‹ Pages choises des grands écrivainsChapitre 26 sur 84 · LE SIMPLE DANS L'ART · texte numérisé non relu

LE SIMPLE DANS L'ART

mier coup dans la confusion de ses pensées ce qui est mélodieux, ce qui sonne juste et bien : le poète saisit tout d'abord dans une phrase un bout de vers, un hémistiche harmonieux.

L'interprétation et l'application de ces lois générales du style varient d'ailleurs suivant les artistes et les œuvres. Ainsi, en musique, telles dissonances qui, isolées, seraient une cacophonie, trouvent leur justification dans une suite d'accords qui les résolvent. Si certaines règles sont immuables, on n'aura jamais achevé d'en tirer toutes les conséquences. Paraître déroger à une règle, c'est parfois l'étendre, la féconder par des applications nouvelles. Celui qui connaît le plus à fond les règles subtiles de son art est souvent celui qui a l'air de les observer le moins. C'est ainsi que Victor Hugo a perfectionné notablement notre métrique française, l'a coordonnée et systématisée au moment où on l'accusait de la détruire.

Les vieux traités de rhétorique distinguaient le style simple du style sublime; ils opposaient le style simple au style figuré. Pourtant le style sublime n'est souvent qu'une forme du style simple : rien de plus simple que le (( qu'il mourût »; rien de plus simple que la plupart des traits sublimes de la Bible et de l'Évangile. D'autre part, le style simple est fort souvent figuré, par la raison qu'il n'est pas abstrait; plus une langue est populaire, plus elle est concrète et riche en images; seulement ce ne sont pas des images cherchées, mais empruntées au réel. La métaphore et même le mythe sont essentiels à la formation du langage;

ils sont la démarche la plus primitive de l'imagination. Faire des métaphores naturelles, empruntées au milieu où nous vivons habituellement (milieu qui va s'élargissant tous les jours pour l'homme des sociétés modernes), ce n'est pas sortir du simple. Le langage ordinaire, dans son évolution, transforme les mots en vue de l'usage le plus commode; la poésie les transforme dans le sens de la représenlation la plus vive et la plus sympathique; l'une a pour but la métaphore utile qui (( économise l'attention » et rend plus facile l'exercice de l'intelligence; l'autre la métaphore proprement esthétique^ qui multiplie la faculté de sentir et la puissance de sociabilité. Ajoutons que le signe d'un sentiment spontané et intense, c'est un langage simple; l'émotion la plus vive est celle qui se traduit par le geste le plus voisin du réflexe et par le mot le plus voisin du cri, celui qu'on retrouve à peu près dans toutes les langues humaines. C'est pour cela que le sens le plus profond appartient en poésie au mot le plus simple; mais cette simplicité du langage ému n'empêche nullement la richesse et la complexité infmie de la pensée qui s'y condense. La pensée peut devenir vitale en quelque sorte, et le simple peut ne marquer qu un degré supérieur dans l'élaboration du complexe; c'est la fine goutte d'eau qui tombe du nuage et qui a eu besoin, pour se former, de toutes les profondeurs du ciel et de la mer.

Quoi de plus simple que le vêtement de la Polymnie du Louvre? Point de broderies ni d'ornements : un péplum jeté sur le corps de la déesse; mais ce vêtement forme des plis infinis, dont cha-

LE SIMPLE DANS l'ART 75

cun a une grâce qui lui est propre et qui pourtant

se confond avec la grâce même des membres divins. Cette infinie variété dans la simplicité est Tidéal du style. Malheureusement, il est aussi difficile de rester longtemps dans le simple et le naturel que dans le sublime. Le grand artiste, simple jusqu en ses profondeurs, est celui qui garde en face du monde une certaine nouveauté de cœur et comme une éternelle fraîcheur de sensation. Par sa puissance à briser les associations banales et communes, qui pour les autres hommes enserrent les phénomènes dans une quantité de moules tout faits, il ressemble à l'enfant qui commence la vie et qui éprouve la stupéfaction vague de l'existence fraîche éclose. Recommencer toujours à vivre, tel serait l'idéal de l'artiste : il s'agit de retrouver, par la force de la pensée réfléchie, l'inconsciente naïveté de l'enfant.

l'avenir de la poésie et de l'art devant la science moderne

I. — Il y a une quarantaine d'années, à la fin d'un repas chez le peintre anglais Haydon, le poète Keats leva son verre en proposant le toast suivant : <( Honnie soit la mémoire de Newton ! » Les assistants furent assez étonnés, et Wordsworth, avant de boire, demanda une explication. Keats répondit : <( Parce qu'il a détruit la poésie de l'arc-en-ciel en le réduisant à un prisme. » Et l'on but (( à la contusion de Newton ». — La poésie des choses estelle donc réellement détruite par leur connaissance scientifique? Toute poésie ressemble-t-elle en effet à ce voile multicolore et léger qui flotte entre terre et ciel, à cette écharpe brodée par la lumière que les anciens avaient divinisée et dont Newton mit à nu la trame toute géométrique et terrestre? Dès le XVII® siècle, Pascal disait ne pas faire de différence entre le métier de poète et celui de (( brodeur )). Cette définition, assez méprisante dans la pensée de Pascal, fut exagérée encore par Montesquieu : a Les poètes, dit-il, ont pour métier d'accabler la

LA POÉSIE ET l'aHT DEVANT LA SCIENCE MODERNE 77

raison et la nature sous les agréments, comme on ensevelissait autrefois les fehimes sous leurs parures. )) Ces paroles, qui révoltaient Voltaire comme des crimes de (( lèse-poésie », et auxquelles pourtant on n'attribuait pas plus d'importance alors qu'à des boutades, paraîtraient aujourd'hui à un grand nombre de savants et de penseurs l'expression exacte d'une vérité. La poésie, qui avait pour elle, au xvii® et au xvnr siècle, la majorité des (( honnêtes gens », n'aura bientôt plus^ nous dit-on, que la minorité. La science est la grande obsession de notre siècle; nous lui rendons tous, quelquefois sans en avoir bien conscience^ un certain culte au fond de l'âme, et nous ne pouvons nous retenir de quelque dédain à l'égard de la poésie. Spencer compare la science à l'humble Cendrillon, restée si longtemps au coin du foyer pendant que ses sœurs orgueilleuses étalaient leurs (( oripeaux » aux yeux de tous : aujourd'hui Cendrillon prend sa revanche; (c un jour la science^ proclamée la meilleure et la plus belle, régnera en souveraine. » — (( Il viendra un temps, dit à son tour M. Renan, où le grand artiste sera une chose vieillie, presque inutile; le savant, au contraire, vaudra toujours de plus en plus. » M. Renan regrette quelque part de n'avoir pas été lui-même un savant, au lieu d'être une sorte de dilettante de l'érudition. Qui sait si, renaissant aujourd'hui, un Gœthe n'aimerait pas mieux se consacrer tout entier aux sciences naturelles? si un Voltaire ne s'appliquerait pas plus qu'autrefois aux mathématiques, dans lesquelles il a déjà autrefois montré sa

force? si un Shakspeare, ce grand pyschologue, cet esprit de tempérament si scientifique sous son imagination puissante, ne délaisserait pas les drames mesquins de l'humanité ptour le grand drame du monde? L'aïeul de Darwin consacra une partie de sa vie à écrire de mauvais poèmes; son petit-fils, né cent ans plus tôt, en eût peut-être fait autant; par bonheur, Charles Darwin est bien de son siècle : au lieu d'un poème des jardins, il nous a donné l'épopée scientifique de la sélection natu-. relie. Les poèmes meurent avec les langues, et les poètes, comme l'a écrit l'un d'eux, ne peuvent espérer pour leurs œuvres (( qu'un soir de durée au cœur des amoureux »; les toiles des peintres s'usent et, dans quelques centaines d'années, Raphaël ne sera plus qu'un nom; les statues et les monuments tombent en poussière : seule, semblet-il, l'idée dure, et celui qui a ajouté une idée au lot de l'esprit humain peut vivre par elle aussi longtemps que l'humanité même.

IL ~ Selon certains savants et philosophes, le développement de l'esprit scientifique arrêtera celui de l'imagination poétique. Lucrèce, en célébrant le triomphe de la science sur les croyances superstitieuses, .célébrait en même temps son triomphe sur la poésie. Sans mystère point de vraie poésie, aiment à répéter les Allemands avec Schelling, Strauss et Wagner; sans superstition^ point de vraie poésie, ajoutait Gœthe. Et, en effet, l'imagination poétique semble avoir besoin à la fois d'une certaine superstition, au sens antique du mot, qui lui permette de ne pas toujours expliquer les événements par

LA POÉSIE ET l'art DEVANT LA SCIENCE MODERNE 79

leurs raisons froides, et d'une certaine ignorance, d'une demi-obscurité qui la laisse se jouer plus librement autour des choses. Rien de moins poétique, pourrait-on dire, qu'une grande route blanche sans recoins et sans tournants, où le soleil tombe d'aplomb; au contraire, les fourrés, les bosquets, les angles d'ombre, tout ce qu'on ne voit pas du premier coup, tout ce qui semble nous fuir, fait la poésie de la campagne. Le grand défaut des plaines nues, c'est qu'elles ne nous cachent rien, et nous n'aimons pas la ligne droite, parce qu'en ouvrant les yeux nous voyons ce qu'il y a au bout. Le charme indéfinissable du soir, c'est de ne montrer les objets qu'à demi. Au clair de lune qu'ont chanté Beethoven et toute l'Allemagne, les choses se transforment, les chemins les plus vulgaires se remplissent de poésie, les objets dont on ne distingue plus les contours nets prennent une beauté faite de mollesse : l'ombre est la parure des choses. Les rayons de la lune semblent faire flotter tous les objets dans une nuée transparente et douce : cette nuée, c'est la poésie même, cette nuée fine est dans l'œil du poète et c'est au travers qu'il voit toute la nature. Dissipez-la, vous ferez peut-être fuir ses rêves, et parmi eux ce rêve divin, la beauté; peutêtre n'y a-t-il de poésie que dans ce qu'on soupçonne sans le voir. Alfred de Musset supplie son dieu de briser la voûte des cieux, de soulever les voiles du monde et de se montrer; si Dieu avait répondu à son appel, est-il sûr que Musset l'eût adoré encore? Peut-être toute la poésie de l'univers se serait-elle évanouie. Si les cieux ne nous cachaient plus rien,

qui les distinguerait de la terre que nous foulons sous nos pieds? Ce (( tourment de l'infini » qui désole certaines âmes leur a donné aussi les jouissances les plus délicates, et peut-être auraient-elles hésité à réchanger contre la science universelle. Pour ne prendre qu'un exemple, combien la science de nos jours, en analysant les métaux en fusion dans les étoiles, n'a-t-elle pas flétri ces (( fleurs des cieux » où les anciens voyaient des êtres divins et immortels! C'est ainsi, disent les esthéticiens mystiques, que la science fane ce qu'elle touche. La nature n'est belle que voilée, et il faut peut-être se représenter l'art, comme l'amour même, avec un bandeau sur les yeux. Lorsque le beau nous aura révélé son nom, son histoire et tous ses secrets, qui sait si nous ne le verrons pas s'éloigner à jamais, comme Lohengrin emporté par ses cygnes? L'erreur même a sa poésie. (( Ose te tromper et rêver », disait Schiller : c'est la devise même de l'art.

IIL — Selon nous, l'opposition qu'on se plaît à établir ainsi entre l'imagination poétique et la science est plus superficielle que profonde, et la poésie aura toujours sa raison d'être à côté de la science. M. Matthew Arnold a dit, dans son Essai sur Maurice de Guérin : (( La poésie, comme la science, est une interprétation du monde, mais les interprétations de la science ne nous donneront jamais ce sens intime des choses que nous donneni les interprétations de la poésie, car elles s'adressent à une faculté limitée, non à l'homme entier : voilà pourquoi la poésie ne peut périr. » Tous les eflbrts du savant tendent à abstraire des choses qu'il

LA POÉSIE ET l'art DEVANT LA SCIENCE MODERNE 81

observe sa propre personnalité; mais, après tout, le cœur humain est une partie maîtresse du monde; entre lui et les choses doit exister une nécessaire harmonie : le poète, en prenant conscience de cette harmonie, n'est donc pas moins dans le vrai que le savant; un sentiment vaut autant par lui-même qu'une sensation ou une perception. Ce n'est pas seulement la chose vue qui a une (( valeur objective», c'est l'œil même qui voit. Nous ne pouvons pas plus abstraire notre cœur du monde que nous ne pourrions arracher le monde de notre cœur. Y a-t-il des découvertes qui n'aboutissent pas à de nouveaux mystères, et qui ne favorisent ainsi l'essor toujours plus large de l'imagination? La science, qui commence par l'étonnement, fmit aussi par l'étonnement, dit Coleridge, et c'est de l'étonnemeiat que naît la poésie comme la philosophie. Il y aura donc dans la science humaine une suggestion éternelle, conséquemment une poésie éternelle.

Bien plus, le (( besoin de mystère et d'inconnu » qu'éprouve l'imagination humaine, si on l'analyse jusqu'au bout, apparaît lui-même comme une forme déguisée du désir de connaître. Nous parlions tout à l'heure du charme propre aux petits chemins, aux bosquets, aux tournants; mais la principale raison de ce charme, c'est qu'ils nous permettent de faire des découvertes à chaque pas, c'est qu'ils tiennent en haleine la perpétuelle curiosité de l'esprit; leur poésie ne vient pas uniquement de ce qu'ils nous ferment l'horizon, mais plutôt de ce qu'ils nous en promettent sans cesse un nouveau. Que la science change les points de vue d'où nous

étions habitués à regarder les hommes et les choses, qu*elle produise ainsi des effets de lumière nouveaux, nous étonne et nous chagrine même parfois, personne ne le niera; mais qu'y a-t-il là d'inquiétant pour le poète? Parfois, je Tavoue, j'ai envié la fourmi, dont l'horizon est si étroit qu'elle est obligée de monter sur une feuille ou sur un caillou pour voir à un demi-pas devant elle : elle doit distinguer une foule de choses charmantes qui nous échappent entièrement; pour elle, une allée sablée, une petite pelouse, une écorce d'arbre sont pleines de poésies inconnues pour nous. Si on élargissait sa vue, elle serait tout d'abord dépaysée; elle regretterait, devant nos forêts et nos montagnes, l'ombre mouvante de ses brins d'herbe. C'est ainsi que, si nous nous élevons assez haut, nous voyons avec regret disparaître la poésie des détails, se fondre toutes les petites choses, se niveler tous les recoins où se perdait notre pensée, se redresser tous les détours qui excitaient notre désir : rien, au premier abord, qu'une grande vue d'ensemble, nue, sans une ombre; une lumière crue, uniforme mais quelle largeur! Le regard plane. C'est un milieu immense auquel il faut se faire en s'agrandissant soi-même le cœur. Puis, au delà du monde ainsi illuminé, que de perspectives sans fin, se perdant encore dans lombre; quel besoin toujours croissant de regarder, de savoir et d'agir!

La poésie est elle-même une sorte de science spontanée. Le grand art ne consiste pas dans des rêveries vides et à jamais stériles; les pensées sublimes des poètes sont toujours des ouvertures

LA POÉSIE ET l'art DEVANT LA SCIENCE MODERNE 83

sur le présent ou sur l'avenir; si c'étaient de pures utopies , tout étrangères au réel , elles ne nous toucheraient point. Ce n'était pas une chimère, par exemple, que cette justice chantée par Sophocle dans un de ses plus beaux vers, cette justice ce qui s'étend aussi loin que la voûte des cieux ». Nous la poursuivons encore aujourd'hui, et nous cherchons à lui faire envelopper la terre. Le savant écrit l'histoire précise et détaillée du monde, le poète en fait pour ainsi dire la légende. Mais la légende elle-même n'en est pas moins un document pour l'histoire, elle est souvent plus vraie et, comme dirait Aristote, plus « philosophique » que l'histoire. L'histoire ne nous fournit que des faits bruts , souvent contestables , tandis que la légende nous fait connaître les sentiments profonds et durables qui dominent ces faits et ont contribué à les produire. Ne retrouve-t-on pas, exprimés dans les légendes des vieux peuples, tout leur caractère personnel , toutes leurs aspirations confuses , en même temps que celles de l'humanité entière? Dans les périodes de travail et d'élaboration sourde, comme jadis aux Indes, en Grèce, à la Renaissance, c'est chez les poètes qu'il faut chercher le mot de l'avenir, les premières formules vagues et profondes des pensées qui viendront plus tard en pleine lumière. Le poète peut dire de lui-même ce que disait Héraclite, ce philosophe au génie de poète : c( Je suis comme les sibylles, qui parlent par inspiration, et dont la voix retentit pendant les siècles des vérités divines. )) Certaines paroles d'Héraclite ou de Parménide, en effet, certaines statues de Michel-

Ange, certaines symphonies de Beethoven condensent des idées que le temps doit développer, et c'est de ces idées entrevues qu'elles tirent leur puissance. L'obscurité dans l'œuvre d'art vient alors de la largeur même des horizons qu'elle nous ouvre : c'est ainsi que le ciel, sur les hautes montagnes, paraît noir, par cela même qu'il verse directement sur nous toute la lumière des espaces infinis.

IV. — La science, d'autre part, ne peut se passer du génie. Il y a quelque chose d'instinctif et d'inconscient dans la marche de l'esprit toutes les fois que son objet n'est pas déterminé d'avance ; or la science," en sa partie la plus haute, ne vit, comme l'art même, que par la découverte incessante. C'est la même faculté qui fit deviner à Newton les lois des astres et à Shakspeare les lois psychologiques qui régissent le caractère d'un Hamlet ou d'un Othello. Comme le poète, le savant a besoin sans cesse de se mettre par la pensée à la place de la nature et, ponr apprendre comment elle fait, de se représenter comment elle pourrait faire si on changeait les conditions de son action; l'art de l'un et de l'autre, c'est de placer les êtres de la nature dans des circonstances nouvelles, comme des personnages agissants, et ainsi, autant qu'il est possible, de renouveler la nature , de la créer une seconde fois. L'hypothèse est une sorte de roman sublime, c'est le poème du savant. Kepler, Pascal, Newton, comme le remarque Tyndall, avaient des tempéraments de poètes, presque de visionnaires. Faraday comparait ses intuitions de la vérité scientifique à des (L illuminations intérieures », à des sortes d'extases

LA POÉSIE ET l'art DEVANT LA SCIENCE MODERNE 85

qui le soulevaient au-dessus de lui-même. Un jour, après de longues réflexions sur la force et la matière, il aperçut tout d'un coup, dans une vision poétique, le monde entier (( traversé par des lignes de forces » dont le tremblement sans fin produit la lumière et la chaleur à travers l'immensité. Cette vision instinctive fut la première origine de sa théorie sur l'identité de la force et de la matière. La science, en face de l'inconnu, se comporte donc à beaucoup d'égards comme la poésie et réclame le même instinct créateur. Pour la faire avancer, il faut une puissance d'intelligence intuitive amassée par plusieurs générations; il faut cette (( vue intérieure )) dont parle Carlyle, insight^ qui pressent le vrai ou le beau avant d'en avoir la parfaite connaissance. Entendu de cette manière, l'instinct du génie n'est plus que la raison en son principe le plus profond et se retrouve à la source de la science même.

V. — Suivant quelques esthéticiens, l'industrie humaine deviendra de plus en plus incompatible avec l'art. M. Ruskin a voué une véritable haine aux railways; le poète Tennyson lui a répondu que l'art peut, comme la nature, recouvrir de ses fleurs les voies mêmes et les talus des chemins de fer. La véritable réponse à faire, c'est que les railways sont un mal nécessaire, qui tient plutôt à la nature de l'espace qu'à la faute de l'industrie : la plus belle statue a encore besoin d'un socle, et il faut tendre la toile d'un Raphaël sur un prosaïque châssis. Les railways du mont Cenis ou du Saint-Gothard ont pour compensation la Suisse et l'Italie mises à proximité de Paris ou de Londres. M. Ruskin lui-même

connaîtrait-il aussi bien Venise, Rome ou les AlpeSy sans ces chemins de fer qu'il maudit en les pratiquant, et qui sont une des conditions du progrès esthétique chez Thomme? En somme, une locomotive courant sur les rails de fer qu'elle fait trembler, puissante comme la volonté humaine, hardie et légère comme l'espérance, vaut bien, quoi qu'on en dise, une charrette qu'un cheval s'essouffle à traîner. Peut-être un jour les moyens de locomotion deviendront-ils eux-mêmes poétiques, si le problème de la direction des ballons est enfin résolu et si l'homme peut changer de lieu comme l'oiseau^ en planant.

Ce que nous disons de la beauté des locomotives ou des ballons peut s'appliquer à une foule d'autres œuvres de l'industrie. M. Sully-Prudhomme fait cette remarque que (( nos armes à feu, beaucoup plus efficaces que celles de nos ancêtres, n'ont pas un aspect plus terrible ». Il oublie que la bouche des canons va grossissant suivant la masse du projectile : cette bouche béante, ce cou énorme, qui se tend au dehors des forts et des vaisseaux, cet acier qui a le brillant d'un œil au guet, fait la beauté des canons modernes, beauté où entre un vague sentiment d'eff'roi.

Une beauté du même genre se retrouve dans d'autres machines modernes d'un caractère plus pacifique. L'ancienne pompe à incendie manœuvrée avec les mains ne vaut pas la pompe à vapeur courant dans les rues et lançant sur les flammes un jet d'eau démesuré. Le simple marteau du forgeron n'a pas la sublimité du marteau-pilon, qui

LA POÉSIE ET l'art DEVANT LA SCIENCE MODERNE 87

ressemble à une montagne mouvante se soulevant d'elle-même, pour retomber sur un incendie. Les bras décharnés de la grue primitive ne valent pas les tentacules énormes de la grue mobile à vapeur, qui tourne sur soi et se penche pour saisir dans le flanc même des vaisseaux les monceaux de blé ou les lourds tonneaux cerclés de fer. Notre télégraphe (qui disparaîtra peut-être un jour sous la terre) dépare quelquefois les champs par ses poteaux raides. Pourtant, dans les forêts de l'Engadine, les fils télégraphiques suspendus au tronc même des arolles , entre deux montagnes , n'ôtent rien à la majesté des vallées au-dessus desquelles ils se courbent en arc.

Enfin nos bateaux à vapeur, tant maltraités par M. Sully-Prudhomme, ont eux-mêmes leur beauté, bien plus leur grâce. Quand on en découvre un de loin, c'est d'abord un point sur la mer ; mais on distingue déjà nettement son panache de fumée, dont l'inclinaison marque sa vitesse, sa lutte contre le vent; ce petit nuage qui le surmonte est plus aérien, plus ailé que la plus gracieuse voile. Quand le vaisseau approche, son énormité devient visible; mais elle se meut avec tant d'aisance qu'elle effraye à peine; tout alentour l'eau bouillonne, refoulée par l'hélice invisible; bientôt ce sont des sifflets, des cris, des hurlements , des rugissements (comme ceux de la (( sirène »), qui semblent les éclats de joie d'un monstre épouvantable et pourtant docile; on le voit bondir, souffler, haleter dans l'écume blanche qui ceint sa masse noire. Pour trouver la représentation symbolique la plus saisissante de la puissance

d'un peuple moderne, il faut regarder sa flotte de guerre voguant en ligne sur l'Océan, — troupe d'êtres gigantesques dont chacun cache au dedans de lui des milliers de volontés distinctes, soumises à la même règle, se confondant dans le même corps monstrueux, se manifestant par un seul mouvement d'ensemble : chacun de ces vaisseaux ressemble au Léviathan de Hobbes; c'est une société humaine personnifiée, qui passe sur la mer, en marche vers des dominations lointaines. On comprend fort bien l'influence morale qu'exerce l'apparition d'une flotte de guerre chez des peuples à demi primitifs. Parfois deux flottes modernes se rencontrent en pleine mer et se saluent pacifiquement : les immenses vaisseaux, lancés à toute vitesse les uns vers les autres, se ralentissent, se détournent par une courbe arrondie, puis tout d'un coup s'enveloppent de fumée ^t d'éclairs , échangent gaiement leurs effroyables saints. Là encore on a une personnification, sous une forme étrange, non plus seulement des forces de la nature, mais des forces sociales unifiées, disciplinées, dirigées par un pouvoir invisible, et prêtes à se partager ou à se disputer le monde. Enfin la nuit, pour éclairer sa route ou pour faire fête aux yeux qui le regardent, le vaisseau à vapeur s'enveloppe quelquefois de lumière électrique : alors c'est un éblouissement dont peu de choses au monde peuvent donner l'idée, une vision fantastique, — une sorte d'astre descendu des cieux et qui flotlo sur l'azur scintillant de la mer comme dans un autre firmament étoilé.

Page 1