LE DIES IR/€. — LA MUSIQUE RELIGIEUSE
>ANS un grand silence, l'orgue préluda, puis s'effaça, soutint seulement l'envolée des voix. Un chant lent, désolé, montait, le « De Profundis ». Des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaient avec les sons presque verts des harmonicas, avec les timbres pointus des cristaux qu'on brise.
Appuyées sur le grondement contenu de l'orgue, étayées par des basses si creuses qu'elles semblaient comme descendues en elles-mêmes, comme souterraines, elles jaillissaient, scandant le verser, « De profundis ad te clamavi. Do », puis elles s'arrêtaient exténuées, laissaient tomber ainsi qu'une lourde larme la syllabe finale, « mine » ; — et ces voix d'enfants proches de la mue reprenaient le deuxième verset du psaume « Domine exaudi vocem meam » et la seconde moitié du dernier mot restait encore en suspens, mais au lieu de se détacher, de tomber à terre, de s'y écraser telle qu'une goutte, elle semblait se redresser d'un suprême effort et darder
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jusqu'au ciel le cri d'angoisse de l'âme désincarnée, jetée nue, en pleurs, devant son Dieu.
Et, après une pause, l'orgue assisté de deux contrebasses mugissait emportant dans son torrent toutes les voix, les barytons, les ténors et les basses, ne servant plus seulement alors de gaines aux lames aiguës des gosses, mais sonnant découvertes, donnant à pleine gorge et l'élan des petits soprani les perçait quand même, les traversait, pareil à une flèche de cristal, d'un trait.
Puis une nouvelle pause ; — et dans le silence de l'église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées, ainsi que sur un tremplin, par l'orgue. En les écoutant avec attention, en tentant de les décomposer, en fermant les yeux, Durtal les voyait d'abord presque horizontales, s'élever peu à peu, s'ériger à la fin, toutes droites, puis vaciller en pleurant et se casser du bout.
Et soudain, à la fin du psaume, alors qu'arrivait le répons de l'antienne « Et lux perpétua luceat eis », les voix enfantines se déchiraient en un en douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant sur le mot « cis » qui restait suspendu, dans le vide.
Ces voix d'entants tendues jusqu'à éclater, ces voix claires et acérées mettaient dans la ténèbre du chant des blancheurs d'aube ; alliant leurs sons de pure mousseline au timbre retentissant des bronzes, forant avec le jet comme en vif argent de leurs eaux, les cataractes sombres des gros chantres, elles aiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu'à l'amertume le sel ardent des pleurs, mais elles insinuaient aussi une sorte de caresse tutélaire, de fraîcheur balsamique, d'aide lustrale ; elles allumaient dans l'ombre ces brèves clartés (}ue tintent au
petit jour, les angélus ; elles évoquaient, en devançant les prophéties du texte, la compatissante image de la Vierge passant, aux pâles lueurs de leurs sons, dans la nuit de cette prose.
C'était incomparablement beau, le « De profundis » ainsi chanté. Cette requête sublime finissant dans les sanglots, au moment où l'âme des voix allait franchir les frontières humaines, tordit les nerfs de Durtal, lui tressailla le cœur. Puis il voulut s'abstraire, s'attacher surtout au sens de la morne plainte où l'être déchu, lamentablement, implore, en gémissant, son Dieu. Et ces cris de la troisième strophe lui revenaient, ceux, où suppliant, désespéré, du fond de l'abîme, son Sauveur, l'homme, maintenant qu'il se sait écouté, hésite, honteux, ne sachant plus que dire. Les excuses qu'il prépara lui paraissent vaines, les arguments qu'il ajusta lui semblent nuls et alors il balbutie : « si vous tenez compte des iniquités. Seigneur, Seigneur, qui trouvera grâce ? »
Le « De Profundis » avait cessé ; — après un silence — la maîtrise entonna un motet du xviii^ siècle, mais Durtal ne s'intéressait que médiocrement à la musique humaine dans les églises. Ce qui lui semblait supérieur aux oeuvres les plus vantées de la musique théâtrale ou mondaine, c'était le vieux plain-chant, cette mélodie plane et nue, tout à la fois aérienne et tombale ; c'était ce cri solennel des tristesses et altier des joies, c'étaient ces hymnes grandioses de la foi de l'homme qui semblent sourdre dans les cathédrales, comme d'irrésistibles geysers, du pied même des piliers romans. Quelle musique, si ample ou si douloureuse ou si tendre qu'elle fût, valait le « De Profundis » chanté en faux-bourbon.
les solennités du «Magnificat », les verves augustes du «Lauda Sion», les enthousiasmes du «Salve Regina», les détresses du « Miserere » et du « Stabat » ks omnipotentes majestés du « Te Deum » ? Des artistes de génie s'étaient évertués à traduire les textes sacrés : Vittoria, Josquin De Près, Palestrina, Orlando Lassus, Haendel, Bach, Haydn, avaient écrit de merveilleuses pages; souvent même, ils avaient été soulevés par Teffluence mystique, par l'émanation même du Moyen Age, à jamais perdue; et leurs œuvres gardaient pourtant un certain apparat, demeuraient, malgré tout, orgueilleuses, en face de l'humble magnificence, de la sobre splendeur du chant grégorien et après ceux-là c'avait été fini, car les compositeurs ne croyaient plus.
Dans le moderne, l'on pouvait cependant citer quelques morceaux religieux de Lesueur, de Wagner, de Berlioz, de César Franck, et encore sentait-on chez eux l'artiste iiapi sous son œuvre, l'artiste tenant à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloire et par conséquent omettant Dieu. L'on se trouvait en face d'hommes supérieurs, mais d'hommes, avec leurs faiblesses, leur inaliénable vanité, la tare même de leurs sens. Dans le chant liturgique créé presque toujours anonymement au fond des cloîtres, c'était une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans trace d'art. C'était une surgie d'âmes déjà libérées du servage des chairs, une explosion de tendresses surélevées et de joies pures ; c'était aussi l'idiome de l'Eglise, l'Evangile musical accessible, comme l'Evangile même, aux plus raffinés et aux plus humbles.
Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c'était cet art
qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore ! c'était, en peinture et en sculpture, les Primitifs; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique, c'était le plain-chant ; en architecture, c'était le roman etle gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ; tout cela se conciliait en une touflfe de pensées unique : révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l'âme de sa créature, ainsi qu'en un fidèle miroir, le prêt encore immaculé de ses dons.
Alors dans cet admirable Moyen Age où l'art, allaité par l'Eglise, anticipa sur la mort, s'avança jusqu'au seuil de l'éternité, jusqu'à Dieu, le concept divin et la forme céleste furent devinés, entr'aperçus, pour la première et peut-être pour la dernière fois, par l'homme. Et ils se correspondaient, se répercutaient, d'arts en arts.
Les Vierges eurent des taces en amandes, des visages allongés comme ces ogives que le gothique amenuisa pour distribuer une lumière acétique, un jour virginal, dans la châsse mystérieuse de ses nefs. Dans les tableaux des Primitifs, le teint des saintes femmes devient transparent comme la cire paschale et leurs cheveux sont pâles comme les miettes dédorées des vrais encens ; leur corsage enfantin renfle à peine, leurs fronts bombent comme le verre des custodes, leurs doigts se tusèlent, leurs corps s'élancent ainsi que de fins piliers. Leur beauté devient,en quelque sorte, liturgique. Elles semblent vivre dans le feu des verrières, empruntant aux tourbillons en flammes des rosaces la roue de leurs auréoles, les braises bleues de leurs yeux, les tisons mourants de leurs lèvres, gardant, pour leurs parures, les couleurs dédaignées de
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leurs chairs, les dépouillant de leurs lueurs, les muant, lorsqu'elles les transportent surTétoffe, en des tons opaques qui aident enqore par leur contraste à attester la clarté séraphique du regard, la dolente candeur de la bouche que parfume, suivant le Propre du Temps, la senteur de lys des cantiques, ou la pénitentielle odeur de Li myrrhe des psaumes.
Il y eut alors, entre artistes, une coalition de cervelles, une fonte d'âmes. Les peintres s'associèrent dans un même idéal de beauté avec les architectes ; ils affilièrent en un indestructible accord les cathédrales et les Saintes; seulement, au rebours des usages connus, ils sertirent le bijou d'après l'écrin, modelèrent les reliques d'après la châsse.
De leur côté, les proses chantées de l'Eglise eurent de subtiles affinités avec les toiles des Primitifs.
Les répons de Ténèbres de Vittoria ne sont-ils pas d'une inspiration similaire, d'une altitude égale à celles du chef-d'œuvre de Quentin Metsys, l'ensevelissement du Christ ? Le « Regina CœU » du musicien flamand Lassus n'a-t-il pas la bonne foi, l'allure candide et baroque de certaines statues de retables ou des tableaux religieux du vieux Brueghel ? Enfin le « Miserere » du maître de chapelle de Louis XII, de Josquin De Près, n'a-t-il pas, de même que les panneaux des Primitifs de la Bourgogne et des Flandres, un essor un peu patient, une simplesse filiforme un peu roide, mais n'exhale-t-il point, comme eux aussi, une saveur vraiment mystique, ne se contourne-t-il pas en une gaucherie vraiment touchante ?
L'idéal de toutes ces œuvres est le même et par des moyens différents, atteint.
Quant au plaîn-chant, l'accord de sa mélodie avec l'architecture est certain aussi; parfois, il se courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit, ténébreux et pensif, telqueles pleins cintres. Le « DeProfundis», par exemple, s'incurve semblable à ces grands arcs qui forment l'ossature enfumée des voûtes ; il est lent et nocturne comme eux ; il ne se tend que dans l'obscurité, ne se meut que dans la pénombre marrie des cryptes.
Parfois, au contraire, le chant grégorien semble emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses flèches déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de dentelles, ses guipures légères et ténues comme des voix d'enfants. Alors il passe d'un extrême à l'autre, de l'ampleur des détresses à l'infini des joies. D'autres fois encore, la musique plane et la musique chrétienne qu'elle enfanta, se pHent de même que la sculpture à la gaieté du peuple; elles s'associent aux allégresses ingénues, aux rires sculptés des vieux porches ; elles prennent ainsi que dans le chant de la Noël, « l'Adeste fidèles » , et dans l'hymne paschale « rO filii et filiae », le rythme populacier des foules ; elles se font petites et familières telles que les Évangiles, se soumettent aux humbles souhaits des pauvres, en leur prêtant un air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique qui les emporte en de pures régions où ces âmes naïves s'ébattent aux pieds indulgents du Christ.
Créé par l'Eglise, élevé par elle, dans les psallettes du Moyen Age, le plain-chant.est la paraphrase aérienne et m.ouvante de l'immobile structure des cathédrales ; il est l'interprétation immatérielle et fluide des toiles des Primitifs ; il est la traduction ailée et il est aussi la stricte et la flexible étole de ces proses latines qu'édifièrent
les moines, exhaussés, jadis, hors des temps, dans des cloîtres.
Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé par le fracas des orgues, et il est chanté Dieu sait comme !
La plupart des maîtrises, lorsqu'elles l'entonnent, se plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d'eaux; d'autres se délectent à imiter le grincement des crécelles, le hiement des poulies, le cri des grues ; malgré tout, son imperméable beauté subsiste, sourd quand même de ces meuglements égarés de chantres.
Le silence subit de l'église dispersa Durtal. Il se leva, regarda autour de lui ; dans son coin, personne, sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se penchant un peu, il aperçut en l'air, dans une chapelle noire, le rubis d'une veilleuse brûlant dans un verre rouge ; aucun bruit, sauf le pas militaire d'un suisse, faisant sa ronde, au loin.
Durtal se rassit ; la douceur de cette solitude qu'aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs déjà lointains à cette heure des fumées d'encens, s'évanouit d'un coup. Aux premiers accords plaqués sur l'orgue, Durtal reconnut le « Dies ira^ », l'hymne désespérée du Moyen Age ; instinctivement, il baissa le front et écouta.
Ce n'était plus, ainsi que dans le « De Profundis », une supplique humble, une souffrance qui se croit entendue, qui discerne pour cheminer dans sa nuit un sentier de lueurs ; ce n'était plus la prière qui conserve assez d'espoir pour ne pas trembler ; c'était le cri de la désolation absolue et de l'effroi.
Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête dans ces strophes. Elles semblaient s'adresser moins au Dieu de miséricorde, à l'exorable Fils qu'à l'inflexible Père, à Celui que l'Ancien Testament nous montre, bouleversé de fureur, mal apaisé par les fumigations des bûchers, par les incompréhensibles attraits des holocaustes. Dans ce chant. Il se dressait, plus farouche encore, car il menaçait d'affoler les eaux, de fracasser les monts, d'éventrer, à coups de foudre, les océans du ciel. Et la terre épouvantée criait de peur.
C'était une voix cristalline, une voix claire d'enfant qui clamait dans le silence de la nef l'annonce des cataclysmes ; et après elle, la maîtrise chantait de nouvelles strophes où l'implacable Juge venait, dans les éclats déchirants des trompettes, purifier par le feu la sanie du monde.
Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme issue des caveaux de l'église, soulignait l'horreur de ces prophéties, aggravait la stupeur de ces menaces ; et après une courte reprise du chœur, un alto les répétait, les détaillait encore et alors que l'effrayant poème avait épuisé le récit des châtiments et des peines, dans le timbre suraigu, dans le faucet d'un petit garçon, le nom de Jésus passait et c'était une éclaircie dans cette trombe ; l'univers haletant criait grâce, rappelait, par toutes les voix de la maîtrise, les miséricordes infinies du Sauveur et ses pardons, le conjurait de l'absoudre, comme jadis il épargna le larron pénitent et la Madeleine.
Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la tempête sévissait à nouveau, noyait de ses lames les plages entrevues du ciel, et les solos continuaient, découragés.
coupés par les rentrées éplorécs du chœur incarnant tour à tour, avec la diversité des voix, les conditions spéciales des hontes, les états particuliers des transes, les âges différents des pleurs.
A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces voix avaient charrié, sur les grandes eaux de l'orgue, toutes les épaves des douleurs humaines, toutes les bouées des prières et des larmes, elles retombaient exténuées, paralysées par l'épouvante, gémissaient en des soupirs d'enfant qui se cache la face, balbutiaient le « Dona eis requiem », terminaient, épuisées, par un amen si plaintif qu'il expirait ainsi qu'une haleine, au-dessus des sanglots de l'orgue.
Quel homme avait pu imaginerde telles désespérances, rêver à de tels désastres ? et Durtal se répondait : personne.
Le fait est que l'on s'était vainement ingénié à découvrir l'auteur de cette musique et de cette prose. On les avait attribuées à Frangipani, à Thomas de Celano, à saint Bernard, à un tas d'autres, et elles demeuraient anonymes, simplement formées par les alluvions douloureuses des temps. Le « Dies ir« » semblait être tout d'abord tombé, ainsi qu'une semence de désolation, dans les âmes éperdues du xi* siècle ; il y avait germé, puis lentement poussé,*nourri par la sève des angoisses, arrosé par la pluie des larmes. Il avait été enfin taillé lorsqu'il avait paru mûr et il avait été trop ébranché peutêtre, car dans l'un des premiers textes que l'on connaît, une strophe, depuis disparue, évoquait la magnifique et barbare image de la terre qui tournait en crachant des flammes, tandis que les constellations volaient en éclats, que le ciel se ployait en deux comme un livre !
Tout cela n'empêche, conclut Durtal, que ces tercets tramés d'ombre et de froid, frappés de rimes se répercutant en de durs échos, que cette musique de toile rude qui enrobe les phrases telle qu'un suaire et dessine les contours rigides de l'œuvre ne soient admirables ! — Et pourtant ce chant qui étreint, qui rend avec tant d'énergie l'ampleur de cette prose, cette période mélodique qui parvient, tout en ne variant pas, tout en restant la même, à exprimer tour à tour la prière et l'effroi, m'émeut, me poigne moins que le « De Profundis » qui n'a cependant ni cette grandiose envergure, ni ce cri déchirant d'art.
Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux et suffocant. Il sort du fond même des sépulcres, tandis que « le Dies iras » ne jaillit que du seuil des tombes. L'un est la voix même du trépassé, l'autre celles des vivants qui l'enterrent, et le mort pleure mais reprend un peu courage, quand déjà ceux qui l'ensevelissent désespèrent.
£n fin de compte, je préfère le texte du « Dies irae » à celui du « De Profundis », et la mélodie du « De Profundis » à celle du « Dies irae » . Il est vrai de dire aussi que cette dernière prose est modernisée, chantée théâtralement ici, sans l'imposante et la nécessaire marche d'un unisson, conclut Durtal.
LA PSYCHOLOGIE D*UNE CONVERSION. — l'ÉGLISE HOPITAL
DES AMES. — l'Église saint-sé vérin
COMMENT était-il redevenu catiiolique, comment en était-il arrivé là ?
Et Durtal se répondait : je l'ignore, rout ce que je sais, c'est qu'après avoir été pendant des années incrédule, soudain je crois.
Voyons, se disait-il, tâchons cependant de raisonner si tant est que dans l'obscurité d'un tel sujet, le bon sens subsiste.
En somme, ma surprise tient à des idées préconçues sur les conversions. J'ai entendu parler du bouleversement subit et violent de l'âme, du coup de foudre, ou bien de la Foi faisant à la fin expiosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s'eflFectuer suivant l'un ou l'autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble, mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s'est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne
sais quoi ; c'est quelque chose d'analogue à la digestion d'un estomac qui travaille, sans qu'on le sente. Il n'y a pas eu de chemin de Damas, pas d'événements qui déterminent une crise"- il n'est rien survenu et l'on se réveille un beau matin, et sans que l'on sache ni comment, ni pourquoi, c'est fait.
Oui, mais cette manœuvre ressemble, fort, en somme, à celle de cette mine qui n'éclate qu'après avoir été profondément creusée. Eh ! non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles ; les objections qui embarrassaient la route sont résolues; j'aurais pu raisonner, suivre la marche de l'étincelle le long du fil et, ici, pas. J'ai sauté à l'improviste, sans avoir été prévenu, sans même m'être douté que j'étais si studieusement sapé. Et ce n'est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n'admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l'âme vient presque toujours à la suite d'un malheur ou d'un crime, d'un acte enfin que l'on connaît.
Non, la seule chose qui me semble sûre c'est qu'il y a eu, dans mon cas, prémotiôn divine, grâce.
Mais, fit-il, alors la psychologie de la conversion serait nulle ? et il se répondit :
Ça m'en a tout l'air, car je cherche vainement à me retracer les étapes par lesquelles j'ai passé ; sans doute, je peux relever sur la route parcourue, çà et là, quelques bornes : Taraour de l'art, l'hérédité, l'ennui de vivre ; je peux même me rappeler des sensations oubliées d'enfance, des cheminements souterrains d'idées suscitées par mes stations dans les églises ; mais ce que je ne puis faire
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c'est relier ces fils, les grouper en iaisceau, ce que je ne puis comprendre c'est la soudaine et la silencieuse explosion de lumière qui s'est faite en moi. Quand je cherche à m'expliquer comment, la veille, incrédule, je suis devenu, sans le savoir, en une nuit, croyant, eh bien je ne découvre rien, car Taction céleste a disparu, sans laisser de traces.
Il est bien certain, reprit-il, après un silence de pensée, que c'est la Vierge qui agit dans ces cas-là sur nous ; c'est elle qui vous pétrit et vous remet entre les mains du Fils ; mais ses doigts sont si légers, si fluides, si caressants que l'âme qu'ils ont retournée n'a rien senti.
Par contre, si j'ignore la marche et les relais de ma conversion, je puis au moins deviner quels sont les motifs qui, après une vie d'indifférence, m'ont ramené dans les parages de l'Eglise, m'ont fait errer dans ses alentours, m'ont enfin poussé par le dos pour m'y faire entrer.
Et il se disait sans ambages, il y a trois causes :
D'abord un atavisme d'ancienne famille pieuse éparse dans des monastères ; et des souvenirs d'enfance lui revenaient, de cousines, de tantes, entrevues dans des parloirs, des femmes douces et graves, blanches comme des oublies, qui l'intimidaient, en parlant bas, qui l'inquiétaient presque lorsqu'en le regardant, elles demandaient s'il était sage.
Il éprouvait une sorte de peur, se réfugiait dans les jupes de sa mère, tremblant quand, en partant, il fallait apporter son front au-devant de lèvres décolorées pour subir le souffle d'un baiser froid.
De loin, alors qu'il y songeait maintenant, ces entre-
vues qui l'avaient tant gêné dans son enfance, lui semblaient exquises. Il y mettait toute une poésie de cloître, enveloppait ces parloirs si nus d'une odeur effacée de boiseries et de cire ; et il revoyait aussi les jardins qu'il avait traversés dans ces couvents, des jardins embaumant le parfum amer et salé du buis, plantés de charmilles, semés de treilles dont les raisins toujours verts ne mûrissaient point, espacés de bancs dont la pierre rongée gardait des anciennes ondées des œils d'eau ; et mille détails lui revenaient de ces allées de tilleuls, si tranquilles, de ces sentiers où il courait dans la guipure noire que dessinait sur le sol l'ombre tombée des branches. Il conservait de ces jardins qui lui paraissaient devenir plus grands à mesure qu'il avançait en âge un souvenir un peu confus où tremblait l'image embrouillée d'un vieux parc aulique et d'un verger de presbytère, situé au Nord, resté, même quand le soleil l'échauffait, un peu humide.
Il n'était pas surprenant que ces sensations déformées par le temps eussent laissé en lui des infiltrations d'idées pieuses qui se creusaient alors qu'il les embellissait, en y songeant ; tout cela pouvait avoir sourdement fermenté pendant trente années et se lever maintenant.
Mais les deux autres causes qu'il connaissait avaient dû être encore plus actives.
C'était son dégoût de l'existence et sa passion de l'art: et ce dégoût s'aggravait certainement de sa solitude et de son oisiveté.
Après avoir autrefois logé ses amitiés au hasard des gens et essuyé les plâtres d'âmes qui n'avaient aucun rapport avec la sienne, il s'était, après tant d'inutile vaga-
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bondage, enfin fixé ; il avait été l'intime ami d'un D' des Hermies, un médecin épris de démonomanie et de mystique et du sonneur de cloches de Saint-Sulpice, du breton Carhaix.
Ces afFections-là n'étaient plus comme celles qu'il avait connues, tout en superficie et en façade ; elles étaient spacieuses et profondes, basées sur des similitudes de pensées, sur des ligues indissolubles d'âmes ; et celles-là avaient été brusquement rompues ; à deux mois de distance, des Hermies et Carhaix mouraient, tués, l'un, par une fièvre typhoïde, l'autre pa;' un refroidissement qui l'alita, après qu'il eut sonné l'angelus du soir, dans sa tour.
Ce furent pour Durtal d'affreux coups. Son existence qu'aucun lien n'amarra plus partit à la dérive ; il erra, .dispersé, se rendant compte que cet abandon était déf nitif, que, pour lui, l'âge n'était plus où l'on s'unit eucore.
Aussi vivait-il, seul, à l'écart dans ses livres, mais la solitude qu'il supportait bravement quand il était occupé, quand il préparait un livre, lui devenait intolérable lorsqu'il était oisif. Il s'acagnardait des après-midi dans un fauteuil, s'essorait dans des songes.
Chassons par le travail tous ces phantasmes, se criaitil, mais travailler à quoi ? après avoir fait paraître une histoire de Gilles de Rais qui avait pu intéresser quelques artistes, il demeuraitsans sujet, àl'affût d'un livre. Comme il était, en art, un homme d'excès, il sautait aussitôt d'un extrême à l'autre, et, après avoir fouillé le Satanisme au Moyen Age, dans son récit du maréchal de Rais, il ne voyait plus d'intéressant à forer qu'une vie de Sainte
■et quelques lignes découvertes dans les études sur la ■Mystique de Gœrres et de Ribet l'avaient lancé sur la piste d'une Bienheureuse Lydwine, en quête de documents neufs.
Mais en admettant même qu'il en déterrât, pouvait-iî ouvrer une vie de Sainte ? Il ne le croyait pas et les arguments sur lesquels il étayait son avis semblaient plausibles.
L'hagiographie était une branche maintenant perdue de l'art ; il en était d'elle ainsi que de la sculpture sur bois et des miniatures des vieux missels. Elle n'était plus aujourd'hui traitée que par des commissionnaires de style qui semblent toujours, lorsqu'ils écrivent, charger leurs fétus d'idées sur des camions ; et elle était entre leurs mains, devenue un des Heux communs de la bondieuserie, une transposition dans le livre des statuettes des Froc-Robert, des images en chromo des Bonasse.
La voie était donc libre et il paraissait tout d'abord aisé de la planer ; mais pour extraire le charme des légendes, il fallait la langue naïve des siècles révolus, le verbe ingénu des âges morts. Comment arriver à exprimer aujourd'hui le suc dolent et le blanc parfum des très anciennes traductions de la Légende dorée de Voragine ? comment Her en une candide gerbe ces fleurs plaintives que les moines cultivèrent dans les pourpris des cloîtres alors que l'hagiographie était la sœur de l'art barbare et charmant des enlumineurs et des verriers, de l'ardente et de la chaste peinture des Primitifs ?
On ne pouvait cependant songer à se livrer à de studieux pastiches, s'eflForcer de singer froidement de telles
œuvres. Restait alors la question de savoir si, avec les ressources de l'art contemporain, l'on parviendrait à dresser l'humble et la haute figure d'une Sainte ; et c'était pour le moins douteux, car le manque de simplesse réelle, le fard trop ingénieux du style, les ruses d'un dessin attentif et la frime d'une couleur madrée transformeraient probablement l'élue en une cabotine. Ce ne serait plus une Sainte mais une actrice qui en jouerait plus ou moins adroitement le rôle ; et alors, le charme serait détruit, les miracles paraîtraient machinés, les épisodes seraient absurdes!... puis... puis... encore faudraitil avoir une foi qui fut vraiment vive et croire à la sainteté de son héroïne, si l'on voulait tenter de l'exhumer et de la faire revivre dans une oeuvre.
Cela est si exact que voici Gustave Flaubert qui a écrit d'admirables pages sur la légende de saint Julien-l'Hospitalier. Elles marchent en un tumulte éblouissant et réglé, évoluent en une langue superbe dont l'apparente simplicité n'est due qu'à l'astuce compliquée d'un art inouï. Tout y est, tout, sauf l'accent qui eût fait de cette nouvelle un vrai chef-d'œuvre. Etant donné le sujet, il y manque, en effet, la flamme qui devrait circuler sous ces magnifiques phrases ; il y manque le cri de l'amour qui défaille, le don de l'exil surhumain, l'âme mystique!
D'un autre côté, les « Physionomies de Saints » d'Hello valent qu'on les lise. La Foi jaillit dans chacun de ses portraits, l'enthousiasme déborde des chapitres, des rapprochements inattendus creusent d'inépuisables citernes de réflexions entre les lignes ; mais quov ! Hello était si peu artiste que d'adorables légendes déteignent dans ses doigts quand il y touche ; la lésine de son style appau-
vrit les miracles et les rend inermes. Il y manque l'art qui sortirait ce livre de la catégorie des œuvres blafardes, des œuvres mortes !
L'exemple de ces deux hommes, opposés comme jamais écrivains ne le furent, et n'ayant pu atteindre la perfection, l'un, dans la légende de saint Julien parce que la Foi lui faisait détaut et l'autre parce qu'il possédait une inextensible indigence d'art, décourageait complètement Durtal. Il faudrait être, en même temps les deux, et rester encore soi, ce disait-il, sinon à quoi bon s'atteler à de telles tâches ? mieux vaut se taire ; et il se renfrognait, désespéré, dans son fauteuil.
Alors le mépris de cette existence déserte qu'il menait s'accélérait en lui et, une fois de plus, il se demandait l'intérêt que la Providence pouvait bien avoir à torturer ainsi les descendants de ses premiers convicts ? et s'il n'obtenait pas de réponse, il était pourtant bien obligé de se dire qu'au moins l'Eglise recueillait, dans ses désastres, les épaves, qu'elle abritait les naufragés, les rapatriait, ■leur assurait enfin un gîte.
Pas plus que Schopenhauer dont il avait autrefois raffolé, mais dont la spécialité d'inventaires avant décès et les herbiers de plaintes sèches l'avaient lassé, l'EgHse ne décevait l'homme et ne cherchait à le leurrer, en lui vantant la clémence d'une vie qu'elle savait ignoble.
Par tous ses livres inspirés, elle clamait l'horreur de la destinée, pleurait la tâche imposée de vivre. L'Ecclésiastique, l'Ecclésiaste, le livre de Job, les Lamentation» de Jérémie attestaient cette douleur à chaque ligne et le Moyen Age avait, lui aussi, dans l'Imitation de Jésus- Christ, maudit l'existence et appelé à grands cris la mort.
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Plus nettement que Schopenhauer, l'Eglise déclarait qu'il n'y avait rien à souhaiter ici-bas, rien à attendre; mais là où s'arrêtaient les procès-verbaux du philosophe, elle, continuait, franchissait les limites des sens, divulguait le but, précisait les fins.
Puis, se disait-il, tout bien considéré, l'argument de Schopenhauer tant prôné contre le Créateur et tiré delà misère et de l'injustice du monde, n'est pas, quand on y réfléchit, irrésistible, car le monde n'est pas ce que Dieu l'a fait, mais bien ce que l'homme en a fait.
Avant d'accuser le ciel de nos maux, il conviendrait sans doute de rechercher par quelles phases consenties, par quelles chutes voulues, la créature a passé, avant que d'aboutir au sinistre gâchis qu'elle déplore. Il faudrait maudire les vices de ses ancêtres et ses propres passions qui engendrèrent la plupart des maladies dont on souffre ; il faudrait vomir la civilisation qui a rendu l'existence intolérable aux âmes propres et non le Seigneur qui ne nous a peut-être pas créés, pour être piles à coup de canons, en temps de guerre, pour être exploités, volés, dévalisés, en temps de paix, par les négriers du commerce et les brigands des banques.
Ce qui reste incompréhensible, par exemple, c'est l'horreur initiale, l'horreur imposée à chacun de nous, de vivre ; mais c'est là un mystère qu'aucune philosophie n'explique.
Ah ! reprenail-il, quand je songe à cette horreur, à ce dégoût de l'existence qui s'est, d'années en années, exaspéré en moi, comme je comprends que j'aie forcément cinglé vers le seul port où je pouvais trouver un abri, vers l'Eglise.
Jadis, je la méprisais, parce que j'avais un pal qui me soutenait lorsque soufflaient les grands vents d'ennui ; je croyais à mes romans, je travaillais à mes livres d'histoire, j'avais l'art. J'ai fini par reconnaître sa parfaite insuffisance, son inaptitude résolue à rendre heureux. Alors j'ai compris que le Pessimisme était tout au plus bon à réconforter les gens qui n'avaient pas un réel besoin d'être consolés; j'ai compris que ses théories, alléchantes quand on est jeune et riche et bien portant, deviennent singulièrement débiles et lamentablement fausses, quand l'âge s'avance, quand les infirmités s'annoncent, quand tout s'écroule!
Je suis allé à l'hôpital des âmes, à l'Église. On vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y soigne; on nese borne pas à vous dire, en vous tournant le dos, ainsi que dans la clinique du Pessimisme, le nom du mal dont on souffre !
Enfin Durtal avait été ramené à la religion par l'art. Plus que son dégoût de la vie même, l'art avait été l'irrésistible aimant qui l'avait attiré vers Dieu.
Le jour où, par curiosité, pour tuer le temps, il était entré dans une église et, après tant d'années d'oubli, y avait écouté les Vêpres des morts tomber lourdement, une à une, tandis que les chantres alternaient et jetaient, l'un après l'autre, comme des fossoyeurs, des pelletées de versets, il avait eu l'âme remuée jusque dans ses combles. Les soirs où il avait entendu les admirables chants de l'octave des trépassés, à Saint-Sulpice, il s'était senti pour jamais capté ; mais ce qui l'avait pressuré, ce qui l'avait asservi mieux encore, c'étaient les cérémonies, les chants de la semaine sainte.
Il les avait visitées les églises, pendant cette semaine! Elles s'ouvraient ainsi que des palais dévastés, ainsi que des cimetières ravagés de Dieu. Elles étaient sinistres avec leurs images voilées, leurs crucifix enveloppés d'un losange violet, leurs orgues taciturnes, leurs cloches muettes. La foule s'écoulait, affairée, sans bruit, marchait par terre, sur l'immense croix que dessinent la grande allée et les deux bras du transept et, entrée par les plaies que figurent les portes, elle remontait jusqu'à l'autel, là où devait poser la tête ensanglantée du Christ et elle baisait avidement, à genoux, le crucifix qui barrait la place du menton, au bas des marches.
Et cette foule devenait elle-même, en se coulant dans ce monde crucial de l'église, une énorme croix vivante et grouillante, silencieuse et sombre.
A Saint-Sulpice où tout le séminaire assemblé pleurait l'ignominie de la justice humaine et la mort décidée d'un Dieu, Durtal avait suivi les incomparables offices de ces jours luctueux, de ces minutes noires, écouté la douleur infinie de la Passion, si noblement, si profondément exprimée à Ténèbres par les lentes psalmodies, par le chant des Lamentations et des Psaumes : mais quand il y songeait, ce qui le faisait surtout frémir, c'était le souvenir de la Vierge arrivant le jeudi, dès que la nuit tombait.
L'Eglise jusqu'alors absorbée dans son chagrin et couchée devant la croix, se relevait et se mettait à sangloter, en voyant la mère.
Par toutes les voix de sa maîtrise, elle s'empressait autour de Marie, s'efforçait de la consoler, en mêlant les larmes du « Stabat » aux siennes, en gémissant cette
musique de plaintes endolories, en pressant sur la blessure de cette prose qui rendait de l'eau et du sang comme la plaie du Christ.
Durtal sortait, accablé, de ces longues séances, mais ses tentations contre la Foi se dissipaient; il ne doutait plus ; il lui semblait qu'à Saint-Sulpice, la Grâce se mêlait aux éloquentes splendeurs des liturgies et que des appels passaient pour lui dans l'obscure affliction des voix; aussi éprouvait-il une reconnaissance toute filiale pour cette église où il avait vécu de si douces et de si dolentes heures !
Et cependant, dans les semaines ordinaires, il ne la fréquentait point; elle lui paraissait trop grande et trop froide et elle était si laide ! Il lui préférait des sanctuaires plus tièdes et plus petits, des sanctuaires où subsistaient encore des traces du Moyen Age.
Alors, il se réfugiait, les jours de flâne en sortant du Louvre où il s'était longuement évagué devant les toiles des Primitifs, dans la vieille église de Saint-Séverin, enfouie en un coin du Paris pauvre.
Il y apportait les visions des toiles qu'il avait admirées au Louvre et il les contemplait à nouveau, dans ce milieu où elles se trouvaient vraiment chez elles.
Puis c'étaient des moments délicieux qu'il y écoulait emporté dans ces nuées d'harmonie que sillonne l'éclair blanc de la voix enfantine jailli du tonnerre roulant des orgues.
Là, sans même prier, il sentait glisser en lui une langueur plaintive, un discret malaise ; Saint-Séverin le ravissait, l'aidait mieux que les autres à se suggérer, certains jours, une indéfinissable impression d'allégresse et
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de pitié, quelquefois même, alors qu'il songeait à la voirie de ses sens, à se natter l'âme de regrets et d'effroi.
Souvent, il y allait; surtout, le dimanche matin, à dix heures, à la grand'messe.
Là, il s'installait, derrière le maître-autel, dans cette mélancolique et délicate abside plantée, ainsi qu'un jardin d'hiver, de bois rares et un peu fous. On eût dit d'un berceau pétrifié de très vieux arbres tout en fleurs mais défeuillés, de ces futaies de piliers carrés ou taillés à larges pans, creusés d'entailles régulières près de leurs bases, côtelée sur leurs parcours comme des pieds de rhubarbe, cannelés comme des céleris.
Aucune végétation ne s'épanouissait au sommet de ces troncs qui arquaient leurs rameaux dénudés le long des voûtes, les rejoignaient, les aboutaient, assemblant à leurs points de suture, à leurs nœuds de greffe, d'extravagants bouquets de roses blasonnées, de fleurs armoriées, et fouillées à jour ; et depuis près de quatre cents ans ces arbres immobilisaient leur sève et ne poussaient plus. Les hampes à jamais courbées restaient intactes ; la blanche écorce des piliers s'eff^ritait à peine, mais la plupart des fleurs étaient flétries ; des pétales héraldiques manquaient; certaines clefs de voûtes ne gardaient plus que des calices stratifiés, ouvrés comme des nids, troués comme des éponges, chiffonnés comme des poignées de dentelles rousses.
Et au milieu de cette flore mystique, parmi ces arbres lapidifiés, il en était un, bizarre et charmant, qui suggérait cette chimérique idée que la fumée déroulée des .| bleus encens était parvenue à se condenser, à se coaguler en pâlissant avec Tâgeetà former, en se tordant, laspi-
raie de cette colonne qui tournoyait sur elle-même et finissait par s'évaser en une gerbe dont les tiges brisées retombaient du haut des cintres.
Ce coin où se réfugiait Durtal était à peine éclairé par des verrières en ogive, losangées de mailles noires, serties de minuscules carreaux obscurcis par la poussière accumulée des temps, rendus plus sombres encore par les boiseries des chapelles qui les ceinturaient jusqu'à micorps.
Cette abside elle était bien, si Ton voulait, un msssif gelé de squelettes d'arbres, une serre d'essences mortes, ayant appartenu à la famille des palmifères, évoquant encore le souvenir d'invraisemblables phœnix, d'inexacts lataniers, mais elle rappelait aussi, avec sa forme en demilune et sa lumière trouble, l'image d'une proue de navire plongée sous l'onde. Elle laissait, en effet, filtrer au travers de ses hublots, aux vitres treillissées d'une résine noire, le murmure étouffé, — que simulait le roulement des voitures ébranlant la rue, — d'une rivière qui tamiserait dans le cours saumâtrede ses eaux des lueurs dédorées de jour.
Le dimanche, à l'heure de la grand'messe, cette abside restait déserte. Tout le public emplissait la nef devant le maître-autel ou s'éparpillait plus loin dans une chapelle dédiée à Notre-Dame. Durtal était donc à peu près seul; et les gens même qui traversaient son refuge n'étaient ni hébétés, ni hostiles, ainsi que les fidèles des autres églises. C'étaient dans ce quartier de gueux, de très pauvres gens, des regrattières, des sœurs de charité, des loqueteux, des mioches; c'étaient surtout des femmes en guenilles, marchant sur la pbinte des pieds, s'agenouillant
sans regarder autour d'elles, des humbles gênées même parle luxe piteux des autels, hasardant un œil soumis et baissant le dos quand passait le suisse.
Touché par la timidité de ces misères muettes, Durtal écoutait la messe que chantait une maîtrise peu nombreuse mais patiemment dressée. Mieux qu'à Saint-Sulpice où pourtant les offices étaient autrement solennels et exacts, la maîtrise de Saint-Séverin entonnait cette merveille du plain-chant «le Credo ». Elle l'enlevait, en quelque sorte, jusqu'au sommet du chœur et le faisait planer, les ailes grandes ouvertes, presque immobiles, audessus des ouailles prosternées, lorsque le verset « et homo factus est » prenait son lent et respectueux essor dans la voix baissée du chantre. C'était, à la fois, lapidaire et fluide, indestructible, ainsi que les articles du Symbole même, inspiré comme le texte que l'Esprit Saint dicta, dans leur dernière assemblée, aux apôtres réunis du Christ.
A Saint-Séverin, une voix de taureau clamait, seule, un verset, puis tous les enfants, soutenus par la réserve des chantres, lançaient les autres et les inaltérables vérités s'affirmaient à mesure, plus attentives, plus graves, plus accentuées, un peu plaintives même dans la voix isolée de rhomme,plus timides peut-être, mais aussi plusfamilières, plus joyeuses, dans l'élan pourtant contenu des gosses.
A ce moment-là, Durtal se sentait soulevé etilsecriait: mais il est impossible que les alluvionsde la Foi qui ont créé cette certitude musicale soient fausses ! l'accent de ces aveux est tel qu'il est surhumain et si loin de la musique profane qui n'a jamais atteint l'imperméable grandeur de ce chant nu !
Toute la messe était d'ailleurs à Saint-Séverin exquise. Le « Kyrie eleison » sourd et somptueux ; le « Gloria in excelsis » divisé entre le grand et le petit orgue, l'un chantant seul et l'autre dirigeant et soutenant le chœur, exultait d'allégresse; le «Sanctus» emballé, presque hagard alors que la maîtrise criait 1' « hosanna in excelsis» bondissait jusqu'aux cintres; et l'aAgnus Dei» s'élevait à peine en une claire mélodie suppliante, si humble qu'elle n'osait monter.
En somme, à part des « Salutaris » de contrebande détaillés là, ainsi que dans toutes les églises, Saint-Séverin conservait, les dimanches ordinaires, la liturgie musicale, la chantait presque respectueusement avec des voix fragiles mais bien teintées d'enfants, avec des basses solidement bétonnées, remontant de leurs puits de vigoureux sons.
Et c'était une joie pour Durtal que de s'attarder dans cet adorable milieu du Moyen Age, dans cette ombre déserte, parmi ces chants qui s'élevaient derrière lui, sans qu'il fût troublé par les manigances des bouches qu'il ne pouvait voir.
Il finissait par être pris aux moelles, suffoqué par de nerveuses larmes et toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient ; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui l'étouffaient sans trouver d'issues, il maudissait l'ignominie de son existence.
Puis, quand la messe était terminée, il errait dans l'église même, s'exaltait devant l'essor de cette nef que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes, ces fabuleux cachets qui s'épanouissent en relief sous le berceau ren-
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versé des voûtes. Ces siècles s'étaient réunis pour apporter aux pieds du Christ l'efFort surhumain de leur art et les dons de chacun étaient visibles encore. Le xiii' siècle avait taillé ces piliers bas et trapus dont les chapiteaux se couronnent de nymphéas, de trèfles d'eau, de feuillages à grandes côtes, volutes en crochets et tournés en crosse. Le xiv* siècle avait élevé les colonnes des travées voisines sur le flanc desquelles des prophètes, des moines, des saints, soutiennent de leurs corps étendus la retombée des arcs. Le xv* et le xvf avaient créé l'abside, le sanctuaire, quelques-uns même des vitraux ouverts au sommet du chœur et, bien qu'ils eussent été réparés par de vrais gnafis, ils n'en avaient pas moins gardé une grâce barbare, une naïveté vraiment touchante.
Ils paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des imagiers d'Epinal et bariolés par eux de tons crus. Les donateurs et les Saints qui défilaient dans ces clairs tableaux encadrés de pierre, étaient tous maladroits et pensifs, vêtus de robe gomme-gutte, vert-bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille, violet d'aubergine et lie de vin qui se fonçaient encore au contact des chairs omises ou perdues, restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre, incolores. Dans l'une de ces fenêtres, le Christ en croix semblait même limpide, tout en lumière, au milieu des taches azurées du ciel et des plaques rouges et vertes que formaient les ailes de deux anges dont le visage paraissait aussi taillé dans le cristal et rempli de jour.
Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les réfracter. Ils avaient sans doute été privés volontairement de
reflets, afin de ne pas insulter, par une insolente gaieté de pierreries en feu, à la mélancolique détresse de cette église qui s'élevait dans l'atroce repaire d'un quartier peuplé d£ mendiants et d'escarpes.
Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans Paris, les basiliques modernes étaient inertes ; elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient contre l'indifférence glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces nefs où les âmes n'ont rien laissé d'elles, où lorsqu'elles allaient peut- être se livrer, elles avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par l'indiscrétion d'un éclairage de photographe, offusquées même par l'abandon de ces autels où aucun Saint n'avait jamais célébré la messe ? Il semblait que Dieu fût toujours sorti, qu'il ne rentrât que pour tenir sa promesse de paraître au moment de la consécration et qu'aussitôt après, il se retirât, méprisant, de ces édifices qui n'avaient pas été créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût lui plaire, ce don de l'art qu'il a, lui-même, prêté à l'homme et qui lui permet de se mirer dans la restitution abrégée de son œuvre, de se réjouir devant l'éclosion de cette flore dont il a semé les germes dans les âmes qu'il a triées avec soin, dans les âmes qu'il a, après celles de ses Saints, vraiment élues.
Ah ! les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises et cette odeur des cierges qu'on éteint et ces parfums des encens qu'on brûle !
A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens de
cet art d'antan, que quelques sanctuaires dont les pierres suintaient réellement la Foi; parmi ceux-là, Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus exquis et le plus sûr. D ne se sentait chez lui que là ; il croyait que s'il voulait enfin prier pour de bon, ce serait dans cette église qu'il devrait le faire, et il se disait : ici, l'âme des voûtes existe. Il est impossible que les ardentes prières, que les sanglots désespérés du Moyen Age n'aient pas à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs ; il est impossible que cette vigne de douleurs où jadis des Saints vendangèrent les grappes chaudes des larmes, n'ait pas conservé de ces admirables temps, des émanations qui soutiennent, des effluves qui sollicitent encore la honte des péchés, l'aveu des pleurs!
Dans ce territoire réservé du Satanisme, elle émergeait, délicate et petite, frileusement emmitouflée dans les guenilles des cabarets et des taudis; et, de loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son clocher frêle, pareil à une aiguille piquée, la pointe en bas et ajourant en l'air son chas au travers duquel on apercevait, surplombant une sorte d'enclume, une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du moins, de la place Saint- André-des-Arts. SymboHquement, on eût dit d'un miséricordieux appel toujours repoussé par des âmes endurcies et martelées par les vices, de cette enclume qui n'était qu'une illusion d'optique et de cette très réelle cloche.
Et dire, songeait Durtal, dire que d'ignares architectes et que d'ineptes archéologues voudraient dégager Saint- Sévcrin de ses loques et la cerner avec les arbres en prison d'un square ! Mais elle a toujours vécu dans son lacis de rues noires ! elle est volontairement humble, en
accord avec le misérable quartier qu'elle assiste. Au Moyen Age, elle était un monument d'intérieur et non l'une de ces impétueuses basiliques que l'on dressait en évidence sur de grandes places.
Elle était un oratoire pour les pauvres, une église agenouillée et non debout; aussi serait-ce le contre-sens le plus absolu que de la sortir de son milieu, que de lui enlever ce jour d'éternel crépuscule, ces heures toutes en ombre, qui avivent sa dolente beauté de servante en prière derrière la haie impie des bouges !
Ah ! si l'on pouvait la tremper dans l'atmosphère embrasée de Notre-Dame des Victoires et adjoindre àsa maigre psallette la puissante maîtrise de Saint-Sulpice, ce serait complet! ce criait Durtal; mais hélas ! ici-bas, rien d'entier, rien de parfait n'existe !
En somme, en se récapitulant, il pouvait croire que Saint-Séverin par ses effluves et l'art délicieux de sa vieille nef, que Saint-Sulpice par ses cérémonies et par ses chants l'avaient ramené vers l'art chrétien qui l'avait, à son tour, dirigé vers Dieu.
Puis une fois aiguillé sur cette voie, il l'avait parcourue, était sorti de l'architecture et de la musique, avait erré sur les territoires mystiques des autres arts et ses longues stations au Louvre, ses incursions dans les bréviaires, dans les livres de Ruysbroeck, d'Angèle de Foligno, de sainte Térèse, de sainte Catherine de Gênes, de Madeleine de Pazzi, l'avaient encore aâermi dans ses croyances.
Mais ce bouleversement d'idées qu'il avait subi était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner et
il se débattait alors pour l'apaiser. Il s'usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité de sa conversion, se disait : en fin de compte, je ne suis emballé à l'église que par l'art ; je n'y vais que pour voir ou pour entendre et non pour prier; je ne cherche point le Seigneur, mais mon plaisir. Ce n'est pas sérieux ! de même que dans un bain tiède, je ne sens point le froid si je reste immobile et que si je remue, je gèle, de même aussi à l'église mes élans chavirent dès que je bouge ; je suis presque enflammé dans la nef, moins chaud déjà sous le parvis et je deviens absolument glacé lorsque je suis dehors. Ce sont des postulations littéraires, des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres d'esprit, c'est tout ce qu'on voudra, sauf la Foi.
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tS COUVENT DBS FRANCISCAINES DE LA GLACIERE
^OMME le temps était à peu près beau, il sortit, erra dans le Luxembourg, rejoignit le carrefour de l'Observatoire et le boulevard de Port- Royal et, machinalement, il enfila l'interminable rue de la Santé.
Cette rue, il la connaissait de longue date ; il y faisait souvent de mélancoliques promenades, attiré par sa détresse casanière de province pauvre ; puis elle était accessible aux rêveries, car elle était bordée, à droite, par les murs de la prison de la Santé et de l'asile des aliénés de Sainte-Anne, à gauche par des couvents. L'air, le iour, coulaient dans l'intérieur de cette rue, mais il semblait que, derrière elle, tout devînt noir ; elle était, en quelque sorte, une allée de prison, côtoyée par des cellules où les uns subissaient de force de temporaires condamnations et où les autres souffraient, de leur plein gré, d'éternelles peines.
je me la figure assez bien, peinte par un Primitif des
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Flandres, se disait Durtal ; le long de la chaussée que pavèrent de patients pinceaux, des étages de maisons ouvertes, du haut en bas, ainsi que des armoires ; et, d'un côté, des cachots massifs avec couchettes de fer, cruche de grès, petit judas ouvert dans des portes scellées de puissants verrous ; là-dedans, de mauvais larrons, grinçant des dents, tournant sur eux-mêmes, les cheveux droits, hurlant tels que des bêtes enchaînées dans des cages ; de l'autre côté, des logettes meublées d'un galetas, d'une cruche de grès, d'un crucifix, fermées, elles aussi, par des portes bardées de fer, et, au milieu, des religieuses ou des moines, à genoux sur le carreau, k face découpée sur le feu d'un nimbe, les yeux au ciel, les mains jointes, envolés, dans Textase, près d'un pot où fleurit un lys.
Enfin, au fond de la toile, entre ces deux haies de maisons, monte une grande allée au boiK de laquelle, dans un ciel pommelé, Dieu le Père assis, avec le Christ à sa droite, et, tout autour d'eux, des chœurs de Séraphins jouant de l'angélique et de la viole ; et Dieu le Père immobile sous sa haute tiare, la poitrine couverte par sa longue barbe, tient une balance dont les plateaux s'équilibrent, les saints captifs expiant à mesure, par leurs pénitences et leurs prières, les blasphèmes des scélérats et des fous.
H faut avouer, se disait Durtal, que cette rue est bien particulière, qu'elle est même probablement à Paris unique, car elle réunit, sur son parcours, les vertus et les vices qui, dans les autres arrondissements, se disséminent, d'habitude, malgré les efforts de l'Égiise, le plus loin qu'ils peuvent, les uns des autres.
Il était arrivé, en devisant, près de Sainte-Anne ; alors la rue s'aéra et les maisons baissèrent ; elles n'eurent plus qu'un, que deux étages, puis, peu à peu, elles s'espacèrent, ne furent plus reliées, les unes aux autres, que par des bouts déplâtrés de murs.
C'est égal, se disait Durtal, si ce coin de rue est dénué de prestige, il est en revanche, bien intime ; au moins ici, on est dispensé d'admirer le décor saugrenu de ces modernes agences qui exposent dans leurs vitrines, ainsi que de précieuses denrées, des piles choisies de bûches et. dans des compotiers de cristal, les dragées des anthracites et les pralines des cokes.
Et puis voici une ruelle vraiment cocasse et il regardait une sente qui descendait en pente roide dans une grande rue où Ton apercevait le drapeau tricolore en zinc d'un lavoir ; et il lut ce nom : rue de l'Ebre.
Il s'y engagea ; elle mesurait quelques mètres à peine, était arrêtée dans toute sa longueur, à droite, par un mur derrière lequel on entrevoyait des masures éclopées, surmontées d'une cloche. Une porte cochère treillissée d'un guichet carré s'enfonçait dans ce mur qui s'élevait à mesure qu'il descendait et finissait par se trouer de croisées rondes, par s'élever en une petite bâtisse que dépassait un clocher si bas que sa pointe n'atteignait même pas la hauteur de la maison de deux étages, située en face.
De l'autre côté, c'était une glissade de trois bicoques, collées les unes contre les autres ; des tuyaux de zinc xampaient, en montant comme des ceps, se ramifiaient comme les tiges d'une vigne creuse, le long des murs; des fenêtres bâillaient sur des caisses rouillées de plombs.
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L'on discernait dans de vagues cours d'affreux taudis • dans l'un, était un galetas où dormaient des vaches; dans les deux autres, s'ouvraient une remise de voitures à bras et une bibine derrière les barreaux de laquelle apparaissaient des goulots capsulés de litres.
Ah ça mais, c'est une église, se dit Durtal, en regardant le petit clocher et les trois ou quatre baies rondes qui semblaient découpées dans le papier d'émeri que simulait le mortier noir et rugueux du mur ; où est l'entrée ?
Il la découvrit, au tournant de cette sente qui se jetait dans la rue de la Glacière. Un porche minuscule donnait accès dans la bâtisse.
Il poussa la porte, pénétra dans une grande pièce, une sorte de hangar fermé peint en jaune, au plafond plat, traversé de poutrelles de fer badigeonnées de gris, liserées de filets d'azur et ornées de becs de gaz de marchand de vins. Au fond, un autel en marbre, six cierges allumés, des fleurs en papier et des colifichets dorés, des candélabres plantés de bougies et sous le tabernacle, un tout petit Saint-Sacrement qui scintillait en réverbérant le feu des cierges.
Il faisait à peine clair, les vitres des croisées ayant été peinturlurées à cru de bandes d'indigo et de jaune serin ; on gelait, le poêle n'étant pas allumé et l'église, pavée de carreaux de cuisine, ne possédant aucun paillasson, aucun tapis.
Durtal s'emmitoufla de son mieux et s'assit. Ses yeux finirent par s'habituer à l'obscurité de cette salle; ce qu'il apercevait devant lui était étrange ; sur des rangées de chaises, en face du chœur, des formes humaines.
noyées dans des flots de mousseline blanchc: étaien»: posées. Aucune ne bougeait.
Soudain, par une porte de côté, une religieuse, également enveloppée, de la tète aux pieds, dans en grand voile, entra. Elle longea l'autel, s'arrèt? au milie»;, tomba par terre, baisa le sol et, d'un elîort de reins, sans même s'aider des bras, se mit debout; elle s'avança, muette, dans l'église, frôla Durtal qui discerna sous la mousseline une magnifique robe d'un blanc de crème, une croix d'ivoire pendue au cou, une cordelière et un chapelet blancs à la ceinture.
Elle alla jusqu'à la porte d'entrée et, là, monta par un petit escalier dans une tribune qui dominait l'église.
Qu'est-ce que cet ordre si somptueusement vêtu, installé dans la misérable chapelle de ce quartier, se demandait-il }
Peu à peu, maintenant, la salle s'emplissait; des enfants de chœur en rouge avec des pèlerines bordées de poils de lapin allumèrent les candélabres, sortirent, ramenèrent un prêtre, habillé d'une chape d'occasion, à grandes fleurs, un prêtre maigre et jeune, qui s'assit et, d'un ton grave, chanta la première antienne des vêpres.
Et subitement, Durtal se retourna. Dans la tribune, un harmonium soutenait les répons d'inoubliables voix. Ce n'était plus la voix de la femme, mais une voix tenant de celle de l'entant, adoucie, mondée, épointée du bout, et de celle de l'homme, mais écorcée, plus délicate et plus ténue, une voix asexuée, filtrée par les litanies, blutée par les oraisons, passée aux cribles des adorations et des pleurs.
Le prêtre, toujours assis, chanta le premier verset de l'immuable psaume « Dixit Dominus Domino meo. »
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Et Durtal, vit en Tair, dans la tribune, de longues statues blanchts, tenant en mains des livres noirs, chantant lentement, ies yeux au ciel. Une lampe éclaira l'une de ces figures qui, pendant une minute, se pencha un peu et il aperçuï, sous le voile relevé, un visage attentif et dolent, très pâle.
Les vêpres alternaient maintenant leurs strophes, chantées, les unes par les reUgieuses, en haut, les autres, par les moniales, en bas. La chapelle était presque pleine ; un pensionnat de jeunes filles voilées de blanc emplissait un côté ; des petites bourgeoises tristement vêtues, des gosses qui jouaient avec leurs poupées, occupaient l'autre. A peine quelques femmes du peuple en sabots et pas un homme.
L'atmosphère devenait extraordinaire. Positivement le brasier des âmes tiédissait la glace de cette pièce ; ce n étaient plus ces vêpres opulentes, telles qu'on les célèbre, le dimanche, à Saint-Sulpice, c'étaient les vêpres des pauvres, des vêpres intimes, en plain-chant de campagne, suivies par les fidèles avec une ferveur prodigieuse, dans un recueillement de silence inouï.
Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond d'un village, dans un cloître ; il se sentait amoUi, Tâme bercée par la monotone ampleur de ces chants, ne discernant plus la fin des psaumes qu'au retour de la doxologie, au c Gloria Patri et filio » qui les séparait les uns des autres.
Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier l'Incompréhensible, lui aussi ; environné d'eflSuves, pénétré jusqu'aux moeJes par ce miUeu, il lui parut qu'il se dissolvait un peu, qu'il participait même de loin aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il chercha une
prière, se rappela celle que saint Paphnuce enseigna à la courtisane Tiiaïs, alors qu'il lui cria : « Tu n'es pas digne de nommer Dieu, tu prieras seulement ainsi : « qui plasmasti me, miserere mei », toi qui m'as créée, aie pitié de moi ». Il balbutia l'humble phrase, pria, non par amour ou par contrition, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s'abandonner, par regret de ne pouvoir aimer. Puis il songea à réciter le Pater, s'arrêta à cette idée que cette prière était la plus difficile de toutes à prononcer, lorsqu'on en pèse au trébuchet les phrases. N'y déclare-t-on pas, en effet, à Dieu, qu'on pardonne les ofîenses de son prochain ? Or, combien parmi ceux qui profèrent ces mots pardonnent aux autres ? Combien .parmi les catholiques qui ne mentent point, lorsqu'ils affirment à Celui qui sait tout qu'ils sont sans haine ?
Il fut tiré de ses réflexions par le silence subit de la salle. Les vêpres étaient terminées ; l'harmonium préluda encore et toutes les voix des nonnes s'élevèrent, en bas, dans le chœur, en haut dans la tribune^ chantant le vieux Noël « Il est né le divin entant », quand un bedeau vint droit à lui, et dit : la procession va commencer; il est d'usage que les Messieurs marchent derrière le Saint- Sacrement ; bien que vous soyez le seul homme ici, Monsieur l'abbé a pensé que vous ne reiusehez pas de suivre le cortège qu'on va former.
Ahuri par cette demande, Durtai eut un geste vague dans lequel le bedeau crut discerner une adhésion.
Mais non, se dit-il, lorsqu'il fut seul ; je ne veux pas du tout me mêler à la cérémonie ; d'abord, je n'y connais rien et je gafferais, ensuite je ne veux pas me cou-
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vrir de ridicule. Il s'apprêtait à filer sans bruit, mais il n'eut pas le temps d'exécuter son projet ; l'huissier lui apportait un cierge allumé et l'invitait à l'accompagner. Il fit alors contre fortune bon cœur et tout en se répétant : ce que je dois avoir l'air couenne ! il s'achemina derrière cet individu jusqu'à l'autel.
Là le bedeau l'arrêta et le pria de ne plus bouger. Toute la chapelle était maintenant debout ; le pensionnat de jeunes filles se divisait en deux files précédées d'une femme portant une bannière. Durtal s'avança devant le premier rang des religieuses.
Les voiles baissés devant les profanes, dans l'église même, étaient levés devant le Saint- Sacrement, devant Dieu. Durtal put examiner ces sœurs pendant une seconde ; sa désillusion fut d'abord complète. Il se les figurait pâles et graves comme la nonne qu'il avait entrevue dans la tribune et presque toutes étaient rouges, tachées de sons, et croisaient de pauvres doigts boudinés et crevés par les engelures. Elles avaient des visages gonflés et semblaient toutes commencer ou terminer une fluxion; elles étaient évidemment des filles de la campagne ; et les novices reconnaissables à leurs robes grises, sous le voile blanc, étaient plus vulgaires encore ; elles avaient certainement travaillé dans des fermes ; et, pourtant, à les regarder ainsi tendues vers l'autel, l'indigence de leurs faces, l'horreur de leurs mains bleuies par le froid, de leurs ongles crénelés, cuits par les lessives, disparaissaient ; les yeux humbles et chastes, prompts aux larmes de l'adoration sous les longs cils, changeaient en une pieuse simplesse la grossièreté des traits. Fondues dans la prière, elles ne voyaient même pas ses regards
curieux, ne soupçonnaient même point qu'un homme était là qui les épiait.
Et Durtal enviait l'admirable sagesse de ces pauvres filles qui avaient seules compris qu'il était dément de vouloir vivre. Il se disait : l'ignorance mène au même résultat que la science. Parmi les Carmélites, il est des femmes riches et jolies qui ont vécu dans le monde et l'ont quitté, convaincues à jamais du néant de ses joies et ces religieuses-ci, qui ne connaissent évidemment rien, ont eu l'intuition de cette vacuité qu'il a fallu des années d'expérience aux autres pour acquérir. Par des voies différentes, elles sont arrivées au même rond-point. Puis, quelle lucidité révèle cette entrée dans un ordre ! car enfin, si elles n'avaient pas été recueillies par le Christ, elles seraient devenues quoi, ces malheureuses ? Mariées à des pochards et martelées de coups ! Et, sans rien savoir, elles ont tout évité ; elles demeurent innocentes, loin de ces périls et loin de ces boues, soumises à une obéissance qui n'est plus ignoble, disposées par leur genre de vie même à éprouver, si elles en sont dignes, les plus puissantes allégresses que l'âme de la créature humaine puisse ressentir !
Elles restent peut- erre encore des bêtes de somme, mais elles sont les bêtes de somme du bon Dieu, au moins!
Il en était là de ses réflexions quand le bedeau lui fit un signe. Le prêtre, descendu de l'autel, tenait le petit ostensoir ; la procession des jeunes filles s'ébranlait maintenant devant lui. Durtal passa devant le rang des religieuses qui ne se mêlèrent pas au cortège et. le cierge à la main, il suivit le bedeau qui portait derrière le prêtre un parasol tendu de soie blanche.
Alors, de sa voix traînante d'accordéon grandi, l'harmonium, du haut de ia tribune, emplit l'église et les nonnes, debout à ses côtés, entonnèrent le vieux chant rythmé tel qu'un pas de marche c TAdeste hdeles », tandis qu'en bas les moniales et les fidèles scandaient, après chaque strophe, le doux et pressant refrain « Venite adoremus ».
La procession tourna, plusieurs fois, autour de la chapelle, dominant les tètes courbées dans la fumée des encensoirs que les enfants de chœur brandissaient, en se retournant, à chaque halte, devant le prêtre.
Eh' bien mais, je ne m'en suis pas trop mal tiré, se dit Durtal, lorsqu'ils furent revenus devant l'autel. Il croyait que son rôle avait pris fin, mais, sans lui demander, cette fois, son avis, le bedeau le pria de s'agenouiller, à la barre de communion, devant l'autel.
Il se sentait, mai à l'aise, gêné de se savoir ainsi, derrière le dos, tout ce pensionnat, tout ce couvent; puis il n'avait pas l'habitude de cette pos- ure ; il lui sembla qu'on lui enfonçait des coins dans les jambes, qu'on le soumettait, comme au Moyen Age, à la torture. Embarrassé par son cierge qui coulait et menaçait de le cribler de taches, il remuait doucement sur place, tentant d'émousser, en glissant le bas de son paletot sous ses genoux, le coupant des marches ; mais il ne faisait, en bougeant, qu'aggraver son mal ; ses chairs refoulées s'inséraient entre les os et son épiderme froissé brûlait. Il finit par suer d'angoisse, craignant de distraire la ferveur de la communauté par une chute ; et la cérémonie s'éternisait! à la tribune, les religieuses chantaient, mais il ne les écoutait plus et déolorait la longueur de cet office.
Enfin, le moment de la Bénédiction s'apprêta.
Alors, malgré lui, se voyant, là, si près de Dieu, Durtal oublia ses souffrances et baissa le front, honteux d'être ainsi placé, tel qu'un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges ; et, lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre, se retournant, fendit lentement l'air en forme de croix et bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue à sqs pieds, Durtal demeura, le corps incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à passer inaperçu, là-haut, au milieu de cette foule pieuse.
Le psaume « Laudate Dominum omnes gentes » retentissait encore, quand le bedeau vint lui enlever son cierge. Durtal fut sur le point de jeter un cri, alors qu'il fallut se mettre debout; ses genoux engourdis craquaient et leurs charnières ne manoeuvraient plus.
Il finit néanmoins par regagner, cahin-caha, sa place ; il laissa s'écouler la foule, er, s'approchant du bedeau, il lui demanda le nom de ce couvent et l'ordre auquel appartenaient ces religieuses.
Ce sont des Franciscaines missionnaires de Marie répondit cet homme, mais ce sanctuaire n'est pas leur propriété, comme vous semblez le croire ; c'est une chapelle de secours qui dépend de la paroisse de Saint-Marcel de la Maison Blanche ; elle est seulement reliée par un couloir à la maison que ces soeurs occupent là, derrière nous, dans la rue de l'Ebre. Elles suivent, en somme, les offices au même titre que vous, que moi, et elles tiennent, pour les enfants du quartier, école.
Elle est attendrissante cette petite chapelle, se dit Dur-
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tal, lorsqu'il fut seul. Elle est vraiment appariée à l'endroit qu'elle abrite, à la triste rivière des tanneurs qui coule, en deçà de la rue de la Glacière, dans les cours. Elle me fait l'effet d'être à Notre-Dame de Paris ce que sa voisine la Bièvre est à la Seine. Elle est le ruisselet de l'Église, la panne pieuse, la misérable banlieue du culte !
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