LES SENTIMENTS SOUS L'INFLUENCE DE LA SCIENCE
vilain (( tout couvert de ramée » que nous représente La Fontaine : nous sentons derrière lui toute une classe d'hommes courbée sous le même fardeau; bien plus, quand le paysan de La Fontaine, en son style puissant et trivial, nous parle de la (( machine ronde », nous croyons voir dans le même cercle éternel de souffrance tourner l'humanité entière. C'est ainsi que, avec moins de sobriété, mais autant de poésie, Victor Hugo peut, dans un misérable, nous faire pressentir les innombrables misères de la vie humaine et même de toute vie. Peint-il un cheval frappé par son maître (Melancliolia), c'est d'abord une image nette, isolée, aux contours tranchés; notre pitié s'attache uniquement à ce cheval au poitrail en sang qui (( tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête, tandis que le fouet tourbillonne sur son front )). Puis le poète continue la (( mélancolique » histoire, en se demandant quelle loi livre ainsi (( la bête effarée à l'homme ivre », et par degrés l'horizon du tableau s'élargit; dans le pauvre être muet (c dont le ventre nu sonne sous les coups de la botte ferrée », nous cessons de voir un individu, un cheval déterminé qui monte sur le pavé glissant; l'image douloureuse a envahi tout le champ visuel, et notre pitié s'adresse à une multitude. De même, si Victor Hugo nous parle du travail des enfants dans les manufactures, il commence par nous montrer une grande usine où ce tout est d'airain et de fer, où jamais on ne joue »; puis tandis que les machines tournent sans fin dans l'ombre sur la tête innocente des enfants, il fait tout à coup, du sein même de la réalité, surgir devant
Tesprit la terrible antinomie entre le perfectionnement des machines et l'abaissement intellectuel des travailleurs.
Progrès dont on demande : Où va-t-il? que veut-il? Qui brise la jeunesse en fleur, qui donne, en somme, Une àme à la machine et la retire à l'homme!
Tous les mouvements du cœur, quels qu'ils soient, deviennent à notre époque plus réfléchis et plus philosophiques; la poésie qui les exprime subit donc une transformation analogue. Cette intime pénétration de la sensibilité par l'intelligence est l'une des causes principales du progrès moral et esthétique. Ce qui amène en effet ce progrès, c'est la difficulté croissante pour la sensibilité d'éprouver du plaisir là où l'intelligence n'est pas satisfaite : nous avons besoin de penser pour jouir pleinement. De même qu'à l'origine l'intelligence semble être sortie du pouvoir de sentir, de même, par une évolution en sens inverse, une sensibilité plus exquise sort de rintelligence même : dans chacun de nos sentiments se retrouve notre être tout entier, si complexe aujourd'hui, et qui essaye de rendre sa pensée égale au monde; dans chacun de nos mouvements, nous sentons passer un peu de l'agitation éternelle des choses, et dans une de nos sensations, quand nous prêtons l'oreille, nous entendons la nature entière résonner, comme nous croyons deviner tout le murmure de l'océan lointain dans une des coquilles trouvées sur sa grève.
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LA POÉSIE DE l'avenir
I. — Le vers ne peut pas vivre de sons et de mots vides. Même dans la musique, quoi qu'en aient dit MM. Hanslick et Beauquier, le simple plaisir de l'oreille ne nous suffit pas : nous voulons la profondeur du sentiment et de l'idée; pourtant la musique, variant sans cesse la hauteur des sons, peut encore nous charmer par de simples roulades et des fioritures. Il n'en est plus ainsi du vers, qui tire son harmonie du rythme et de l'accent; nous ne l'écoutons plus en simples dilettanti et pour ainsi dire avec notre oreille seule Aussi peut-on moins aisément supporter la lecture de sots vers que de sotte prose. Un vers où la pensée est insuffisante et banale offre quelque chose de contradictoire et de choquant, puisque, fait pour produire l'émotion par sa forme rythmée, il tend à la détruire par son sens : c'est une sorte de monstruosité. Un vers bien scandé, sonore, qui semble tout frémissant d'émotion, prêt à chanter, et qui pourtant ne nous chante rien au cœur, ressemble à un rossignol mis en
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cage, dont la voix est tombée avec les ailes; nous pensons à tout ce qu'il pourrait nous dire si un coup d'aile le soulevait tout à coup, s'il lui revenait quelque sentiment de l'air libre, et nous n'éprouvons plus devant lui que tristesse et pitié.
II. — La poésie, comme le croient les esthéticiens allemands , a de nombreuses analogies avec la musique, cette poésie des sons; or la musique, de plus en plus savante et complexe, cherche à mettre le monde entier dans ses symphonies : la voix humaine ne nous suffirait plus aujourd'hui si nous l'entendions isolée, à part de ce frémissement des choses qu'essaye de nous représenter l'orchestre. Ainsi en sera-t~il un jour pour la grande poésie, où ne pourront plus suffire les broderies mélodiques semblables aux (( airs à roulades » de la vieille musique italienne ; on réclamera une harmonie plus ample, et le poète, s'inspirant de la science, qui est au fond la recherche de l'harmonie universelle, s'efforcera d'entendre et de traduire toutes choses à sa manière, sous forme d'accords. Rien n'y restera simple et pauvre, isolé, abstrait artificiellement du reste du monde. Selon un de nos savants contemporains, si nous avions une oreille infiniment délicate, nous pourrions, dans une forêt en apparence silencieuse, saisir les pas innombrables des insectes, le balancement des brins d'herbe, la palpitation des feuilles, la vibration des rayons, le murmure continu de la sève montant et descendant dans les grands arbres : ce bruissement de la vie en toutes choses, cette montée de la sève universelle, c'est la philosophie et la science qui peu-
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vent, par instants, les faire deviner à notre oreille encore grossière, c'est grâce à elles que nous saisissons les richesses harmoniques éparses dans le monde et que le poète condense dans son chant; sans elles nous ne pourrions entrevoir le véritable univers, deviner le sens de la grande symphonie, avec toutes ses dissonances jamais résolues, où le poète retrouve encore, amplifié à l'infini, l'accent d'une voix humaine.
Il y a, semble t-il, trois périodes distinctes dans le développement de la poésie. Nous avons vu qu'à son origine la poésie ne faisait qu'un avec la science même et avec la philosophie de la nature. Que sont le Rig-Véda, le Bhagavad-Gitâ, la Bible, sinon de grands poèmes métaphysiques où la vision colorée de la surface des choses s'allie à des vues profondes et mélancoliques sur l'au delà? Les Parménide, les Empédocle étaient des poètes; les Héraclite, les Platon l'étaient aussi à leur manière. En même temps, c'étaient des savants. De même pour Lucrèce. A une période ultérieure, une sorte de division du travail s'est produite dans la pensée humaine. On a vu des poète.s qui n'étaient pour ainsi dire que des cires sentants ; on a vu des savants à l'intelligence tout abstraite. Dans un avenir plus ou moins lointain peut redevenir possible l'union de l'originalité ])oélique avec les inspirations de la science et de la philosophie. Poète a toujours eu le sens de créateur; le poète a été jusqu'ici et sera toujours un créateur d'images, mais il peut aussi devenir de plus en plus créateur ou évocateur d'idées et, par le moyen des idées, de sentiments. N'est-ce pas
Virgile lui-même qui a formulé la critique de tout art purement Imaginatif et sensitif le jour où, quelqu'un lui demandant s'il existait un plaisir capable de n'inspirer jamais ni dégoût ni satiété : a Tout lasse, répondit le poète, excepté comprendre : prxter intelligere »? Cet acte de la pensée, que Vir* gile finissait par élever au-dessus de tout, est en lui-même une jouissance, au point qu'Aristote y plaçait la béatitude divine; et cette jouissance que nous donne la science, le grand art doit aussi nous la fournir : (( comprendre » et pénétrer, tout au moins mesurer des yeux la profondeur de l'impénétrable et de l'inconnaissable, tel est le plaisir le plus haut que nous puissions trouver dans la poésie, et ce plaisir est tantôt scientifique, tantôt philosophique. D'une part, nous l'avons reconnu, les vues d'ensemble de la science ont une largeur qui peut donner essor à l'imagination; d'autre part, dans la série des grandes énigmes de l'homme et du monde que nous fait parcourir la philosophie, il existe un attrait indéfinissable et éternel, comme dans les longues allées de sphinx des temples égyptiens, se perdant à travers l'espace désert. Même pour qui laisse ces énigmes irrésolues, elles gardent encore une sorte de charme anxieux; car l'intelligence, qui devient de jour en jour la partie la plus vivante et la plus exigeante de l'homme, demande moins encore à être pleinement satisfaite qu'à être toujours excitée; ce qui fait la douceur de (( comprendre », c'est la douceur de penser, douceur qui «ubsiste encore là où le savoir a ses limites et où la pensée conçoit l'infinitude.