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ralement capables de cette intensité. Or, ce sont les passions élémentaires, primitives, instinctives. 11 en résulte, comme l'ont remarqué les sociologistes, une tendance de l'art, surtout réaliste, à maintenir l'homme sous l'empire de ses (( inclinations ataviques », plus ou moins grossières, haine, vengeance, colère, jalousie, envie, sensualité, etc. Si bien que Fart est à la fois un moyen de hâter la civilisation et un moyen de la retarder en y maintenant une certaine barbarie.
Tout dépendra donc, en définitive, du type de société avec lequel l'artiste aura choisi de nous taire sympathiser : il n'est nullement indifférent que ce soit la société passée, ou la société présente, ou la société à venir, et, dans ces diverses sociétés, tel groupe social plutôt que tel autre. Il est même des littératures qui prennent pour objectif de nous faire sympathiser avec les insociableSy avec les déséquilibrés, les névropathes, les fous, les délinquants. C'est ici que l'excès de sociabilité artistique aboutit à l'affaiblissement même du lien social et moral. L'art doit choisir sa société, et cela dans l'intérêt commun de l'esthétique et de l'éthique. Nous sommes loin de prétendre que l'artiste doive se proposer une thèse morale à soutenir, ou même un but moral à atteindre par le moyen de l'art; nous sommes loin de condamner (( tout emploi du talent poétique sans but extérieur à lui ». Mais les idées les plus élevées de l'esprit, qui sont, selon nous, le thème de la grande poésie et du grand art, nous nous les représentons comme intérieures à la poésie même, bien plus, comme constitutives
de râme du poète ou de l'artiste. Et pour ce qui est du but extérieur — moralisateur ou utilitaire — que le poète peut se proposer, nous dirions volontiers avec Schopenhauer : l'intention n'est rien dans l'œuvre d'art. La moralité du poète doit être aussi spontanée que son génie, elle doit se confondre avec son génie même. Il n'en est pas moins vrai que le fond de l'art n'est point indifférent, et que l'art immoral demeure très inférieur, même au point de vue esthétique.
Pour conclure, l'art étant par excellence un phénomène de sociabilité — puisqu'il est fondé tout entier sur les lois de la sympathie et de la transmission des émotions — il est certain qu'il a en luimême une valeur sociale : de fait, il aboutit toujours soit à faire avancer, soit à faire reculer la société réelle où son action s'exerce, selon qu'il la fait sympathiser par l'imagination avec une société meilleure ou pire, idéalement représentée. En cela, pour le sociologiste, consiste la moralité de l'art, moralité tout intrinsèque et immanente, qui n'est pas le résultat d'un calcul, mais qui se produit en dehors de tout calcul et de toute recherche des fins. La vraie beauté artistique est par elle-même moralisatrice, et elle est une expression de la vraie sociabilité. On peut reconnaître en moyenne la santé intellectuelle et morale de celui qui a écrit une œuvre à l'esprit de sociabilité vraie dont cette œuvre est empreinte; et, si l'art est autre chose que la morale, c'est cependant un excellent témoignage pour une œuvre d'art lorsque, après l'avoir lue, on se sent non pas plus souffrant ou plus avili.
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mais meilleur et relevé au-dessus de soi; plus disposé non à se ramasser sur ses propres douleurs, mais à en sentir la vanité pour soi-même. Enfin l'œuvre d'art la plus haute n'est pas faite pour exciter seulement en nous des sensations plus aiguës et plus intenses, mais des sentiments plus généreux et plus sociaux. (( L'esthétique n'est qu'une justice supérieure », a dit Flaubert. En réalité, l'esthétique n'est qu'un effort pour créer la vie, — une vie quelconque — pourvu qu'elle puisse exciter la sympathie du lecteur; et cette vie peut n'être que la reproduction puissante de notre vie propre avec toutes ses injustices, ses misères, ses souffrances, ses folies, ses hontes mêmes. De là un certain danger moral et social qu'il ne faut pas méconnaître; tout ce qui est sympathique est contagieux dans une certaine mesure, caria sympathie même n'est qu'une forme rafiinée de la contagion : la misère morale peut donc se communiquer à une société entière par sa littérature. Les déséquilibrés sont, dans le domaine esthétique, des amis dangereux par la force de la sympathie qu'éveille en nous leur cri de souffrance. En tout cas, la littérature des déséquilibrés ne doit pas être pour nous un objet de prédilection : une époque qui s'y complaît comme la nôtre ne peut, par cette préférence, qu'exagérer ses défauts. Et parmi les plus graves défauts de notre littérature moderne, il faut compter celui de peupler davantage ce cercle de l'enfer où se trouvent, selon Dante, ceux qui, pendant leur vie, a pleurèrent quand ils pouvaient être joyeux ».