SES BONTES POUR ROUGET DE L IST.E
A Monsieur Rouget de VIsle.
2 juin 1830.
Mon pauvre ami, je suis tellement surchargé d'affaires que je n'ai pu répondre plus tôt à votre lettre.
CORRESPONDANCE DE DÉRANGEK = 279
Je vous ai déjà dit que je n'approuve pas votre sujet de souscription. Si nous pouvons vendre votre manuscrit, comme je l'espère, rien de mieux. Il faudra nous en occuper. Mais les souscriptions ne réussissent plus, et vous savez si c'est moi qui peux parler à Laffitte de prendre part à des souscriptions de ce genre, d'après l'oubli qu'il a fait de concourir à la mienne : ceci va vous sembler bien dur, mais voilà de quoi adoucir le coup que je vous porte.
Vous saurez, ou vous savez, que David a fait, d'après vous, un très beau médaillon en marbre, grande dimension. Cet artiste, qui a autant de générosité que de talent, et qui doit mieux qu'un autre sentir le prix des illustrations patriotiques, vient de mettre ce médaillon en loterie à vingt francs le billet. Nous nous occuperons de les placer. Or David veut que toute la somme vous soit remise. Vous n'aurez d'obligation qu'à lui, puisque chaque preneur de billet aura la chance de devenir possesseur d'un beau morceau de sculpture. Quant à David, c'est un homme dont on peut* être l'obligé, je vous l'assure. Je vous engage même à lui écrire d'avance, pour le remercier de cette honorable action. H demeure rue de Vaugirard, n° 20.
Si nous plaçons promptement ces billets, vous aurez enfin de quoi renouveler cette maudite garde-robe qui s'en va toujours trop vite pour nous autres pauvres diables ; car je me rappelle le temps où je n'avais qu'un pantalon, que je veillais avec un soin tout paternel, et qui ne m'en jouait pas moins les tours les plus perfides. Il est vrai que j'avais un talent qui vous manque, j'en suis bien sûr : je savais faire des reprises, rattacher des boutons. Ce que c'est que d'être d'une famille de tailleur ! Vous n'avez pas reçu une si bonne éducation, il vous faut du neuf. Eh bien, j'espère que vous en aurez avant peu.
Adieu, mon cher ami, continuez de vous bien porter, et ne vous fâchez pas contre moi de mon inexactitude à répondre à vos lettres.
A vous de cœur.
Au même.
Passy, 19 juillet 1832.
Avez-vous reçu ou non l'avis d'un surcroît de fortune? L'argent vous pleut, mon cher ami. M. d'Argout charge Mérimée, chef de son secrétariat, de m'instruire que votre pension au ministère du commerce vient d'être portée à mille francs. Il désire savoir (m'écrit-on particulièrement) si enfin je suis content. Certes,/je le suis, et à l'instant j'écris à monseigneur pour le remercier et lui annoncer que sans doute vous en ferez autant, dès que vous aurez connaissance de sa décision.
Vous voilà-t-il riche ! Quand je vous disais que le tout était de vivre. Vous le voyez bien maintenant. Trois mille cinq cents francs de rente ! Qu'allez-vous faire de tout cela? Je crains que l'embarras des richesses ne vous fasse perdre la tête. Et puis, qu'on nous dise maintenant que la révolution de Juillet n'a rien produit de bon ! Ah çà, n'allez pas vous laisser atteindre par le choléra, à présent que vous êtes millionnaire ! Vous êtes assez maladroit pour vous laisser mourir au moment où vous avez enfin de quoi vivre. Ne bougez pas de votre trou ; le mieux est de rester en place...