‹ P.-J. de BérangerChapitre 2 sur 147 · LES ANNEES D'EPREUVE · texte numérisé non relu

LES ANNEES D'EPREUVE

gers pour subventionner les conspirateurs. Malgré cette diversité d'opérations lucratives et l'habileté grandissante de Béranger dans le métier de financier, les sottises du père amènent la faillite de la maison. Profondément atteint dans sa fierté par cette humiliation, dont il n'est cependant pas responsable, le fils tente de faire diversion à son chagrin, par l'étude sérieuse de la langue et de la prosodie françaises ; il se met à fréquenter les clubs littéraires, surtout celui de l'Hôtel Thélusson, où triomphaient Alisset de Chazan et Salverte, l'auteur des Poésies erotiques. H fait lui-même des poésies légères, mais il ne les montre qu'à son jeune camarade, Charles des Fossez, qui les lui corrige.

Après la banque, Béranger père ouvre, rue Saint-Mcaise, un cabinet de lecture, que la police politique a quelques bonnes raisons de surveiller. En tous cas, Béranger fils y complète son instruction et s'y frotte à un grand nombre de notabilités littéraires. Là il est aux premières loges pour y recevoir l'impression des grands événements contemporains.^ comme la rentrée de Bonaparte, après l'expédition d'Egypte, et l'explosion de la Machine infernale, précisément rue Saint-Mcaise.

Le cabinet de lecture marche mieux que le cabinet d'affaires, car il y a moins d'aventures financières à courir. Mais Jean-François commet la faute de faire venir de Picardie une nièce, très jolie et très rouée, Adélaïde Paron, qui trouve le moyen de s'emparer de l'esprit du père et d'imposer au fils une paternité équivoque, celle du petit Lucien Paron. Discussions de ménage, jalousies, préoccupations, remords même poussent Béranger à séparer son sort et son foyer de ceux de son père ; il va s'installer au boulevard Saint-Martin, dans une mansarde, qu'il a popularisée depuis dans la chanson de son Grenier. Il cherche une situation, car il est sans ressource, et, cependant qu'il la trouve, il s'adonne avec plus de courage que jamais au travail littéraire, sans même avoir la pensée d'en faire un jour sa carrière. D'ailleurs, il ne laisse pas d'être gai ; il a de bons amis, le futur vaudevilliste Antier, le musicien

Wilhem, le créateur de l'Orphéon, des peintres, des graveurs, tous gens aussi peu fortunés que lui. C'est à cetlc même époque qu'il retrouve une amie d'enfance, Judith Frère, ouvrière orpheline et pourvue d'un petit pécule. Elle avait une certaine culture, de la beauté, beaucoup de grâce naturelle. Par l'intérêt qu'elle porte au jeune poète, l'amour entre subrepticement dans son cœur. Elle n'y résiste point, et ainsi commence cette liaison des deux jeunes gens, qui dura jusqu'à leur mort.

Dans l'intervalle, le pauvre garçon, à bout de ressources, avait fait une démarche hardie et originale auprès de Lucien Bonaparte, qui cultivait lui-même les belles-leftres et qui passait pour protéger les littérateurs. H lui avait envoyé deux pièces de vers et lui avait décrit sa détresse. Lucien, intéressé par les vers et la lettre, le fit venir, lui prodigua des conseils de versification et — ce qui valait mieux — lui délégua son traitement à l'Institut. Ce joli geste mettait Béranger à l'abri du besoin. Peu de temps après, le peintre Landon, auteur de nombreuses collections historiques sur les beaux-arts, le prenait dans ses bureaux et l'employait à la rédaction des Annales du Musée et de Vécole moderne, ainsi que des Vies et œuvres des peintres les plus célèbres de toutes les écoles. Il y rencontrait d'illustres collaborateurs, Cuvier, Delambre, de Quincy, Cauchy, Andrieux, etc. Après Landon, son gendre Soyer l'employa à son tour, pour une Galerie mythologique, qui ne fut jamais achevée, ni publiée. Le manuscrit existe encore. Deux alinéas, empruntés à son étude sur Apollon, permettent de se faire une idée de l'érudition et de l'imagination de l'auteur.

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