‹ Pages choises des grands écrivainsChapitre 66 sur 84 · ART ET POÉSIE · texte numérisé non relu

ART ET POÉSIE

Le fond même de tout art, c'est l'effort pour créer, c'est la poésie (7rot7ic»iç), et si jamais cet effort pouvait entièrement réussir, si l'artiste pouvait être un véritable créateur, c'est la beauté et le bonheur qu'il voudrait toujours et partout réaliser. Au cas où les cariatides de Puget auraient dû vivre, il les eût sans doute débarrassées du poids énorme qui pèse sur elles, ou bien il leur aurait donné assez de force pour porter ce poids en souriant.

Pour le philosophe comme pour le poète, toutes les surfaces que saisit la science, toutes les formes de ce monde, sous le doigt qui les touche, sonnent non pas le vide, mais pour ainsi dire l'intériorité de la vie : elles ressemblent à ces marbres d'Italie dont les vibrations sont musicales, comme leurs formes sont harmonieuses. Il y a une harmonie du dedans qui peut coexister avec celles des surfaces; la science nous montre les lois du dehors, la philosophie et la poésie nous mettent en sympathie avec la vie intérieure.

Celui qui voyage en Normandie aperçoit de longues files de bœufs, couchés paresseusement, les yeux grands ouverts, regardant le frais paysage aux lignes noyées que parfois un peintre est précisément en train de reproduire: une même image se reflète ainsi à la fois dans les yeux de l'homme et des animaux; la diff'érence, c'est que dans le cerveau des uns cette image glissera sans laisser de traces et mourra à peine née; dans le cerveau de Tautre, elle pourra susciter des vibrations sans nombre, elle s'achèvera en des sentiments, en des pensées de toute sorte, qui finiront par se fondre avec elle, par modifier l'image même : c'est cette image ainsi modifiée, où a passé quelque chose d'humain, que le peintre où le poète doit saisir, fixer sur la toile ou dans des vers. Il faut sans doute qu'il nous représente une nature réelle, de vrais arbres, des animaux vivants, mais tout cela vu par un homme et non par un bœuf.

La poésie est souvent ia plus pénétrante des philosophies. Qui de nous ne s'est demandé parfois si une vie puissante et cachée ne circule pas à notre insu dans les grandes montagnes dressées vers le ciel, dans les arbres immobiles, dans les mers éternellement agitées, et si la nature muette ne pense pas à quelque chose d'inconnu pour nous? Puisque, encore aujourd'hui, nous en sommes là, croit-on qu'il nous serait facile de convaincre de ses erreurs un de ces hommes primitifs qui crurent sentir palpiter ce que les Allemands appellent le ce cœur de la nature ))? Après tout, cet homme avait-il tort? Tout vit autour de nous, rien n'est inanimé qu'en apparence, et l'inertie est un mot; la nature est une tension, une aspiration universelle.

Les grands artistes ont cru de tout temps au caractère sérieux et profond de l'art; ils l'estimaient plus vrai et plus important que la réalité même : ils lui vouaient leur vie, se dépensaient pour lui sans compter. Ce respect de l'art, chez les plus mystiques d'entre eux, devenait une sorte de culte : Beethoven, en écoutant intérieurement ses symphonies, croyait, nous dit-il, entendre Dieu même parler à son oreille, et sans doute, aux yeux de Michel- Ange, les fresques dont il couvrait la chapelle Sixtineétaient une nouvelle consécration, aussi auguste que celle du prêtre.

Rien de moins compatible avec le sentiment vrai du beau que le dilettantisme blasé, pour lequel

toute impression se restreint à une sensation plus ou moins raffinée, se réduit à une simple forme intellectuelle, à une fiction fugitive, pur instrument de jeu pour Tesprit. Tout ce qui glisse ainsi sur rêtre sans le pénétrer, tout ce qui laisse froid (suivant Texpression vulgaire et forte), c'est-à-dire tout ce qui n'atteint pas jusqu'à la vie même, demeure étranger au beau. Le but le plus haut de l'art, c'est encore, en somme, de faire battre le cœur humain, et, le cœur étant le centre même de la vie, l'art doit se trouver mêlé à toute l'existence morale ou matérielle de l'humanité.

Grâce à la complexité croissante de nos connaissances acquises, chacune de nos sensations ne vient plus maintenant au jour qu'enlacée, enveloppée par une multitude d'idées qui la pressent et la soutiennent de leurs replis sans nombre, comme ces lianes inextricables qui courent dans les forêts vierges et recouvrent tout de leurs branches légères. Une science prise à part ne peut sembler, au premier abord, ennemie de la poésie que parce qu'elle est spéciale, trop cantonnée dans un coin de la réalité. Au contraire, une science universelle et synthétique aurait une poésie venant de son immensité même» La science, parce qu'elle a l'œil fixé sur la nature, n'est pas nécessairement terre à terre : le ciel n'esiil pas aussi dans la nature?

Il y a des génies si complexes que chacun peut se retrouver en eux. C'est avec surprise et presque

avec une sorte de stupeur que, dans certains vers où vous vous voyez tout d'un coup en présence de vous-même, vous reconnaissez vos sentiments les plus personnels, vos pensées les plus intimes : vous sentez vous échapper la propriété de ce que vous jugiez le plus vôtre. Parfois votre propre accent, cette chose si personnelle, vous est renvoyé comme par un écho; ou plutôt c'est vous-même qui n'êtes que l'écho : vous avez été deviné, votre vie a été vécue avec des centaines d'autres par le poète. Un grand homme épuise, pour ainsi dire, à l'avance son siècle : ceux qui viendront après lui l'imiteront même sans le connaître, parce qu'il les contenait d'avance et les avait devinés.

Le laid peut être transfiguré par le génie; mais la recherche ou même la tolérance du laid tue le simple talent. Thersite est peut-être au fond pour l'artiste un sujet d'étude valant Adonis ; mais Thersite manqué blesse le regard , et Adonis manqué offre encore, à défaut de la vie, un certain charme primitif de lignes courbes, régulières, de contours que le I égard suit sans effort. Il est parfaitement admissible que le chef-d'œuvre d'un salon de peinture soit un smge; mais il est triste de constater que la grimace empreinte sur le visage de ce singe ait été en quelque sorte le type et l'idéal secret poursuivi dans la plupart des tableaux ou des statues médiocres du même salon : tous ces artistes ont revë de singes, et non d'hommes, en composant leurs oeuvres; autrefois il y avait des sourires convenus

et figés, aujourd'hui ce sont des contorsions convenues, des grimaces à demeure. Le réalisme mal entendu rend le demi-talent absolument intolérable.

Le symbolisme est un caractère essentiel de la vraie poésie : ce qui ne signifie et ne représente \ pas autre chose que soi-même n'est pas vraiment poétique. S'il y a une sorte d'égoïsme des formes qui fait qu'elles vous disent seulement moi, sans vous faire rien penser au delà d'elles-mêmes, il y a aussi une sorte de désintéressement et de libéralité des formes qui fait qu'elles vous parlent d'autre chose qu'elles-mêmes et, par delà leurs contours, vous ouvrent des horizons sans limites. C'est alors seulement qu'elles sont poétiques. Alors aussi elles ne sont plus purement matérielles : elles prennent un sens intellectuel, moral et même social; en un moi, elles deviennent des symboles. Pour leur donner ce caractère, il n'est besoin d'introduire dans le style ni l'allégorie précise des anciens, ni le vague de certains modernes qui croient qu'il suffit de tout obscurcir pour tout poétiser, ou de supprimer les idées pour avoir des symboles. C'est par la profondeur de la pensée môme et de Fémotion qu'on donne au style l'expression symbolique, c'està-dire qu'on lui fait suggérer plus qu'il ne dit et qu'il ne peut dire, plus que vous ne pouvez dire vous-même.

A. de Musset a eu sans doute raison de dire, à propos de la langue des vers, qu'elle a cela pour

elle que le monde a Tentend et ne la parle pas »; tous pourtant, à certains moments de noire vie, nous l'avons parlée, le plus souvent sans le savoir; notre voix a eu de ces inflexions mélodiques, notre langage a pris quelque chose de ce rythme cadencé qui nous charme chez le poète; mais cette tension nerveuse a passé : nous sommes revenus à la langue moyenne et vulgaire, qui correspond à un état moyen de la sensibilité. Le vers nous fait remonter d'un ton dans la gamme des émotions. Fixer, perfectionner cette musique de l'émotion, tel a été au début et tel est encore l'art du poète. On pourrait définir le vers idéal : la forme que tend à prendre toute pensée émue.

Il est certaines pensées qui naissent en nous toutes prêtes à être mises en vers, qui sont déjà des vers; il y a une sorte de poésie sans paroles, d'harmonie délicieuse des pensées entre elles qui ne demande qu'à s'exprimer, à devenir sensible pour l'oreille. Cette belle jeune fille de la légende dont chaque parole faisait sortir un joyau de sa bouche, c'est la poésie; la pensée du poète, vivante et fréiiiissante encore, vient s'enchâsser dans l'or et le diamant : on ne peut plus l'en séparer sans la briser.

Le vers, avec la régularité de ses sons, labsence de tout heurt entre les mots, le glissement léger et continu des syllabes, est une aide pour l'intelligence comme pour la mémoire. On ne demande plus au mot que de laisser voir la pensée sans y projeter

268 PAGES CûOliSlEb DE GUYAU

d'ombre, sans troubler le regard qui la fixe ; il coule sur elle, comme un flot pur dont le mouvement n'empêche pas d'apercevoir le lit qu'il recouvre sans le voiler.

Les instruments de musique qui ont été longtemps aux mains des grands maîtres en gardent à jamais quelque chose; les mélodies dont a frémi le violon d'un Kreutzer ou d'un Viotti semblent avoir peu à peu façonné le bois dur; ses molécules inertes, traversées par des vibrations toujours harmonieuses, se sont d'elles-mêmes disposées dans je ne sais quel ordre qui les rend plus propres à vibrer de nouveau selon les lois de l'harmonie : l'instrument purement mécanique est devenu à la longue une sorte d'organisme où l'art même du musicien s'est incarné; il a pris l'habitude de chanter. Le vers ressemble à ces instruments presque vivants, créés peu à peu par le génie; toute pensée, en passant au travers, prend une voix musicale et chante, et il semble qu'il n'y ait qu'à le toucher pour en tirer une mélodie.

La prose, ce qu'il y a de plus relatif et de plus mobile dans le langage, semble mieux convenir pour l'expression de nos idées modernes, si chanixeantes elles-mêmes. Les grands poèmes des anciens âges ressemblent à ces pyramides dressées pour réternité, où les vieux peuples aimaient à inscrire leur histoire en caractères merveilleux et symboliques : aujourd'hui, les faits et les idées se suc-

cèdent si vite pour nos cerveaux fatigués que nous avons à peine le temps de les transcrire à la hâte, le plus simplement possible, sans symboles ni figures délicatement sculptées; puis nous laissons s'envoler au gré du vent tous ces feuillets noircis : écrire n'est plus graver.

Dans les cirques de montagnes se trouvent des recoins profonds où viennent coïncider tous les bruits des monts qui s'élèvent à l'entour; un écho musical en sort qui résume en lui la vie de toute la montagne, depuis sa base jusqu'à son faîte : c'est ainsi que, dans le cœur des grands poètes, tout le cycle de la vie humaine vient pour ainsi dire aboutir et éveiller une voix.

Page 1