CHAPITRE X
LA CORRESPONDANCE 1. Coup d'œil général sur la Correspondance. — II. La Correspondance.
Béranger entretenait une nombreuse correspondance. H écrivait fidèlement à ses parents ; il soutenait un commerce épistolaire étendu avec tous ses amis ; il répondait à tous les gens, connus ou inconnus, qui lui apportaient une requête, une idée, un livre, un manuscrit, une chanson. Lorsque ses éditeurs voulurent publier ses lettres, ils se trouvèrent en présence d'une quantité de documents. On leur apporta, tantôt gratis, tantôt moyennant finances, des liasses d'autographes. Ils en éliminèrent plusieurs centaines, non sans les signaler et les résumer. Ils en gardèrent de quoi remplir quatre in-octavo. Encore leur manquat-il bon nombre de pièces très intéressantes. Toutes les lettres à sa mère adoptive, la tante Bouvet, avaient été reprises par Béranger, au lendemain de sa mort, et sans doute détruites. Les lettres à Louis Blanc avaient été saisies, avec les papiers de l'illustre historien, au cours d'une perquisition policière. Le maire de Passy, M. Possoz, ne remit pas les siennes à l'exécuteur testamentaire, non plus que tous ceux qui avaient reçu des lettres politiques, peu favorables au second empire, et qui craignaient d'être compromis par leur publication.
En dépit de ces lacunes, le recueil a une grande valeur documentaire et une véritable valeur d'art. H révèle un Béranger assez différent de celui que se représentaient les contemporains, un Béranger exquis de finesse, de bon sens, d'abnégation et de bonté. C'est après l'avoir lu que Sainte-Beuve revint sur son appréciation des Lundis et qu'il rendit pleine justice à la noblesse d'âme de son ancien ami.
Dans ces lettres, qui n'étaient pas destinées au public, encore moins à la postérité, l'homme se montre sans ce vernis d'épicurisme, que ses chansons avaient revêtu pour satisfaire au goût du jour. Il prend la vie par son côté sérieux et moral. C'est de très bonne heure un homme de devoir. Vis-à-vis des siens, de son père, de ses parents de Péronne, de sa tante Merlot, ses lettres nous le font voir toujours dévoué, reconnaissant, affectueux ; il assume des charges financières fort lourdes, il renonce à des héritages, pour se conduire en fils, en neveu, en cousin irréprochable. Sa correspondance avec son fils naturel, Lucien Paron, prouve à quel point était développé chez lui le sentiment paternel et quel père il aurait été, si ce fils n'avait pas été un paresseux, un ingrat et, pour tout dire, une espèce de chevalier d'industrie. Ce besoin de tendresse protectrice, il le reporte sur les enfants de ses amis, sur la fille de son ancienne logeuse, cette petite Pauline Béga, dont il s'est fait le conseiller littéraire et le directeur de conscience laïque. Les plus jolies lettres littéraires de Béranger lui sont adressées ; elles nous indiquent le haut degré de culture de celui que Leconte de l'Isle traitait un peu vite d'ignorant, son commerce perpétuel avec les classiques, la sûreté de son goût.
Les amis de la première heure, ceux qui furent les compagnons de ces joyeuses réunions, chantantes et buvantes, où se plaisaient ses vingt ans, Quenescourt, Antier, Wilhem, l'imprimeur Laisney, Guernu, occupent une place de choix dans cette correspondance. A eux les confidences, tristes ou gaies, l'aveu franc des tentatives malheureuses, des espérances déçues, comme aussi l'écho du succès, le
rappel des jours de liesse, l'affectueux merci des services rendus et des marques d'affection prodiguées. Les nouvelles amitiés qui sont venues se joindre à celles-là, les camaraderies politiques, nouées dans les luttes de la Restauration, hommes d'État et hommes de lettres, journalistes, financiers, avocats, inspirent à Béranger quelques-unes de ses meilleures lettres, véritables chefs-d'œuvre de bon sens, de fermeté dans le sentiment et le ton, d'esprit narquois et de suave bonhomie. Quand ce sont des femmes auxquelles il écrit, une Emma Bondonville, la fille de Jouy, une Marie Daviller, une Brissot-Thivars ou une Cauchois-Lemaire, une princesse de Solms ou une George Sand, sa verve l'égale aux plus grands épistoliers. Son seul défaut, c'est d'avoir quelquefois mal placé sa confiance et d'avoir écrit des paroles imprudentes à des bas-bleus, comme Louise Colet, l'ancienne amie de Flaubert, laquelle en fit un usage assez indiscret. Tous ceux et toutes celles qui se mêlaient d'écrire des vers, et pas mal de ceux qui écrivaient de la prose, se croyaient en effet le droit de faire consacrer leur talent par une attestation du chansonnier. Il répondait toujours à ces hommages intéressés ; il se mettait en frais d'une lettre, et ces lettres, toujours agréablement tournées, étaient nourries de judicieux conseils et de compliments destinés à faire passer les conseils. C'était pour lui une autre manière d'être bienfaisant.
Car bienveillance et bienfaisance, fondées toutes deux sur un robuste optimisme et sur une confiance sincère en Dieu, apparaissent de plus en plus, dans ces lettres, comme la caractéristique principale de sa nature et de sa vie. Il ne sait plus que faire le bien ; il est harcelé de requêtes, de sollicitations ; on s'attaque à sa bourse, on prend son temps, on réclame son intervention ; on le force, lui qui a la terreur des démarches personnelles, des visites, de la discussion, des antichambres, à aller trouver les grands, à subir des audiences, à affronter le monde et ses refus. Les traits de cette incroyable bonté abondent dans les écrits de ceux qui furent les témoins de sa vieillesse, Lamartine, Legouvé, Lapointe, Mirecourt, Peyrat, etc. Mais
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c'est dans ses lettres qu'on en trouve les marques les plus stupéfiantes. Quelques jours avant sa mort, lorsque sa main défaillante peut à peine tenir une plume, il écrit encore pour fane du bien. Son modeste logis fut aux heures de sa glorieuse vieillesse une sorte de ministère de la bonté. Lorsque cette bonté est inspirée en outre par l'amitié et qu'elle s'adresse à des hommes de génie dans l'adversité, on demeure confondu devant ce qu'elle peut faire et ce qu'elle peut écrire. C'est précisément le cas des relations touchantes de Béranger avec Rouget de l'Isle, avec Chateaubriand, avec Lamennais, avec Victor Hugo, pendant son exil, et avec Lamartine. Elles étaient d'essence si rare que Sainte-Beuve a pu d'abord s'y tromper et prendre la chose, chez Béranger, pour une coquetterie supérieure, unie au besoin de jouer les consolateurs et les conseillers, chez Chateaubriand, Lamennais et Lamartine, pour un instinct très sûr ou un secret calcul, qui les poussait à raviver leur réputation au contact de la plus grande renommée du siècle. La lecture de la correspondance remet les choses au point. Non, ce n'est pas «'le carnaval de Venise de notre haute littérature », que cette intimité de Béranger avec ces grandes infortunes. Saint-Marc Girardm lui a rendu autrement justice : il l'appelle « l'infirmier des grands orgueils brisés de notre temps, le consolateur des grandes popularités brisées... v. Et il ajoute :
Il avait une défiance ou une connaissance modeste de luimême, qui le disposait à croire qu'il ne méritait pas toute la gloire qu'il avait obtenue. Cela ne le rendait ni jaloux, ni ombrageux. Ce qu'il croyait que la faveur populaire lui avait donnée de trop en gloire, il s'en acquittait par des soins affectueux envers des gloires plus grandes et plus malheureuses que lui.
Rouget était une de celles-là. Les lettres nous apprennent comment Béranger le tira de la prison pour dette, où l'extrême misère l'avait conduit, comment il Je soutint de tes deniers, de ses encouragements, de ses gronderies paternelles, comment il le sauva du suicide où le désespoir l'avait acculé, et quel suicide ! Trop pieux pour se donner lui-
même la mort, l'auteur de la Marseillaise avait imaginé de partir sur une grande route et de marcher jusqu'à ce que l'épuisement de ses forces, la faim et la soif l'eussent couché dans un fossé, pour ne plus se relever. Béranger arriva à temps pour l'empêcher de mettre à exécution son projet. Quelques mois après, il eut la joie de liu annoncer que le gouvernement de Juillet lui donnait la croix et une pension. On devine qui avait suggéré au ministre cet acte de justice.
Avec Chateaubriand, Béranger se sent moins à l'aise. Les deux hommes se sont rejoints, arrivant des points les plus opposés de l'horizon politique : Béranger, républicain et très fier de ses origines plébéiennes, le vicomte de Chateaubriand, très aristocratique et plus royaliste encore que les Bombons. Mais jadis les œuvres de Chateaubriand ont failli ramener Béranger aux pratiques religieuses et, depuis lors, Chateaubriand est tombé dans le malheur. Son parti l'a abandonné, ses anciens amis le lâchent ; sa vie s'assombrit avec la vieillesse qui vient, la solitude de son cœur qui s'accentue, et cet incurable ennui qui a décoloré les heures de son existence. Béranger panse les blessures de cet amour-propre, il console les chagrins de ce grand égoïsme, il lui donne la recette d'un remède souverain contre son ennui : « Occupez-vous davantage des autres ». Et Chateaubriand met le conseil en pratique, au moins à l'égard de Béranger, en lui accordant une large part dans ses pensées et ses écrits.
L'amitié pour Lamartine vient plus tard ; leur première lettre est de 1842. Jocelyn, les éloges qu'en fait à tous les échos Béranger, l'attitude radicale qu'a prise Lamartine dans la politique, amènent leur rapprochement. Leur cœur fera le reste. Personne n'admirera autant Lamartine dans les scènes célèbres dont il fut le héros, au début de la révolution de 1848. Personne ne le soutiendra, ne le réconfortera comme Béranger, lorsque pauvre, criblé de dettes, épuisé sous le labeur surhumain qu'il a entrepris pour relever sa situation, Lamartine vivra cette vie de forçat des lettres, méconnu et renié par des générations sans
idéal. Amitié désintéressée de part et d'autre et si touchante qu'elle inspirera au survivant, sous la forme d'un Entretien de littérature -familière, la louange la pins magnifique de l'ami défunt (1).
Les relations avec Lamennais furent encore plus extraordinaires. Tout devait séparer ces deux hommes. Lamennais n'a à aucun degré le sens de la vie pratique ; c'est un théoricien qui va jusqu'au bout de sa logique impétueuse; c'est en même temps un homme d'action, mais de l'action par les idées, et qui s'exaspère lorsqu'elle rencontre un obstacle, théorie adverse, hommes hostiles ou indifférents. Il a de formidables passions intellectuelles, et ces passions lui suggèrent des haines sans pitié pour ceux qui les traversent. Béranger, c'est tout le contraire : il ne sait pas agir et il ne sait pas haïr ; il déteste la spéculation métaphysique et théologique autant que les luttes politiques. Il s'attache cependant à Lamennais, par la plus forte des amitiés qu'il ait jamais éprouvées depuis la mort de Manuel. Il l'entoure d'une affection presque maternelle, le rattache à la vie du siècle dont il est désabusé, lui tient d'avance le langage de la postérité sur ces livres étrangement beaux, que les contemporains n'osent pas louer parce qu'ils sont d'un prêtre condamné. Il s'efforce de lui donner un peu d'esprit pratique ; il complote mystérieusement avec son
(1) Cette amitié nous a valu un double quatrain improvisé, qui est bien le chef-d'œuvre de ce genre fugitif. Lamartine ayant écrit sur l'album de Mlle Thomas ou de Mlle Lacave-Laplagne les vers suivants :
Dans ce cimetière de gloire,
Vous voulez ma cendre ; à quoi bon?
Pendant que j'inscris ma mémoire,
Le temps pulvérise mon nom.
Béranger écrivit immédiatement au-dessous :
Si le Temps, pour montrer jusqu'où va son empire, Pulvérise en effet le beau nom que voilà. Qu'il daigne sur les vers que j'ose encore écrire Jeter un peu de cette poudre-là.
On peut dire que c'est le génie de l'à-propos.
cousin,' le président Benoît Champy, pour lui assurer un peu de bien-être et la tranquillité nécessaire au travail (1). H le morigène avec une grâce charmante et sur un ton bonhomme. Il l'apprivoise si bien que c'est lui, l'auteur de V Essai sur V indifférence, des Paroles d'un croyant, l'ami de Ja baronne Cottu, qui moudra le café aux modestes dîners d'amis de Passy. C'est Béranger que Lamennais souhaitera pour l'assister à ses derniers moments, c'est lui du moins qu'il prie de prévenir le premier, lorsqu'il aura rendu le dernier soupir. S'il n'a pas oublié tout à fait qu'il fut prêtre et s'il conserva, dans le naufrage de sa foi chrétienne, des croyances idéalistes, on peut dire que c'est en partie à Béranger qu'il le doit. Parmi tous ces hommes qui cherchaient surtout à se l'associer dans leur lutte contre l'Église, Béranger fut en effet l'un des seuls qui lui rappelât que son caractère de prêtre était ineffaçable et que son devoir était de respecter ce qu'il avait jadis défendu avec tant d'éclat. H n'y a rien dans la Correspondance qui surpasse ces lettres-là.
(1) Lettres inédites de Béranger à M. Benoît Champy, publiées par M. A. Feugère. Correspondant, 25 juillet 1907.