CLAIR DE LUNE
Nice, 1880.
Hier, par ma fenêtre entr'ouverte à la brune, S'est glissé tout à coup un frais rayon de lune. Doux comme une caresse, incertain et tremblant Comme un premier regard d'amour, ce rayon blanc Se posa sur ma main qui frémit, lumineuse. Il était si charmant dans la nuit vaporeuse Que je tremblais tout bas de le voir s'envoler; Mon cœur battait... je crus l'entendre rae parler : d Puisque je te suis doux, disait-il, ô poète. Puisque ton cœur, et non ton œil seul me reflète, Puisque tu me comprends, chante-moi, chante-moi! Est-ce en vain que des cieux je suis venu vers toi, Qu'en riant je me joue au sein du sombre espace Et sous tes yeux, léger comme tes rêves, passe?.. Fixe-moi dans un vers, cet éternel miroir! » — ce Mais, doux rayon, cent fois les poètes du soir, L'œil tourné vers le point où blanchissait la nue. Ont déjà vu descendre, impalpable et ténue, Ta lumière divine; ils t'ont chanté cent fois. Comme une forme blanche et fuyant dans les bois
La Grèce Tadorait; la brumeuse Angleterre, L'Allemagne rêvant dans les soirs, te préfère Au grand soleil de feu... laisse-moi, je ne puis Recommencer si tard l'hymne de tant de nuits! d
Ainsi je m'excusais. Mais toujours, fascinante, La laiteuse clarté courait sur mes doigts : oc Chante 1 » Me redisait la voix, a Quoi ! poète, as-tu peur De chanter une fois de plus en mon honneur, Alors que, chaque soir, là-haut je recommence Mon immortel sourire au fond du ciel immense Et répète pour toi ma joie et ma clarté? Non, ton chant doit durer autant que ma beauté! »
Tandis que j'écoutais cette voix me poursuivre. Des vers naissaient en moi; les voici, je les livre. Les beaux soirs, ici-bas, sont bien vieux; seul mon
[cœur
Est jeune, et se remplit de toute leur douceur.
l'agave-aloès
Menton.
Sur le roc se dresse un agave :
Là, dans les airs, depuis longtemps, Il croît, plante impassible et grave, Que n'émeut jamais le printemps.
Ni fleurs ni fruits dans sa verdure; Roide sur le granit brûlé, Jamais sa feuille énorme et dure A nul vent tiède n'a tremblé.
Tout d'un coup, après des années, La plante sent une douceur.
Ses feuilles s'ouvrent étonnées :
Une tige part de son cœur.
Tige puissante qui s'élance.
Telle qu'un arbre, droit dans l'air, Et qui, joyeuse, se balance A la folle brise de mer !
Au soleil, comme par prodige.
D'heure en heure on la voit grandir :
Déjà, du bout vert de la tige, Des boutons cherchent à sortir.
Ils s'ouvrent : la fleur triomphante, Portée au ciel comme en un vol.
S'épanouit; alors la plante, L'œuvre achevé, meurt sur le sol.
Elle ne vivait, immobile.
Rassemblant toute sa vigueur, Que pour voir, — sublime et fragile, Cette fleur monter de son cœur.
Humanité, plante fixée Depuis si longtemps au sol nu.
Mais où dort la vague pensée, Le rêve d'un ciel inconnu ;
Toi dont la vie âpre épouvante, En proie à Téternel labeur, — Ton passé n'est-il qu'une attente, Songes-tu tout bas à ta fleur?
Rassembles-tu toute ta sève Dans un amour silencieux.
Pour qu'un jour ton idéal lève Sa vivante corolle aux cieux?
Chacun de nous, courbé sur terre, Fouillant le sol profond et dur, Travaille pour toi, fleur légère Qui t'entr'ouvriras dans l'azur!
L'homme, racine patiente,
Peine ici-bas à te nourrir;
Oh ! ne trompe pas notre attente,
Vis, pour que nous puissions mourir!
La plante, elle, aperçoit ravie S'ouvrir sa fleur blanche au matin :
Nous, en te donnant notre vie, Nous ne savons si c'est en vain.
Quand donc te verrons-nous èclore?
Peut-être mourrons-nous ce soir...
Nous travaillons pour ton aurore, Mais qui de nous pourra la voir?
l'éclat de rire
Nice.
Un jardin, presque un bois, monte aux flancs du
[coteau
Où se dressaient jadis les murs du vieux château.
D'un côté le jardin, de l'autre un cimetière;
Un seul mur les sépare, et la même lumière
Fait resplendir la feuille inquiète du bois.
Les blancs marbres des morts et les rigides croix.
J'allais sans but, les yeux perdus dans la feuillée, Aspirant le printemps ; dans l'ombre de l'allée Une femme marchait à pas lents devant moi ; Ses pieds tremblaient un peu, je ne savais pourquoi, Car je ne la voyais que de loin, par derrière. Tout d'un coup un frisson l'agita tout entière : Elle paraissait rire, — un rire sec, nerveux. Surpris, je me hâtai dans le chemin ombreux. Elle riait toujours, durement, par saccades; Comme elle, tout d'ailleurs semblait gai ; des roulades Tombaient des caroubiers et des longs cyprès droits. Pour rire, elle cachait sa tête dans ses doigts.
Quand j'approchai, je vis, légères et limpides, Des larmes qui coulaient entre ses doigts humides. Car c'était un sanglot que ce rire sans fin, Et cette femme, errante au fond du doux jardin, Sortait du cimetière.
Une larme qui tremble.
Un sanglot qui de loin, pour l'oreille, ressemble Au rire, et rien de plus, — voilà donc la douleur! C'est tout ce qu'on peut voir lorsque se brise un
[cœur!
C'est le signe fuyant qui, pour un jour à peine,
Révèle l'infini d'une souffrance humaine.
Les plaisirs les plus doux, les maux les plus amers
S'expriment par le même ébranlement des nerfs,
Que l'air indifférent propage dans l'espace :
Cri de joie ou d'angoisse, il éclate, — il s'efface
Et, sans être compris, glisse sur l'univers.
La femme se perdit sous les caroubiers verts; Elle pleurait encor. Cette douleur vivante, Comprimée en ce cœur, m'emplissait d'épouvante. Éternellement seuls, quoique toujours voisins. Je mesurais combien sont sourds les cœurs humains. Nul ne la comprenait, — pas même moi peut-être... Quand je l'eus vue au loin, dans l'ombre, disparaître, Je me sentis si seul, si perdu sous les cieux, Qu'à mon tour il me vint des larmes dans les yeux.