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LE GÉNIE, PUISSANCE DE SYMPATHIE ET DE SOCIABILITÉ

Selon nous, le génie artistique et poétique est une forme extraordinairement intense de la sympathie et de la sociabilité, qui ne peut se satisfaire qu'en créant un monde nouveau, et un monde d'êtres vivants. Le génie est une puissance d'aimer qui, comme tout amour véritable, tend énergiquemcnt à la fécondité et à la création de la vie. Le génie doit s'éprendre de tout et de tous pour tout comprendre. Même dans la science, si on trouve la vérité (( en y pensant toujours », on n'y pense toujours que parce qu'on l'aime. (( Mon succès comme homme de science, dit Darwin, à quelque degré qu'il se soit élevé, a été déterminé, autant que je puis en juger, par des qualités et conditions mentales complexes et diverses. Parmi celles-ci, les plus importantes ont été : l'amour de la science, une patience sans "limites pour réfléchir sur un sujet quelconque, l'ingéniosité à réunir les faits et à les observer, une moyenne d'invention aussi bien que de sens commun. » A ces diverses qualités, il faut

en ajouter une dont Darwin ne parle pas et dont ses biographes font mention : la faculté de l'enthousiasme, qui lui faisait aimer tout ce qu'il observait, ahuer la plante, aimer l'insecte, depuis la forme de ies pattes jusqu'à celle de ses ailes, grandir ainsi le menu détail ou l'être infime par une admiration toujours prête à se répandre. L' (( amour de la science » dont il se pique se résolvait ainsi dans un goût passionné pour les objets de la science, dans l'amour des êtres vivants, dans la sympathie universelle.

On dit souvent, dans le langage courant : mettezvous à ma place, mettez-vous à la place d'autrui, — et chacun peut en effet, sans trop d'effort, se transporter dans les conditions extérieures où se trouve autrui. Mais le propre du génie poétique et artistique consiste à pouvoir se dépouiller non seulement des circonstances extérieures qui nous enveloppent, mais des circonstances intérieures de l'édu-^ cation, des conjonctures de naissance ou de milieu moral, du sexe même, des qualités ou des défauts acquis; il consiste à se dépersonnaliser, à deviner en soi, sous tous les phénomènes moins essentiels, l'étincelle primitive de vie et de volonté. Après s'être ainsi simplifié soi-même, on transporte cette vie qu'on sent en soi, non pas seulement dans le cadre où se meut autrui, ni môme dans les mem bres d'autrui, mais pour ainsi dire au cœur d'un autre être. De là le précepte bien connu, que l'artiste, le poète, le romancier doit viv7'e son personnage, et le vivre non pas superficiellement, mais aussi profondément que si, en vérité, il était entré

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