‹ Pages choises des grands écrivainsChapitre 60 sur 84 · RÉPONSE A LEOPARDI · texte numérisé non relu

RÉPONSE A LEOPARDI

il désire toujours Taugmenter, mais on comprend qu'il ne se soucie guère de contempler et de palper mdéfiniment les richesses déjà acquises. Il existe donc dans notre vie passée tout un côté par lequel elle est réellement ternie, déflorée. C'est à peine s'il s'y trouve un petit nombre d'heures assez riches, assez pleines, pour que nous n'ayons pu les épuiser tout entières par la conscience et pour qu'il nous plaise encore d'y revenir, d'y appuyer, d'en faire sortir de nouveau tout ce qu'elles contiennent de joie intense. Pour toutes les autres heures de l'existence, le principal charme a été de les mesurer du regard, de les comparer entre elles, d'exercer sur elles notre intelligence et notre activité, puis de passer légèrement au travers. Une fois écoulées, elles ne valent plus la peine que la conscience s'y arrête, elles sont comme les paysages que le voyageur ne se retourne pas pour regarder. Si donc, chez l'homme, le désir satisfait perd une grande partie de son charme et se réveille avec quelque peine dans des circonstances identiquement pareilles, cela tient en partie aux lois mêmes du désir, mais cela tient aussi à la supériorité de l'être humain , pour qui le plaisir désiré doit toujours offrir quelque chose de nouveau à l'intelligence. Il existe en tout désir une sorte de curiosité esthétique et philosophique qui ne trouve plus d'objet dans le passé. La nouveauté, cette fleur des choses, ne peut pas être cueillie deux fois sur la même branche.

— Mais, nous répondra Leopardi, ce charme de la nouveauté, qu'est-ce encore, sinon une illusion nouvelle? car tout ici-bas est toujours sensiblement

le même, et l'avenir, qui n'est qu'une répétition du passé, doit logiquement nous dégoûter comme lui, — Formules abstraites et inductions précipitées^ qui ne résistent ni au raisonnement ni à l'expérience. Quoi qu'en aient dit les poètes pessimistes, rien n'est jamais le même, ni dans la vie humaine, ni dans Funivers, et il y a toujours quelque chose de nouveau sous le soleil, fût-ce la pousse verte d'un arbre, l'aile effarouchée d'un oiseau glissant à l'horizon ou la couleur changeante d'un nuage. Il n'y a pas deux aurores qui soient les mêmes. Les contes de fees nous parlent de merveilleux livres d'images qu'on pouvait feuilleter à jamais sans se lasser, car chaque image fuyait sous le doigt même qui tournait la page, remplacée aussitôt par une nouvelle. L'univers est un livre de ce genre, si changeant aux regards, que, lorsqu'on veut revenir à la page contemplée, elle est déjà tout autre; et nous-mêmes aussi, nous sommes autres, et, pour ce'ui qui sait approfondir ses sensations et ses pensées, chacune de ses visions du monde a toujours la fraîcheur de la jeunesse.

Le signe distinctif d'une intelligence vraiment humaine, vraiment supérieure, c'est de s'intéresser à toutes les choses de l'Univers, conséquemment à toutes les différences de ces choses. Quand on regarde de loin et d'un œil distrait, quand on regarde sans voir, on n'aperçoit ici-bas que des ressemblances; quand on regarde avec attention, avec alfectuosité l'Univers, on y découvre des différences sans nombre; l'intelligence et l'activité toujours en éveil y trouvent partout de quoi se satis-

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