‹ P.-A. Masui-CastricqueChapitre 1 sur 3 · La Tour de Lisseweghe · texte numérisé non relu

La Tour de Lisseweghe

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Je ne connaissais que son talent brusquement révélé à Londres pendant la guerre. La « Légende de Thyl Uilenspiegel » venait de paraître. C’était une suite de bois dessinés et gravés par Masui et illustrant ou plutôt commentant le célèbre chef-d’œuvre de Charles de Coster.

Ce volume magnifique, éclatant hommage à la terre natale, obtint un vif succès. Je connus Masui et souvent nous nous vîmes à Londres, dans ce Londres d’exil et d’épouvante. Les sombres jours de Verdun mettaient toutes choses en question. Masui avait été cruellement blessé; il portait encore l’uniforme et rendait à l’arrière de signalés services. Dans son home d’exil, nous parlions du pays éloigné et cher. Le dessinateur disait l’œuvre à accomplir.

Grandi, portant la moustache à la gauloise, ses paroles me parvenaient assourdies. Dehors c’était la ville tentaculaire si souvent et si bellement chantée par Verhaeren. Et Masui montrait ses oeuvres, des dessins et surtout des bois magnifiques.

L’art du graveur sur bois était dans l’oubli. L’éclat de la couleur flamande, tout l’art flamand bruyant, aux clairons de gloire, s’imposait. A lui le premier plan de la gloire, des honneurs et de la matérielle jouissance. Toute puissance des sens ! Les exquises et cérébrales joies de l’eau-forte, du dessin lui-même, les impressions diverses du bois, tout cela est dans la grisaille de l’ennui et de l’oubli. Ceux seuls qui, las des douceurs et des fanfares, recherchent la viole lente ou les « séraphins en pleurs » mallarméens, l’archet aux doigts, penchent encore des yeux charmés sur l’œuvre de ces artistes (mineurs à notre époque). Et peut-être, découvrant les belles floraisons de l’heure, ont-ils une double joie, identique au bonheur des fervents du style sur maints textes obscurcis à dessein.

Paul-Auguste Masui-Castricque apparaît parmi les rénovateurs de la gravure sur bois. Chez lui, pas de préoccupations industrielles. 11 œuvre dans le silence. 11 a l’amour de sa race et de sa terre. Il faut le dire, et pourtant il n’y a pas de grand artiste quand il n’y a pas de grand amour. Sol et race, voilà l’amour véritable des hommes. Donc un moral chez l’artiste très haut, éclairant le moindre travail, illuminant l’œuvre d’une auréole en somme de modestie et de majesté.

Les bois forment, à l’heure actuelle, un prélude fort remarqué de ses travaux, que sa foi mènera à bien, et dont la valeur est déjà appréciée.

Masui dessine, puis grave lui-même. Un jour qu’il montrait ses œuvres à un critique anglais, celui-ci, après l’avoir félicité, lui dit : « And you hâve a fine woud-cutter » (et vous avez un bon graveur).

La « Légende de Thyl Uilenspiegel » est pour Masui le prétexte d’une interprétation supérieure. Certes, le nom de Brangwyn n est pas séparable d un

art quelconque du bois ou de l’eau-forte, surtout à notre époque et pour nos artistes nordiques. Mais on ne dit pas cela « vous avez un maître » pour rabaisser le mérite, si véritablement l’on est critique. Au contraire. Le passé a sa leçon et les plus fervents des chercheurs de neuf savent combien on est à l’honneur après avoir été à la peine dans l’atelier d’un créateur génial. Là, dans cet atelier, le métier peut seul s’apprendre, et quel est le travailleur qui le niera. La plaie est de toujours comparer et d’assimiler et de vouloir de force que le dessinateur soit la copie du peintre ou du graveur, que la mode ou la gloire désigna au moment de la première éclosion de l’œuvre.

Le format royal encadrant la légende est grand et large. Le décor est sévère, sombre même, et la Flandre brûle d’orgueil et de douleur. Voici Damme; voici les tours et les bûchers de l’inquisition, et les cabarets de la misère où les besaciers complotent pour la gloire du pays. Les personnages sont rigides et vivants pourtant. Les membres sont des branches d’une forêt de volonté et de force. Leurs gestes sont caractéristiques. Ils marchent, ils vont dans l’histoire du pays et de la race.

Masui a su lire dans les yeux du peuple; il a su fixer le peuple et le passé sur le fond légendaire.

Le métier chez lui est impeccable. Lui-même il grave patiemment ses bois avec tout son talent et toute sa patience. L’effet est certain. 11 a su profondément évoquer la vie, non pas celle ordinaire, banale d’un paysage, mais la vie profonde et vraie des êtres en lutte avec le paysage et les années.

L’œuvre de Masui donne l’impression de l’espace. Elle a même déjà le recul nécessaire. 11 ne faut pas chercher chez lui la délicatesse de l’expression : il a la brutalité de l’expression, la vigueur de l’effet net, découpé, vivant.

Ses commentaires rehaussent dans des sens modernes les motifs de Charles Decoster. 11 a atteint à l’extériorisation des pensées inexprimables. Tout en situant dans le temps l’idée et le relief de l’histoire, il a fait œuvre de

ce jour. 11 n’est point aveuglé par le passé et sait qu’il est d’aujourd’hui et de demain tout comme il fait partie de la tradition.

Son amour de la patrie est exprimé déjà dans « Le Pays lointain » suite de bois redisant dans l’exil les paysages divers et caractéristiques de chez nous. Ses quelques évocations de la Belgique, étudiées les nerfs exacerbés par l’attente ou le doute, parlent avec bonheur d’un pays lointain mais présent et doux au cœur des exilés.

Nous verrons bientôt, et il est à espérer très vite, dans le commerce, son interprétation de Malines, ses illustrations saisissantes (dessins à la plume) des campagnes hallucinées et des villes tentaculaires. 11 a atteint dans ces deux dernières œuvres au paroxysme. Et cela est remarquable que, jamais inférieur, l’artiste commente un maître avec un bonheur complet. L’extraordinaire « Fléau » est exprimé sans défauts. C’est bien cela, c’est l’évocation finale, clôturant une belle page d’art. 11 y a encore dessiné des luxures, des viols et des gloires, qui sont comme des blocs d’assurances et d’impunités.

Tout chez Masui est traité cérébralement et, comme chez lui le métier est exceptionnel, le résultat est vrai. 11 y a des esquisses, des crayons du jeune peintre, qui sont d’un maître.

Masui a éparpillé au hasard des revues et des périodiques divers, des dessins, des bois surtout qui sont complets. Son « Vainqueur », notamment, est d’une mise en page originale, d’un effort puissant. Sa « Flandre dévastée », ensemble comparatif de bois, enluminera tout un chant fervent d’amour national élargi.

C’est un peu à cette sorte d’inspiration qu’il obéit lorsqu’il compose les bois de la « Vieille Flandre », poèmes de Marcel Wyseur.

On doit également à Masui-Castrique l’illustration de deux livres, l’un de Jean de Tinan, l’autre de Henri de Regnier. Ces livres, qu’édite « La Chimère », sont d’un goût délicat, et le style des dessins à la plume tout à fait

en rapport avec le sujet. « Les Vacances d’un jeune homme sage », livre exquis, devait trouver un pareil commentateur.

L’homme est un intellectuel; nous pouvons donc pénétrer dans son œuvre en espérant y trouver autre chose que du métier. Le métier, il le possède à fond. Nous avons dit combien il était apprécié en Angleterre; il fut rapidement connu en Belgique.

Largement décorateur, Masui consacra son talent à évoquer des terres promises, lointaines et belles. Des figures symboliques et allégoriques, des nuditéîi évoquent les dons des saisons, la splendeur des sens, la richesse luxuriante de la nature.

D’autres toiles chantent les marchés de l’Orient fabuleux, la beauté des terres lourdes de présents.

Mais depuis ces dernières années, Masui a subi, comme tant d’autres, mais d’une façon originale, personnelle et forte, l’emprise de la mer. Probablement la subit-il à son insu, lui, l’Ardennais.

La mer a le pouvoir, plus peut-être que des collines, des bois ou des prés, de rayonner et de se faire aimer, même aux heures de la désespérance et de l’ennui.

Le souffle du large a gonflé la poitrine de l’artiste. Et voilà des études de la mer et de son peuple rude, sauvage, de pêcheurs et de marins. Voici aussi les maisons de la mer, les navires, et surtout les plus pauvres des demeures flottantes, les humbles barques des ports secondaires.

Avec une fidélité rare, un souci de rude constructeur, Masui sait rendre les cargos, les canots, les barquettes à voiles en route vers l’horizon.

Et la mer qui lui avait déjà donné le frisson des îles, l’appel du conquistador, la mer qui lui a apporté les souffles de l’Orient, le reflet des civilisations lourdes et des couleurs rares, il l’aime maintenant pour elle-même. Il aime la chanter seule, à exprimer la grandeur et la puissance de l’océan sous les deux fuligineux du Nord.

Ce n’est pas une mer d’opérette que l’artiste nous chante, ni une Méditerranée bien sage.

Artan a surtout interprété la mer du Nord en hiver, dans ses furies, sous un ciel pâle.

Masui va nous la dire sous le feu des étés. Et la mer lui a donné le goût de toutes les eaux. Le rivelet, la rivière, le canal, le fleuve, seront pour lui des prétextes pour des décors somptueux.

Quel que soit le genre vers lequel le pousse son talent ou sa fantaisie, nous pouvons faire confiance à Masui.

Ce cahier, qui réunit quelques-unes de ses oeuvres, le fera mieux connaître que les lignes de cette introduction.

Charles CONRARDY.

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