C H AN SON S I ) !•: I
Quittons ce toit où ma raison s'enivre. Oh ! qu'ils sont loin, ces jours si regrettés ! J'échangerais ce qui me reste à vivre Contre un des mois qu'ici Dieu m'a comptés. Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie, Pour dépenser sa vie en peu d'instants, D'un long espoir pour la voir embellie, Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Œuvres, III, 126.
L'ANGE GAKDIEN
Air : Jadis un célèbre empereur.
A l'hospice un gueux tout perclus Voit apparaître son bon ange ; Gaîment il lui dit : Ne faut plus Que Votre Altesse se dérange.
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.
Sur la paille né dans un coin, Suis-je enfant du Dieu qu'on nous prêche? Oui, dit l'ange; aussi j'eus grand soin Que ta paille fût toujours fraîche.
Tout compté, etc.
Jeune et vivant à l'abandon, L'aumône fut mon patrimoine.
Oui, dit l'ange, et je te fis don Des trois besaces d'un vieux moine.
Tout compté, etc.
Soldat bientôt, courant au feu, Je perdis une jambe en route. Oui, dit l'ange ; mais avant peu Cette jambe aurait eu la goutte.
Tout compté, etc.
Pour mes jours gras, du vin fraudé Mit le juge après mes guenilles.
Oui, dit l'ange ; mais je plaidai :
Tu ne fus qu'un an sous les grilles.
Tout compté, etc.
Chez Vénus j'entre en maraudeur; C'est tout fruit vert que j'en rapporte. Oui, dit l'ange ; mais par pudeur, Là, je te quittais à la porte.
Tout compté, etc.
D'un laidron je deviens l'époux, Priant qu'il ne soit que volage.
Oui, dit l'ange ; mais nul de nous Ne se mêle de mariage.
Tout compté, etc.
Vieillard, affranchi de regrets, Au terme heureux enfin atteins-je?
Oui, dit l'ange, et je tiens tout prêts De l'huile, un prêtre et du vieux linge. Tout compté, etc.
De l'enfer serai-je habitant, Ou droit au ciel veut-on que j'aille?
Oui, dit l'ange ; ou bien non, pourtant : Crois-moi, tire à la comte paille.
Tout compté, etc.
Ce pauvre diable ainsi parlant Mettait en gaîté tout l'hospice.
Il éternue, et, s'envolant, L'ange lui dit : Dieu te bénisse !
Tout compté, je ne vous dois rien :
Bon ange, adieu ; portez-vous bien.
Œuvres, III, 224.