‹ P.-J. de BérangerChapitre 83 sur 147 · LE VIEUX CAPORAL · texte numérisé non relu

LE VIEUX CAPORAL

Aie du Vilain ou de Ninon chez Mme de Sévigné.

En avant ! partez, camarades, L'arme au bras, le fusil chargé.

J'ai ma pipe et vos embrassades ; Venez me donner mon congé.

J'eus tort de vieillir au service ; Mais pour vous tous, jeunes soldats, J'éiais un père à l'exercice. (Bis.)

Conscrits au pas ;

Ne pleurez pas,

Ne pleurez pas ;

Marchez au pas, Au pas, au pas, au pas, au pas !

Un morveux d'officier m'outrage; Je lui fends !... H vient d'en guérir. On me condamne, c'est l'usage :

Le vieux caporal doit mourir.

Poussé d'humeur et de rogomme, Rien n'a pu retenir mon bras.

Puis, moi, j'ai servi le grand homme.

Conscrits, etc.

Conscrits, vous ne troquerez guères Bras ou jambe contre une croix.

J'ai gagné la mienne à ces guerres Où nous bousculions tous les rois.

Chacun de vous payait à boire Quand je racontais nos combats.

Ce que c'est pourtant que la gloire ! Conscrits, etc.

Robert, enfant de mon village, Retourne garder tes moutons.

Tiens, de ces jardins vois l'ombrage :

Avril fleurit mieux nos cantons.

Dans nos bois souvent, dès l'aurore, J'ai déniché de frais appas...

Bon Dieu ! ma mère existe encore !

Conscrits, etc.

Qui, là-bas, sanglote et regarde?

Eh ! c'est la veuve du tambour.

En Kussie, à l'arrière-garde, J'ai porté son fils nuit et jour.

Comme le père, enfant et femme, Sans moi restaient sous les frimas, Elle va prier pour mon âme.

Conscrits, etc.

Morbleu ! ma pipe s'est éteinte.

Non, pas encore... Allons, tant mieux!

Nous allons entrer dans l'enceinte ;

Çà, ne me bandez pas les yeux.

Mes amis, fâché de la peine ;

Surtout, ne tirez point trop bas,

Et qu'au pays Dieu vous ramène ! (Bis.)

Conscrits, au pas ;

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas ;

Marchez au pas, Au pas, au pas, au pas, au pas !

Œuvres, III, 298.

Sa peine achevée, Béranger fut remis en liberté avec mille précautions, tant on craignait que sa sortie ne devînt le signal d'une émeute contre le gouvernement. Le lendemain, le journal Je Globe fêtait sa libération, en publiant la chanson de la prise de la Bastille, une façon comme une autre de remettre sa carte aux Tuileries. La guerre continuait. Toutefois avant de s'y jeter, encore une fois, à corps perdu, le chansonnier avait besoin de refaire un peu sa

santé, qui n'avait jamais été très solide et qui se trouvait plus délabrée que jamais, après neuf mois de claustration. Les soins du célèbre docteur Dubois le rétablirent. Dès lors, il put se mettre, de toutes ses forces, à la politique active. La société Aide-toi, le Ciel t'aidera! celle-là même qui avait lancé la souscription de dix mille francs pour payer son amende, le suivit docilement dans l'assaut qu'il livrait, devant l'opinion, au ministère de Polignac. L'appui de son nom, d'une lettre signée de lui, d'un mot de recommandation donné par lui, suffisait, dans une foule de collèges électoraux, à faire triompher un candidat du parti libéral.

Sans doute, il ne fit pas à lui seul toutes ces élections, qui envoyèrent au Parlement une majorité antiministérielle, encore plus forte que la Chambre dissoute. Mais son influence,. dans ces élections et dans les événements qui en sortirent, fut immense. Cinquante ans après, Legouvé disait qu'il était difficile de se figurer l'importance de son rôle à cette époque : « U a été le grand conseiller de son temps. Personne n'a eu plus d'ascendant sur ses contemporains. » H ne le cherchait d'ailleurs pas et il était très éloigné de vouloir en exagérer la portée.

Les ordonnances, qui furent le coup de grâce de Charles X, surprirent Béranger à la campagne, près de Paris ; il revint en hâte dans la ville, pour prendre sa part des dangers communs et des responsabilités communes. On sait comment cette révolution, faite d'abord contre des ordonnances, puis contre des ministres, tourna contre les Bourbons de la branche aînée ; on sait également que les vainqueurs étaient fort peu d'accord sur ce qu'ils allaient substituer au régime déchu. Bonapartistes, républicains, libéraux de toute nuance, risquaient de s'écharper après avoir gagné la plus belle bataille politique du dix-neuvième siècle. Au milieu même de la lutte, que le peuple livrait pour eux, les députés parisiens se montraient d'une pusillanimité et d'une indécision, que les historiens ont justement relevées. Béranger se montra, au contraire, fort énergique dès le début ; associé à Thiers et Mignet, il

entretint le courage de Laffitte, que la royauté essayait encore de ramener. A Sébastiani qui penchait pour un accord avec les agents de Charles X, il demanda vivement : « Que faites-vous du sang versé? » C'est encore lui qui donna quelque autorité à une idée dont bien peu de gens s'étaient avisés à ce moment-là : confier la royauté au duc d'Orléans, le futur Louis-Philippe, et substituer à la légitimité l'investiture, donnée au nouveau roi par la nation. Les rédacteurs du National avaient lancé une proclamation dans ce sens. Béranger la fit accepter de ses amis politiques. Les négociations furent particulièrement difficiles avec les jeunes gens de la société Aide-toi, le Ciel f aidera, réunis en permanence chez le restaurateur Lointier. Si l'opération [finit jmr réussir, malgré les répugnances de tant de Parisiens, si le duc d'Orléans put aller recevoir à l'Hôtel de Ville le fameux baiser du général La Fayette, il n'y a aucune exagération à dire que l'influence du républicain Béranger y fut pour beaucoup. Il n'y eut pas jusqu'à Talleyrand qui ne dût aussi à Béranger sa conversion au nouveau régime.

Béranger eut du reste le triomphe beaucoup plus modeste que la plupart des autres acteurs de ce que M. Masson appelle « le plus étonnant tour de gobelets, qu'ait réussi devant un peuple de gobe-mouches un charlatan politique ».

Sur le moment, il raconta les événements avec la plus grande simplicité, dans une lettre à sa seconde mère, sa tante Bouvet :

A Madame Bouvet.

Les 19 et 24 août.

Ma chère taute, Forget, qui doit revenir du Havre par Paris, te remettra cette lettre. 11 te racontera sans doute tout ce qu'il a pu apprendre ici de notre étonnante révolution. Te dire qu'après un pareil événement, il règne ici et en France une satis-

faction complète, tu ne le croirais pas. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'il y a au moins unanimité de haine contre tout ce qu'on a renversé, s'il n'y a pas unanimité d'amour pour ce qui le remplace; le peuple s'est admirablement conduit. La difficulté est de ne pas gâter ce qu'il a fait, et c'est à quoi travaillent les partis, chacun de son côté. Quant à moi, qui n'ai pas été sans influence dans les moments décisifs, ma conscience ne me reproche rien de ce que j'ai pu aider à faire. Quoique républicain, et l'un des chefs de ce parti, j'ai poussé tant que j'ai pu au duc d'Orléans. Cela m'a même mis en froid avec quelques amis ; cependant leur confiance m'est restée, parce qu'ils m'estiment et qu'ils ont la preuve de mon désintéressement. Laffitte ayant vanté beaucoup le peu que j'ai pu faire au duc d'Orléans, qui l'a su de plusieurs autres côtés, il a exprimé le désir de me voir et de me recevoir ; mais j'ai cru nécessaire de me tenir à l'écart, et j'ai déclaré, pour éviter toutes les avances, que je ne voulais rien, absolument rien. Mes amis, qui tous sont devenus puissants, se trouvent assez embarrassés de moi. Sous ce rapport, ma popularité, ma réputation littéraire, tout semble, en effet, nécessiter quelque marque de bienveillance publique; mais j'ai dû consulter mes goûts, obéir à mes principes, surtout donner à mes jeunes amis, les républicains, la preuve la plus évidente de mon désintéressement dans le choix du parti que je les ai poussés à prendre. Tu sais d'ailleurs quel est mon amour d'indépendance. Le satisfaire, c'est être encore utile, ne fût-ce que par l'exemple que je donne, d'un refus d'honneurs ou d'emplois, à l'instant où tout le monde se dispute la dépouille des vaincus. J'en sais quelque chose, parce que, comme on me suppose un crédit illimité, on m'accable de demandes et de sollicitations, au point que j'ai eu l'idée d'aller vous voir pour éviter la poursuite de tous les quêteurs de faveurs et de grâces. Ce projet me souriait, mais Dupont, que je vois si malheureux dans son poste de garde des sceaux, qu'il n'a accepté et qu'il ne garde qu'à notre prière, me supplie de ne pas m' éloigner de lui ; et nous avons si grand besoin qu'il reste encore quelque temps dans cette haute fonction, que je n'ai pas cru devoir céder au désir que j'avais de vous aller embrasser. Ce n'est que partie remise, je l'espère.

Tu me crois peut-être très heureux dans la position que les derniers événements m'ont faite. Tu te trompes, je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. Les persécutions me vont mieux que le triomphe; aussi ai-je été voir Chateaubriand,

qu'une générosité malentendue vient de plonger dans la misère : en refusant le serment à Louis-Philippe, il perd le peu de revenu qu'il lui restait. Il voudrait même s'éloigner de France, bien qu'il admire notre révolution. Je fais tout ce que je puis pour le détourner d'un projet qui me semble déraisonnable ; mais je crains qu'il n'y persiste. Je suis affligé de voir une gloire de notre époque en proie à une fatalité politique aussi cruelle. On reparle encore de l'Académie pour moi, sans doute en désespoir de ne pouvoir faire autre chose de mon chétif individu ; mais j'ai de nouveau déclaré que je ne voulais pas de cette dignité littéraire, et j'espère qu'on me laissera tranquille dans mon coin. Tout cela me fera passer pour un fou ou un sot ; mais je m'en moque. D'ailleurs, dans huit jours, personne ne pensera plus à moi, et comme mon rôle est terminé, par l'effet même du triomphe des idées que j'ai défendues et proclamées à mes risques pendant quinze ans, je retomberai bientôt dans l'obscurité que j'ai si souvent regrettée depuis que j'ai de la réputation. J'ai dit sur-le-champ qu'en détrônant Charles X on me détrônait. C'est vrai à la lettre ; le mérite de mes chansons disparaît aux trois quarts. Je ne suis pas homme à me désoler, quand je vois tout ce que mon pays y gagne. Je donnerais ce qui me restera de renommée pour assurer son bonheur. Le patriotisme a toujours été ma passion dominante, et l'âge ne l'a point affaiblie.

Je n'ai qu'un regret dans le parti que je prends, c'est de ne pouvoir profiter de ma situation pour améliorer celle de quelquesuns de mes amis, à qui j'aurais pu être utile en acceptant pour moi-même ce que je ne puis leur faire avoir. Un peu d'argent m'eût aussi mis à même de faire vivre plus largement ceux à qui je suis utile ; mais la Providence y pourvoira, je l'espère. Elle ne m'a pas manqué jusqu'à présent.

J'ai voulu, ma bonne tante, 'te mettre bien au courant de tout ce qui me regarde dans les événements, glorieux et inespérés, dont nous venons d'être témoins. Je compte que tu approuveras ma conduite en tout ceci. Tu sais quel prix j'attache à tes approbations.

Comme ma lettre a été plus longue que je ne croyais la faire, j'ajoute une feuille pour te donner des nouvelles de ma santé. Lorsque les fameuses ordonnances ont paru, j'étais à la campagne dans l'ermitage que j'ai loué. Un mois de repos m'avait rétabli mieux que je ne l'espérais. Accouru sur-lechamp à Paris, au milieu de la bagarre et du mouvement poli-

tique ; malgré les insomnies et la fatigue, j'ai continué de me bien porter et je fais tout ce que je puis pour me maintenir en hanté. Judith est mieux portante aussi et dans ce moment elle est à la campagne chez une amie...

A propos d'âge, sais-tu qu'aujourd'hui, 19 août, j'ai mes cinquante ans accomplis. Me voilà tout à fait dans les vieux. Je pourrais faire de belles réflexions philosophiques à ce sujet, mais j'aime mieux te dire que je ne me désole pas trop du nombre de mes années. Une vie qui commence presque à la prise de la Bastille et qui arrive jusqu'à la chute de Charles X pourra être un sujet d'envie pour nos neveux. C'est cependant assez de spectacle comme ça; il faudrait du repos maintenant à la France et à moi. Embrassez tous nos parents ; dis bien des choses aux amis, et crois-moi tout à toi de cœur et pour la vie.

Correspondance, II, 7.

Il y avait bien une ombre au tableau : cette grave inconséquence, pour un chef de parti républicain, de faire avorter les projets de République et de pousser de toutes es forces à la nomination d'un roi. A la vérité, Béranger avait devancé l'objection et donné l'explication de son apparent illogisme. Tantôt en effet il se comparait à ces petits Savoyards qui mettent une planche pour traverser un ruisseau, la royauté de Louis-Philippe devant faire le pont, selon lui, entre la Restauration et la future République. Tantôt il escomptait les maladresses probables du nouveau gouvernement pour affirmer que c'était la meilleure des préparations à la République :

L'un des premiers, disait-il à Michelet, je demandai que l'on continuât la royauté; fêtais et fax toujours été républicain; mais je sentais qu'il n'était pas temps encore. Il ne faut pas renverser la royauté, il faut Vuser. — Cest une vieille borne, reprenait-il, si vous la renversez, la police la replace le lendemain; mais qu'elle s'use d'elle-même, et personne n'y pensera plus. Louis-Philippe réunissait en sa personne tout ce qu'il fallait pour finir la royauté ; aussi, lorsque M. Dupin s'écria :

Nommons-le, quoique Bourbon, je repris vite : Nommons-le, parce que Bourbon.

— Je ne comprends pas votre parce que, me dit M. Dupin.

— Je vous l'expliquerai plus tard, répondis-je.

Et, en effet, quelques années après, comme il me demandait de nouveau pourquoi j'avais dit : Nommons-le, parce que Bourbon, je répondis : Parce qu'il devait s'user plus vite.

Arnoult, Bcranger, II, 192.

Sans aller chercher si loin, ne suffisait-il pas de dire, comme il le fit plus tard : « Une révolution faite à la barbe de la Sainte-Alliance, la légitimité renversée au nom de la souveraineté du peuple reconquise, et point de guerre, c'était, quoi qu'on en puisse dire, un immense triomphe. »

En tout cas, on ne pouvait l'accuser de calcul personnel dans cette tactique subtile ; car il mit, à refuser toute espèce d'honneur ou de récompense, autant d'ardeur que d'autres mettaient de frénésie à se faire récompenser de leurs services hypothétiques. 11 refusa non seulement le ministère de l'instruction publique, mais encore un siège à l'Académie française, la légion d'honneur, ses entrées à la cour : il aurait suivi Manuel, si Manuel avait vécu et s'il avait réclamé sa collaboration au pouvoir. Mais, sans Manuel, il sentait que sa place n'était plus à la direction de l'opinion et encore moins à celle des affaires. Peut-être y avait-il là le sentiment de son incapacité à faire autre chose que de la critique théorique et à passer au gouvernement effectif des nommes. Plus certainement, il y avait sa répugnance instinctive à jouer les rôles d'apparat, sa passion profonde de l'indépendance et le souci de sa renommée, laquelle avait tout à perdre et rien à gagner dans les affaires proprement dites.

Bien qu'il eût les mains nettes à l'égard de Louis-Philippe, il ne voulut pas se donner à lui-même cet autre démenti de fronder, comme l'ancien, le pouvoir qu'il avait contribué à établir. Il se tut par probité, à la fois littéraire et politique, et aussi par bon sens.

Ce n'est pas cependant qu'il eût lieu d'être satisfait du

nouveau régime. Moins de quatre mois après les Trois Glorieuses, il ne fréquentait déjà plus au ministère, où ses amis Dupont, Laffitte et Barthe n'allaient plus avoir désormais longtemps à rester. Le mouvement de réaction se dessinait : les hommes de Juillet étaient écartés du pouvoir, espionnés par la police, révoqués de leurs fonctions. Bernard, l'ami de Béranger, était destitué, ce qui lui valait cette consolation du poète : Je ne sais trop aujourd'hui lequel vaut mieux d'être préfet, député ou pendu. Je ne donnerais pas une épingle du choix. Benjamin Constant était écarté de l'Académie au profit de l'obscur Viennet. II mourait et ses funérailles devenaient un prétexte à la mauvaise humeur du gouvernement royal. Encore quelques maladresses de ce genre et la République devenait possible. Et toutefois il fallait se méfier d'une surprise, qui livrerait la France soit à Henri V, soit à Napoléon II. Aussi le chansonnier n'y tint plus et, sortant de son attitude de stricte neutralité, il fit entendre un cri d'alarme, qui était en même temps une menace très sérieuse, la Restauration de la chanson. H est vrai qu'entre temps le roi lui imposait la décoration de juillet, malgré ses répugnances ; car ce ruban ramassé, suivant son expression, dans le sang de ses concitoyens ne lui allait qu'à demi.

Les événements extérieurs firent un dérivatif à ses inquiétudes patriotiques. La Pologne s'était insurgée; Béranger, qui avait déjà chanté les efforts héroïques des Grecs pour leur indépendance, ne pouvait rester indifférent à une cause dont son ami La Fayette s'était fait le champion. H composa Hâtons-nous!, Poniatowski, qu'il publia au profit du comité franco-polonais, avec deux autres chansons inédites et une lettre à La Fayette. L'insurrection des Belges, l'intervention de la France en leur faveur, lui inspirèrent la même ardeur enthousiaste ; mais quand il les vit s'acharner à obtenir de la France un roi, il ne put s'empêcher de les gourmauder à sa manière et de leur dire le fond de sa pensée sur les avantages de la royauté. (Conseils aux Belges, mai 1831.) Et naturellement, l'air qu'il choisit pour ces couplets, c'est l'air de la République.

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