‹ Pages choises des grands écrivainsChapitre 1 sur 84 · SEPTIEME EDITION · texte numérisé non relu

SEPTIEME EDITION

Librairie Armand Colin

103, Boulevard Saint-Michel, PARIS I 9 I 6

: rlioils (le rcproducUon, de traduction et d'adaptation réserves pour tous pnys.

INTRODUCTION

€ Le livre ami, a dit Guyau, est comme un œil ouvert que la mort même ne ferme pas, et où se fait toujours visible, en un rayon de lumière, la pensée la plus profonde d'un être humain. » Nous voudrions que quelquesunes de ses pages, choisies parmi les plus belles et les plus durables, parmi celles où il a mis le plus de son cœur, fussent pour tous ce livre ami dont il parle, cet œil ouvert que la mort ne peut fermer. Guyau est d'ailleurs de ceux qu'on ne peut lire sans les aimer, parce qu'il a aimé lui-même toutes les grandes choses et leur a consacré sa vie entière.

Jean-Marie Guyau naquit à Laval le 28 octobre 1854. Son premier guide dans ses études fut sa mère, auteur (sous le pseudonyme de G. Bruno) d'ouvrages d'éducation universellement répandus. 11 fit ensuite ses études classiques sous notre direction à nous-même , qui lui étions uni par des liens de parenté et devions plus tard devenir son second père. 11 montra une ardeur au travail et une précocité extraordinaires. De bonne heure, la poésie et la philosophie furent ses deux passions; Corneille, Hugo et Musset, Platon, Epictète et Kant excitèrent ses premiers enthousiasmes. Encore adolescent, il était

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familier avec la philosophie grecque, tout rempli de cette « ardeur divine » dont parle Platon dans le Parménide : 6îca ôpfjiri. Reçu à l'âge de dix-sept ans licencié ès lettres, il traduisit le Manuel d'Épictète et se passionna pour la grande morale stoïque. Il la pratiqua lui-même toute sa vie, mais il la tempérait par une tendresse souriante, par une bonté expansive tournée vers autrui, ne pensant pas, avec les Stoïciens, qu'on pût aimer sans s'attacher. A l'âge de dixneuf ans, il fut couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques, dans un brillant concours, pour un mémoire sur la Morale utilitaire depuis Epictète jusqu'à l'Ecole anglaise contemporaine. L'année suivante (1874) il fut chargé d'un cours de philosophie au lycée Condorcet.

Malheureusement, dès cette époque, comme blessé par l'excès de travail, il sentit les premiers signes de cet affaiblissement progressif qui, s'il devait peu à peu faire décroître ses forces physiques, ne put jamais ni abattre sa force morale, ni restreindre sa fécondité intellectuelle. Il dut aller chercher dans le Midi, d'abord à Pau et à Biarritz, puis à Nice et à Menton, une atmosphère plus favorable que celle de Paris. Le séjour de la Méditerranée lui laissa pendant quelques années une sorte de répit, lui rendit un regain de force et d'espérance, lui permit d'entreprendre une série de grands ouvrages. Ce fut une période d'action incessante et de progrès continu. A ce moment, malgré sa santé affaiblie, arrivait pour lui l'époque de la pleine maturité, de celle qui se mesure non à l'âge, mais à la force du talent. La Morale d'Épicure s'imprimait, ainsi que la Morale anglaise contemporaine, où se trouve une critique si serrée et si éloquente de l'utiKtarisme. Bientôt paraissent les Vers d^un philosophe et les Problèmes de l'esthétique contemporaine. Puis viennent des travaux exclusivement philosophiques. Dans son Esquisse d'une Morale, il s'efforce d'exposer une conception de la moralité supérieure à celle de Kant, qui lui semblait avoir mal interprété les idées d'obligation et de sanction. Dans son livre capital, l'Irréligion de r Avenir, il recherche quelles sont les idées fondamentales et indestructibles que l'on peut dégager des reli-

INTRODUCTION

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gions et qui en sont l'âme. Ce livre, d'une inspiration si élevée, mais dont le titre ne fut pas toujours bien interprété, souleva dans la presse de vives discussions; tout le monde rendit hommage à l'absolue sincérité de l'auteur et au caractère profondément moral de son ouvrage. Bientôt après il écrivit VArt au point de vue sociologique^ œuvre remplie d'idées nouvelles et originales; enfin Éducation et Hérédité^ travail non moins remarquable par la pénétration psychologique et par la hauteur morale. Ces deux derniers ouvrages, ainsi que la Genèse de iidée de temps, ne devaient être publiés qu'après sa mort *.

L'idée dominante que Guyau a développée et suivie dans ses principales conséquences, c'est celle de la vie comme principe commun de l'art, de la morale, de la religion. Selon lui, — et c'est la conception génératrice de tout son système, — la vie bien comprise enveloppe, dans son intensité même, un principe d'expansion naturelle, de fécondité, de générosité. Il en tirait cette conséquence que la vie normale réconcilie naturellement en soi le point de vue individuel et le point de vue social, dont l'opposition plus ou moins apparente est l'écueil des théories utilitaires sur l'art, la morale et la religion. A ses yeux, la tâche la plus haute du xix® siècle, celle à laquelle, pour sa part, il voulait contribuer, devait être précisément « de mettre en relief le côté social de l'individu humain et, en général, de l'être vivant », — côté qui avait été méconnu par le matérialisme à forme égoïste du siècle précédent. En montrant cet aspect social de la vie individuelle, on fonderait tout ensemble sur une base désormais solide l'art et la morale. Le xviii^ siècle s'était achevé avec les théories égoïstes d'Helvétius, de Volney, de Bentham, correspondant au matérialisme

1. Les œuvres de Guyau, dont ces Pages choisies ne peuvent donner qu'une idée très incomplète, ont été éditées à la librairie Alcan. Nous en avons fait l'examen détaillé dans notre livre intitulé la Morale, VArt et la Religion selon Guyau, Ajoutons qu'il fit aussi paraître à la librairie Colin un Cours ('omplet de lecture à Vusage des Écoles, dont fait partie la Première année de lecture courante.

INTRODUCTION

encore trop naïf de La Mettrie et même de Diderot; le xix^ siècle a élargi la science. D'un côté, la matière s'est subtilisée toujours davantage sous l'œil du savant, et le mécanisme d'horlogerie de La Mettrie est devenu tout à fait impuissant à rendre compte de la vie. « D'un autre côté, l'individu, que l'on considérait comme isolé, enfermé dans son mécanisme solitaire, est apparu comme essentiellement pénétrable aux influences d'autrui, solidaire des autres consciences, déterminable par des sentiments impersonnels. Le système nerveux ne se conçoit plus aujourd'hui que comme le siège de phénomènes dont le principe dépasse de beaucoup l'organisme individuel : la solidarité domine l'individualité. Il est aussi difficile de circonscrire dans un corps vivant une émotion esthétique, morale, religieuse, que d'y circonscrire de la chaleur ou de l'électricité : les phénomènes physiques et intellectuels sont également expansifs et contagieux. Les faits de sympathie, soit nerveuse, soit mentale, sont de mieux en mieux connus; ceux de suggestion et d'influence hypnotique commencent à être étudiés scientifiquement. Des cas maladifs, qui sont les plus faciles à observer, on passera peu à peu aux phénomènes d'influence normale entre les divers cerveaux et, par cela même, entre les diverses consciences. Le prochain siècle fera des découvertes encore mal formulées, mais aussi importantes peut-être dans le monde moral que celles de Newton ou de Laplace dans le monde sidéral : celles de l'attraction des sensibihtés et des volontés, de la solidarité des intelligences, de la pénétrabilité des consciences ^ » 11 fondera la psychologie scientifique et la sociologie, de même que les xvii® et xviii^ siècles avaient fondé la physique et l'astronomie. Les sentiments sociaux se révéleront comme des phénomènes complexes produits en grande partie par l'attraction ou la répulsion des sysicmes nerveux et comparables aux phénomènes astronomiques : la science sociale, dans laquelle rentre une bonne partie de la morale, de l'esthétique, de la religion,

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