'activité à produire; il y a aussi plus d'ordre dans les affaires humaines, quand chacun a le soin exclusif d'une chose; enfin, il y a plus de paix dans le partage que dans l'indivision. C'est pourquoi la propriété est une institution non seulement permise, mais nécessaire. Est-ce à dire qu'en conscience chacun peut posséder, comme s'il était seul sur la terre? Non, chacun doit être prêt à donner son superflu aux autres dans leurs nécessités : ainsi, tandis que la justice exige que chacun ait le soin exclusif et la disposition des choses qu'il possède, la charité requiert que chacun soit disposé à en faire profiter les autres, dans la mesure de son superflu et du besoin d'autrui. Synthèse harmonieuse de la justice et de la charité ! Ozanam met cet accord en vive lumière.

« En se décidant, dit-il, en faveur de la propriété par « des considérations si judicieuses, saint Thomas ne « renonce point aux hardies maximes des Pères, il n'hésite

1. Mgr Breton, « Ozanam social ». [Semaine sociale de Limoges, 1912.)

« pas à reproduire ces paroles de saint Basile et de saint « Ambroise : « Le pain que vous gardez, c'est celui des « affamés; le vêtement que vous enfermez, c'est celui de « l'indigent qui reste nu; la chaussure qui pourrit chez « vous est celle du misérable qui marche déchaussé ; et « c'est l'argent du pauvre que vous enfouissez en terre. » « Les socialistes ont connu ces textes, ils en ont abusé. « Mais saint Thomas les explique en les complétant par « d'autres paroles de saint Basile qu'il ne fallait pas dé- « tacher des précédentes. « Pourquoi donc avez-vous en « abondance pendant que celui-ci mendie, si ce n'est afin « que vous ayez le mérite du bon emploi et lui, la cou- « ronne de la patience? » Et il conclut que de droit natu- « rel le superflu des riches est dû aux nécessités des « pauvres; mais, parce qu'il y a beaucoup de nécessités « et que le bien d'un seul ne peut suffire à tous, l'économie « de la Providence laisse à chacun la libre dispensation « de son bien. Cette distinction, qui se réduit à celle des « devoirs parfaits et des devoirs imparfaits, professée « par tous les jurisconsultes, contient la solution des « problèmes qui font notre inquiétude : elle concilie l'ap- « parente contradiction de la justice et de la charité; « elle conclut au dépouillement volontaire au lieu de la « spolation, et au sacrifice au lieu du vol.

« Le christianisme n'affaiblissait donc point la pro- « priété; il la conservait, au contraire, comme la matière « môme du sacrifice, comme la condition du dépouillece ment, comme une partie de cette liberté sans laquelle « l'homme ne mériterait pas. Mais en même temps qu'il « prenait la liberté sous sa garde, il l'exerçait au dé- « vouement, à l'abnégation de soi, à la pratique de la « fraternité. S'il faisait du vol un crime, il fit de l'aumône « un précepte, de l'abandon des biens un conseil, et de « la communauté un état parfait dont l'ébauche plus ou « moins achevée se reproduisit à tous les degrés de la « hiérarchie catholique1. »

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