LA PENSÉE ET LA NATURE
Plage de Guélrary (près Saint-Jean-de-Luz).
Vêtements retroussés, dans Teau jusqu'aux chevilles, Ivres de liberté, d'air pur, garçons et filles Ont pris pour compagnon de leurs jeux l'Océan. Ils attendent le flot qui vient, et d'un élan, Avec des cris aigus de joie et d'épouvante, Se sauvent devant lui ; mais la vague, vivante, S'élance en bondissant, bouillonne derrière eux. Les atteint, — et ce sont de grands rires heureux Quand la bande, un instant par l'eau folle cernée, La voit fuir en laissant une blanche traînée.
Tandis que ces enfants, avec leurs cris d'oiseaux.
Leurs gambades, faisaient un jouet de ses flots.
Le grand Océan gris, envahissant ses plages,
Montait. D'en haut sur lui s'abaissaient les nuages,
Et son infinité se perdait dans la nuit.
Mais de sa profondeur ignorée, à grand bruit.
Les flots sortaient toujours, émergeant de la brum^;
Ils s'enflaient, puis soudain s'écroulaient en écume,
Couvrant de leurs débris la crête des ilôts.
Sans cesse ils arrivaient, plus pressés et plus hauts
Attirés par la force invisible, éternelle,
Qui du fond des deux clairs ou sombres les appelle
Et les fait se lever, ainsi qu'au firmament
Se lève vers le soir chaque soleil dormant.
Pendant ce temps, au bord, les enfants sur le sable
Jouaient, insoucieux du gouffre inépuisable,
Et, jetant un frais rire à son immensité,
Ne voyaient que le bout de son flot argenté.
Moi, je les regardais : — Frêles êtres que Tende Poursuit, et sur qui vient tout l'Océan qui gronde. Enfants au court regard, que vous nous ressemblez ! Comme vous, la Nature aux horizons voilés Dans les plis tournoyants de ses flots nous enlace. Pendant ce temps notre œil s'amuse à sa surface : Nous comptons ces couleurs changeantes aux regards; Nous jouons à ces jeux que nous nommons nos arts, Nos sciences, — croyant la Nature soumise, Lorsqu'en nos doigts demeure un peu d'écume prise A l'abîme éternel qui gronde dans la nuit! Toute la profondeur de l'univers nous fuit, Et sans rien pénétrer nos yeux tremblants effleurent. Tout glisse à nos regards, comme ces flots qui meu-
[rexit
Et rentrent tour à tour dans le goufïre mouvant. La pensée, en ce monde, est un hochet d'enfant ; Dans l'aveugle univers elle naît par surprise, Brille, et surnage un peu sur le flot qui se brise. — Fleur de clarté, légère écume des flots sourds. Vain jouet, malgré tout nous t'aimerons toujours, Et moi-même, oubliant l'Océan qui se lève, J'irai voir frissonner ta blancheur sur la grève.
l'analyse spectrale
Quand il a fui la terre en un essor suprême, Notre œil retrouve encor d'autres terres là-haut. Partout à nos regards la nature est la même : L'infmi ne contient pour nous rien de nouveau.
Fleuve de lait roulant des mondes sur nos têtes, Et vous, bleu Sirius, Cygne blanc, Orion, Nous pouvons maintenant dire ce que vous êtes ! Nous avons dans la nuit saisi votre rayon.
Ce radieux frisson qui dans l'éther immense Ondulait, et depuis mille ans tremblait aux cieux, En arrivant à l'homme est devenu science. Et par lui l'infmi s est ouvert pour nos yeux.
Hélas ! du fer, du zinc, du nickel et du cuivre. Tout ce que nous foulons des pieds sur notre sol, Voilà cequ on découvre en ce ciel où l'œil ivre Croyait suivre des dieux lumineux dans leur vol!
Astres purs et légers dont la lueur bénie Comme un regard divin descendait du ciel bleu, Vous ne vivez donc point ! L'éternelle harmonie N'est qu'un crépitement de grands brasiers en feu.
Nous aurions beau sonder la profondeur muette, Nous envoler au loin dans son obscurité, Qu'y découvririons-nous? L'univers se répète... Qu'il est pauvre et stérile en son immensité !
Œil d'Isis, c'est donc toi, mystérieuse étoile Où l'Egypte plaçait l'âme des bienheureux, Sirius! — La déesse a relevé son voile : Une forge géante apparaît dans les cieux.
Et pourquoi ce labeur? pourquoi brûlent ces sphères, Pourquoi d'autres plus bas, corps engourdis et froids, Dorment-elles, ouvrant toujours leurs noirs cratères, D'où la lave et le feu jaillissaient autrefois?
Dans quel but prodiguer, Nature, en ton ciel triste Ces astres renaissant pour mourir? — Sans repos Dans le béant azur, ô naïve alchimiste, Tu jettes à grands blocs les mêmes lourds métaux;
Du creuset de tes cieux que veux-tu donc qui sorte? Pourquoi recommencer, — tous sur le même plan, — Tes mondes, dont chacun l'un après l'autre avorte. Se brise, et, noir débris, va dans la nuit roulant?
Depuis l'éternité, quel but peux-tu poursuivre? S'il est un but, comment ne pas l'avoir atteint? Qu'attend ton idéal, ô nature, pour vivre? Ou, comme tes soleils, s'est-il lui-même éteint?
L'éternité n'a donc abouti qu'à ce monde! La vaut-il? valons-nous, hommes, un tel effort? Est-ce en nous que l'espoir de l'univers se fonde?... Je pense, mais je souffre : en suis-je donc plus fort?
La pensée est douleur autant qu'elle est lumière; Elle brûle : souvent, la nuit, avec effroi, Je regarde briller dans l'azur chaque sphère Que je ne sais quel feu dévore comme moi.
Si dans mon œil ouvert tout astre vient se peindre, Et si jusqu'en mes pleurs se reflète le ciel, D'une larme, comment, hélas! pourrais-je éteindre Là-bas, dans l'infini, l'incendie éternel?
Vers quel point te tourner, indécise espérance, Dans ces cieux noirs, semés d'hydrogène et de fer, Où la matière en feu s'allonge ou se condense Comme un serpent énorme enroulé dans l'éther?
Puisque tout se ressemble et se tient dans l'espace, Tout se copie aussi, j'en ai peur, dans le temps; Ce qui passe revient, et ce qui revient passe : C'est un cercle sans fin que la chaîne des ans.
Est-il rien de nouveau dans l'avenir qui s'ouvre? Peut-être, — qu'on se tourne en arrière, en avant, — Tout demeure le même : au loin on ne découvre Que les plis et replis du grand serpent mouvant.
Oh ! si notre pensée était assez féconde,
Elle qui voit le mieux, pour le réaliser;
Si ses rêves germaient! oh! si dans ce lourd monde
^on aile au vol léger pouvait un peu peser !
La sentant vivre en moi, j'espérerais par elle Voir un jour l'avenir changer à mon regard... — Mais, ma pensée, es-tu toi-même bien nouvelle? N'es-tu point déjà née et morte quelque part?