CHAPITRE PREMIER
AXCIEXXE GLOIRE DE PADOUE T.e Prato délia Valle. — La ville moderne.
Peu de villes européennes ont une célébrité plus ancienne que Padoue et qui se soit mieux maintenue à travers les âges. Peu de villes aj^puient cette célébrité sur des raisons plus solides et plus variées que cette cité, riche, active, intelligente et sainte, qui brilla à la fois dans le commerce, l'industrie, les arts, les lettres, les sciences et tint avec saint Antoine, une l)lace importante dans l'histoire de TÉglise. C'est à elle que l'Italie du Xord a du la plus grande partie de son développement intellectuel. Son Université qui eut des professeurs comme Galilée et attira d'illustres élèves de tous les pays de l'Europe est encore une des plus fréquentées de l'Italie. Pour l'art spécialement, — à l'exception de Florence, — il n'v a pas de ville qui ait joué un plus grand rôle dans le mouvement de la Renaissance ; et. ce qu'on ne saurait trop signaler, c'est qu'il faut en faire honneur au peuple padouan tout entier. Car, si les Carrara n'ont pas dédaigné les arts, il ne se trouva pas à Padoue de ces familles princières qui se faisaient un mérite particulier d'encourager les artistes et d'élever
.1 l'ADOl'K
de beaux monuments. D'autre part, dès les premières années du XV' siècle, elle avait perdu son autonomie et était devenue vénitienne.
Lorsqu'elle était depuis jjlusde trois cents ans sujette de Venise. Andréa Memmi. provéditeur de la Sérénissime République, eut l'idée vers 1770 de transformer le Prato délia Valle (aujourd'hui place Victor-Emmanuel) pour en faire une sorte de Panthéon en plein air consacré à toutes les gloires padouanes. Le lieu était bien choisi, le Prato délia Valle était une des places les plus aimées des habitants par l'espace C[u'elle offrait aux promenades et aux marchés, comme par les souvenirs qu'elle rappelait. C'est là qu'eut lieu en 1208 la représentation du plus ancien mystère qui ait vu le jour en Italie. C'est là qu'en vertu d'un décret de la commune pnmiulgué en 1275. se donnait tous les ans à la date du u juin une course de chevaux en liberté suivie d'autres divertissements pour commémorer le jour où Padoue avait été délivrée de la tj'rannie d'Kccelino de Romano. Dante parle de ces fêtes et on les célèbre encore aujourd'hui. Andréa iMemmi fit découper (1775) au milieu de ce vaste emplacement, une grande ellipse, l'entoura d'un fossé et d'une balustrade et décida de l'orner des statues de tous les hommes célèbres qui étaient nés à l'adoue ou se rattachaient à cette ville pour y avoir séjourné, pour avoir fait partie de son Université comme professeurs ou élèves. Le nombre en était yrand. mais on sut faire appel aux familles et aux nations étrangères qui pouvaient être justement flattées de voir figurer quelqu'un des leurs dans cette assemblée de choix. C'est ainsi que Gustave IIL roi de Suède, lors de son voyage en Italie fut sollicité de faire les frais d'une statue de (iustave-Adolfe, demande qui fut favorablement accueillie 11 est fort douteux. — malgré le témoignage de Viviani qui disait tenir le fait de Galilée en personne, malgré l'affirmation écrite de Galilée lui-même dans une lettre citée par Tiraboschi, — que l'un des créateurs de l'art militaire soit \enu sur les bords du Bacchiglione écouter les leçons d'un des fondateurs de la science moderne. On serait heureux d'avoir à réunir dans l'histoire ces deux grands esprits ; mais il faut y renoncer. Car, sans mettre en doute la véracité de Galilée, il parait certain qu'il a confondu le vainqueur de l'Autriche avec un autre prince suédois, avec un autre Gustave, fils du roi détrôné Eric XIV. et qui continuait à porter en exil son titre royal'. .Si Gustave-Adolfe occupe au
I. 11 y aurait tmitc une bibliographie à faire sur cette question. Antonio Favaro qui en avait déjà parlé dans son ouvrage Galileo Galilei e Ja Studio Ji PaJova (vol. !.. p. 203-6), y est revenu tout récemment dans VEpisoJio di Gu.stni'C-.\dolto di Sve\iii iiei rncfoiiti JclLi Vila di (■yj/Z/t-n. ^'enise-Ferrare iQoô.
t. PADOri-
Prato délia Valle une place usurpc-c il n'en est pas de même de Jkiniier, et des deux rois de l'oloi^ne. Jean Sobiesky. Ktienne Bathory. Le nom de tels élèves fait bien comprendre tout le renom que conserv^ait au loin à travers les siècles une université qui remontait à l'année 1223 '.
De ces statues, bien peu se recommandent jiar le mérite artistique et le choix en parait arbitraire. Car, à côté de personnalités qu'on aurait pu omettre sans dommage, on constate plus d'une absence regrettable '. Mais ces deux rangées concentriques de soixante-dix-huit statues, de magistrats, guerriers, littérateurs, savants, artistes, de]iuis Tite-Live jus- (|u'àCanova et même jusqu'à des personnages contemporains, n'en donnent pas moins une haute idée de la ville et de son rcMe dans l'histoire. (Juon songe (|u"on a pu y placer à bon droit les quatre grands pcjètes de l'Italie,
1. Au xvr' et au xvir' sk-clf, l'Uiiiversitc de Padouc eut ju.squ'à six mille i-lcves: ellien compte encore aujourd'hui enxirun deux mille cinq cents.
2. Cette collection est loin d'être complète. Selvatico. dans son excellent (jnii/c Je Pntlouc. remarque qu'il n'y a pas un seul des Catrare, et signale plusieurs autres omissions : parmi les Padouans, les historiens Davila et Giuseppe Gennari, les écrivains Angelo Beolco dit Ruzzante, Antonio Volpi, le vovageur et archéologue Belzoni, les peintres Guariento, Squarcione. Girolamo dal Santo, Donienico Campagnola, .\lessandro Varotari dit le Padovinano, etc. ; parmi les élèves étrangers assez illustres pour mériter leur statue au Prato délia valle, saint François de Sales. Olivier Cromwell, Copernic, Sadolet. 11 se plaint enfin qu'on n'ait pas fait cet honneur à des tenimes comme Isabelle Andreini (Padoue 1562, Lyon 1604), épouse de l'acteur Francisco .Andreini, actrice ellemême et poète, Gaspara Stampa (15231554 ', une des premières concettistes de l'Italie et à Béatrice Cittadella-Papafava qui se distingua également dans la poésie. Il aurait pu y joindre la savante Bettina di San Giorgio (v. ci-dessous, chapitre X.). On pourrait d'ailli-urs compléter en d'autres points la liste de Selvatico. Rien n'y rappelle l'éclat de l'enseignement médical de cette ville où professèrent Vésale. Fallope, Jér. Amalthée, And. Mariani, le raaitre de Malpighi. Vallisnieri, Jos. -Pompée Sacco, Cîuglielmini Morgagni qui y forma Ant. Scarpa. L'illustre Michel de L'Hôpital, qui avant d'être chancelier de F'rance devait être le chancelier de Marguerite de France, épouse de Filibert-Emmanuel, duc de -Savoie, passa par l'Université de Padoue, ainsi que l'Anglais Thimias Bro\vn<-, médecin, naturaliste et philos^iphe, l'auteur de La /f<7/^^/o .Ui'i//i/. C'est à Padoue que. dans le cours de sa vie aventureuse, un autre Anglais, le romancier Goldsmith se fit, à ce qu'on présume, recevoir médecin. Une tradition nomme aussi Wallenstein parmi ses élèves. Le Doge Andréa Dandolo (•}- 1354' y prit le grade de docteur. Charles Patin, frère de (iuy Patin, y professa la médecine depuis 1677 jusqu'à sa mort, 1603 et y publia les ouvrages (notamment sur les antiquités romaines i qui lui assurent un rang distingué parmi les érudits de son temps, surtout en numismatique. Ses filles méritèrent par leur talent littéraire d'être admises à l'Académie des Ricovrati (vo)-. La thèse du D'' Larrieu sur Guy Ptitiii . Ajoutons que Noël Jouvenet, frère de Jeanjouvenet, peignit en 1684 à Padoue le portrait de Charles Patin et de sa famille. Le géographe Adrien Balbi passa la fin de sa vie à Padoue. Rappelons enfin que Padoue fut un centre important pour la science juive. Les Juifs y avaient formé une Académie cjui avait à sa tête, en 1550, le Rabbin Me'ir. R. Joseph y enseigna en 1558. Isaac Phea y publia son Chemin de In Foi et, au commencement du xvii'- siècle, M. Renochen Rabba s'y rendit célèbre parmi ses coreligionnaires, par ses Sermons sur les quatre Saisons Je l'année publiés par son fils. A la fin du xyin"-' siècle, Padoue comptait environ 800 juifs qui avaient un ghetto dont on fermait les trois portes tous les soirs. Aujourd'hui on v trouve trois svnagogues correspondant au.\ trois rites italien, espagnol et allemand, respecti\ement élevées en J548, 1617, 1682.
ANCIEXXK GLOIRE DE PAUOUK 7
Dante, Pétrarque, Arioste. Le Tasse et ses deux plus grands prosateurs du xvr siècle, .^lachiavel et Ciuichardin.
La statue du Dante a été placée à part, avec celle de Giotto, devant la Loggia Amulea, à l'occasion du centenaire dantesque (14 mai 1865). Ces statues sont de Vêla. La Loggia Amulea, destinée à servir de tribune, le jour des courses, pour les autorités de la ville et les juges du concours, a été élevée au xix" siècle sur le plan de Jappelli, puis d'Eugenio Maestri.
Padoue. Le Bacchigiione et la rîviera Paleocappa. La tour de l'Observatoire.
Cette loggia, quoiqu'elle ne soit en somme qu'un frontispice, un rideau de pierre comme disent les Padouans. est cependant un édifice estimable. Pourquoi se montre-t-on si dédaigneux, dédaigneux jusqu'à l'indifférence complète, pour les œuvres qui se trouvent en dehors de certaines dates consacrées. Lorsqu'il s'agit de l'Italie, il semble aujourd'hui qu'à partir du milieu du xvi" siècle, rien, ou à peu près rien sauf Venise^, ne mérite d'arrêter les connaisseurs. On fait vraiment pa\er bien cher, aux Carraches et à leurs successeurs, les admirations excessives dont ils ont été entourés. Tout en faisant les distinctions qui conviennent, n'y a-t-il pas un snobisme de dilettante dans cette délicatesse qui s'applique bien souvent à côté? Le grand public est moins exclusif et les Padouans de toute
classe sont fiers de leurs édifices modernes, aussi bien de leur cimetière que du café Pedrocclii.
On sait quel luxe les italiens di-ploienl dans leurs cimetières qui ne sont pas seulement chez eux des alignements de tombes, mais de véritables édifices où les sépultures sont encore entourées d'une successi(jn d'arcades ou de portiques, comme elles l'étaient souvent chez nous au moyen âge, disposition qui est d'ailleurs bien connue ]iar le Campo Santo de Pise.
J.e Café Pedrocclii.
Padoue ne ^e trouvant pas assez bien partagée à cet égard ou\ril un concours international pour le plan d'un nouveau Campo Santo. L'architecte tyrolien liolznauer eut le prix, mais on reconnut bientôt que les dépenses seraient trop fortes : le ]ilan primitif fut modifié par l'ingénieur Donghi, mais en conservant la façade ]M-incipale et dans le même st}-le.
Quant au Caf(' Pedrocclii il fut lors de sa fondation le plus remarquable de l'Europe, et Th. Gautier le signale comme tel. Depuis, il y en a eu de plus luxueux, mais non de plus monumental. Ce n'est pas une maison plus ou moins belle dont on aurait aménagé un ou deux étages ; c'est une construction faite s]K''cialenient pour sa destination.
ANCIKXXK GF.OIRI': DI-, l'ADOl'E 9
L'origine du Café Pedrocchi mérite d'être rappelée comme une preuve de la persistance du goût de l'art dans toutes les classes de la population italienne. On le doit en effet à un brave commerçant. Antonio Pedrocchi,
La basilit{ue Uel Sjato, vue du Jardin Trjves.
qui, au début du XIX'' siècle, ayant fait fortune en tenant un modeste café à la place où s'élève le monument actuel, résolut d'en dépenser la plus grande partie à élever un café nouveau, moins dans un intérêt commercial que pour attacher son nom à une œuvre artistique et laisser un souvenir de lui à la cité où il était né. Il ne chercha pas à attirer la clien-
!.. PADOUH
tèle par un faux luxe et laissa son architecte Giuseppe Jappelli ' adopter partout le style austère de l'écolf; de Percier et Fontaine (jui dominait alors en Kurope. On doit spécialement lui savoir gré d'avoir été plutôt grec que romain ; c'était en somme une originalité. L'ordre choisi est l'ordre dorii|ui', un dorique sini|ile, jjlutnl arcliaïque. en tout cas vraiment grec, sans piédestal. J^ arcade est aljsente et partout la plate bande domine. Les matériaux sont fort beaux et le stucage, malgré la vogue dont il jouissait en Italie, a été proscrit: rien n'est donné à un faux luxe. Les frises sont ornées de bas-reliefs. A cette première construction se sont ajoutées des annexes de style divers qui par la décoration ou le style sont grecs, pompéiens, étrusques, moyen âge. renaissance. L'intérieur contient au premier étage un cabinet de lecture et des salles de réunion appartenant à un cercle. Ces salles sont décorées de \ues des monuments telles que le forum romain, .^lais dans la grande salle du café ouvert au public, ce ne sont pas des fantaisies plus ou moins voluptueuses et brillantes, ce sont de grandes cartes géographiques qui sont peintes sur les murs. On a donc raison de dire que le Café Pedrocchi est un café original.
La grande salle du restaurant voisin, le Storione, est d'un caractère différent. Elle a environ dix mètres de haut, et toute la partie supérieure des murs est ornée de figures de femmes portant des écharpes, tandis que la voûte est couverte de berceaux de feuillages et de fruits à la façon de .^lantegna ; c'est une œuvre gracieuse d'un dessin facile, d'un coloris harmonieux, due au pinceau de 31. Filippo Laurenti. 3L Laurenti n'est pas un inconnu chez nous. Son envoi à l'exposition internationale de 1900 à Paris, a été justement distingué par le jur\'. Parmi les édifices modernes nous devons citer aussi le PciIottO dcllc Débite, construit en 1873, par 3L Camille Boito à la suite d'un concours. Son nom vient de ce qu'il a été élevé sur l'emplacement de la prison où on enfermait les débiteurs insolvables et les faillis. 11 est de st\le lombard de la Renaissance. La partie inférieure est en niarlire blanc. 3L Boito est l'architecte attitré des Padouans et un des architectes les plus en vue de l'Italie. Il s'est fait connaître à l'étranger par ses belles publications sur la basilicjue de saint Antoine. Car le passé ne l'intéresse pas moins que le présent.
1. (.iiuseppc jappelli i-st aussi l'auteur des Abattoirs de Padoue, mais il est surtout connu des Padouans pour avoir disposé le Jardin Trêves, où il a construit des fabriques diverses dans le système anglais : on doit lui savoir gré surtout du talent avec lequel il a su tirer parti d'un terrain peu étendu et des jolis points de vue qu'il a su ménager à travers les massifs, notamment sur la basilique Saint-Antoine. I.e |ardin botanique fondé dés 1545 est aus-^i. sans parler de son intérêt scientifique, un lieu de promenade fort agréable.
Purtc ad Purtcllo.