LA SUGGESTION COMME MOYEN D'ÉDUCATION
Tout ce que Tenfant va sentir sera une suggestion; cette suggestion donnera lieu à une habitude, qui pourra parfois se propager pendant la vie entière, comme on voit se perpétuer certaines impressions de terreur inculquées aux enfants par les nourrices. La suggestion est l'introduction en nous d'une croyance pratique qui se réalise ellemême; Fart moral de la suggestion peut donc se définir : l'art de modifier un individu en lui persuadant qu'il est ou peut être autre quil n est. Cet art est un des grands ressorts de l'éducation. Toute éducation même doit tendre à ce but : convaincre Tenfant qu'il est capable du bien et incapable du mal^ afin de lui donner en fait cette puissance et cette impuissance; lui persuader qu'il a une volonté forte, afin de lui communiquer la force de la volonté; lui faire croire qu'il est moralement libre, maître de soi, afin que a l'idée de liberté morale » tende à se réaliser elle -même progressivement. Nier le pouvoir répresseur de sa propre conscience, c'est s'abandonner de gaieté de cœur à tous les hasards
des impulsions. Aussi Thypnotiseur qui veut produire à coup sûr un acte a-t-il soin de suggérer, en même temps que Tidée de cet acte, l'idée qu'on ne pourra pas ne pas le faire; il crée à la fois une tendance à agir et l'idée qu'on ne pourra pas résister à cette tendance; il excite ainsi le cerveau sur un point en le paralysant sur tous les autres; il abstrait une impulsion du milieu qui pourrait lui résister, et fait pour ainsi dire le vide autour d'elle. Il crée donc un état tout à fait artificiel et maladif semblable à ces états d'aboulie observés chez de nombreux malades. M. Bernheim, par exemple, avait suggéré à S... l'idée d'un vol, sans l'idée qu'il ne pourrait pas résister à cette suggestion. A son réveil, S... voit une montre, avance la main, puis s'arrête. (( Non, ce serait un vol », dit-il. Le docteur Bernheim le rendort un autre jour, ce Vous mettrez cette cuiller dans votre poche; vous ne pourrez pas faire autrement, y> S... à son réveil voit la cuiller, hésite encore un instant (la persuasion de l'impuissance n'était pas encore assez forte); il s'écrie : (c Ma foi, tant pis! » et met la cuiller dans sa poche.
Il suffit bien souvent de dire ou de laisser croire à des enfants, à des jeunes gens, qu'on leur suppose telle ou telle bonne qualité, pour qu'ils s'efforcent de justifier cette opinion. Leur supposer des sentiments mauvais, leur faire des reproches immérités, user à leur égard de mauvais traitements, c'est produire le résultat contraire. On a dit avec raison que l'art de conduire les jeunes gens consiste avant tout à les supposer aussi bons qu'on souhaiterait qu'ils