LA RESTAUKATION DE LA CHANSON
(Janvier 1831.)
Air : J'arrive à pied de province.
Oui, chanson, Muse ma fille,
J'ai déclaré net Qu'avec Charle et sa famille
On te détrônait (1).
Mais chaque loi qu'on nous donne
Te rappelle ici.
Chanson, reprends ta couronne.
— Messieurs, grand merci !
Je croyais qu'on allait faire
Du grand et du neuf ; Même étendre un peu la sphère
De Quatre-ving-neuf.
Mais point ! on rebadigeonne
Un trône noirci.
Chanson, etc.
Depuis les jours de Décembre (2),
Vois, pour se grandir, La Chambre vanter la Chambre,
La Chambre applaudir.
A se prouver qu'elle est bonne
Elle a réussi.
Chanson, etc..
Gloire à la garde civique, Piédestal des lois !
(1) A la fin de juillet 1830, j'avais dit : On vient de détrôner Charles X et la chanson. Ce mot fut répété à la tribune par je ne sais quel député du centre.
(2) Le jugement des ministres de Charles X. La Chambre alors ne voulait pas entendre parler de dissolution.
186 — RERANGER. — CHAP. VI
Qui maintient la paix publique, Peut venger nos droits.
Là-haut, quelqu'un, je soupçonne, En a du souci.
Chanson, etc.
La planète doctrinaire Qui sur Gand brillait,
Veut servir de luminaire Aux gens de Juillet.
Fi d'un froid soleil d'automne, De brume obscurci !
Chanson, etc..
Pour être en état de grâce,
Que de grands peureux
Ont soin de laisser en place
Les hommes véreux!
Si l'on ne touche à personne C'est afin que si...
Chanson, etc.
Te voilà donc restaurée,
Chanson mes amours.
Tricolore et sans livrée,
Montre-toi toujours.
Ne crains plus qu'on t'emprisonne
Du moins à Poissy.
Chanson, reprends ta couronne.
— Messieurs, grand merci !...
Œuvres, IV, lï.
HATONS-NOUS (Février 1831.)
Air : AJi! si ma dame me voyait.
Ah! si j'étais jeune et vaillant, Vrai hussard, je courrais le monde,
Retroussant ma moustache blonde, Sous un uniforme brillant, Le sabre au poing et bataillant.
Va, mon coursier, vole en Pologne ; Arrachons un peuple au trépas.
Que nos poltrons en aient vergogne.
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas. (Bis.)
Si j'étais jeune, assurément J'aurais maîtresse jeune et belle.
Vite en croupe, mademoiselle ; Imitez le beau dévoûment Des femmes de ce peuple aimant.
Vendez vos parures, oui, toutes ; En charpie emportons vos draps.
De son sang sauvez quelques gouttes.
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.
Bien plus ; si j'avais des millions, J'irais dire aux braves Sarmates :
Achetons quelques diplomates, Beaucoup de poudre et rhabillons Vos héroïques bataillons.
L'Europe, qui marche à béquilles, Riche goutteuse, ne croit pas A la vertu sous des guenilles.
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.
Pour eux, si j'étais roi puissant, Combien je ferais plus encore!
Mes vaisseaux, du Sund au Bosphore, Iraient réveiller le Croissant, Des Suédois réchauffer le sang ; Criam, : Pologne, on te seconde !
Un long sceptre au bout d'un bon bras Peut atteindre aux bornes du monde.
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.
Si j'étais un jour, un seul jour, Le Dieu que la Pologne implore, Sous ma justice, avant l'aurore, Le czar pâlirait dans sa cour :
188 = BËKANGER. — CHAP. VI =====
Aux Polonais tout mon amour !
Je saurais, trompant les oracles, De miracles semer leurs pas.
Hélas ! il leur faut des miracles !
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.
Hâtons-nous I mais je ne puis rien.
0 roi des ci eux ! entends ma plainte : Père de la liberté sainte, De ce peuple unique soutien, Fais de moi son ange gardien.
Dieu, donne à ma voix la trompette Qui doit réveiller du trépas, Pour qu'au monde entier je répète :
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas. (Bis.)
Œuvres, III, 370.
PONIATOWSKI (1) (Juillet 1831.)
Air des Trois Couleurs.
Quoi ! vous fuyez, vous les vainqueurs du monde ! Devant Leipsick le sort s'est-il mépris? Quoi ! vous fuyez ! et ce fleuve qui gronde D'un pont qui saute emporte les débris !
(1) Joseph Poniatowski, neveu du dernier roi de Pologne, né en 1763, servit glorieusement dans les armées françaises depuis 1806 jusqu'à 1813. Après la bataille de Leipsick, Napoléon l'éleva au grade de maréchal d'Empire, et lui donna le commandement d'un corps de Polonais et de Français, à la tête duquel il fit des prodiges de valeur. Le 18 octobre, les ponts de l'Elster ayant été détruits pour couvrir notre retraite, Poniatowski, resté à ï'arrière-garde et pressé de toutes parts par les troupes ennemies, rejette les propositions que leurs généraux lui font faire. Dangereusement blessé, il s'écrie : Dieu m'a confié l'honneur des Polonais, je ne le remettrai qu'à Dieu. Il tente de s'ouvrir un passage à travers le fleuve ; mais, épuisé de sang et entraîné par les flots, il disparaît englouti. Ce n'est que quelques jours après que son corps fut trouvé sur les bords de l'Elster.
Soldats, chevaux, pêle-mêle, et les armes, Tout tombe là ; l'Elster roule entravé. Il roule sourd aux vœux, aux cris, aux larmes : « Rien qu'une main (Us), Français, je suis sauvé 1
Rien qu'une main ; malheur à qui l'implore !
« Passons, passons. S'arrêter ! et pour qui? »
Pour un héros que le fleuve dévore :
Blessé trois fois, c'est Poniatowski.
Qu'importe ! on fuit. La frayeur rend barbare ;
A pas un cœur son cri n'est arrivé.
De son coursier le torrent le sépare :
« Rien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé ! »
11 va périr ; non, il lutte, il surnage : Il se rattache aux longs crins du coursier. « Mourir noyé ! dit-il, lorsqu'au rivage J'entends le feu, je vois luire l'acier ! Frères, h moi ! vous vantiez ma vaillance. Je vous chéris ; mon sang l'a bien prouvé. Ah ! qu'il m'en reste à verser pour la France ! Rien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé ! »
Point de secours, et sa main défaillante Lâche son guide : adieu, Pologne, adieu ! Mais un doux rêve, une image brillante, Dans son esprit descend du sein de Dieu. « Que vois-je? enfin, l'aigle blanc se réveille, Vole, combat, de sang russe abreuvé; Un chant de gloire éclate à mon oreille : Rien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé ! »
Point de secours ! il n'est plus, et la rive
Voit l'ennemi camper dans ses roseaux.
Ces temps sont loin ; mais une voix plaintive
Dans l'ombre encore appelle au fond des eaux,
Et depuis peu, grand Dieu, fais qu'on me croie !
Jusques au ciel son cri s'est élevé.
Pourquoi ce cri que le ciel nous renvoie :
« Rien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé ! »
C'est la Pologne et son peuple fidèle Qui tant de fois a pour nous combattu ;
190 =^= BERANCEK. — CHAP. VI
Elle se noie au sang qui coule d'elle,
Sang qui s'épuise en gardant sa vertu.
Comme ce chef mort pour notre patrie,
Corps en lambeaux dans l'Elster retrouvé,
Au bord du gouffre un peuple entier nous crie :
« Bien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé 1 »
Œuvres, III, 374.
CONSEIL AUX BELGES (Mai 1831.)
Air de la République.
Finissez-en, nos frères de Belgique!
Faites un roi, morbleu ! finissez-en !
Depuis huit mois, vos airs de république Donnent la fièvre à tout bon courtisan. D'un roi toujours la matière se trouve : C'est Jean, c'est Paul, c'est mon voisin, c'est moi. Tout œuf royal éclôt sans qu'on le couve. Faites un roi, morbleu ! faites un roi ; Faites un roi, faites un roi.
Quels biens sur vous un prince va répandre ! D'abord viendra l'étiquette aux grands airs ; Puis des cordons et des croix à revendre ; Puis ducs, marquis, comtes, barons et pairs ; Puis un beau trône, en or, en soie, en nacre, Dont le coussin prête à plus d'un émoi. S'il plaît au ciel, vous aurez même un sacre. Faites un roi, etc.
Puis vous aurez baisemains et parades, Discours et vers, feux d'artifice et fleurs ; Puis force gens qui se trouvent malades Dès qu'un bobo cause au roi des douleurs. Bonnet de pauvre et royal diadème Ont leur vermine : un dieu fit cette loi. Les courtisans rongent l'orgueil suprême. Faites un roi, etc.
Chez vous pleuvront laquais de toute sorte ; Juges, préfets, gendarmes, espions ; Joie à brûler un cent de lampions.
Vient le budget! nourrir Athène et Sparte Eût en vingt ans moins coûté, sur ma foi. L'ogre a dîné ; peuples payez la carte. Faites un roi, etc.
Mais quoi ! je raille ; on le sait bien en France : J'y suis du trône un des chauds partisans. D'ailleurs, l'histoire a répondu d'avance : Nous n'y voyons que princes bienfaisants. Pères du peuple, ils le font pâmer d'aise ; Plus il s'instruit, moins ils en ont d'effroi ; Au bon Henri succède Louis Treize.
Faites un roi, morbleu ! faites un roi ; Faites un roi, faites un roi.
Œuvres, ÏV, 10.
CHAPITKE VII
LES CHANSONS NOUVELLES ET DERNIERES (1833) /. Idée générale du recueil et préface. — H. Les chansons.
A cinquante-trois ans, Béranger publie, chez son éditeur et ami, Perrotin, le dernier des recueils édités de son vivant. C'est un congé qu'il prend du public, avant que le public ne le congédie. Le recueil est précédé d'une dédicace au prince Lucien Bonaparte, dont on n'a pas oublié l'influence décisive sur la carrière littéraire du poète. C'est, pour notre auteur, une occasion unique de témoigner de la gratitude à un proscrit et de s'expliquer, une bonne fois, sur l'impérialisme qu'on lui attribue. La préface, qui suit la dédicace, entre dans de plus longs développements sur le même sujet et sur plusieurs des questions que soulèvent tant la vie du chansonnier que la nature et le rôle de la chanson.
Les chansons elles-mêmes sont au nombre de cinquantesix. Nous avons cité plus haut celles qui se rapportent aux dernières péripéties de la lutte de Béranger contre les Bourbons et celles qui retracent sa participation aux événements de 1830-1831. Les autres se rattachent soit à des souvenirs familiers, soit à des considérations de philosophie pratique, soit à des questions sociales. Il se produit en effet une évolution dans sa pensée : de politiques qu'étaient
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ses préoccupations, elles deviennent sociales. L'influence des saint-simoniens, avec lesquels il est en coquetterie réglée, explique cette nouvelle orientation de sa verve coupletière. Sans doute, il n'y a pas chez lui de système bien déterminé ; on sent même qu'il flotte entre les idées socialistes d'un Fourier et les idées anarchistes d'un Proudon ; mais il est certain que la démocratie elle-même ne lui suffirait plus. Quand il écrit : Le peuple, c'est ma Muse, cette affirmation est vraie au pied de la lettre.
DK
P.-J. DE BÉEANGEK (1833)
PREFACE l'orientation sociale des chansons
Mes chansons, c'est moi. Aussi le triste progrès des années s'y fait sentir au fur et à mesure que les volumes s'accumulent, ce qui me fait craindre que celui-ci ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m'en font un reproche, quelques-unes m'en sauront gré, je l'espère ; elles reconnaîtront que l'esprit de l'époque actuelle a dû contribuer, non moins que mon âge, à rendre le choix de mes sujets plus grave et plus philosophique.
Les chansons nées depuis 1830 semblent en effet se rattacher plutôt aux questions d'intérêt social qu'aux discussions purement politiques. En doit-on être étonné? Une fois qu'on suppose reconquis le principe gouvernemental pour lequel on a combattu, il est naturel que l'intelligence éprouve le besoin d'en faire l'application au profit du plus grand nombre. Le bonheur de l'humanité a été le songe de ma vie. J'en ai l'obligation, sans doute, à la classe dans laquelle je suis né et à l'éducation pratique que j'y ai reçue. Mais il a fallu bien des circonstances extraordinaires pour qu'il fût permis à un chansonnier de
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s'immiscer dans les hautes questions d'améliorations sociales. Heureusement une foule d'hommes, jeunes et courageux, éclairés et ardents, ont donné, depuis peu, un grand développement à ces questions et sont parvenus à les rendre presque vulgaires. Je souhaite que quelques-unes de mes compositions prouvent à ces esprits élevés ma sympathie pour leur généreuse entreprise.
son desinteressement a l'égard du gouvernement nouveau
La révolution de Juillet a aussi voulu faire ma fortune : je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère : j'en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu'ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir ma part à la distribution des emplois. Malheureusement je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail obligé m'est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d'expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc ! je faisais de la paresse. Ce défaut m'a tenu heu de bien des qualités ; aussi je le recommande à beaucoup de nos honnêtes gens. H expose pourtant à de singuliers reproches. C'est à cette paresse si douce que des censeurs rigides ont attribué l'éloignement où je me suis tenu de ceux de mes honorables amis qui ont eu le malheur d'arriver au pouvoir. Faisant trop d'honneur à ce qu'ils veulent bien appeler ma bonne tête, et oubhant trop combien il y a loin du simple bon sens à la science des grandes affaires, ces censeurs prétendent que mes conseils eussent éclairé plus d'un ministre. A les en croire, tapi derrière le fauteuil de velours de nos hommes d'Etat, j'aurais conjuré les vents, dissipé les orages et fait nager la France dans un océan de délices ; nous aurions tous de la liberté à revendre ou plutôt à donner, car nous n'en savons pas bien encore le prix. Eh ! messieurs mes deux ou trois amis, qui prenez un chansonnier pour un magicien, on ne vous a donc pas dit que le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui la mettent en branle d'entendre aucun autre son? Sans doute des ministres consultent
quelquefois ceux qu'ils ont sous la main : consulter est un moyen de parler de soi qu'on néglige rarement.