SUR SON PRETENDU MARIAGE
A Monsieur le rédacteur de V Assemblée nationale.
5 juin 1848.
Monsieur, vous avez l'obligeance de m'envoyer votre journal depuis le l8r juin; mais je dois au hasard de lire aujourd'hui votre numéro du 30 mai.
On y assure que je viens de me marier, que j'ai épousé ma servante, et que tout Passy a été l'heureux témoin de la noce.
Parmi toutes les nouvelles fausses qui enrichissent nos journaux, il n'en est pas qui ait pu me surprendre plus que celle-là. Si l'article n'intéressait que moi, je laisserais courir cette nou-
, CORRESPONDANCE DE RÉRANGER = 293
velle, même à Passy, qui ne se doute guère du plaisir que lui a procuré ce prétendu mariage in extremis.
Mais il faut que vous le sachiez, monsieur : la personne que votre collaborateur désigne comme ma servante, et dont il donne même le nom, ce qui ajoute à l'inconvenance d'une telle fable, est une amie de ma première jeunesse, à qui je dois de la reconnaissance. Plus favorisée que moi par sa position de famille, il y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien des services d'argent. Pour me rendre service encore, lorsque tous deux nous touchions à la soixantaine, elle voulut bien se charger de tenir mon premier ménage, que me forçait de prendre une 'tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.
Vieux amis qui ne nous étions jamais perdus de vue, nous ne nous doutions guère alors que nos cent seize ans, réunis sous le même toit, fourniraient matière aux médisances du feuilleton, et la vieille demoiselle était loin de penser, toute modeste qu'elle est, qu'en la voyant établir autour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait pour la servante du logis, ce qui, après tout, n'eût bless'é ni ses sentiments démocratiques ni les miens.
Je ne croyais, quant à moi, son nom connu que de nos amis communs et de quelques indigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreilles du public ; c'est pourquoi je suis contraint de faire connaître celle qui le porte.
Vous jugerez donc, je l'espère, l'insertion de ma lettre juste et nécessaire pour détruire l'effet d'un article que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l'a dicté, en ce qui me touche ; mais je crois de mon devoir d'apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir désiré jamais d'être la femme d'un pauvre fou qui a mis son bonheur en chansons et livré sa vie à la discrétion des journalistes.
D'après différentes anecdotes inventées sur mon compte, et aussi vraisemblables que celle de mon prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de ma faute dans tout cela.
Malgré mon amour de la retraite, le désir d'obliger m'a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les murs dont la loi, dit-on, entoure la vie privée, il nous faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais je vais mettre un verrou à la mienne, et j'aurai l'obligation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.
204 " BKRANGER. — CHAP. X
Remerciez-le donc de ma part, monsieur, et recevez, je vous prie, l'assurance de ma considération distinguée.