LA POÉSIE DU BIEN SUPÉRIORITÉ DE L'ACTION SUR LE RÊVE
I. — La moralité a ce privilège d'être une des poésies les plus hautes de ce monde, dont eile est une des plus vivantes réalités. Cette poésie, au lieu d'être purement contemplative, est en action et en mouvement; mais le sentiment du beau n'en demeure pas moins un des éléments les plus durables du sentiment moral : la vie vertueuse, les Grecs le disaient déjà, c'est la vie belle et bonne tout ensemble. La vertu est le plus profond des arts, celui dans lequel l'artiste se façonne lui-même. Dans les vieilles stalles en chêne des chœurs d'église, amoureusement sculptées aux âges de foi, le même bois représente souvent sur une de ses faces la vie d'un saint, sur l'autre une suite de rosaces et de fleurs, de telle sorte que chaque geste du saint figuré d'un côté devient de l'autre un pétale ou une corolle : ses dévouements ou son martyre se transforment en un lis ou une rose. Agir et fleurir tout ensemble, soufl'rir en s'épanouissant, unir en soi la réalité du bien et la beauté de l'idéal, tel est le double but de la vie; et nous aussi, comme les
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vieux saints de bois, nous devons nous sculpter nous-mêmes sur deux faces.
II. — Comme le sentiment artistique, le plus haut sentiment religieux doit être fécond; il doit porter à l'action. Religion, si l'on en croit saint Paul luimême, veut dire charité, amour; or, il n'y a pas de charité sinon envers quelqu'un, et l'amour véritablement riche ne peut pas s'épuiser dans la contemplation et l'extase mystique. L'amour véritable doit se tourner à agir. Ainsi s'efface l'antique opposition de la foi et des œuvres : il n'y a pas de foi puissante sans les œuvres, pas plus qu'il n'y a de vrai génie stérile ou de vraie beauté inféconde. Si Jésus préférait Marie, immobile à ses pieds, à Marthe s'agitant dans la maison, c'est que sans doute il pressentait dans la première un trésor d'énergie morale se réservant en quelque sorte pour les grands dévouements : cette réserve n'était qu'une attente, elle ressemblait au silence que gardent les amours sincères, silence qui en dit plus que toutes les paroles.
La charité sera toujours le point où viendront se confondre la spéculation théorique la plus risquée et l'action pratique la plus sûre. S'identifier par la pensée et le cœur avec autrui, c'est spéculer slu plus beau sens du mot : c'est risquer le tout pour le tout. Ce grand risque, l'homme voudra toujours le courir. Il y est poussé par les plus vivaces penchants de sa nature : l'être qui n'obéit pas à cette force est un déclassé, il souffre un jour ou Tautre, et il meurt tout entier. Heureusement, Tégoïsme absolu est moins fréquent qu'on ne le croit; vivre uniquement pour soi est piulôt une sorle d'utopie
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se résumant dans cette formule naïve : (( tous pour moi, moi pour personne. » Les plus humbles d'entre nous, dès qu'ils ont entrepris une œuvre, ne se possèdent plus eux-mêmes : ils ne tardent pas à appartenir tout entiers à l'œuvre commencée, aune idée, et à une idée plus ou moins impersonnelle; ils sont tirés malgré eux par elle, comme la fourmi roulant sous le brin de paille qu'elle a saisi une fois et qui l'entraîne jusque dans des fondrières sans pouvoir lui faire lâcher prise.
On peut se croire soulevé bien haut par l'extase, et prendre tout simplement pour l'exaltation de la pensée ce qui n'est qu'une stérile exaltation nerveuse. C'est que, ici, tout moyen manque pour mesurer la force réelle et l'étendue de la pensée. Ce moyen, en temps normal, est l'action; celui qui n'agit pas est toujours porté à croire à la supériorité de sa pensée. Amiel n'y a pas échappé. Cette supériorité disparait du moment où la pensée cherche à s'exprimer d'une manière ou d'une autre. Le rêve qu'on raconte devient absurde. L'extase dans laquelle on cherche à reprendre pleine conscience de soi, à se traduire à soi-même les sentiments confus qu'on éprouve, s'évanouit bientôt en ne nous laissant qu'une fatigue et une sorte d'obscurcissement intérieur, comme ces crépuscules d'hiver qui, lorsqu'ils palissent, laissent sur les vitres une buée interceptant les derniers rayons de la lumière. Mes plus beaux vers ne seront jamais écrits, a dît un poète *; de mon œuvre
Le meilleur demeure en moi-même.