FRAN'CE, ALGÉRIE, TUNISIE 1 ÉTRANGER & AUTRES COLONIES
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Portraits d^hicr
N° 10. — P' Août 1909
L'œuvre de Proudhon a eu, jusqu'ici, une fortune étrange et singulière. On l'a parfois exaltée au-delà de toute mesure ; on l'a surtout dénigrée et méconnue. Le vigoureux penseur a été en butte aux attaques les plus injustifiées et les plus haineuses. Sur lui, plus que sur tout autre, l'hostilité de ses contemporains s'est traduite par des pamphlets passionnés, des caricatures imbéciles ou des calomnies crapuleuses. On l'a traité d'épouvantail, d'individu farouche, défiant, cynique, de sophiste, d'utopiste et de sectaire, de charlatan et de malade ; on a dit tantôt qu'il était incohérent, tantôt qu'il n'avait aucune originalité. Les journalistes de l'époque ont écrit de longues tirades sur son orgueil extravagant et son amour-propre insensé. Eugène Pelletan, après d'autres, a dit de lui qu'il tirait des coups de pistolet dans la rue pour faire retourner les passants. Un goujat de lettres, <( biographe pamphlétaire, artisan d'infamie », le réactionnaire et clérical Mirecourt, l'a diffamé sans vergogne. L'esprit de parti a même poussé certains jusqu'à lui dénier tout style !
Peu d'hommes ont été attaqués comme lui et avec un tel ensemble. Et ce n'étaient pas seulement les bourgeois réactionnaires et les suppôts de sacristie qui se livraient à cette débauche d'injures contre un écrivain pauvre et probe dont ils ne pouvaient attaquer la vie privée, mais encore les politiciens de gauche l'injuriaient d'autant plus qu'il paraissait plus près d'eux.
Passions politiques, pourrait-on dire, polémiques exagérées d'un moment! Les passions ne se sont pas tues pour tout ce qui touche à Proudhon. Son nom, après im demi-siècle, suscite encore des controverses : il est toujours actuel.
C'est un éloge; le socialiste franc-comtois n'a pas de meilleurs avocats que ses adversaires présents. N'est-il pas extraordinaire qu'on le prenne encore à partie? M. Desjardins, qui a écrit sur lui deux gros volumes, se plaît à le considérer comme le plus grand des socialistes et à croire que lorsqu'il aura critiqué son œuvre avec un parti-
pris évident, il aura démoli le socialisme (i). D'un autre côté, certains sont allés jusqu'à nier qu'il ait été socialiste!
Enfin, Proudhon a rencontré, de nos jours, d'excessifs panégyristes : des auteurs se sont servis de lui dans le but de combattre Marx et le marxisme. Cependant, M. Ed. Droz l'a étudié dans un livre sincère, parfois discutable et superficiel mais toujours plein de charme (2).
On avait cru épuisée l'influence proudhonienne, on la tenait pour une chose historique, achevée, et voici que l'œuvre du grand écrivain soulève toujours des discussions et se montre plus féconde que jamais. On dispute sur le point de savoir s'il a ou non inspiré le syndicalisme, on revient à ses thèses, on commente avec faveur ses livres un peu oubliés naguère, et il y a incontestablement une renaissance du proudhonisme.
Cette brève étude n'a pas la prétention de trancher les problèmes soulevés autour de ce prodigieux esprit qui a eu des disciples aussi divers dans leurs conceptions sociales que Chaudey, Beslay, Tolain et Bakounine. Mais peut-être, en restituant sa physionomie sous un jour plus vrai, pourra-t-elle contribuer à le faire connaître et aimer davantage.
Pierre- Joseph Proudhon naquit le 15 janvier 1809, à Besançon, non pas au faubourg de la Mouillière, comme l'ont écrit la plupart de ses historiens, mais rue du Petit-Battant ; déjà « la vieille ville espagnole » avait donné au socialisme le babouviste Momoro et Charles Fourier. Le père du futur écrivain était un brave homme, honnête mais d'intelligence bornée ; sa mère était vraiment une femme supérieure. Pierre- Joseph avait de qui tenir: son grand-père maternel, dont il a conté l'histoire, avait donné du fil à retordre aux agents de l'ancien régime, et l'un de ses oncles était un farouche anticlérical.
Le père était brasseur; il débitait lui-même la boisson qu'il fabriquait et son jeune fils lui servait de garçon de cave. Peu après, la famille s'en fut vivre à la campagne, et Pierre-Joseph abandonna les tonneaux pour soigner le bétail. Oh ! cette vie ae pâtre, comme il devait s'en souvenir plus tard !
« Quel plaisir autrefois, écrivait-il en 1858, de me rouler dans les hautes herbes que j'aurais voulu brouter, comme mes vaches; de courir pieds nus sur les sentiers unis, le long des haies; d'enfoncer mes jambes, en rechaussant [rebinant] les verts turquies, dans la terre profonde et fraîche! Plus d'une fois, par les chaudes matinées de
(i) A. Desjardins : Proudhon (1896). (2) E. Dro2 : P.-f. Proudhon (1909).
juin, il m'est arrivé de quitter mes habits et de prendre sur la pelouse un bain de rosée... Tout le jour, je me remplissais de mûres, de raiponces, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavots, d'épis de maïs grillés, de baies de toute sorte, prunelles, blessons, alises, merises, églantines, lambrusques, fruits sauvages; je me gorgeais d'une masse de crudités à faire crever un petit bourgeois élevé gentiment, et qui ne produisaient d'autre effet sur mon estomac que de me donner le soir un formidable appétit...
« ... Que d'ondées j'ai essuyées! Que de fois, trempé jusqu'aux os, j'ai séché mon habit sur mon corps, à la bise ou au soleil ! Que de bains pris à toute heure, l'été dans la rivière, l'hiver dans les sources ! Je grimpais sur les arbres; je me fourrais dans les cavernes; j'attrapais les grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous, au risque de rencontrer une affreuse salamandre, puis je faisais, sans désemparer, griller ma chasse sur les charbons... (i) »
C'était alors un « petit blondin fluet », de santé médiocre, frêle et même chétif. Ce fut pour le petit pâtre un déchirement lorsqu'un ami de la famille obtint pour lui une bourse d'externe au collège royal. « Mais qu'était-ce que la remise de cent vingt francs pour une famille où le vivre et le vêtir étaient toujours un problème (2)? » Malgré la misère qui talonnait les siens, Proudhon fit de brillantes études. Il allait en classe en sabots, et nu-tête parce qu'il n'avait pas de coiffure. Il achevait ses devoirs sur une borne après avoir emprunté les bouquins d'im condisciple plus fortuné. « J'ai subi cent punitions, disait-il encore, pour avoir oublié mes livres : c'est que je n'en avais point. » Ses jours de congé, il les employait aux travaux des champs et de la maison. Mais la gêne se faisait plus dure : un jour de distribution de prix, c'était en 1826, il fut seul pour chercher ses récompenses ; ses parents ne purent assister à ses succès, car ils étaient à l'audience du tribunal pour s'entendre condamner à perdre un procès qui leur coûta le champ dont ils vivaient. « Je retrouvai notre famille consternée, ma mère dans les pleurs... Ce soir-là, nous soupâmes tous au pain et à l'eau. »
Il fit cependant sa rhétorique, étudia les auteurs de philosophie, mais ne passa point son baccalauréat, sans doute faute d'argent pour payer les frais d'examen. La misère, les humiliations, les rancœurs de ces années de collège n'influèrent point sur son esprit et il demeura l'ami de ses condisciples riches, malgré la divergence de leurs carrières.
A la fin de 1827, en guise de complément à ses études, il dut apprendre le métier de typographe, mais le travail lui plaisait : il en avait déjà compris la noblesse qu'il devait plus tard célébrer «dans des
(i) De la Justice, t. II, p. 90.
(2) Lettre à l'Académie de Besançon (31 mai 1837).
pages admirables. Il travailla dans trois imprimeries de Besançon, subvenant aux besoins de sa famille, puis s'en fut comme pion au col- ' lège de Gray durant quelques semaines. Le travail se faisant rare, il dut quitter sa ville et son pays (1830), « prendre le costume et le bâton du compagnon du tour de France, et chercher, d'imprimerie en imprimerie, quelques lignes, à composer, quelques épreuves à lire. » lî se rendit d'abord à Neufchâtel (Suisse) ; son ami Fallot, savant mort trop jeune, l'appela à Paris: il arriva dans la capitale en 1832, assista à l'épidémie de choléra au cours de laquelle succomba son camarade. Il était malaisé de trouver du travail dans la panique et il repartit pour le Midi. Il s'embaucha à Marseille, à Draguignan, à Toulon où il exposa au maire, surnommé Tripette, sa théorie du droit au travail, non sans causer quelque ahurissement au personnage. Il revint ensuite à Arbois (Jura), refusa l'offre de diriger nn journal bisontin que lui fit le phalanstérien Muiron; enfin, il revint dans sa ville natale en 1833. Fendant deux années, il y fut heureux grâce â son travail, mais la tâche quotidienne ne suffisait plus à l'ancien ^lauréat du collège qui lisait avec acharnement, assimilant tant bien que mal de nombreux livres.
En 1836, il devint patron d'une imprimerie avec deux associés; il put un instant se croire tranquille, mais l'entreprise périclita l'année suivante lorsqu'une maladie l'eut obligé à s'absenter quelques semaines. Il publia alors un Essai sur la grammaire générale à la suite d'une réimpression d'un livre de l'abbé Bergier, Eléments primitifs des iaurgués; cette première œuvre était confuse et mal digérée, il la remania ensuite sous le titre : Recherches sur les catégories grammaticales (1838)
Laissé sans ressources par la débâcle de son entreprise (qui ne fut liquidée qu'en 1843), Proudhon se mit sur les rangs pour obtenir la pension Suard, qu'en l'honneur de cet académicien oublié l'Académie de Besançon décernait tous les trois ans à un jeune homme. Il fallait être bachelier et Proudhon décrocha sa peau d'âne, après quoi il fit acte de candidature. L'Académie l'agréa (1838); c'était une rente de 1.500 francs qui appartenait pour trois ans au jeune imprimeur.
Dans sa lettre de candidature, il avait déclaré que « né et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant encore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le génie et les habitudes, et surtout par la communauté des intérêts et des vœux », il s'efforcerait de « travailler sans relâche, par la philosophie et par la science, avec toute l'énergie de sa volonté et toute la puissance de son esprit, à l'affranchissement de ses frères et compagnons », les travailleurs. Cette profession de foi effara bien un peu l^s académiciens, qui la lui firent retoucher, mais ils ne pouvaient prévoir que leur protégé allait devenir un terrible contempteur de l'ordre social. Ne rions pas trop, toutefois, de ces grands hommes de province dont la méprise permit à Proudhon de devenir ce qu'il fut.
Riche d'espoir et d'enthousiasme, léger d'argent, le nouveau pensionnaire arriva à Paris en novembre. On l'avait flatté, on lui avait fait entrevoir des distinctions officielles et des honneurs faciles, mais il avait peu de goût pour le droit et la médecine et se sentait davantage attiré par d'autres études moins accessibles, par la philosophie et l'économie politique. Il suivit les cours de quelques professeurs réputés, sans beaucoup d'enthousiasme, et étudia les économistes. Pour aider encore ses parents, il fut correcteur à VEpoque, journal carliste avec lequel il se brouilla sans tarder, et il écrivit des articles pour VEncyclopédic catholique Parent-Desbarres. Quand celle-ci eut suspendu sa publication, ce fut la misère avec, un moment, de terribles désirs de suicide. Le besoin d'écrire le tourmentait : l'Académie de Besançon avait mis au concours un sujet sur lequel il écrivit De l'Utilité de la célébration du dimanche, ouvrage plein d'idées confuses, originales et subversives, qui, naturellement, n'obtint pas le prix.
Ce mémoire contient en germe presque toutes ses idées de l'avenir. L'auteur venait de passer le Rubicon, comme il le dit lui-même : il condamnait déjà la propriété; avec les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête sur ce sujet, il voulut écrire une nouvelle œuvre. Il la voyait terrible et son imagination l'emportait: « Le style en sera âpre et rude; l'ironie et la colère s'y feront sentir; c'est un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit... Malheur à, la propriété ! Malédiction (i)! » A un. cousin, sans doute en réponse à une lettre touchant son livre, puisqu'il déclare n'être « ni saint-simonien, ni fouriériste, ni babouviste, ni d'aucune entreprise ou congrégation réformiste », il dit: « Je fais im ouvrage diabolique qui m'effraie moi-même; j'en sortirai brillant comme un ange ou brûlé comme un diable. » (24 mai 1840.) « On n'a vu là qu'un immense orgueil ; il y a surtout une immense espérance, excitée par les sentiments les plus hauts, excusée par la conscience du génie (2). »
Qu'est-ce que la propriété? ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement parut en 1840. Voiei un passage caractéristique du début: « Si j'avais à répondre à la question suivante: Qu'est-ce que l'esclavage? et que d'un seul mot je répondisse: C'est l'assassinat, ma pensée serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l'homme la pensée, la volonté, la responsabilité, est un pouvoir de vie ou de mort, et que faire un homme esclave, c'est l'assassiner. Pourquoi donc, à cette autre demande. Qu'est-ce la propriété? ne puis-je répondre de même, c'est le
(i) Lettre à Ackermann (12 février 1840). — La correspondance de Proudhon, si intéressante pour l'étude de sa vie et de ses idées, a été recueillie par sa fille Catherine et publiée par son ami Langlois en 1874-1875. Elle forme quatorze volumes.
(2) E. Droz, ouv. cité, p. 115.
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vol^ sans avoir la certitude de n'être pas entendu?... Je prétends que ni, l'occupation, ni le travail, ni la loi ne peuvent créer la propriété, qu'elle est un effet sans cause; suis-je répréhensible? Que de murmures s'élèvent ! La propriété, c'est le vol! Voici le tocsin de 93 ! Voici le branle-bas des révolutions ! »
L'étudiant franc-comtois, qui avait hésité un moment sur la route à suivre, se révélait à lui-même et au public économiste et philosophe. Qu'est-ce que la propriété? demeure un ouvrage considérable et qui fait date dans l'histoire du socialisme. « Proudhon, disait Karl Marx en 1845, soumet le principe fondamental de l'économie politique, la propriété, à un examen critique, le premier décisif, sans ménagement et scientifique en même temps. » L'auteur inaugurait la critique socialiste moderne: il avait appris l'économie chez les professeurs officiels de l'école bourgeoise, et il se fondait sur leur enseignement même pour démontrer, par l'examen et l'analyse, qu'en droit comme en raison la propriété ne se justifie pas.
Dès lors, c'en est fait des déclamations humanitaires des utopistes bâtissant dans les nuées de merveilleuses Salentes ! Le nouveau venu apporte encore autre chose: à la place de l'écriture abstraite et molle des réformateurs de son époque, il met son merveilleux style, âpre et fort, divers comme la vie, robuste comme les chênes qui virent son enfance et tumultueux comme sa pensée !
On imagine sans peine que les académiciens de Besançon, auxquels il avait malicieusement dédié son livre, furent effrayés d'avoir produit un tel pupille ; cependant, ils ne persistèrent pas dans leur dessein d'enlever sa bourse à Proudhon. Celui-ci réédita sa thèse désormais fameuse: « la propriété, c'est le vol », dans deux volumes: Lettre à M. Blanqui [frère de l'Enfermé], et Avertissement aux propriétaires ou lettre à M. Victor Considérant, s'adressant ainsi à un professeur de l'école orthodoxe et à un des représentants qualifiés du socialisme utopique.
U Avertissement (1842) ne fut pas du goût de la justice, et l'auteur fut traduit, le 3 février, devant la cour d'assises de Besançon. Là, il présenta aux jurés, pour sa défense, pendant deux heures, « un pâté d'économie politique si difficile à digérer et à saisir que tout le monde avoua n'y avoir rien compris ». En tout cas, il fut acquitté.
Il revint à Paris à pied, fut pendant cinq mois secrétaire d'un jnageau tribunal de commerce et se rendit ensuite à Lyon où l'un de ses anciens condisciples tenait une entreprise de transports par eau. Proudhon fut un employé modèle, mais il n'oubliait pas sa vocation d'écrivain. Il publie bientôt des œuvres d'inspiration diverse : De la Création
de l'Ordre dans l'Humanité (1843), livre raté à son propre jugement; Le Miserere ou la pénitence d'un roi et De la concurrenee entre les chemins de fer et les voies navigables (1845) '> avec ce dernier ouvrage où il mettait à profit ses connaissances professionnelles, il revenait aux questions d'économie, et Tannée suivante il donna au public les deux volumes du Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère. Ce livre mérite qu'on s'y arrête et qu'on s'étende sur cette époque de la vie de son auteur.
Son emploi l'amenait fréquemment à Paris où il se trouvait en rapport avec les principaux socialistes et participait à leur propagande. Il connut des réfugiés étrangers qui devaient plus tard se faire un nom dans l'action sociale, Marx, Grùn, Bakounine, et sans doute aussi ces premières organisations d'ouvriers allemands qui devaient être le prétexte du Manifeste coninnmiste.
Une lettre de Grùn, datée du 4 janvier 1845, nous donne un portrait jeune et enthousiaste de Proudhon : « Un visage ouvert, un front merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux, le bas de la figure un peu massif et tout à fait en harmonie avec la forte nature montagneuse du Jura, une prononciation énergique, pleine, volontiers rustique, surtout si on la compare au gracieux gazouillement parisien ; un langage serré, concis, avec un choix d'expressions d'une justesse mathématique, un cœur plein de calme, d'assurance, de gaieté même ; en un mot, un homme beau et vaillant contre tout un monde ! »
Il faut corriger ce portrait un peu trop poétique : « un corps assez maigre, dit son ami Darimon, mais fort et osseux dans une grande redingote vert-bouteille qui lui descendait jusqu'aux talons » ; la figure du « petit blondin fluét » s'était un peu empâtée et alourdie ; ses cheveux étaient rares, pâles et fins ; son grand front méditatif surmontait deux yeux très clairs qui louchaient légèrement derrière ses lunettes; sa démarche était lourde, hésitante, assez embarrassée et timide ; il se vêtait simplement et sans aucune recherche.
Avec Marx, plus tard avec Grùn, Proudhon s'initia tant bien que mal à la philosophie de Hegel ; il le fit avec acharnement et un succès médiocre. « Fâcheux service, disait ensuite le célèbre théoricien du Capital ! Je l'infectai d'hégélianisme. » Bakounine fut, lui aussi, mis à contribution. Herzen raconte que l'écrivain français allait souvent entendre, dans leur appartement de la rue de Bourgogne, le Hegel de Bakounine et la musique de son ami Reichel. « Un soir (c'était en 1847), Karl Vogt, qui demeurait aussi dans la rue de Bourgogne et rendait souvent visite à Reichel et à Bakounine, parut ennuyé d'écouter les discussions éternelles sur la phénoménologie et s'en alla chez lui. Le lendemain matin, il revint pour chercher Reichel, avec lequel il devait aller au Jardin des Plantes. Etonné d'entendre à cette heure matinale une conversation animée dans la chambre de Bakounine, il
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ouvre la porte et que voit-il ? Proudhon et Bakounine assis à la même l^lace où il les avait laissés la veille, devant le feu éteint de la cheminée, terminant par quelques phrases brèves les débats qu'ils avaient entamés le soir. »
Nous avons peine à comprendre maintenant l'engoûment de la jeunesse d'alors pour la philosophie hégélienne qui se prêtait aussi bien à la justification du présent qu'aux spéculations sur l'avenir. C'est une preuve frappante de la relativité des opinions que la fortune de cette métaphysique dont nous avons perdu le sens. Proudhon, avec son imagination vive, son intelligence toujours en bouillonnement mais assez peu apte aux théories transcendentales, réussit mal à s'assimiler un enseignement d'ailleurs défectueux. Quand il déclare n'avoir pas lu Hegel, il faut bien le croire puisque celui-ci n'avait pas été traduit et qu'il ne pouvait le lire dans la langue originale. Pour le comprendre d'ailleurs, il fallait être Allemand ou Slave, et Proudhon ne l'était à aucun point. Les abstractions hégéliennes ne représentaient rien à son esprit et, sans y prendre garde, il les transformait en données plus concrètes.
La logique le séduisit pourtant au point de croire qu'un système de dialectique pouvait le conduire infailliblement à la vérité. Le raisonnement ne fut plus pour lui que l'exposé d'une thèse, d'une antithèse contraire, et la conclusion une synthèse qui s'efforçait de dégager le vrai des deux propositions contradictoires. Fâcheux service, en vérité, que celui qui avait amené un esprit supérieur et original à se soumettre au joug d'une discipline pour laquelle il n'était pas fait!
INIarx, devenu plus tard son adversaire et son détracteur, a eu beau jeu pour relever, dans son livre Misère de la Philosophie, toutes les erreurs, tous les parallogismes dont Proudhon a farci le raisonnement des Contradictions économiques. Il l'a fait avec beaucoup de "raison et plus de méchanceté encore. Mais il faut remarquer que les oeuvres de Proudhon valent autant par leurs développements que par leur ordonnance: aussi sont-elles difficiles à analyser. Son esprit puissant dépasse forcément les bornes qu'une dialectique étroite voudrait lui imposer. Ce livre, par exemple, est plein d'idées qui se sont fait jour en dehors de la logique. En veut-on une preuve ? Proudhon remarque que la division du travail est nécessaire : c'est une analyse qui sépare les divers éléments de la production ; après cette division vient la tâche de la machine qui réunit à nouveau ce que la première avait dissocié: c'est une synthèse. Analyse, synthèse, ce sont les deux opérations essentielles de l'esprit qui cherche, expérimente, raisonne et apprend, donc le travail doit être le mode universel de l'enseignement moderne.
On s'étonne ! Sans doute la conclusion est étrange et on ne l'aurait guère attendue logiquement, mais si bizarre qu'elle paraisse, elle
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contient en germe une des idées directrices de notre syndicalisme: l'enseignement doit être professionnel, par opposition à l'école classique faite par la bourgeoisie et responsable, comme le remarque déjà Proudhon, du nombre des déclassés...
« ... Guidés par l'idée que nous nous sommes faits de la science sociale nous affirmerons contre les socialistes et les économistes, non pas qu't7 faut organiser le travail, ni qu'il est organisé, mais qu'il s'organise (i). »
Déjà l'idée de Proudhon se précise. Il se tient à distance des uns et des autres. Le travail est en train de s'organiser depuis le commencement du monde. L'économie politique, science d'observation, nous enseigne les premiers rudiments de cette organisation; sans doute les socialistes ont raison quand ils disent qu'elle est insuffisante et transitoire, mais ils se trompent quand ils en veulent fonder une nouvelle sur des bases inconsistantes et quand ils abdiquent la tradition pour l'utopie; d'autre part, les économistes ont tort quand ils considèrent leurs observations comme des vérités éternelles et se refusent à tout progrès.
Proudhon examine tour à tour et avec un bonheur divers, la division du travail, le machinisme, la concurrence, le monopole, l'impôt, le libre échange et le protectionnisme, le crédit, la propriété, la communauté, la population, en faisant ressortir et en opposant les avantages et les inconvénients de chaque système. Partout, il rencontre des effets contradictoires, des conflits qu'on ne pourra résoudre qu'après avoir déterminé « la loi suivant laquelle les produits se. proportionnent dans la richesse sociale », en établissant la théorie de la « valeur constituée ».
Laissons cette thèse, très intéressante à bien des points de vue, mais qu'on ne peut exposer et discuter utilement ici. Il faut se borner à noter déjà la tendance de Proudhon à tout traduire par des concepts psychologiques, et cette idée qui le poursuivra toute sa vie que la conclusion de l'économiie politique, c'est la justice.
Une de ses études, souvent dénaturée pour les besoins d'une cause, demande qu'on s'y arrête un peu : celle sur la communauté, dans laquelle Proudhon critique durement les socialistes de son temps. D'aucuns s'en sont servi pour déclarer que le penseur franc-comtois n'était pas socialiste ; mais combien de fois faudra-t-il répéter qu'il s'agit, là des conceptions utopiques qui n'ont de commun qu'un mot avec le socialisme moderne? Nous l'avons déjà vu, Proudhon ne voulait être « d'aucune entreprise ou congrégation réformiste ». Il ridiculise les imaginations qui avaient cours dans ce temps, il se moque de ceux
1(1) Contr. écofi., t. I, p. 49 (i"'^ édition).
qui cf oient que « le jour approche où les riches et les puissants feront quelque chose pour le peuple », et déclare :
« ... Voici en deux mots, sur toutes les utopies d'organisation passées, présentes ou futures, ma profession de foi et mon critérium :
« Quiconque, pour organiser Je travail, fait appel au pouvoir et au capital a menti,
« Parce que l' organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir (i). »
Une bêtise, a-t-on dit ! Proudhon avait raison. Fourier attendait le millionnaire qui voudrait réaliser le Phalanstère ; Comte offrait à tous ies potentats son positivisme; les riches et les puissants firent bien quelque chose pour les travailleurs: ils les fusillèrent en juin 48, et ce ne devait pas être la seule fois. Une bêtise, allons donc! mais tout le programme de la classe ouvrière est résumé dans ces lignes ! C'est une apologie de l'action directe, et le syndicalisme ne dit pas autre chose.
Après la publication de ce livre, Proudhon revint à Paris au commencement de 1847. La Révolution qui renversa le trône de Louis- Philippe le ramena bientôt aux problèmes politiques immédiats.
Il publia, dès le 27 février, son journal Le Représentant du Peuple, qu'il avait déjà tenté de lancer un an auparavant. Il put alors dire librement sa pensée qui s'opposait avec vigueur à l'insuffisante phraséologie des Montagnards et plus encore à l'attitude réactionnaire de l'Assemblée.
Les événements placèrent tout de suite au premier plan les questions économiques. Les pays civilisés, et surtout la France, traversaient une grande crise financière; les récoltes des années 1846 et 1847 avaient été désastreuses, les charges budgétaires augmentaient avec une rapidité considérable, la constitution des grandes compagnies industrielles et la construction des chemins de fer, Vagio formidable auquel se livraient les capitalistes sur ces valeurs, avaient diminué l'encaisse des banques et rendaient difficile le crédit. La Révolution de Février n'était pas faite pour remédier à la crise. Les possesseurs s'affolèrent, l'or se cacha, les banques dépourvues de fonds cessèrent d'escompter les effets du commerce et de l'industrie et, faute d'argent, un grand nombre d'entreprises fermèrent leurs portes, jetant à la rue des milliers de travailleurs. Les possédants, d'ailleurs, n'étaient pas fâchés de créer des difficultés au nouveau régime.
Pour remédier aux effets de cette dépression économique, le gouver-
(i) Contrad. ccon., t. II, p. 298 (i'* édition).
nement donna le cours forcé aux billets de banque. « On lui demande du crédit, s'écriait Proudhon, il décrète des assignats ! » D'autres mesures étaient nécessaires. Louis Blanc et les socialistes autoritaires réclamaient l'intervention de l'Etat, la monopolisation de la Banque et, pour parer au chômage, la création de ces ateliers nationaux dont on connaît la triste histoire.
Proudhon comprit que seule la chute du crédit avait amené la suspension du travail. Pressé par des ouvriers qui lui demandaient de régler la question sociale, il écrivit deux brochures : la Solution du problème social (deux livraisons du 22 et 26 mars) et V Organisation du crédit (31 mars).
Toute la question se résume pour lui dans le problème de l'échange et du crédit. La crise démontre que l'argent n'est rien, et la circulation tout. L'origine de cette crise se trouve dans les abus de la propriété, dans ce fait que l'or étant nécessaire à la production, le possesseur de l'or peut seul donner du crédit et détient ainsi une autorité sur ceux qui ont besoin d'or pour produire. Puisque les capitaux se cachent, que l'argent fait défaut, il est nécessaire de se passer d'argent, de se débarrasser de l'intermédiaire de la monnaie en transformant le mécanisme de l'échange, en généralisant l'usage de la lettre de change, appliquée non plus à des dépôts monétaires, mais à tous les produits du travail qui pourraient s'échanger contre d'autres produits par l'intermédiaire d'un organisme central, d'une Banque d'Echange donnant à tous les producteurs le crédit gratuit.
Proudhon essayait ainsi de satisfaire à la fois son besoin de justice, parce qu'il voyait dans la transformation de l'échange la révolution sociale tout entière, et son idéal de liberté en se passant de l'Etat. Mais, par une contradiction assez explicable, il préconisait d'autres mesures qui devaient être prises par voie d'autorité: il proposait de réduire le loyer de l'argent, c'est-à-dire les intérêts et dividendes de toute nature, les fermages et les loyers, les traitements et les salaires, de proroger les échéances et les remboursements. Plus tard, il demandait de réduire l'escompte de la Banque de France en supprimant son encaisse.
On a adressé de graves critiques à ce système, le mutuellismc . On a dit avec raison que Proudhon s'était mépris sur la nature de la monnaie dans laquelle il ne voyait qu'un signe à l'exclusion de la valeur intrinsèque du métal. On a justement remarqué que sa réforme était incomplète et vouée à l'échec parce qu'il croyait que tout le problème social est dans l'échange et qu'il ne cherchait pas à modifier la production. Ces critiques sont fondées, et Proudhon devait le reconnaître implicitement dans son projet de Banque du Peuple. Il est d'ailleurs douteux que son système aurait pu réussir à solutionner la question dans une heure où la classe ouvrière était malhabile, sinon peut-être à s'emparer du pouvoir, du moins à l'organiser à son profit.
Ses idées, il eut l'occasion de les exposer encore lorsqu'il posa sa candidature à Paris, aux élections complémentaires du 4 juin, après avoir échoué aux élections générales du 23 avril. Par un manifeste publié le 30 mai, il exposa son programme qui était à peu de choses près celui de la solution, mais il y avait ajouté la suppression de la grande propriété par voie d'amortissement. « Voilà tout mon système, ajoutait-il : liberté de conscience, liberté de la presse, liberté du •commerce, liberté de l'enseignement, libre concurrence, libre disposition des fruits de son travail et de son industrie, liberté à l'infini, •liberté absolue, la liberté partout et toujours. » Affirmation plus généreuse que logique puisqu'il faisait appel à l'intervention du pouvoir, cependant son idéal reprenait le dessus pour affirmer que l'Etat doit « se réduire peu à peu pour ne représenter que lui-même, à rien ». Il fut élu, étrange combinaison des électeurs, en même temps que Thiers et Louis-Napoléon Bonaparte !
La révolution de février, commencée dans l'enthousiasme, l'utopie et les rêves de fraternité, aboutissait à l'insurrection de juin, la plus formidable attaque encore dirigée par la classe ouvrière contre les possédants. Une terrible répression s'ensuivit. Fusillés, déportés, exilés au nombre de vingt mille, les ouvriers se turent. Proudhon prit vainement leur défense : « Il n'y a point de coupables, il n'y a que des victimes », écrivait-il le 5 juin. Un article sur le terme fit suspendre son journal.
Il s'adressa alors à l'Assemblée et lui soumit une proposition tendant à la réduction de toutes les soinmes dues par les particuliers et par l'Etat pour attribuer les remises par moitié aux individus et au budget. Le 31 juillet, il développa sa thèse dans un long discours de trois heures et demie, demandant encore l'établissement d'un impôt sur le revenu très lourd visant les grandes propriétés. L'ambassadeur anglais Normanby nous a gardé un souvenir de la scène dont il fut témoin : « On entendit M. Dupin répondre : « C'est assez clair ! la bourse ou la vie! » Le président demandant à l'orateur d'expliquer ses paroles, Proudhon répondit : « Je veux dire que s'il y avait un refus, nous devrions nous-mêmes procéder à la liquidation en dépit de vous. — Vous, qui êtes-vous, alors ? » s'écrièrent de nombreuses voix. L'une d'elles: « Parlez-vous au nom de la guillotine? — Quand j'emploie les mots moi et vous, je personnifie moi-même dans le peuple, et vous dans la classe bourgeoise. » ( Cns : « C'est la guerre civile! c'est le 2^ juin à la tribune! (i) » Sans autre discussion, l'Assemblée décida de stigmatiser la proposition et les doctrines... » Par 691 voix contre 2 (celles de Proudhon et de son ami Greppo), les bourgeois réac-
(i) Un anonyme s'écria : «Au Moniteur le discours ! A Charenton l'orateur ! »
tionnaires ou républicains flétrirent copieusement cette « atteinte odieuse au principe de la morale publique » et cet « appel aux plus mauvaises passions ! » Les socialistes autoritaires et étatistes qui suivaient Louis Blanc se prononcèrent contre Proudhon qui affirmait pour la première fois à la tribune l'antagonisme irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat, la lutte des classes en un mot. Le socialiste franc-comtois demeura dès lors seul avec son unique disciple, à l'écart de tous les groupes.
C'est le moment d'expliquer l'attitude si mal comprise du penseur pendant la deuxième République. L'Assemblée était en grande majorité réactionnaire. Les démocrates, sortis amoindris des élections, étaient divisés en nombreuses fractions dont les pensées étaient bien différentes sous une étiquette commune : ils allaient des républicains modérés, farouches partisans de l'ordre et responsables des massacres d-e juin, aux socialistes autoritaires et aux amis de Blanqui et de Barbes, alors emprisonnés. Plus tard, ils formèrent cette démocratie socialiste toute imprégnée, à défaut d'idées et d'esprit révolutionnaires, de la grandiloquente idéologie jacobine et qui se proposait de réduire l'antagonisme des classes par la paix sociale. Le bon sens de Proudhon s'insurgeait contre ces gens qui masquaient leurs étroites conceptions sous des tirades empruntées au vocabulaire de 1793. Il les traitait de «pâtissiers» et de ((blagueurs», les ((invitait à mettre au crochet leur défroque parlementaire, à rengainer leur phraséologie, à cesser leurs tirades révolutionnaires et tout leur tintamarre de démagogues ». Il maintint en dépit du confusionnisme démocratique son attitude purement socialiste.
Les démocrates-socialistes soulevèrent maintes disputes contre ce parlementaire qui ne croyait guère au suffrage universel et que les immortels principes ne réussissaient pas à hypnotiser. Proudhon eut un duel avec Félix Pyat, déclina une autre invitation que lui adressa Delescluze ; il s'absorbait dans sa besogne de journaliste. Au Représentant du Peuple, saisi maintes fois et définitivement enterré en août, succéda Le Peuple, d'abord hebdomadaire, puis quotidien en novembre. Une grande idée et de chimériques espoirs s'étaient emparés de lui ; il voulait réaliser la « réforme banquière » dont il avait entretenu ses électeurs, en fondant une Banque du Peuple.
Aussitôt après l'élection de Bonaparte à la présidence, il s'absorba dans ce projet. Les statuts d'vme société en commandite furent passés devant notaire le 31 janvier 1849. Proudhon reprenait les idées qu'il avait exposées déjà. D'après son programme, la Banque devait faciliter aux producteurs l'écoulement de leurs produits par l'échange mutuel. Mais la libération du travail, la fin de l'iniquité sociale, ne pouvait pas être atteint par ce seul moyen: qui donc aurait pu profiter du crédit de la banque sinon les producteurs, les capitalistes,
puisque les ouvriers ne possèdent pas les instruments de leur travail ? Aussi, pour obvier à cet ironique résultat, Proudhon fut amené a prévoir en même temps l'organisation de la consommation et de la production par deux syndicats. La banque devait procurer à tou?, les instruments de production, meubles ou immeubles, mais par quel moyen ? En les achetant aux capitalistes par des bons d'échange, c'était consacrer par une œuvre d'émancipation ouvrière la puissance économique des possédants ! Ainsi le problème de la reprise se posait encore tout entier.
Proudhon avait voulu éviter la socialisation de la propriété en s'attaquant au seul échange, et il avait été amené peu à peu à reconnaître rinsuffisance.de son système, la nécessité d'organiser la production. Le mutuellisme postule le socialisme (i).
Cet essai sincère, mais incomplet, a soulevé beaucoup de railleries qu'il ne mérite pas. Ce que Proudhon voulait faire pour le produit du travail, les clearing-houses le font en quelque sorte pour les valeurs de banques. Le problème dont il avait essayé de donner une solution générale, les coopératives essaient de le résoudre par l'organisation des Wholesale ou des Bourses. Cela suffit à montrer l'intérêt que présente cette partie de l'œuvre proudhonienne, si mal connue et si dédaigneusement critiquée.
L'imagination et l'enthousiasme du bon Proudhon l'illusionnaient sur la portée de son entreprise, mais l'expérience dont il se promettait tant de merveilles ne put même pas être tentée. En mars 1849, deux articles irrespectueux pour le prince-président le firent condamner à trois mois de prison et quelques milliers de francs d'amende.
Comme il ne tenait guère au martyre, il se rendit en Belgique, mais revint à Paris où il fut reconnu et arrêté le 6 juin ; il fit la connaissance de Sainte-Pélagie oii les condamnés politiques jouissaient d'un régime relativement agréable et dont il s'accommoda assez bien. Le Peuple étant mort, il fonda La Voix du Peuple où il mena pendant trois mois une polémique érudite contre l'économiste Bastiat. Il employa encore la fin de cette année 1849 à écrire les Confessions d'un révolutionnaire.
Proudhon bénéficiait, comme la plupart des condamnés politiques, de trois ou quatre jours de sortie par mois pendant lesquels il remisait chez le plus proche marchand de vins le gardien chargé de l'accompagner ! Ce fut le moment que choisit l'enfermé ponv prendre femme.
(i) C'est ce que M. Aucuy, qui a consacré au système une excellente étude, a parfaitement démontré. Les systèmes socialistes d'échange, ch. 11 (1908).
Proudlion sur son lit de mort, par G. Courbet.
A la fin de l'année 1849 il épousa Eugénie Piégard, jeune fille de mœurs sévères, peu instruite, mais d'un esprit droit et d'un cœur aimant. Leur mariage fut heureux.
Pas plus que ses devanciers le nouveau journal de Proudhon n'avait les faveurs du pouvoir. De nouvelles poursuites contre La Voix du Peuple firent transférer l'écrivain à la Conciergerie, puis à Doullens où il retrouva Barbés, Blanqui, Raspail, Martin Bernard et leurs compagnons ; de là, il fut ramené à Paris pour obtenir un acquittement dans son procès et réintégrer enfin Sainte-Pélagie le 15 septembre 1851. Une deuxième apparition du Peuple ne dura que quelques mois. En même temps, il publiait Vidée générale de la Révolution au Z/X" siècle.
Il donnait au problème révolutionnaire, non sa signification politique traditionnelle, mais sa signification économique. Oui, il y a des
3o6 PORTRAITS d'hier
raisons suffisantes de faire une Révolution, mais comment la faire ? En substituant au régime des lois le régime des contrats, à l'autorité la réciprocité, au régime gouvernemental, féodal et militaire (ces expressions sont de Saint-Simon), im régime administratif ou industriel, en constituant une société qui aurait pour base, non plus une hiérarchie des pouvoirs politiques, mais l'organisation des forces économiques. « L'atelier, avait-il écrit à Pierre Leroux, fera disparaître le gouvernement. )) Il remarquait que « l'idée de contrat est exclusive de celle de gouvernement », et développait ses idées anarchiques.
« Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats...
« Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces économiques.
« Ce que nous mettons à la place des anciennes classes de citoyens, noblesse et roture, bourgeoisie et prolétariat, ce sont les catégories et spécialités de fonctions. Agriculture, Industrie^ Commerce, etc.. ( i) »
Vint le Coup d'Etat. Proudhon. était justement de sortie le 3 décembre lorsque les députés républicains cherchaient vainement à persuader aux ouvriers de défendre la République meurtrière de leurs camarades en juin 1848. Rencontrant Victor Hugo vers la place de la Bastille, il lui déconseilla la lutte. Pendant que les soldats ivres fusillaient les bourgeois des boulevards avec moins de fureur que ceux-ci avaient massacré les insurgés du faubourg Antoine, il se laissait emporter par son imagination. C'est un moment de sa vie que l'on ne peut guère comprendre chez un révolutionnaire aussi clairvoyant. Il crut alors que l'état-major de canailles qui se disposait à régner au nom de Napoléon III allait se trouver obligé de réaliser le sociaîi.^me. Inconcevable mirage ! Il se prêta même à des entrevues avec de Morny. Sa prison finie, il publia la Révolution sociale démontrée par le Coup d'Etat (1858).
Cet extraordinaire moment d'aberration ne trouve de circonstances atténuantes que dans la passion de Proudhon et son impatience à réaliser — « même en se lavant les mains avec du fumier » — les réformes souhaitées par lui. Il fut bien vite dégrisé.
Libre, il emmena sa nouvelle famille dans son pays natal. Il écrivait toujours pour subvenir à des besoins croissants. Il était probe et ses scrupules l'entraînèrent à refuser un'e compensation de vingt mille francs qu'on lui offrit en 1853 pour le dédommager de ses démarches en vue de la construction d'une voie ferrée de Besançon à Mulhouse. Il n'avait pas cessé ses relations avec le pouvoir auprès duquel il s'entremettait en faveur des proscrits. Cette attitude lui valut des inimitiés qui se traduisirent par d'acerbes critiques à l'égard de sa Philosophie du Progrès (1853).
(i) Idée générale, p. 259.
La même année, mettant en pratique son expérience financière, il publia en collaboration avec Duchêne un Manuel dit Spéculateur à la Bourse, où il se livrait à une critique véhémente des opérations financières tout en cherchant le moyen d'y mettre un terme. « Il faut, disait-il, que cette situation ait une issue : ou le triomphe du système, c'est-à-dire l'expropriation en grand du pays, la concentration des capitaux, du travail, sous toutes ses formes, l'aliénation de la personnalité, du libre arbitre des citoyens, au profit d'une poignée de spéculateurs insatiables, — ou la liquidation. » Proudhon demandait au pouvoir s'il était capable de résoudre le problème dont il indiquait quelques solutions réformistes : « Si oui, qu'il l'entreprenne, et nous sommes prêts à l'applaudir. Sinon, qu'il se taise ; laissez parler le procureur général de la Révolution. «
Vienne la secousse finale ! s'écriait-il.
Un biographe réactionnaire, E. de Mirecourt, publia en 1856 une étude sur Proudhon. Venimeuse et diffamatoire, elle demeurera comme un chef-d'œuvre de calomnie jésuitique, et cependant elle dut reconnaître la dignité de la vie privée du penseur socialiste (i). Ne nous indignons pas trop ! Cette brochure infâme donna à Proudhon l'occasion d'écrire trois volumes : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, où il aborda enfin ses idées sur la religion (1858).
Passionné et enthousiaste, Proudhon ne pouvait pas garder sur la question de Dieu et de l'Eglise l'attitude sereine et détachée des penseurs aristocrates et sceptiques comme Renan. Son atmosphère, c'était la bataille. Dans les Contradictions il avait écrit : « Dieu, c'est le mal !» Le 8 janvier 1847, comme il se faisait recevoir franc-maçon par une loge bisontine, à la question traditionnelle : « Que donnezvous à Dieu ? » le néophyte répondit : « La guerre ! » Ce fut, paraitil, un beau scandale chez les chevaliers du triangle.
Anti-religieux, il l'était devenu surtout après avoir vu l'Eglise mettre sa force de domination et sa discipline au service des intérêts conservateurs. Philosophe, il expliqua longuement ses idées dans un livre admirable, non seulement par sa thèse mais encore par les détails de la démonstration. Les qualités et les défauts de l'auteur s'y donnent également libre cours. Ses idées générales s'enchaînent avec logique, mais son imagination, sa pensée subtile et un peu procédurière, l'entraînè-
(i) Il est bon d'invoquer de pareils témoignages : « La vie privée de Proudhon est inattaquable. Son intérieur est patriarcal. Il habite rue d'Enfer (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau) un modeste appartement au rez-de-chaussée, oii tout respire la paix et l'ordre. » P. 50 (note).
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rent souvent à rattacher à l'argumentation principale des faits ou des conceptions qui n'ont avec elles qu'un rapport éloigné. Un tel livre se prête difficilement à l'analyse.
Nous avons vu toute l'importance que Proudhon attachait à l'idée de justice ; pour lui, l'établissement de rapports équitables entre les hommes est la raison d'être de la Société, la Justice est l'œuvre de la Révolution à laquelle s'oppose incessamment l'Eglise. « L'homme, en vertu de la raison dont il est doué, a la faculté de sentir sa dignité dans la personne de son semblable comme dans sa propre personne, et d'affirmer, sous ce rapport, son identité avec lui. La Justice est le produit de cette faculté : c'est le respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti, de la dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve compromise et à quelque risque que nous expose sa défense (i). »
Proudhon n'a aucune peine à établir l'antagonisme de la Révolution et de l'Eglise. L'idée de justice se fonde sur le sentiment de la dignité humaine que le christianisme dégrade et nie. A la raison, la religion oppose la révélation. Le droit canon contredit le droit civil, la foi l'équité. L'Eglise essaie de mettre la main, par les prêtres et le confessionnal, sur le mariage, expression de la justice. Elle favorise l'injuste répartition entre quelques-uns de ces richesses qu'elle feint de considérer comme méprisables et qu'elle s'ingénie cependant à capter. L'œuvre de la Révolution, c'est l'émancipation et le relèvement de la personnalité humaine, l'Eglise cherche à abêtir pour dominer. Elle répugne à l'éducation, à la science, à la philosophie ; si elle feint d'enseigner, c'est pour tromper plus sûrement. Son action nie la loi morale qu'elle prétend révéler.
Il n'y a d'autre révélateur de la loi morale, pour l'homme, que sa conscience : « Sentir et affirmer la dignité humaine, d'abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela sans retour d'égoïsme comme sans considération aucune de divinité ou de communauté : voilà le droit. Etre prêt en toute circonstance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité : voilà la Justice (2). »
On peut nier qu'une pareille morale soit possible à fonder, on peut remarquer que les maximes de Proudhon sont admirables, mais impuissantes à créer la conviction nécessaire ; il n'est pas permis de contester l'élévation et la noblesse d'une pareille règle de vie qui pose en principe la dignité humaine pour défendre le droit, la liberté, l'indépendance et le progrès. « Cette science du droit et du devoir, que nous cherchons partout en vain, que l'Eglise ne posséda jamais et sans
(i) De la Justice, t. I, p. 182.
(2) De la Justice, t. I, p. 216.
laquelle il nous est impossible de vivre, je dis que la Révolution en a produit tous les principes ; que ces principes, à notre insu, nous régissent et nous soutiennent, mais que, tout en les affirmant du fond du cœur, nous y répugnons par préjugé, et que c'est cette infidélité à nous-mêmes qui fait notre misère et notre servitude (i). »
L'hostilité acharnée de l'Eglise contre son œuvre prouva bien que Proudhon avait touché juste. De ta Justice, paru le 22 avril 1858, fut saisi le 28 ; le 2 juin, après qu'il eut adressé une Pétition au Sénat, Proudhon ^ut condamné à trois ans de prison et 4.000 francs d'amende (2). Il passa en Belgique le 17 juillet, s'installa à Bruxelles sous le nom de Durfort et vécut à l'écart des proscrits républicains avec lesquels, nous l'avons vu, il ne sympathisait pas extrêmement. Sa femme et ses enfants le rejoignirent à la fin de l'année et la famille s'installa dans une maisonnette d'Ixelles.
Cependant, il lui fallait écrire, mais une maladie le terrassa. Sa santé qui n'avait jamais été très forte ne s'était pas relevée d'une attaque de choléra qui avait failli l'enlever en 1854. En outre, son épouse et ses fillettes revinrent malades de Paris. La misère entra dans la famille et le fier socialiste en fut réduit à accepter les services de quelques amis. C'est alors qu'il participa au concours ouvert par le canton de Vaud (Suisse) pour le meilleur mémoire sur l'impôt : il obtint le premier prix et les mille francs que lui rapporta son travail servirent à remettre un peu d'ordre dans son budget compromis.
Le 21 mai 1861 paraissait La Guerre et la Paix. De tous les livres de Proudhon celui-ci a été le plus incompris. Tous les démocrates, tous les pacifistes s'indignèrent contre l'auteur qui ne put que s'étonner à son tour : « J'ai entrepris, disait-il dans une préface postérieure, de réhabiliter un droit honteusement méconnu par tous les juristes, sans lequel ni le droit des gens, ni le droit politique, ni le droit civil n'ont de vraie et de solide base: ce droit est le droit de la force... Mais je n'ai pas dit que la force fît le droit, ni qu'elle fût tout le droit, ni qu'elle fût préférable en tout à l'intelligence.
» J'ai rendu hommage à l'esprit guerrier, calomnié par l'esprit in-
(i) De la Justice, t. I, p. 170.
(2) Voici quelques considérants du jugement : « Attendu que... il reproduit des attaques contre la religion, en les résumant et en les précisant ; qu'en effet il persiste à représenter la religion comme extra-constitutionnelle, dépourvue d'ordres juridiques, n'ayant aucune doctrine morale et ne sachant rien du mariage et de la famille, et articule que le maintien de la religion compromettrait aux yeux de la société le gouvernement qui la tolérerait ; — qu'il a dans pet esprit commis le délit d'outrage à la morale publique et religieuse... »
dustriel; mais je n'en ai pas moins reconnu que l'héroïsme doit désormais céder la place à l'industrie. »
Il avait voulu démontrer la fin du règne de la guerre, et on l'accusait de la glorifier! La méprise était possible et l'auteur pouvait s'en prendre à lui-même d'avoir été si mal compris. Son livre est mal fait et sans équilibre, écrit dans une langue toute particulière, dans un style souvent outrancier, et l'on comprend assez que ses contemporains l'aient méconnu de bonne foi. Il s'était flatté de donner une « belle application » de sa doctrine de la justice, mais elle surprit plutôt !
Malgré ses défauts qui en font le livre le plus mal composé de Proudhon, La Guerre et la Paix demeure une œuvre capitale. Il ne faudrait pas en juger avec des sentiments pacifistes ou résignés. L'auteur, à sa manière, célèbre la guerre comme Darwin exposait à la même époque la lutte pour la vie. Plus de mièvreries sentimentales, de fades berquinades, de peur des coups et de la lutte! La guerre est un fait primordial, « sous une forme ou sous une autre, elle est essentielle à notre humanité ; elle en est une condition vitale, morale. » Vivre c'est agir, or « agir, c'est combattre ».
La guerre est « divine » car elle est une loi du monde, comme disait J. de Maistre; elle est une « révélation reUgieuse », et tous les peuples guerriers ont été des peuples religieux; une « révélation de la justice )) : elle crée le souv€rain comme aussi bien elle sert de base à la démocratie, et par là elle fonde la notion du droit ; une « révélation de l'idéal » et de l'art; une « discipline de l'humanité », indispensable à son développement et qui « communique à tout, dans la société, la vie et la flamme » ; elle exalte la personne humaine dans tout ce qu'elle a de noble et de généreux: la dignité, la fierté, l'honneur, la vertu et le dévouement.
Voilà, n'est-ce pas, un panégyrique qui était bien fait pour surprendre? Proudhon devait étonner bien davantage les pacifistes et les philosophes en leur apprenant que la guerre est un jugement rendu au nom de la force, et qu'il y a un droit de la force « en vertu duquel le plus fort a le droit, en certaines circonstances, d'être préféré au plus faible ». Là-dessus, on a crié au scandale, on a déclaré que Proudhon identifiait la justice et la force. Laissons-le préciser: « Droit et force ne sont pas choses identiques... La force a son droit qui n'est pas le droit, tout le droit, mais qu'on ne saurait sans déraison méconnaître » ; il n'est que le premier en date, et à côté de la force, le travail et l'intelligence, par exemple, peuvent revendiquer des droits aussi légitimes.
Mais « la guerre n'est point telle dans son action que son priticipe et sa fin la supposent ». En réalité, dans sa forme présente, elle est barbarie et cruauté. Contre elle, l'intelligence, le travail, l'industrie aspirent passionnément à la paix. Son règne va-t-il donc durer tou-
jours? Non, car elle subit une évolution, une transformation. « L'état social est un état de guerre. » Dans l'état présent de la société, ces questions économiques l'emportent sur les questions politiques. Qu'est-ce à dire? Ceci, qu'aux luttes nationales succède la lutte des classes, et que le droit de la force ne disparaîtra pas de sitôt. N'est-il pas d'ailleurs le droit du nombre, c'est-à-dire le droit du peuple? Parce que « nous n'avons que faire pour cela de nous attaquer à la baïonnette et de nous tirer des coups de fusils », la guerre n'en aura pas moins son mot, sous cette nouvelle forme. « La démocratie industrielle brisera au nom du droit de la force, synonyme du droit au travail,... la suzeraineté de l'argent... Ce sera justice; la force, une fois de plus, aura fait droit. » Seul le régime de la justice pourra alors fonder la paix que tous désirent. « L'humanité travailleuse est seule capable d'en finir avec la guerre, en créant l'équilibre économique, ce qui suppose une révolution radicale dans les idées et dans les mœurs (i). »
« Si M. Proudhon aimait le peuple, disait comiquement un de ses détracteurs, il ne chercherait pas à faire du socialisme un épouvantail, il le rendrait attrayant. » Il est certain qu'une conception comme celle que nous venons d'exposer n'a pas l'attrait des douces églogues pacifistes, mais elle est plus virile et plus vraie. Rien n'était plus étranger à ce vigoureux penseur que les jérémiades démocratiques; il refusa, par exemple, de souscrire au prétendu droit des nationalités alors en si grande faveur.
Il combattit l'émancipation des Polonais qui oubliaient d'accorder à leurs malheureux serfs les droits et les libertés qu'ils revendiquaient pour eux-mêmes. Il s'attaqua à Mazzini, à Garibaldi, à l'unité italienne qu'il critiqua quelque temps après dans la Fédération et l'Unité en Italie (1862). Un article le fit accuser par les Belges de conseiller l'annexion de leur pays à Napoléon III. Des manifestations hostiles éclatèrent à Bruxelles, obligeant à fuir Proudhon qui était en réalité opposé à cette annexion! Une détision impériale du 12 décembre 1860 lui avait . fait remise de sa peine, aussi put-il revenir à Paris en septembre 1862.
Cinq mois plus tard, s'inspirant des idées fédéralistes qu'il avait émises au sujet de l'unité italienne, il donna Du principe fédératif et de la nécessite de reconstituer le parti de la Révolution. Beau livre, mais mal construit encore, fait de pièces et de morceaux disparates. Il combattait les « hallucinations unitaires » ; au lieu des immenses nations qui achevaient de se créer, il aurait préféré « un faisceau de souverainetés garanties les unes par les autres », autonomes, et
(i) De la Justice, t. II, p. 381.
dans chacune desquelles pourraient se développer librement les aspirations de chaque groupe humain, libéré de la néfaste centralisation administrative. Au principe de nationalité qu'il déclarait insaisissable il préférait la justice.
Mais toutes les œuvres qu'il avait données depuis le début de l'Empire l'avaient écarté de la cause populaire, des intérêts immédiats des travailleurs et des questions politiques de l'heure. Le prolétariat cependant ne demandait qu'à lui rendre sa confiance.
L'Empire déclinait visiblement malgré la prospérité économique du pays. Les élections de 1863 avaient révélé une masse considérable d'opposants dans toutes les grandes villes ; l'échec partiel des candidatures officielles fut pour Proudhon une grande joie, mais il se défiait des trente-six députés qui formaient une opposition bigarrée.
Il était malade. Ecrire, toujours écrire ! Il s'épuisait à cette tâche. Quand il travaillait, c'était tout d'une pièce, d'arrache-pied, jusqu'à oublier dans son acharnement toutes ses autres préoccupations. Il ne se délassait de cette hantise que par la vie de famille, faisant chaque soir à sa femme et à ses deux filles la lecture de livres comme le Rohiiison suisse. Le i"^ janvier 1864 il fut gravement atteint de catarrhe et d'asthme et ne put guère recommencer à sortir qu'en février.
Le peuple revenait à lui. Au moment même o\i l'on pouvait croire que les ouvriers l'avaient oublié, la première affirmation de la classe ouvrière était essentiellement proudhonienne. La prospérité de l'Empire ne s'étendait pas à tous et les travailleurs se trouvaient dans une situation précaire. Le coût de la vie avait augmenté dans une proportion beaucoup plus forte que les salaires; d'autre part, 1'» hausmannisation » de Paris avait bouleversé la capitale, transformant les rues dans lesquelles vivaient côte à côte les ouvriers et les patrons en quartiers exclusivement bourgeois, refoulant la partie laborieuse de la population vers les arrondissements extérieurs. Ainsi les faits apprenaient aux salariés que la prospérité générale n'est pas la leur, tant s'en faut, que leurs intérêts sont distincts de ceux de leurs maîtres et qu'ils formaient si bien une classe qu'ils étaient réduits à vivre à part.
Pour parer à la sourde excitation des ateliers et pour détacher les travailleurs de l'opposition bourgeoise, le gouvernement impérial fit mine de les favoriser, mais, loin d'adhérer à un vague socialisme césarien, un certain nombre d'entre eux présentèrent à Paris, aux élections de 1863, des candidats ouvriers qui réussirent seulement à soulever un toile dans la presse d'opposition. « Est-ce que nous ne sommes pas citoyens au même titre? » demandaient les républicains
bourgeois. L'année suivante, ÏOpinion nationale publia le Manifeste des soixante pour patroner de nouvelles candidatures.
Il est certain, quoi qu'on en ait dit, que Proudhon ne collabora pas à ce Manifeste, mais celui-ci représentait si bien sa doctrine qu'il l'approuva par une Lettre adressée « aux ouvriers de Paris et de Rouen », le 8 mars.
« Il s'agit, le dirai-je, de faire comprendre à la plèbe française que si, en 1869, elle s'avise de gagner pour le compte de ses patrons une bataille comme celle qu'elle leur a gagnée en 1863-64 [en élisant des républicains bourgeois], son émancipation peut être retardée d'un demi-siècle... Ce stoïque veto, enfin lancé par nous contre de présomptueuses candidatures, n'était rien moins que l'annonce d'un nouvel ordre de choses, la prise de possession de nous-mêmes comme parti du droit et de la liberté, l'acte solennel de notre entrée dans la vie politique, et si j'ose le dire, la signification au vieux monde de sa prochaine déchéance. »
La maladie l'accablait encore; des rechutes successives se produisirent; enfin, en aoCit 1864, il se résigna à abandonner momentanément ses travaux pour revenir dans son pays natal. Sa villégiature n'améliora pas son état et il en avait conscience ; au vieux bibliothécaire Weiss qui l'avait connu tout jeune, il dit dans une suprême visite : « Je viens vous faire mes adieux. Je suis en train de mourir. J'étais venu, dernier espoir, respirer l'air natal, mais l'oxygène de nos montagnes n'a -pu changer mon état. Mes jours sont comptés. Je m'en retourne pour finir en paix chez moi (i). » Il était usé par le surmenage et l'intensité de sa pensée. Revenu à Paris, très faible et très las, le 14 septembre, il traina quelques mois encore puis s'éteignit le 19 janvier, jour anniversaire de sa naissance, dans son modeste logement de Passy.
Sa mort fut simple, frustre et digne comme sa vie.
Tué par son travail et son dévouement envers « ses frères et compagnons )) ouvriers, Proudhon disparut trop tôt pour applaudir aux grands efforts d'émancipation de la classe laborieuse. Il put voir cependant la naissance de l'Association internationale des Travailleurs, fondée le 28 septembre 1864 au meeting célèbre de Saint-Martin's Hall, à Londres. Mais de tels hommes ne meurent pas tout entiers; ils laissent après eux leurs œuvres, filles immortelles, et leurs idées prolongent leur existence au-delà de la tombe. Jamais l'influence
(i) Ch. Thuriet. Dernier voyage de Proudhon à Besançon.
de Proudhon vivant ne fut comparable à celle qu'il exerça après sa mort. Il laissait d'ailleurs de nombreux travaux inédits qui furent publiés coup sur coup. La plus importante de ces œuvres posthumes, De la capacité politique des classes ouvrières (1865), arriva juste à point pour donner au prolétariat en voie d'organisation un commentaire au Manifeste des soixante (i).
« Citoyens au même titre! » avaient déclaré les journaux de l'opposition. Proudhon ne s'attarda pas à réfuter le sophisme voulu des bourgeois de toute école qui reprochaient aux ouvriers de n'être pas satisfaits de l'égalité politique, de réclamer encore et surtout l'égalité économique, sans laquelle la première n'est qu'un mot. « Oui, expliquait-il; les classes ouvrières ont pris conscience d'elles-mêmes et nous pouvons assigner la date de cette éclosion, c'est l'année 1848... Oui, les classes ouvrières jjossèdent une idée qui correspond à la conscience qu'elles ont d'elles-mêmes et qui est en parfait contraste avec l'idée bourgeoise... [Mais] sûres d'elles-mêmes et déjà à moitié éclairées sur les principes qui composent leur foi nouvelle, [elles] ne sont pas encore parvenues à déduire de ces principes une pratique générale conforme, une politique appropriée; témoin leur vote en commun avec la bourgeoisie, témoin les préjugés politiques de toute sorte auxquels elles obéissent. »
Les travailleurs ont donc une conscience de classe, mais ils ne l'ont pas développée entièrement; c'est qu'ils ne viennent que de naître à la vie politique et qu'ils manquent d'expérience. Cette conscience s'opposera de plus en plus à celle de la bourgeoisie, « conscience équivoque, semi-libérale, semi-féodale, qui n'a rien à dire d'elle-même», qui se dissout pendant que la classe ouvrière « se pose, s'affirme, parle de son émancipation et de son avenir». Pourquoi faut-il que cette affirmation hardie de l'antagonisme de deux classes soit gâtée par des allusions à line entente possible entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie?...
«Je suis révolutionnaire, disait Proudhon, mais pas bousculeur ». Ses premiers disciples se souvinrent seulement de ce second caractère. C'étaient des proudhoniens, les ouvriers français qui participèrent à la fondation de l'Internationale. La célèbre association, « enfant né dans les ateliers de Paris et élevé à Londres », se partagea entre deux tefidances, celle du Conseil général où dominait l'influence de Marx, et celle des groupes parisiens qui suivaient les enseignements de Proudhon: au congrès de Genève (1868), les délégués français firent adopter leur mémoire qui constituait tm résumé assez exact de ses doctrines. Marx le voyait bien lorsqu'il écrivait avec aigreur à son ami Kugel-
(i) Parmi ces livres, citons encore: Théorie de la Propriété, France et Rhin, La Poriiocratie, La Bible annotée, Césarisme et Christianisme, Du Principe de l'Art, etc.
mann, le 9 octobre : « Messieurs les Parisiens avaient la tête pleine des phrases de Proudhon les plus vides; ils parlent de science et ils ne savent rien; ils repoussent toute action révolutionnaire, id est résultant de la lutte des classes, tout mouvement social concentré, c'est-àdire réalisable par des moyens politiques. Sous prétexte de liberté, d'antigouvemementalisme et d'individualisme anti-autoritaire, ces messieurs, qui depuis seize ans endurent et ont enduré le despotisme le plus misérable, prônent maintenant uniquement la société bourgeoise, en se contentant de l'idéaliser à la Proudhon. »
Les délégués français n'étaient, en efïe'L-, en aucune façon, révolutionnaires. Ils avaient pleine confiance dans le mutuellisme et se défiaient de toute action violente, mais ils possédaient, malgré ce modérantisme, un sens très net de la vie ouvrière ; à Genève, ils combattirent vivement la proposition d'ouvrir l'Internationale aux intellectuels. Cette attitude fut mal vue des révolutionnaires classiques. Blanqui écrivait : « La proposition T... [Tolain] de n'admettre que des ouvriers dans l'Internationale... c'est l'abdication de toute idée politique et civique, le parquement des travailleurs dans une existence privée purement matérielle. C'est leur dégradation intellectuelle et morale, la proclamation de leur infériorité comme caste. » Une longue expérience nous a appris que les réformistes proudhoniens avaient raison à ce sujet contre Blanqui.
Les partisans de celui-ci ne manifestaient aucune tendresse pour les internationaux. Longtemps adversaires, les deux partis se retrouvèrent .mélangés dans la Commune, et l'on assista à ce spectacle logique et inattendu : les socialistes étaient les proudhoniens ; ceux qui n'apportaient dans ce pouvoir éphémère que des conceptions jacobines étaient leurs critiques intransigeants.
La chute de la Commune fut la fin du proudlionisme modéré, mais le proudhonisme révolutionnaire entrait en scène. Dans l'Internationale, la lutte n'était plus entre les Parisiens et Marx, mais entre celui-ci et Bakounine, qui représentait dans l'association les tendances fédéralistes contre la centralisation autoritaire du conseil. Bakounine avait beaucoup appris de Proudhon comme de Marx, mais la bataille se livrait moins entre deux doctrines qu'entre deux façons de comprendre une doctrine. Pour l'auteur du Capital, la liberté n'était qu'un postulat abstrait, pour le révolutionnaire russe comme pour l'écrivain du Principe fédératif, c'était une vie, une création. Bakounine définissait ainsi la lutte: « C'est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientifiquement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d'un côté, — et le proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières conséquences, accepté par le prolétariat des pays latins. »
Comment les fédéralistes furent exclus de l'Internaitonale aa^oni-
3l6 PORTRAITS d'hier
santé, il ne nous est pas possible de le dire dans le cadre de cette étude. On sait que la fraction exclue donna naissance à l'anarchisme, et il n'est pas indifférent de citer une définition que Proudhon donnait de son anarchie. « C'est une forme de gouvernement ou constitution dans laquelle la conscience publique et privée, formée par le développement de la science et du droit, suffit seule au maintien et à la garantie de toutes les libertés, où, par conséquent, le principe d'autorité, les institutions de police, les moyens de prévention ou de répression, le fonctionnarisme, l'impôt, etc., se trouvent réduits à leur expression la plus simple; à plus forte raison, où les formes monarchiques, la haute centralisation, remplacées par des institutions lédératives et les mœurs communales, disparaissent (i). »
On a souvent appelé Proudhon le « père de l'anarchie ». Si la parenté est certaine, la ressemblance est assez contestable : sa doctrine, c'est à proprement parler le fédéralisme, une dispersion plutôt qu'une suppression de l'autorité.
Dégager des livres d'un auteur son système n'est jamais chose facile, et la difficulté s'accroît étrangement en ce qui touche à Proudhon, car ses idées justement sont loin d'être systématiques.
« Philosophe sans cesse interrompu par les bruits du dehors, dit Sainte-Beuve (2), penseur et souvent logicien vigoureux et intraitable, s'emportant et s'armant en toute rencontre de passion et de colère, avec de fortes parties de science, mais de fréquents sursauts d'indignation, il ne fut à sa manière qu'un grand tribun, un grand révolutionnaire, comme il s'appelait. »
Jugement trop littéraire. Nous aimons Proudhon parce qu'il avait au plus haut point l'intuition de la vie. Sans doute, il fut incomplet: son extraordinaire imagination manquait d'équilibre, son intelligence profonde avait trop de fougue, sa science très réelle avait été amassée trop précipitamment pour qu'il l'ait pu bien digérer toute, i'emportement de sa pensée l'amenait à soutenir parfois des idées outrancières, mais s'il eut des défauts intellectuels, ce fut par l'excès même de ses facultés, parce que son cerveau était trop riche et trop fécond. Nous le jugeons malaisément. Pour que nous puissions l'apprécier avec justice, il aurait fallu que le temps fit dans son oeuvre, comme dans celle de tous les génies, un tri nécessaire, donnant une part à l'oubli, une autre à l'immortalité.
(i) Lettre du 20 août 1864.
(2) Sainte-Bkuve: Proudhon (1872).
Proudhoii a toujours été dominé par un idéal de justice et un immense besoin de liberté.
Nous l'avons vu débuter par une attaque vivante et poussée à fond contre la propriété. Doit-on dire qu'il est socialiste? Il s'en défend dans les Contradictions; il ne l'est pas, du moins au sens que présentaient les conceptions des utopistes qu'il combat et pour lesquels il n'a pas assez de sarcasmes. Il veut la liberté et répugne à une organisation sociale autoritaire dont le résultat le plus certain serait d'annihiler l'individu. Mais la justice veut la fin de l'iniquité sociale. Comment, dès lors, sortir de cette contradiction?
Le principe du mal, Proudhon le trouve, non dans la propriété ellemême, mais dans les abus de la propriété qu'il justifierait volontiers si elle était personnelle, mais dont il remarque le caractère croissant d'impersonnalité. Elle n'est plus qu'un pur privilège juridique imposant de lourdes redevances aux producteurs.
Elle se manifeste par l'argent. C'est parce qu'il le possède que le capitaliste peut rançonner ceux qui produisent. C'est par l'échange que se traduisent la puissance des possédants et l'injustice économique, c'est donc sur l'échange que doivent se porter les efforts des réformateurs.
Proudhon a dit que l'on pouvait agir sur l'échange sans attenter à la liberté. Cela est vrai, mais il a méconnu ou mal connu le phénomène de la production parce qu'il n'était pas familier avec la grande industrie, et il a laissé à Marx le mérite de proclamer qu' « en général la forme de l'échange des produits correspond à la forme de la production ». Aussi, le mutuellisme que des esprits rétrécis prétendent opposer au socialisme contemporain, la « réforme banquière », le projet de Banque du Peuple, sont-ils demeurés une tentative incomplète et précaire de socialisation.
Marx avait raison en dénonçant la disconvenance du mode de production devenu collectif et de la propriété demeurée individuelle. Proudhon s'arrêtait à mi-chemin dans son analyse et s'engageait sur une fausse voie lorsqu'il rapportait tout au régime d'inégalité causé par l'or.
Sa critique demeurait imparfaite. Nous l'avons vu obligé de recourir dans son projet de Banque du Peuple à un essai d'organisation de la consommation et de la production, et aussitôt s'arrêter court, reculer devant le problème de la reprise des instruments de travail. Il avait voulu éviter la socialisation, et son système l'y ramenait infailliblement. Aussi peut-on affirmer que Proudhon est socialiste, au risque de déplaire à quelques esprits encroûtés.
Pour bien comprendre les thèses proudhoniennes, il faut se rappeler, comme nous l'avons remarqué, qu'il rapporte tout au contrat. Le « règne des contrats », qu'il appelle et qu'il prophétise, c'est
l'exclusion de l'idée d'autorité remplacée par celle de réciprocité. Il n'est pas surprenant dès lors que sa doctrine soit anti-étatiste, anti-autoritaire, anarchique en un mot. Elle n'a rien de commun avec celle que Rousseau développait dans le Contrat social, « chef-d'œuvre de jonglerie oratoire ». Pour lui, le contrat n'a pas pour but d'établir un pouvoir, une relation de dominant à dominé, de supérieur à inférieur,, de restreindre la liberté, c'est un échange de services qui n'engage les parties que pour un temps et un objet déterminés, les laissant pour tout le reste indépendantes l'une de l'autre.
Que ferait-on de l'Etat dans ce système? Proudhon s'oppose à toutes les formes de gouvernement, les tient toutes pour indifférentes. L'expérience de son temps, la vanité des révolutions politiques et des changements de régime lui avaient inspiré cette leçon que nous commençons à peine à comprendre. Les exemples d'incapacité et d'égoïsme donnés par les républicains de 1848 aidèrent à le détourner de leurs « pauvretés politiques ». Il n'était pas dupe des mots et ne se laissait pas piper au mirage des grands principes. Il était l'adversaire du suffrage universel parce qu'il trouvait absurde de donner brusquement le droit de vote à dix millions d'individus que leur ignorance livrait à toutes les pressions réactionnaires. L'avortement misérable des grands espoirs que février avait fait naître dans toute l'Europe lui apprit ce que valaient les déclamations platoniques de fraternité, sociale ou universelle. Contre les agneaux bêlants du pacifisme, il affirma la guerre, glorifia la lutte, et revendiqua pour le droit de la force une place que niait un imbécile pharisaïsme.
Il aura enfin la gloire d'avoir compris et affirmé l'existence de ce prolétariat en tant que classe opposée à la classe bourgeoise.
Sans doute, son œuvre prête à bien des critiques. Sollicité par son imagination et par un impérieux besoin d'écrire, il a émis des idées qui s'écartent visiblement de ses thèses essentielles. A celles-ci d'ailleurs on a pu faire beaucoup de reproches. Il a mal vu ou même complètement méconnu des faits sociaux très importants. Il s'est beaucoup trop attaché à la petite bourgeoisie, il s'est montré l'adversaire des grèves, il n'a pas compris que le fait économique essentiel c'est la production. Par contre, il s'est laissé emporter par des illusions et des espérances excessives dans ses projets de réforme. Ses idées morales sont admirables, mais il a trop souvent mêlé des préoccupations éthiques à des considérations économiques où elles n'avaient que faire.
Il faut l'avouer, ce que nous appelons aujourd'hui proudhonisme, ce n'est pas tant la doctrine du socialiste bisontin qu'une projection de cette doctrine dans nos préoccupations actuelles. Nous ne cherchons pas chez lui un système puisqu'il n'a pas cherché à nous en léguer un, mais des idées qui nous permettent d'en découvrir à notre
tour (le nouvelles, mieux adaptées aux conditions de la lutte présente. Loin de s'en plaindre, j'imagine, Proudhon serait heureux, lui qui se refusait à former école et qui disait dédaigneusement .un jour: « On dit qu'il y a quelque part des proudhoniens, ce doit être des imbéciles. »
« Un proudhonisme largement développé jusqu'à ses dernières conséquences, » disait Bakounine. Pourquoi pas ? Ce que nous demandons à Proudhon, c'est' moins un enseignement total que des suggestions. Son œuvre demeurera encore longtemps une mine inépuisable pour les amateurs d'exégèses et les collectionneurs de défauts. Ce que nous trouvons en elle, ce n'est pas une leçon définitive, c'est la contagion de ce souffle révolutionnaire et de ce sentiment de la vie qu'il possédait au suprême degré !
Car Proudhon est bien un révolutionnaire. Il demeurera l'homme qui écrivait à Pierre Leroux: « L'atelier fera disparaître le gouvernement )), qui déclarait encore que « l'organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir », qui mettait par dessus toute chose la dignité et la justice. N'est-ce pas lui, d'ailleurs, qui refusait de se laisser embrigader dans les groupes démocratiques, qui revendiquait les droits du prolétariat et essayait de former un parti révolutionnaire purement ouvrier?
Il eut raison contre son temps, avant son heure. Le moment est venu de lui rendre justice.
Nous le comprenons mieux, maintenant que les travailleurs s'organisent pour la conquête de leurs droits en dehors de toute préoccupation politique. Bien des idées qui paraissaient obscures et paradoxales en son temps sont pour nous plus claires et de plus en plus pleiitps de sens. L'histoire et l'expérience quotidienne ont illustré par d'éclatantes démonstrations ses thèses qui nous passionnent toujours et qui gardent toute leur vie, toute leur originalité.
Vraiment, ce fut une belle figure que celle de ce paysan franccomtois. Admirablement doué, il aurait pu, comme tant d'autres, passer à la bourgeoisie, connaître les honneurs et la gloire facile. Il ne le voulut pas, dès le premier jour. Fidèle à son serment, il lutta de toutes ses forces, avec passion, avec enthousiasme, avec colère, pour l'émancipation de ses frères. Il mit à leur service sa science et son génie. Il vécut pour eux et mourut à la tâche. Pauvre et probe, d'une droiture et d'une dignité que ses ennemis n'ont pu salir, il demeure un des plus grands parmi ceux qui travaillèrent à l'œuvre de libération !
Maurice Harmel.
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HARMEL, MAURICE P, J. PROUDHON
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