PATERNITÉ ET ÉDUCATION
C'est dans la paternité seule, mais dans la paternité complète, consciente, c'est-à-dire dans l'éducation de l'enfant, que l'homme en vient (( à sentir tout son cœur». Oh! le bruit des petits pieds de l'enfant! ce bruit léger et doux des générations qui arrivent, indécis, incertain comme l'avenir. L'avenir, c'est nous qui le déciderons peut-être, par la manière dont nous aurons élevé les générations nouvelles.
Flaubert a dit que la vie doit être une éducation incessante, qu'il faut tout apprendre, (c depuis parler jusqu'à mourir ». Livrée au hasard, cette longue éducation dévie à chaque instant. Les parents mêmes n'ont point, le plus souvent, une idée exacte du but de l'éducation, surtout quand les enfants sont encore très jeunes. Quel est l'idéal moral proposé à la plupart des enfants dans la famille? Ne pas être trop bruyant, ne pas se mettre les doigts dans le nez ni dans la bouche, ne pas se servir à table avec les mains, ne pas mettre, quand il pleut, les pieds dans l'eau, etc. K Être raisonnable !
1. A un point de vue supérieur, Tidéal de beaucoup d'hommes esl-il en son genre bien plus élevé?
Pour bien des parents l'enfant raisonnable est une petite marionnette qui ne doit bouger que si on en tire les fils; il doit avoir des mains pour ne toucher à rien, des yeux pour ne pas pétiller de désir à tout ce qu'il voit, des petits pieds pour ne point trotter bruyamment sur le plancher, une langue pour se taire.
Beaucoup de gens élèvent leurs enfants non pour les enfants mêmes, mais pour eux. J'ai connu des parents qui ne voulaient pas marier leur fille, afin de ne pas se séparer d'elle; d'autres qui ne voulaient pas que leur fils prît tel ou tel métier (par exemple celui de vétérmaire) parce que ce métier leur déplaisait à eux, etc. Les mêmes règles dominaient toute leur conduite envers leurs enfants. C'est l'éducation égoïste. Il est une autre sorte d'éducation qui prend pour but non plus le 'plaisir du père, mais le plaisir du fils apprécié parle père. Ainsi un paysan, qui a passé toute sa vie au soleil, considérera comme un devoir d'épargner à son fils le travail de la terre; il l'élèvera pour en faire un petit bureaucrate, un pauvre fonctionnaire étoufïant dans son bureau, qui s'en ira mourir phtisique dans quelque ville. La vraie éducation est désintéressée : elle élève Tenfant pour lui-même, elle l'élève aussi et surtout pour la patrie, pour l'humanité entière^