‹ P.-J. de BérangerChapitre 128 sur 147 · COMMENT IL CONÇOIT DIEU · texte numérisé non relu

COMMENT IL CONÇOIT DIEU

A Monsieur de Lamennais.

18 décembre 1840.

Croiriez-vous, cher ami, que ma tête de chansonnier, sans doute aussi mon cœur, m'avaient fait des pensées qui ont le plus grand rapport avec les vôtres? Mon spiritualisme, malgré mon ignorance, s'était formulé presque entièrement ainsi pour moi, au bruit de mes joyeux refrains et de mes airs de pont-neuf, qui ne ressemblent guère, je pense, à la musique de Palestrine. Néanmoins il faut que je vous avoue qu'un point bien important établit une différence entre nous deux. Je me suis toujours élevé

vers Dieu autant que mes ailes fangeuses me l'ont permis, mais toujours les yeux fermés, me contentant de dire : « Oh! oh! >j comme la bonne femme de Fénelon. Croiriez-vous que je frémis presque lorsque je vois qu'on analyse la substance créatrice? Je tremble quand je vois disséquer Dieu, si respectueux que soit l'opérateur. C'est que, moi, je crois comme les petits enfants, ce qui semble ne m'aller guère. J'en ai connu un qui avait un Jésus de cire ; sa bonne, en touchant à la statuette, la brisa. L'enfant se mit à pleurer en disant : « Je n'ai plus de bon Dieu, je vais mourir ! » Bien que je sache que mon Dieu ne finira pas en poussière sous les yeux d'un puissant génie, toujours est-il que je suis tenté de crier au génie : « Croyez, et fermez les yeux ! »

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