‹ P.-J. de BérangerChapitre 119 sur 147 · LUCIEN BONAPARTE LUI VIENT EN AIDE · texte numérisé non relu

LUCIEN BONAPARTE LUI VIENT EN AIDE

J'avais usé trois ans à chercher un petit emploi et surtout à rimer, passant de la satire politique aux odes et aux idylles, de la comédie au poème épique. Pressé par des besoins sans cesse renaissants, un jour je m'avise d'écrire à M. Lucien Bonaparte : c'était au commencement de 1804...

2(30 == = BERANGER. — Cil Al'. IX

Depuis longtemps la montre d'or et quelques autres débris de notre passagère opulence servaient d'hypothèque au Mont-de- Piété ; ma garde-robe se composait de trois mauvaises chemises qu'une main amie se fatiguait à raccommoder, d'une mince redingote bien râpée, d'un pantalon percé au genou et d'une paire de bottes qui faisait mon désespoir, parce qu'en les décrottant chaque matin j'y découvrais toujours quelque blessure nouvelle. Je venais de jeter à la poste quatre ou cinq cents vers dans une lettre d'envoi à M. Lucien, ne révélant à personne cette tentative faite après tant d'autres tentatives. Deux jours passés sans réponse ; un soir, la meilleure amie que j'aie eue, la bonne Judith, avec qui je finis mes jours, s'amuse à nie tirer les cartes et me prédit une lettre qui doit me combler de joie. Malgré mon peu de foi dans la science dé Mlle Lenormand, j'éprouve à cette prédiction un commencement de la joie que Judith m'annonce : la pauvreté est superstitieuse. Rentré dans mon taudis, je m'endors en rêvant du facteur. Mais, au réveil, adieu les illusions ! les bottes percées m'apparaissent, et il faut de plus que le petit-fils du tailleur ravaude son vieux pantalon. L'aiguille à la main, je ruminais quelques rimes bien misanthropiques, comme il m'arrivait d'en faire alors, quand ma portière, essoufflée, entre et me remet une lettre d'une écriture inconnue. Eime, aiguille, pantalon, tout m'échappe ; dans mou saisissement je n'ose décacheter la missive. Enfin, je l'ouvre d'une main tremblante : le sénateur Lucien Bonaparte a lu mes vers, et il veut me voir! Que les jeunes poètes qui sont dans la même position se figurent mon bonheur et le décrivent s'ils le peuvent. Ce ne fut pas la fortune qui m'apparut d'abord, mais la gloire. Mes yeux se mouillèrent de larmes, et je rendis grâces à Dieu, que je n'ai jamais oublié dans mes instants prospères.

Empruntant bien vite des vêtements plus convenables que les miens, je me rendis auprès du frère du premier consul. En vérité, quand je pense aux deux faibles poèmes dithyrambiques (le Rétablissement du culte et le Déluge) que j'osai envoyer à cet homme illustre, orateur et poète lui-même, je dois m'étonner des marques de bienveillance qu'il me prodigua. Il voulut bien m'assurer qu'il se chargeait de veiller sur mon sort et m'en donna la preuve, malgré son départ précipité pour Rome, d'où il ne tarda pas à m' envoyer une procuration pour toucher son traitement de membre de l'Institut, dont trois années arriérées me furent payées d'abord. Je donnai la plus grande partie de

cette somme à mon père, à qui je devais bien des mois de nourriture ; et je sus faire assez pour moi des mille francs annuels que me valut le traitement d'académicien.

Ma Biographie, 67.

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